CHAPITRE IV
Pourquoi il couvient aux ennemis de l'autel et du trône de prendre les jésuites à partie pour tout le corps religieux.
Commençons par nous souvenir des raisons que d'Alembert vient de nous en donner. Quand les troupes régulières seront détruites, quand on aura fini avec \es grands grenadiers, le reste ira tout seul. Ce n'est pas que nous fassions, comme lui, au clergé séculier, l'injure de le comparer au rebut de l'armée sainte. Mais quand on est oblige de combattre les idées révolutionnaires, il faut bien les prendre dans l'état oij elles se trouvent. Or, il est évident que les ennemis actuels de la religion ont assis leur camp sur le même terrain que les premiers chefs de la ligue impie. C'est toujours le même plan d'hostilités ; ce sont les mêmes moyens et les mêmes combinaisons; les jésuites sont toujours le mot de ralliement, et la ruine de l'Eglise toujours la pensée dominante, l'ob-
=^'9 jet des travaux et le but de la victoire. En cela, du reste, nous convenons que les habiles du parli ne sont point trompés par leur instinct révolutionnaire. Les jésuites, en effet, continueront d'être ce qu'ils ont été dès l'origine, la principale colonne du sacerdoce et l'épouvantail de la philosophie anti-religieuse. Ce genre de vie laborieux, cet exercice continuel de la raison, cette haute culture de l'esprit et du cœur, qu'aucune dissipation frivole ne vient troubler ; ce mélange des connaissances humaines unies à la science d'en haut; ce système d'épuration qui débarrasse leur Société des mœurs équivoques, des principes dangereux et même des simples médiocrités ; tous ces avantages réunis forment sur eux une sorte d'auréole dont l'éclat n'a pu être obscurci ni par de longues persécutions ni par une longue absence : car, il est juste d'en convenir, malgré notre frivolité native et notre promptitude à saisir le faux, il s'est conservé parmi nous un vague souvenir, une tradition confuse de cette supériorité dans le genre moral et intellectuel. Par conséquent, le génie révolutionnaire , qui ne veut pas perdre la sienne, a quelque raison de s'alarmer. Les
jésuites lui promettent de rudes travaux et de mauvais jours ; car ils s'entendent à former des athlètes autrement robustes que ceux qu'il élève lui-même dans la haine de l'autorité divine et humaine, pour les seuls triomphes de la licence et de l'impiété.
Encore quelques années, et de ces mains laborieuses qui travaillent malgré vous à réparer les ruines de la morale, à rouvrir les voies de la sagesse, il sera sorti des ouvriers habiles et supérieurs dans tous les genres, non seulement des orateurs chrétiens, mais des orateurs profanes , mais des écrivains surtout dont le savoir ne se bornera pas , comme celui des vôtres , à prolonger les rêves séditieux de» la multitude avec des harangues éternellement réchauffées des vieux droits de l'homme et du citoyen.
Encore quelques années, et la puissance de la parole aura été rendue à la tribune sacrée avec tout Je charme de la vérité, avec toutes les séductions de l'éloquence, avec l'ascendant qui appartient aux avocats de la cause du bien, de la cause des mœurs et de l'ordre social. De nombreux élèves de la science chrétienne seront revenus occuper les chaires évangéliques, si long-temps veuves
inconsolables de la perte des jésuites. Encore quelques années, enfin, et le monde, adouci par les doctrines redescendues d'en haut, sera comme forcé de s'écrier:
Jérusalem renaît plus brillante et plus belle.
Il faut l'avouer, ce n'est point sans raison que cette perspective effraie les continuateurs de l'entreprise contre la religion. Puisque les grands grenadiers empêchent d'entamer les autres rangs , il est assez naturel de vouloir s'en débarrasser d'abord : vous aurez bon marché du reste, leur a dit d'Alembert. Il aurait pu ajouter un autre motif d'encouragement qui n'est pas à dédaigner dans les mauvaises guerres : c'était de faire observer que les jésuites sont les adversaires du monde les plus commodes, en ce qu'ils n'ont jamais su se défendre que par l'inertie et le silence. En effet, leur devise a toujours été: Laissez dire, laissez passer. C'est la première leçon qui leur ait été donnée par leur fondateur dans une crise à peu près pareille à celle où ils se retrouvent au bout de trois cents ans. Déjà l'envie et l'esprit de rivalité pressentaient l'cclipse qui devait cacher les
petits astres alors en possession de briller; tous les intérêts et toutes les passions se soulevaient d'avance contre l'illustration future d'une Société qui s'annonçait au monde par un institut admirable, fort au-dessus de toutes les législations de l'époque. Comme les disciples voulaient répondre à cette grande clameur, le maître les en détourna. « Mes chers enfans, leur dit-il, l'orage s'a- « paisera de lui-même. Contentez-vous de « le conjurer par votre patience et par vos « œuvres. L'on n'a pas besoin de se venger « ou de se défendre avec la plume, quand la « vérité se venge et se défend elle-même. « Quelque grande que soit l'autorité de « ceux qui nous condamnent sans nous conte naître, elle ne doit point nous alarmer. « Dieu est notre défenseur; mettons notre « cause entre ses mains; et tout en gardant « le silence, nous triompherons de la ca- « lomnie. »
Ainsi, quand d'Alembert promettait aux siens qu'ils auraient bon marché du reste, il aurait pu dire tout aussi bien : «Vous auriez bon marché des jésuites eux-mêmes, parce qu'ils ne connaissent d'autre système de défense qu'une impassibilité froide et im-
perturbable. Profitez donc de leur patience et de leur re'signation. Avec eux, les volumes de noirceurs passent sans difficulté; la sottise n'a point de représailles à craindre, et elle peut, tant qu'elle veut, se pavaner autour de son camp.»
Mais ce n'est pas tout encore : il fallait des jésuites, et nécessairement des jésuites, pour payer les frais de cette guerre d'irréligion ; il fallait une classe de victimes inconnues sur laquelle toutes les meutes révolutionnaires pussent être lancées aveuglément. Même dans l'état présent de la religion , et malgré l'horrible confusion des idées que la licence continue de pervertir, il n'y aurait pas moyen de soulever la multitude contre le corps principal du sacerdoce; elle s'apercevrait trop aisément de la fraude et des criminels desseins de ceux qui la remuent ; elle s'étonnerait et reculerait devant les prêtres qui vivent au milieu d'elle, parce qu'ils la forcent d'admirer leurs travaux et leur noble misère; elle s'étonnerait et reculerait devant les évêques, parce qu'ils sont connus d'elle par d'éclatantes vertus et une vie toute consacrée au bien public : en un mot, elle comprendrait la question, et
il faut qu'elle ne la comprenne point : de sorte que les jésuites sont réellement tout ce que les ennemis de la religion pouvaient trouver de mieux pour égarer les esprits et embrouiller leurs arrière-pensées. Ce sont d'anciens proscrits que le peuple ne connaît que de nom , et sur la tête desquels on amasse tout ce que l'on veut; leur procès, et le coup d'Etat qui les a frappés, sont restés dans le vague ; ils ont éprouvé le sort des vaincus au degré le plus honteux pour les vainqueurs. Enfin, tout le personnel de la proscription, persécutés et persécuteurs, ont disparu ensemble de la vie ; il ne reste plus de vivant que la haine de la religion ; et c'est là ce qu'on a très-habilement choisi pour émouvoir une génération aveugle qui n'entend pas le moindre mot au fond du procès.
Une chose toutefois a manqué à la justification et à la gloire des jésuites du dernier siècle : c'est de ne pas avoir été brûlés comme les Templiers. Si cette rigueur eût été ajoutée à leur persécution, vous auriez vu la nation française revenir d'elle-même au bon sens et à la justice : elle se serait informée du moins, et alors toutes ses infor-
mations lui auraient appris non seulement l'innocence légale, mais la pureté de mœurs, mais le zèle infatigable, mais les travaux immortels, mais les hauts exemples de sagesse, mais le courage et les périls, mais les merveilleuses conquêtes de ces sublimes martyrs de l'apostolat. Ce même peuple dont Téquité naturelle, sur la foi d'une tradition obscure, revise aujourd'hui le procès de quelques chevaliers chrétiens, trouverait sûrement aussi des larmes pour les victimes à\i fanatisme parlemcntaire , si ce fanatisme les eût conduites jusqu'au bûcher. Mais parce que ce drame cruel n'a point frappé les regards ; parce que l'injustice s'est arrêtée au milieu de ses voies ; parce que les larmes du peuple veulent du sang, et que ses yeux n'ont point vu les milliers de martyrs que les jésuites ont sacrifiés dans les conquêtes de la foi, on ne s'est point attendri sur cette inique proscription; et ce qu'il y a de plus fâcheux, on dédaigne d'en éclaircir les causes. L'envie et l'ingratitude la commencèrent; l'ignorance la prolonge et l'achève. A peine fait-on réflexion que toute société qui s'élève de la hauteur de la tête au-dessus des autres , se trouve , par-là même, exposée à finir comme ce se-
nateur romain, qui s'écriait en mourant sous la hache : Malheureux que je suis! c'est ma belle maison d'Albe qui me fait périr! Pourtant il est bien vrai que ce sont les belles maisons d'Albe, c'esl-à-dire les supériorités acquises par de grands services et de nobles travaux, qui ont amené la double catastrophe des templiers et des jésuites; et qua toutes les époques on il pourra s'en élever de pareilles, le hasard fera naître, comme à point nommé, un pape et un prince qui s'entendront pour les proscrire et les dépouiller.
Afin de prouver, au surplus, que si les vengeances n'allèrent pas plus loin contre les jésuites, ce ne fut point faute de bonne volonté de la part de leurs persécuteurs, terminons ce chapitre par un trait qui semblerait emprunté aux barbares de 1793, s'il n'avait pris date certaine en 1763.
Le Père Griffet, ce savant et laborieux historien , était malade de la pierre, quand sa sentence de bannissement lui fut notifiée. Il demandait un peu de répit pour se faire tailler avant de subir son arrél. Afin de vérifier s'il n'en imposait pas à la justice , on eut la cruauté de vouloir le faire sonder d'office par les chirurgiens du Parlement. Il est pro-
bable que les juges du tribunal révolutionnaire n'avaient pas entendu parler de ce raffinement de prudence; ils auraient proposé l'opération césarienne aux femmes qui se déclaraient enceintes. Mais toujours est -il qu'ils nous ont sauvé cette horreur.
Quand les passions humaines en sont là , il faut convenir que l'opinion publique est bien téméraire et bien folle d'accepter ainsi de confiance les victimes qu'on lui donne à immoler.