CHAPITRE II Les hommes
M. TOURVIEILLE, Supérieur du Collège
Les principaux collaborateurs de MM. Tourvieille et Duret en 1822-23, furent MM. Lapierre, Pajan, J.-B. PoUj, Vallon, Tracol, Pages, Déglesne, Actorie et Raynaud. Un peu plus tard, nous mentionnerons, à Ste-Barbe, MM. de Montgolfîer et Charmant et au collège, MM. François Polly, Soulerin, Clappe, Alphonse Pages, Bourdillon, Collange et Chavanon.
Nous avons parlé des quatre premiers dans le livre précédent ; nous nous contenterons de rappeler que MM. Payan et Polly ne remplirent plus au collège que des fonctions accessoires et qu'ils exercèrent dès lors leur activité et leur zèle surtout en dehors de la maison, comme aumôniers de communautés. M. Lapierre avait été élu supérieur de la société, et il remplit cette charge coDcuremment avec celle d'aumônier des Religieuses Ursuhnes, jusqu'à sa mort en 1838. M. Vallon conserva encore trois ou quatre ans les fonctions de maître de surveillance, puis quitta la société pour entrer dans le ministère des paroisses.
Il faudrait un habile biographe, un historien de
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mérite, pour écrire conveûablement la vie de ce prêtre qui fut, saus conteste, un homme puissant en paroles et en œuvres, un maître expert dans l'art si difficile de former les hommes. Le simple récit de l'histoire du collège mettra mieux en relief que nous ne saurions le faire, ses éminentes qualités d'administrateur, ses aptitudes et sa haute compétence dans les questions d'enseignement et d'éducation. Une biographie complète exigerait un gros volume. Nous abrégerons autant que possible Pierre Tourvieille naquit le 5 Juin 1780 à Joannas, près Largentière, d'une des plus honorables et des plus chrétiennes familles du pavs. Il avait un frère aîné déjà prêtre en 1789. Après que la Convention eut porté les décrets de proscription contre le clergé insermenté, le jeune prêtre, caché dans sa tamdle, donna une partie de son temps à l'instruction de son frère. A plusieurs reprises, il fut obligé de fuir et de se réfugier dans une grange écartée du Tanargue, ou même dans les boî's, pour échapper aux poursuites.
Le jeune Pierre lui servait alors d'intermédiaire avec sa famille et pourvoyait â ses besoins. Obligé de veiller sur ses paroles et sur ses démarches, pour ne pas trahir involontairement le secret qui lui était confié, cet enfant de treize à quatorze ans acquit et développa, pendant ces rudes épreuves, cette présence d'esprit, cette possession pleine et entière de soi-même, cette prudence et cette discrétion, dont il donna plus tard des preuves si maniestes et qui lui furent si nécessaires au cours de sa longue et laborieuse carrière. Il continuait tant
bien que mal ses études, eu se livrant aux travaux des champs dans la mesure de ses forces et en rendant à son frère et à d'autres confesseurs de la foi, tous les services qui étaient en son pouvoir (1). Il put se livrer un peu plus librement à ses études, à dater de 1796. Il étudia la philosophie et les mathématiques à Grenoble. Au mois de mars 1802, il vint commencer sa théologie à St-Sjmphorien, sous M. Actorie, et le 14 Juillet, il j reçut la tonsure cléricale, des mains de Mgr Chabot, évéque de Mende. Il suivit ses maîtres à Annonay; pendant deux ans, il y remplit les fonctions de répétiteur, de surveillant de dortoir et de promenade, sans cesser de poursuivre ses propres études. Il fut, en 1804, nommé professeur de mathématiques.
Il avait eu pour professeur, dans cette branche des sciences humaines, M. l'abbé Cottej^ originaire de Monistrol (Hte-Loire), docteur en philosophie.
L'enseignement de la philosophie dans les universités, avant la Révolution, embrassait non seulement la métaphysique, la logique et la morale, mais encore l'ensemble des sciences mathématiques, physiques et naturelles. Ce doctorat comportait donc 'une compétence plus qu'ordinaire, en mathématiques aussi bien qu'en philosophie proprement dite. Les thèses que soutint l'abbé Cottey, notamment sur le calcul intégral et différentiel, sur la trigonométrie sphérique et l'astronomie, exigeaient des connaissances aussi étendues qu'approfondies.
L'abbé Cottej^ prêtre depuis 1790, s'était-il
(1) C'est sans doute ce qui lui faisait dire qu'il avait fait ses classes en courant après ses vaches.
caché aux environs de Largentière pendant la Terreur ? avait-il ensuite conduit le jeune Tourvieille à Grenoble, où il enseignait ? De Grenoble étaient-ils venus ensemble à St-Sjmphorien et à Annonav, l'un comme professeur, l'autre comme étudiant en théologie et répétiteur de mathématiques ? Nous n'avons pu éclaircir ce point ; toutefois nous pencherions pour cette dernière hypothèse, car M. Cottej' a été connu par M. Donnet, élève du collège ; il est mort à Annonay et a laissé au collège ses cahiers de théologie et de sciences.
Quoi qu'il en soit, M. Tourvieille avait bien profité de ses leçons. Il nous reste des cahiers de deux de ses élèves, MM. Tracol et Déglesne ; ces cahiers attestent que son enseignement dépassait de beaucoup le niveau du baccalauréat ès-sciences, pour la partie mathématique. La tournure d'esprit de M. Tourvieille fut Ijien celle qu'on attribue aux mathématiciens véritablement dignes de ce nom. Il aima, en effet, à mettre dans sa parole, dans sa conduite, dans ses projets, la précision, la rectitude, la correction des lignes, l'harmonie d'un plan bien arrêté et bien net. Certains ont regretté qu'il se soit montré trop fidèle à cette méthode, qui aurait, selon eux, arrêté plus d'une fois les heureux élans de sa riche nature.
Il n'avait pas uniquement employé ses brillantes facultés â Tétude des mathématiques et à celle des sciences ecclésiastiques indispensables au prêtre. Il avait aussi cultivé les auteurs classiques, et ce travail lui donna une parole non seulement pure, mais encore facile et élégante. Sa conversation
était aisée, attachante, persuasive ; les entretiens familiers lui étaient un jeu. Quand les circonstances le demandaient et qu'il avait à traiter d'affaires sérieuses avec les autorités ecclésiastiques ou civiles, on pouvait être sûr que le développement d'une idée, la discussion d'un projet avec ses conclusions pratiques, seraient traités avec toute l'autorité de la raison et les agréments du beau langage.
Supérieur du collège, il eut de nombreux rapports avec les parents de ses élèves. Il savait combien les familles sont désireuses de bien connaître, au point de vue religieux, moral et disciplinaire, le milieu où leurs enfants sont appelés à vivre ; il savait aussi avec quelle sollicitude elles s'intéressent à leurs travaux, à leurs progrès, à leur conduite.
Sous ce rapport, il fut esclave de son devoir. La collection des lettres qu'il écrivit aux parents des élèves formerait plusieurs gros volumes. Loin de craindre ce genre de communications, il s'y prêtait même avec empressement, et, lorsque M. Tracol fut devenu son secrétaire, il j eut i)lus d'une fois, entre eux deux, sur une question de style, assaut de pureté ou de convenance. Ces lettres étaient de vrais modèles ; plusieurs pères de famille en ont conservé avec soin parmi leurs papiers les plus intéressants.
M. Tour vieille recevait ses visiteurs avec une urbanité parfaite. 11 avait tout ce qui distingue l'homme de bonne compagnie et même de haute naissance ; le ton, le langage, les manières, les prévenances et les attentions les plus déUcates.
Ses rapports avec les autorités civiles furent toujours empreints de dignité et de courtoisie. Préfet, sous-préfet, inspecteurs généraux, avaient-ils annoncé leur visite, aussitôt M. Tourvieille, sans préoccupation apparente, sans trouble aucun, se préparait à la fête qui devait les recevoir.
De ces visites au collège, les administrateurs emportèrent toujours l'impression la plus favorable. Plus d'une fois incontestablement, ^I. Tourvieille exerça sur eux l'ascendant irrésistible de son noble et généreux caractère. Un fait certain, c'est que, dans ses rapports officiels, il n'éprouva jamais la confusion d'un insuccès ; cependant les difficultés étaient parfois Ijien grandes, dans ce temps de monopole universitaire ; il eut, à un haut degré, l'art de se concilier l'estime et l'impartialité- des pouvoirs publics, même quand ils étaient prévenus contre lui ou contre son œuvre.
Aucun dissentiment sérieux ne s'éleva jamais entre l'autorité épiscopale et M. Tourvieille ; il était trop l)on prêtre, pour ne pas se soumettre tout de suite et de bon cœur aux volontés de son évêque, qu'il s'agit de lui, de la maison qu'il gouvernait, ou des communautés de femmes qu'il eut à diriger en qualité de supérieur.
Il avait été ordonné prêtre le 14 Juillet 1807. Malgré ses occupations de professeur, auxquelles il ajouta celles de directeur de Ste-Claire, à partir de 1811, il continua, pendant de longues années, avec la force de volonté qui le distinguait, ses études ecclésiastiques, commencées sous M. Actorie, 11 s'exerçait aussi à la parole publique, en prêchant
à son tour au collège, et de loin en loin, à l'église paroissiale d'Annonaj. A Notre-Dame, c'était généralement à l'occasion d'une grande fête ou d'une circonstance particulière, comme, par exemple, l'oraison funèbre de son ami et conseiller, plus encore que son chef hiérarchique, M. l'abbé Léorat Picansel, décédé en 1823.
Il n'aimait pas à prêcher eu dehors du collège, dans le cours de l'année scolaire. 11 pensait, avec raison, que la préparation et la préoccupation d'un sermon d'apparat ne pouvaient que déranger le professeur et, par là même, nuire aux progrès des élèves. C'est pourquoi, devenu supérieur, il se montra assez difficile pour condescendre aux demandes de Messieurs les Curés et pour accorder ce genre de permission. Nous trouvons ses sentiments à ce sujet exprimés, dans une lettre à un supérieur de collège. « Pas de ministères extérieurs. C'est une grande tentation, surtout pour les jeunes prêtres, d'avoir à remplir un ministère extérieur. Ce ministère les préoccupe, les suit dans leur solitude et ne tarde pas à les dégoûter de ce qu'ils ont à faire auprès des élèves. Les établissements se peuplent, quand on voit des hommes renfermés dans les limites de l'enseignement. Le public nous veut retirés et confondus avec nos élèves ; c'est alors qu'il nous croit dignes de sa confiance et qu'il nous l'accorde » .
Il était, au contraire, très heureux que les jeunes professeurs exerçassent leur zèle pendant les vacances ; lui-même les j encourageait et leur donnait l'exemple. Nous emprunterons aux souvenirs
d'un ancien professeur de Rhétorique ce jugement sur le genre de prédication de M. Tourvieille :
« Il fut orateur, comme on dirait, dans le bon genre ; il disposait, avec une sorte de richesse, de toutes les ressources de l'art oratoire. Voici, à propos de M. Tourvieille, ce qu'était alors une prédication d'apparat, un jour de grande solennité, la Toussaint, Noël, Pâques, la Pentecôte. Le prédicateur, conduit par le suisse, traverse la foule pieuse, monte en chaire, puis se met à genoux et prie un instant. 11 se lève tenant â la main le bonnet carré â houppe, et fait trois saints, d'abord vers le Christ, puis à l'autel et enfin â l'auditoire. D'une voix basse qui réclame tout le silence possible, il invoque la Très Sainte Trinité et fait le signe de la Croix; toute l'assemblée l'imite. D'un ton lent et grave, il prononce le texte latin, dont il donne une traduction fidèle. Un exorde savant prépare la division qui, ordinairement, compte deux points ; les derniers mots ont appelé la protection de l'auguste Mère de Dieu et l'on tombe à genoux pour réciter VAve Maria ».
« Le premier point avait toutes ses parties essentielles ; d'une proposition claire et par une argumentation solide, on arrivait à une conclusion pratique. Le premier point était toujours suivi d'un repos pour l'orateur. Le second point, toujours également bien formulé suivant les règles de l'éloquence sacrée, soutenait l'attention avec vigueur, et, sans qu'on eût aperçu chez les auditeurs la moindre fatigue, on arrivait à une péroraison, ordinai-
rement travaillée avec soin, qui formait la couronne de l'œuvre ».
« Nous racontons là ce que M..Tourvieille faisait suivant les règles communes. Il aurait fallu l'entendre. Etait-ce du Bossuet, du Massillon, du Bourdaloue ? Ce que nous pouvons dire, c'est que c'était le travail personnel de l'orateur, qu'il était bien préparé d'avance, appris littéralement par cœur, et appris jusqu'à un geste, jusqu'à une intonation de voix, jusqu'à une inclination de tète. Tout cela était grand, noble, beau, et faisait une puissante impression sur les âmes ».
« J'ai entendu le P. Lacordaire prêcher à Notre- Dame de Paris et je crois l'avoir goûté autant que personne; eh bien, l'impression qu'il me produisit ne me parut pas nouvelle. Sans doute, N.-D. de Paris avait ajouté au prestige ; l'habit religieux y ajoutait encore ; le renom de l'orateur l'élevait au comble ; mais, me disais-je, la différence dans la déclamation, dans le geste, dans la suite du discours, dans l'effet produit sur la foule est bien petite, et je puis dire que j'ai vu et entendu tout cela, lorsque j'ai vu et entendu M. Tourvieille »<
Il est certain que les sermons de M. Tourvieille étaient fort goûtés à Annonaj, et qu'il y acquit une réputation d'orateur qui s'étendit au-delà de cette ville Cette réputation était la récompense naturelle des longues années consacrées à une préparation lente, sérieuse, méthodique, à des études approfondies sur l'Ecriture Sainte, les Pères et les auteurs ascétiques. Il n'avait, certes, pas travaillé en vue de cette réputation, mais bien pour gagner
des âmes à Jésus-Christ et, pendant les vacances, il s'y employait de son mieux.
Son frère aîné, curé des Vans, avait fondé ou rétabli une communauté de Sœurs de St-Joseph pour les écoles de campagne; à plusieurs reprises, M. Tourvieille leur donna les exercices annuels de la retraite de huit jours. En 1821 et 183;^ il prêcha ces mêmes exercices aux Frères des Ecoles chrétiennes de la province de Lyon, et en 1832, aux Frères de St-Jean-de-Dieu.
En 1825, il prêcha la retraite pastorale à Flois. Peut-être en avait-il prêché quelque autre auparavant ; nous n'avons pu le vérifier. Il avait été appelé à Blois par son ancien élève, l'abbé Fabre des Essarts, vicaire général de Mgr Saurin. Il réussit parfaitement dans ce ministère particulièrement difficile, ainsi qu'en témoigne l'extrait suivant d'une lettre de M. Fabre des Essarts, en date du 2 Février 1827 :
« Les bénédictions abondantes que la Providence a répandues sur les exercices de la retraite que vous nous avez donnée ; les précieux souvenirs que vous avez laissés dans l'esprit comme dans le cœur de tous les prêtres du diocèse de Blois, tout se réunit pour engager notre digne Evéque à vous presser de venir nous rendre pendant le cours des vacances prochaines le service important que vous nous avez déjà rendu avec tant de succès. La présence de M. l'abbé Boyer au milieu de nous, loin de vous faire oublier, a excité, au contraire, parmi notre clergé, un désir ardent de vous voir et de vous entendre ».
« Puis-je vous dire, devant Dieu, sans autre pensée que celle de procurer sa gloire, qu'en vous conjurant de nouveau de venir nous édifier, nous instruire et nous convertir, je ne suis pas seulement l'interprète des désirs de mon Evèque et de mes collègues, mais encore de tous les prêtres de notre diocèse, qui ont eu l'avantage de vous entendre ? Mieux que tout autre, vous pouvez nous faire beaucoup de bien, l'expérience est là pour nous en convaincre. Aussi nous osons compter sur votre zèle, et nous avons la confiance que la distance qui nous sépare ne sera pas un obstacle capable de vous éloigner d'un clergé qui vous est bien sincèrement attaché ».
M. Tour vieille dut décliner cette invitation, car il avait déjà promis de prêcher la retraite, cette même année, au clergé du diocèse de Mende. En Novembre et en Décembre 1827, M. l'abbé des Essarts lui adressait de nouvelles invitations pour 1828 ; nous y relevons ces passages significatifs : « Tout autre que vous, dans les circonstances présentes, ne pourra faire le bien auprès de notre clergé. M. Boyer et le bon Père Enfantin n'ont pu faire oublier les instructions que vous nous avez données ; on vous a regretté, on vous a demandé et l'on vous demande encore. Vous avez la confiance, l'estime et l'affection de tout notre clergé. Il y aurait de la cruauté à refuser à notre bon et saint Evêque le concours de votre zèle, lorsqu'il le réclame avec tant d'instance, et qu'il est si intimement persuadé que vous pouvez faire beaucoup de bien à son clergé ».
On n'écrit pas ainsi, crovons-nous, à un prédicateur dont on n'a pas été satisfait. M. l'abbé des Essarts poussa l'insistance encore plus loin. Sa demande était arrivée trop tard, M. Tourvieille avait promis la retraite pastorale à Mgr de Tours et à Mgr de Mende, pour l'année 1828. M. Tabbé des Essarts fît remarquer à M. Tourvieille, que de Blois à Tour's, il n'y avait pas plus de quatre heures en chaise de poste; que, dans la quinzaine qui séparait la fin de la retraite de Tours de l'ouverture de celle de Mende, M. Tourvieille pouvait prendre huit jours pour les consacrer à son cher diocèse de Rlois. Sans doute, il faudrait pour cela voyager de Blois k Mende en chaise de poste, plutôt qu'en diligence ; mais le bon abbé se chargeait de tous les frais. Il ajoutait aimablement : « Ma néghgence k vous écrire n'est pas la faute de tout le clergé ; elle mérite, il est vrai, d'être punie, mais je dois en souffrir seul. Nos pauvres prêtres en sont innocents, et par conséquent.ne doivent pas être punis. Si je suis le Jonas, qu'on me jette dans la Loire : je consens bien volontiers à m'éloigner : au monient même où vous entrerez par une porte de notre ville, je sortirai par l'autre, si vous l'exigez ».
A ces pressantes et tendres sollicitations, M. Tourvieille était obligé de répondre par un refus. Cinq jours au moins lui étaient nécessaires pour revenir de Tours k Annonay, où il avait besoin de s'arrêter un peu pour les affaires de son Institution, et il lui fallait au moins deux jours pour aller d'Annonay k Mende.
On remarquera qu'il prêcha deux années de suite
la retraite pastorale dans ce diocèse ; en voici la raison : A la fin de la retraite de 1827, les prêtres avaient été si satisfaits de leur prédicateur, qu'une délégation, conduite par Monseigneur, avait prié M. Tourvieille de revenir l'année suivante. On comprend qu'il n'avait pu rejeter une demande faite dans de telles conditions.
Il prêcha encore des retraites pastorales à Nancy, en 1835 ; à Mende, en 1837 ; à Cahors, en 1840; à Bordeaux, en 1838 et en 1843. Le journal r Univers publia un compte-rendu de cette retraite ; nous en extrayons quelques lignes.
« M. l'abbé Tourvieille, supérieur du collège d'Annona3^ vieillard respectable, honoré de la confiance et de l'estime de Mgr d'Aviau, cher à plus d'un titre à Mgr Donnet, a prêclié la retraite pastorale de Bordeaux, du 4 au 1 1 Septembre. Ce saint prêtre à convictions profondes, au zèle doux et actif, a montré une rare intelligence de la position actuelle du clergé, du bien qu'il est appelé à faire, des moj'ens à employer pour réveiller la foi assoupie et rattacher les peuples à l'Eglise qui a versé sur eux tant de bienfaits. Sa parole, souvent éloquente, a quelque chose de saisissant : elle abat, relève, agite et console. Il emportera avec lui la plus douce des satisfactions, celle d'avoir fait du bien à ses frères et d'avoir conquis leur estime et leur affection ».
Pendant près de vingt-cinq ans, de 1820 à 1845, ses vacances furent presque toujours occupées par des retraites pastorales ou religieuses et par les derniers labeurs de la préparation immédiate
qu'elles exigeaient. Ce travail apostolique était un aliment nécessaire à son zèle qui ne pouvait rester deux mois inactif, et il ne l'interrompit que lorsque l'âge, la diminution de ses forces et les infirmités l'y obligèrent.
Son activité avait d'ailleurs, depuis quelques années, d'autres champs k cultiver. A la mort de M. Lapierre, en 1838, il avait été élu, par ses confrères, supérieur de la société de St-Basile ; il devait donc étendre sa sollicitude aux deux institutionsqu'elle dirigeait k Priv^as et à Fej^zin et aux besoins généraux de la communauté. De plus, Mgr Bonnel l'avait successivement nommé supérieur des Religieuses de Notre-Dame k Tournon, en 1839; des Religieuses de la Pi'ovidence et des Religieuses Ursulines k Annonav, en 1841, après la mort de M. l'abbé Duret, qui était chargé de ces deux communautés. Ces multiples fonctions furent remplies par M. Tourvieille avec le soin et l'ardeur mêlée de prudence qu'il apportait k toutes ses entreprises. Un rapport adressé par M . Tourvieille k Mgr Guibert, au début de son épiscopat, nous fait connaître l'état temporel et spirituel de ces diverses Communautés.
Les Religieuses de Notre-Dame avaient été établies à Tournon par Madame Béchetoille qui avait appartenu, avant la Révolution, à la maison d' Annonav et qui avait consacré toute sa fortune k cette restauration. Cette communauté avait eu des commencements pénibles, et Mgr Bonnel n'avait voulu laisser k personne le soin de la diriger. En 1839, ses infirmités l'obligèrent k se donner un
successeur et il fixa son choix sur M. Tour vieille.
Dans son rapport, ce dernier s'exprime ainsi : « Mgr Bonnel réduisit ma tâche à deux ou trois visites par an. Je ne pouvais refuser de me rendre aux vœux de sa Grandeur. Je reçus mes provisions ; l'ordre me parut régner dans la communauté. Je dis k ces bonnes Religieuses que je comptais sur leur charité, sur leur union réciproque, leur parfaite obéissance et l'observation de leur règle. Je leur fis entendre qu'à ces conditions seules, je pourrais leur donner le peu de temps que j'aurais à ma disposition. Elles me témoignèrent toutes bonne volonté. Elles ont tenu parole ».
Suivaient des détails sur Tétat des locaux, sur les réparations indispensables qu'il y avait faites, sur celles qu'il avait ajournées, faute de ressources. « En somme, concluait-il, pour le temporel, les recettes et les dépenses se balancent, et c'est tout. Pour le spirituel, la communauté me paraît bien marcher ; à part les misères de la pauvre humanité, inséparables de toute réunion, l'esprit du couvent de Notre-Dame de Tournon est bon. Toutes ces Religieuses, comme celles d'Annonay, m'ont donné des consolations ».
Il n'était supérieur des Ursulines d'Annonay que depuis quelques mois, quand il adressa le rapport suivant à Mgr Guibert, mais il pouvait le faire néanmoins en pleine connaissance de cause. Il avait, en effet, remplacé assez souvent leur aumônier, M. Lapierre. pendant ses absences ou ses maladies ; souvent aussi il avait été consulté par MM. Actorie et Duret, supérieui's de cette maison
depuis 1824, de sorte qu'il lui avait suffi de bien peu de temps pour se mettre au courant de tout ce qui regardait cette communauté.
Il écrivait à son sujet : « Elle n'a jamais donné le moindre embarras à l'autorité ; elle ne laisse rien à désirer sous le rapport de la charité. Je ne crois pas qu'il y en ait de plus régulière et où l'ancien esprit religieux se soit mieux conservé ». Il ajoutait : « Les bàtimeots étaient par trop insuffisants ; les Religieuses ont dû consacrer trente mille francs à des agrandissements ou à des réparations ; elles pourront, à la première visite de Monseigneur, lui montrer un monastère parfaitement régulier ».
Jusqu'à sa mort, il continua de donner ses soins à cette excellente Communauté. Il la fît profiter de son expérience, et s'occupa activement du temporel comme du spirituel . Il surveilla notamment les réparations et les constructions faites au couvent en 1853, à l'effet de recevoir un plus grand nombre d'élèves à l'école gratuite.
L'éloignement du quartier St-Denis, où les Religieuses du Sacré-Cœur transféraient alors leur établissement, placé jusque là dans les bâtiments occupés aujourd'hui par l'école supérieure de garçons, dite école Mallevai, allait rendre bien difficile et bien pénible pour un bon nombre de familles, l'éducation de leurs enfants. Les Religieuses Ursulines, émues de cette situation, y trouvèrent un nouvel aliment pour leur zèle et leur charité. Sous l'impulsion et la direction de M. Tourvieille, elles n'hésitèrent pas à s'imposer de lourds sacrifices en faveur de ces pauvres enfants des hauts quartiers
de la ville. Cet acte de dévouement de la communauté ne fut pas le 'seul qui réjouit le cœur de son supérieur ; il la trouva toujours empressée à suivre ses directions ; il eut la satisfaction, si douce au cœur du prêtre, de voir l'esprit de piété et de ferveur se maintenir à un liaut degré dans cette maison qui lui fut toujours chère.
Supérieur de la Providence, il exposait, dans ce même rapport, les origines et l'état présent de l'œuvre. « Elle compte dix religieuses de chœur, six converses et élève chrétiennement quarantequatre enfants. 11 y a des peines et de grandes peines pour réformer ou former ces pauvres petites chrétiennes ; il j a aussi de grandes consolations ».
« L'esprit de Dieu régne parmi toutes les Sœurs. Jusqu'ici la communauté a été un sujet d'édification pour la ville. Grâce à la charité et au travail, elle peut continuer le bien commencé ; j'ai même l'espoir fondé qu'il pourra s'étendre ».
Il ne se trompait pas et y contribua pour sa bonne part, dans l'exercice- et les limites de ses fonctions. Que dire de son œuvre comme Supérieur de cette communauté, après ce qui en a été dit d'une manière si détaillée, si exacte et si judicieuse, dans l'ouvrage : Les Demoiselles Lioiid et les Origines de la Providence ? Nous y renvoyons le lecteur. M. Tourvieille, dirons-nous .seulement, remplaça, autant qu'il dépendit de lui, le Père qu'elle avait perdu en M. l'abbé Duret ; il seconda admirablement les vues de Mgr Guibert, pour amener cette Communauté à sa forme définitive de Congrégation et exerça une sérieuse influence sur son développement.
On a vu, dans le Livre P"", qu'en 1811, M. Tourvieille avait créé, à ses risques et périls, la pension de Sainte-Claire. Ce simple fait en dit long sur son esprit d'initiative intelligente et zélée pour le bien. Il n'avait que trente un ans, quand il prit sur lui cette lourde charge financière et morale. Sans doute, il avait déjà une certaine expérience de l'éducation des enfants, qu'il surveillait ou enseignait depuis huit ou neuf ans ; sans doute aussi, il avait reçu d'excellentes leçons pratiques de pédagogie et de gouvernement, à l'école de M. Actorie ; enfin, il pouvait encore user de sa vieille expérience et le consulter dans les difficultés â survenir ; ce n'en était ])as moins une entreprise qui exigeait de la maturité dans l'esprit, de l'énergie dans le caractère, et qui demandait, par dessus tout, un profond esprit de foi, un grand zèle pour la gloire de Dieu.
D'autres qualités devaient se joindre à celles-là pour assurer le succès d'une entreprise de ce genre. Certains éducateui'S très habiles et très dévoués ont vu péricliter les maisons qu'ils dirigeaient, faute de sens pratique dans leur administration.
11 n'en fut pas ainsi de M. Tourvieille. Sous les auspices de ^I. Lapierre, il fit ses premiers pas dans cette voie, avec la sûreté d'un vieux négociant ; il était né, pourrait-on dire, administrateur, comme d'autres naissent poètes ou musiciens. Il joignait, en etiét, à un remarquable esprit d'ordre et de méthode, une perception nette des réalités de la vie, une vue claire et précise des moyeos à employer pour atteindre son but, une
volonté ferme et tenace pour j parvenir.
Signalons à ce sujet un détail qui montre en lui Thomme avisé et prudent, prêt à profiter de toutes les circonstances favorables. Dès qu'il eut loué Ste-Claire et acheté tout le matériel indispensable, il prit pour règle de son administration, d'avoir toujours en caisse une certaine somme d'argent pour faire ses achats à propos et au comptant, et pour se procurer ainsi, à de meilleures conditions, les denrées et autres provisions nécessaires. Sa pension, conduite avec ordre et économie, rendit de grands services au diocèse pendant vingt ans : nombreux furent les prêtres qui en sortirent ; on peut donc assurer que les efforts de son zèle furent largement récompensés par les vocations sacerdotales qu'il eut la joie de voir éclore à Ste-Claire.
S'il n'eut pas de grandes difficultés sous le rapport moral et disciplinaire, il eut de rudes épreuves à traverser sous le rapport financier. Il le rappelait dans une lettre adressée à Mgr Guibert, qui l'avait consulté, en 1844, sur l'administration des petits séminaires : « J'ai dirigé la pension Ste-Claire pendant des années bien difficiles, 1815-16-17, où les pommes de terre se vendaient jusqu'à neuf et dix francs le quintal (c'est-à-dire dix-huit et vingt francs les cent kilogs). J'ai nourri, logé, éclairé, chaufïé et fait surveiller les élèves, au nombre de cent trente à cent quarante, moyennant une pension de deux cent quarante francs. Tous se portaient bien et étaient fort contents. 11 n'en est pas sorti un seul qui ne se félicite d'avoir passé là ces années si dures ».
Il ajoutait les réflexions suivantes, que tous n'appj'ouveront pas et que nous devons cependant publier, car elles nous révèlent ses sentiments intimes sur l'éducation à donner aux jeunes aspirants à l'état ecclésiastique. N'oublions pas, d'ailleurs, que ces lignes ont été écrites en 1844; depuis lors, les conditions de la vie ont bien changé, même dans nos campagnes :
« Je le dirai donc tout bas à votre oreille, Monseigneur, (parce qu'en le disant tout haut, j'ai été souvent censuré) . J'ai la conviction que les enfants des petits séminaires, sortant, pour la plupart, de familles presque toujours peu aisées, accoutumées à manger un pain assez noir, des pommes de terre, et quelquefois un peu de lard, ne devaient pas être mis, en entrant dans une maison d'éducation, à une table de bourgeois » .
« J'ai été scandalisé de ce qu'on faisait sortir trop tôt de leur condition, les élèves du sanctuaire, pour la table et les autres aisances de la vie : 1° parce que je voyais que, par cette conduite, on imposait la charité publique, on comptait sur les fonds du diocèse, ou sur les allocations du gouvernement ; ces ressources venant à manquer, les établissements ainsi dirigés ne pourraient plus se soutenir ; 2'' parce que je croyais qu'après avoir été si bien traités pendant huit ans de collège et quatre ans de Séminaire, il devenait comme nécessaire, par suite de l'habitude, qu'on ne se trouvât ni assez bien logé, ni assez bien rétribué, dans le service des paroisses » .
« Voila, Monseigneur toute ma pensée. Le bon
Dieu n'a pas voulu que j'aie perdu de vue les leçons que j'ai reçues pendant la Révolution. J'ai été témoin de la vie des prêtres pendant et après l'orage. Je me souviens de ce que le clergé a souffert, des privations qu'il s'est imposées pendant quinze ou vingt ans ; du travail qui pesait sur lui, le nombre des ouvriers ayant été si diminué ».
Cette lettre écrite en 18-1:4, met en pleine lumière le caractère austère de l'éducation qu'il voulait donner aux étudiants ecclésiastiques. Il se rappelait souvent les sacrifices accomplis par les confesseurs de la foi aux jours de la Terreur et il voulait préparer, dès le collège, leurs successeurs, à les imiter dans leur mâle énergie et leur héroïque dévouement, si cela devenait un jour nécessaire
M. Tourvieille eût-il écrit cette lettre de nos jours, après les changements survenus depuis cinquante ans dans l'état matériel et moral de la société ? Nous ne le pensons pas. Il savait, en effet, tenir compte des circonstances de temps et de lieux, et il eût probablement modifié sa manière de voir sur ce point, comme l'ont fait ses successeurs.
Il recommanda toujours l'ordre et l'économie qu'il pratiquait lui-même. Certains le lui ont reproché pendant sa vie et après sa mort. Nous trouvons la justification, ou du moins l'exphcation de sa conduite, dans une lettre adressée en 1850 à M. Actorie, supérieur du petit séminaire de Bourg- St-Andéol :
« L'administration temporelle n'est pas celle qui demande, dans un supérieur, moins de réserve, d'ordre, de sagesse et de prévoyance. On a pu
calomnier nos anciens, on peut nous calomnier nous-mêmes; que Dieu pardonne les calomniateurs. Mais croyez-vous que, si les affaires n'eussent été menées jusqu'ici comme elles Font été, l'établissement d'Annonaj, livré à ses seules ressources, eût pu faire en tout temps pour le diocèse ce qu'il a fait et ce qu'il fait ? J'ai vu commencer cet établissement, je peux dire deux fois, en 1802 et vingt ans plus tard. Qui est venu à son secours ?»
« Supposez qu'à ces deux époques, nous eussions voulu trancher du grand ? Où aurions-nous abouti ? Nous avons toujours été petits, je souhaite que nous restions tels, mais travailleurs et contents de peu >.
« Le Seigneur ne nous a pas faits quêteurs ; il ne nous a pas inspiré cette vocation que j'admire et vénère dans ceux qui l'ont reçue. Elle n'est pas improductive, mais il faut encore de la générosité, et beaucoup, pour la suivre ».
« Personne ne nous a ouvert sa bourse ; nous n'avons frappé à la porte de qui que ce soit. Nous avons travaillé, nous nous sommes contentés de peu ; nous avons mangé notre pain à la sueur de notre front et nous ne l'avons pas mangé seuls ; nous l'avons pailagé avec bien d'autres ; nous le partageons encore ; et pendant cinquante ans, nous avons donné l'instruction gratuite à plus d'un millier d'élèves. Qui niera cette affirmation ? A'oilk le fruit d'une administration sage, discrète, prévoyante » .
Signalant dans une autre lettre l'état financier du Petit Séminaire d'un diocèse voisin, il ajoutait :
« Il est facile de faire grand, quand, pour solder un gros déficit, on n'a qu'à puiser dans la caisse du diocèse ; malheureusement ce n'est pas notre cas ».
Les accusations de lésinerie, d'avarice et autres reproches semblables, ne l'aflectaient pas beaucoup. « Vous savez bien, écrivait-il, qu'un supérieur a souvent la bouche close. Il doit permettre qu'on l'accuse, qu'on le condamne même, sans se justifier ». Et dans une autre lettre, il disait encore: « Pourquoi serions-nous troublés de nous voir assailHs en tout et pour tout, par la censure ? C'est comme l'état naturel d'un supérieur. Il est comme un but vers lequel les traits sont dirigés. Valonsnous mieux que le divin Maitre et devons-nous nous attendre à de meilleures conditions ? Ces contradictions nous éprouvent et nous épurent ; aimons à croire qu'il n'y a pas de mauvaise volonté chez les contradicteurs et adressons au Père céleste la prière de son divin Fils sur la croix : Pardonnez-leur , parce quHls ne savent ce qu'ils font ».
Dans ses actes ou ses paroles, il ne ménageait pas toujours suffisamment les susceptibilités ; il le reconnaît lui-même dans une lettre à un ami : « Un supérieur ne doit pas biaiser, je suis de votre avis dans la théorie, et dans la pratique, quand la vérité m'est connue, ou que je crois la connaître. On m'a fait assez souvent le reproche de la dire trop ouvertement, ou avec trop de vivacité, jamais de la taire ».
On lui reprochait aussi de manquer de condes-
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œmfence pour la faiblesse humaine ; son commandement ressemblait trop, disait-on, à celui du centurion de l'Evangile, qui dit à son soldat : « Viens et il vient, va et il obéit ». Le poids de sou autorité se faisait sentir quelquefois un peu lourdement et ralentissait, chez les maîtres encore faibles en vertu et chez les débutants, l'élan de l'obéissance.
L'ardeur de son tempérament très impressionnable l'entraînait aussi â des mouvements d'impatience qu'il regrettait plus tard. Il avouait luimême tout cela dans un écrit adressé cinq ans avant sa mort à M. l'abbé Déglesne et à ses autres collaborateurs : « La vieille nature qui aurait dû être brisée en tant d'occasions et avec tant de grâces reçues, est restée souvent vivante ; et c'est aujourd'hui la cause de mon profond regret et de mon profond repentir. Que de fois j'ai pu être injuste, en voyant que ce qui me paraissait à la portée de tel ou tel de mes confrères, ne l'était cependant pas ! Mon jugement était faux, parce que je croyais facile pour certains ce qui pouvait être facile pour quelques auti-es, et qui me le paraissait ainsi à moi-même ».
« L'embarras des affaires se joignait aussi fort souvent à une trempe de caractère ti'op ardent, que j'aurais dû modifier et corriger : il m'est arrivé sans doute bien souvent d'être un sujet de peine k certains confrères >.
« Ces mouvements d'impatience n'ont pu les édifier. Je dois m'en accuser devant Dieu, comme je le confesse devant vous tous, en réclamant votre
indulgence. Par le secours de vos saintes prières, j'espère en obtenir le pardon devant le Seigneur. Sans vouloir m'excuser, (je ne le dois, ni ne le peux), cependant je suis persuadé que vous me rendez la justice que je n'ai jamais conservé dans le cœur, (le premier mouvement de vivacité passé), ni aigreur, ni ressentiment contre aucun de mes frères. Il m'est permis de dire avec vérité, que je les ai tous aimés du fond de l'âme, que j'ai prié pour eux et souhaité à chacun le même bonheur qu'à moi-même » .
M. Tourvieille avait-il du cœur ? La fin de cette citation le prouve suffisamment. Toutefois, il ne fallait pas attendre de lui des manières affectueuses et tendres, ni des démonstrations de sentimentalité ; il était peu expansif et manifestait plutôt son amitié, sa reconnaissance, par des actes ou bien par une parole simple et cordiale, généralement brève.
Nombreux furent ceux auxquels il rendit service, de ses conseils et de sa bourse. Malheureusement ses conseils, donnés avec une grande franchise, ne plaisaient pas toujours, la passion les tournait parfois en mauvaise part et s'en servait pour l'attaquer. Cette ingratitude le touchait sans doute, mais ne le surprenait pas ; connaissant les faiblesses de l'humanité, il lui était facile de pardonner et même d'oublier les torts des autres.
S'il n'avait pas de rancune, il avait de la ténacité dans le caractère et une force de volonté rare. Quand il avait étudié une question sous toutes ses faces ; qu'il croyait une idée juste, pratique, oppor-
tune, et qu'il avait pris sa décision, il était bien difficile de le faire revenir. Il est vrai qu'il ne se hâtait pas. Il prenait temps et conseil afin d'agir avec prudence et sûreté, et de n'être point obligé de renoncer aux mesures décidées, aux entreprises commencées.
En 1853, il exprimait à son ancien élève, Mgr de Charbonnel, cette pensée régulatrice de sa conduite à ce sujet : « Plus je vieillis, plus je suis convaincu qu'on ne peut mieux faire que d'imiter l'exemple de Rome. La, tout se fait lentement, mais l'on ne recule jamais. En France, depuis soixante ans, nous allons fort vite ; souvent aussi nous sommes obligés de revenir sur nos pas, â tort ou â raison. On dit qu'en Amérique, on se presse d'une manière effrayante ».
Dans le règlement de certaines affaires difficiles et délicates; dans les luttes qu'il eut à soutenir à un moment donné, contre l'administration supérieure de l'Université, pour maintenir les droits de sa maison d'éducation, il montra une patience admirable et une énergie tenace. Fort de ce qu'il croyait être son droit, il ne se lassa jamais. Il sut employer à la défense et au triomphe de sa juste cause, les ressoui'ces incomparables de son esprit et toute la souplesse d'un politique consommé.
Il eut de grosses difficultés à vaincre, â propos de Ste-Barbe et de l'Externat, pendant le passage de M. Mllemain au ministère de l'Instruction publique. La question fut traitée de part et d'autre avec tant de courtoisie, qu'il ne perdit rien dans l'estime de ses contradicteurs. Et même, dans les
sphères gouvernementales, on ne lui tint pas rigueur d'avoir soutenu la lutte et de s'être bien défendu.
L'année suivante, en effet, le gouvernement, à la sollicitation du maire, M. Tavernier, accorda à la chapelle du collège une Descente de Croix, d'après Daniel de Volterra, par M. Girodon, et, quelques mois plus tard, il nommait M. Tourvieille officier de l'Instrution publique.
M. Tourvieille ne connut presque jamais l'abattement; en tout cas, l'abattement était de courte durée et il sortait de la crise avec une nouvelle énergie. La foi le soutenait dans les épreuves les plus amères, dans les contradictions les plus pénibles. Elle élevait son courage et son énergie à la hauteur des plus grandes difficultés : elle fut sa vertu dominante et dirigea toute sa vie ; elle éclate au grand jour dans des centaines de lettres adressées à toutes sortes de correspondants ; elle s'j montre clairement, comme le ressort caché qui réglait ses paroles et ses actions.
Puisée au sein d'une famille profondément chrétienne, sa foi n'avait fait que croître et s'affermir au milieu des orages de la Révolution, par le contact et les exemples des martyrs et des confesseurs. Elle lui avait montré, à vingt ans, que le premier besoin de l'Eglise, à cette heure, était l'éducation de la jeunesse et surtout de la jeunesse cléricale. Il connut de bonne heure et par sa propre expérience les peines et les saci'ifices inhérents à cette vocation ; cependant il j persévéra, parce qu'il comprenait, à la lumière de la foi, que son
action pour le bien j serait plus féconde que dans une autre carrière.
C'est la foi qui lui fit supporter, de 1811 à 1859, à Ste-Claire d'aljord et au collège ensuite, la vie de gêne et de contrainte d'un chef d'institution, qui est chargé de tout prévoir, de tout organiser, de tout contrôler ; c'est la foi qui, pendant vingt-cinq ans environ, lui fît ajouter aux préoccupations de l'enseignement les labeurs apostoliques du prédicateur de retraites ; c'est la foi qui lui faisait apporter tant d'ordre et de prudence dans l'administration temporelle de sa maison, de sa congrégation et dans celle des communautés de femmes dont il était chargé ; c'est la foi enfin qui a réglé l'emploi de la petite fortune qu'il avait reçue de ses parents ou acquise par ses travaux. Il l'a employée tout entière à des bourses en faveur des étudiants ecclésiastiques, à des fondations de missions dans certaines paroisses et à la création de lits dans plusieurs hôpitaux.
L'esprit de foi le dirigeait en tout, avons-nous dit ; aussi l'obéissance à toutes les autorités légitimes lui paraissait-elle comme naturelle. Il la pratiqua constamment d'une façon bien méritoire ; elle n'était pas chez lui une obéissance de contrainte, mais une obéissance surnaturelle. Plus d'une fois, en obéissant, il eut le cœur déchiré, pour avoir été victime de l'injustice ou de la calomnie, mais il savait étouffer les plaintes les plus légitimes de son cœur et ne laissait rien paraître de ses peines intérieures. Il ne lui en coûtait pas plus après qu'avant, de rendre honneur, respect, obéissance à
l'autorité qui lui avait imposé un acte coûteux à lanature, contraire aux intérêts de ses confrères, de sa maison, ou des Religieuses dont il était le supérieur.
Il recommandait, cela va de soi, la vertu qui lui était si chère, à tous ceux sur lesquels il avait autorité. 11 ne craignait même pas de la prêcher à d'anciens élèves qu'il voyait s'engager dans une mauvaise voie, et cela, quelle que fût leur position, ainsi qu'en témoigne une lettre adressée à M. l'abhé Sa vin, intéressante à plus d'un titre :
« Monsieur et cher ami ».
« J'a})prends des choses bien étranges, que je repousserais comme d'atroces calomnies, si elles ne se trouvaient en partie dans une letti-e que vous avez écrite à St-Félicien ; si elles n'étaient colportées dans tout le diocèse et si elles ne m'avaient été confirmées par un honorable laïque dout je regus la visite hier soir ».
« Vous me dispenserez d'entrer dans les détails et d'entamer une discussion avec vous. En pareil cas, ce n'est pas ainsi que je procède avec ceux qui me sont chers ».
« Croyez- vous, bon confi'ère, avoir un ami sincère qui vous aime du fond du cœur pour Dieu et en prêtre ? Cet ami, vous l'avez; il est vieux, il a traversé les révolutions, il a été témoin d'horribles catastrophes spirituelles, il en a étudié la cause. Hé bien ! cet ami vous demande ce que vous voulez faire et où vous voulez aller. Il voit, lui, un abîme des plus profonds au terme de la voie que