CHAPITRE m
Preuves que l'attaque dirigée contre les je'suites en particulier, est une de'claration de guerre contre la religion en gëne'ral.
Si la guerre se bornait réellement aux jésuites, on serait fort embarrassé pour expliquer la conduite de leurs ennemis. Il faudrait se demander pourquoi tant de chaleur et de persévérance de la part de ces derniers; pourquoi tant d'efforts et de travaux; pourquoi tant d'artillerie révolutionnaire employée contre quelques centaines de jésuites qui gardent la paix avec une patience si admirable, avec une si touchante résignation; qui ne laissent échapper aucun murmure, aucun signe de colère, pas même un cri de douleur? D'oii pourraient provenir ces violentes clameurs , cette agitation furieuse et ce brutal soulèvement contre des hommes qui réalisent si bien ce passage de l'Ecriture : In patientiâ çestrâ possidebùis animas ve stras?
Mais tout s'explique aisément quand on veut observer le génie révolutionnaire dans sa marche, dans son langage et dans la suite qu'il sait donner à ses entreprises. Ses initiés sont d'habiles gens, sans doute, auxquels on ne peut refuser le merveilleux talent de conduire à bien les conjurations et les manœuvres qu'ils se chargent de diriger. Mais encore sont-ils obligés, pour être compris de leur école, de laisser entrevoir les arrière-pensées qui les dominent, et de glisser dans leurs manifestes contre l'autel et le trône quelques-uns de ces traits de lumière qui, sans faire aucune impression sur les vues faibles ou paresseuses, frappent vivement les yeux attentifs.
A la vérité, ils ne vous conseillent pas encore ouvertement de renoncer à Tétat monarchique. Mais ils promènent sans cesse votre admiration sur ce qu'ils appellent les gouvememens à bon marché, sur les pays qui ont le bonheur de secouer le joug des rois et des prêtres, sur les grands hommes de guerre et les législateurs que le sol des républiques nouvelles fait éclore comme par enchantement, et qui semblent recevoir la science infuse en sortant du sein de la rc-
i8 belHon. Tel est leur savoir en ce genre, que si la ropiibliqnc de Saint Marin venait à renaître, ils y découvriraient sur le champ des Lycurgucs et des Solons, des Milliades et des Le'onidas. Quant aux princes légitimes, vous savez qu'il n'est pas une feuille révolutionnaire à deux sous, ni un petit in-32 de vingtcinq centimes, qui ne vous apprenne à vous moquer de leur droit divin.
Ils ne vous engagent pas non plus, en termes tout à tait clairs, à fermer les églises, et à renvoyer les ministres des autels aux lieux de leur ancienne déportation ; mais s'il arrive qu'un prêtre demande la permission d'entrer dans la chambre d'un malade, cette démarche leur paraît une violation de domicile presque digne de mort. Il ne tient pas à eux que toute la France n'en soit émue ; et ce scandale lui est signalé par une menaçante clameur.
L*enterrement du moindre comédien leur sert de texte pour gémir sur la dureté, sur les inflexibles rigueurs du culte catholique. Ils en prennent occasion de vous indiquer une religion moins sévère, des temples plus accessibles, et des ministres de Calvin plus accommodans que les vôtres. Pas une ac-
»9 lion tant soit peu louable, pas un trait de zèle ou de charité ne leur échappe quand il s'agit de vous recommander les cultes réfractaires. Pas une ombre de scandale, pas une anecdote fâcheuse, pas un point susceptible de blâme ou de critique ne leur est inconnu, quand il s'agit d'attirer quelque reproche sur le personnel de la religion de l'Etat.
Ainsi, quoiqu'ils n'en soient encore qu'aux jésuites, en apparence, ils en sont à tout le sacerdoce , à toute l'Eglise catholique , en réalité. Pour établir ce point, il suffit de reconnaître en eux les continuateurs de l'entreprise philosophique du dernier siècle, et de prouver que les chefs d'alors envisageaient la question des jésuites exactement comme nous prétendons qu'elle est envisagée par les chefs d'aujourd'hui.
Consultons là -dessus deux témoignages non suspects : ceux de Voltaire et de d'Alembert. Demandons-leur où l'on voulait en venir à cette époque, et pourquoi l'on attachait une si grande importance à la destruction des jésuites ? Voici ce que vous répondront et leurs correspondances secrètes, et leurs épanchemens intimes, et leurs sourdes machinations :
<v Patience ; ne nous décoiirageorts point. « Hérault disait un jour à un des frères : « Vous ne de'truirez pas la religion chré- « tienne. — C'est ce que nous verrons, dit « l'autre (i\ »
A pre'sent, nous le demandons à la conscience des gens de bien : est-ce là n'entreprendre que sur les jésuites?
« Je voudrais vous voir écraser Xinfâme; « c'est là le grand point. Il faut la réduire à « l'état oii elle est en Angleterre; et vous en « viendrez facilement à bout si vous vou- « lez (2). »
Nous vous le demandons encore : est-ce là n'en vouloir qu'aux jésuites? et les jésuites, renversés par les intrigues d'alors, vous paraissent-ils autre chose qu'un avant-poste culbuté pour arriver au cœur de la place? Si vous pouviez en douter, Usez ce que d'Alembert pensait de ce coup d'Etat, et ce qu'il écrivait, sans le vouloir, à la décharge des victimes, contre les sacrificateurs :
fc L'ordre du Parlement ne me paraît pas
(i) Lettre de Voltaire à d'Alembert, du io juin 1760. (2) Jdcm, 23 juin 1760.
« de ceux qui ont le sens bien droit (i). »
« Quand je vois un Parlement plus into- « lérant que des capucins , je suis tenté de « lui dire ce que disait Timon le misan- « thrope à Alcibiade : «Jeune écervelé, que « je suis content de te voir à la tête des af- « faires ! Tu me feras raison de ces marauds « d'Athéniens (2). »
« Les jésuites ont publié un mémoire où w ils prouvent que le Parlement a falsifié et « tronqué les passages de leurs constitutions. « Gela pourrait bien être (3), » ajoute d'A- Icmbert.
Mais loin d'en paraître scandalisé, il en plaisante et s'en réjouit de bon cœur, à la manière de tous les autres Vitellius, qui trouvent que le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.
Voilà des philosophes bien ingrats, dirat-on, de se moquer ainsi des écervelés dont la folle conduite les sert mieux que leur propre malice ! Nous ne prétendons pas soutenir le contraire ; mais il n'est point ici ques-
(i) D'Alembert à Voltaire, 9 juillet 1761.
(2) Idem, 8 septembre suivant.
(3) Jdem , 3i octobre 1 761 . •
tian (3e prouver la reconnaissance de d'Alembert et de Voltaire ; il s'agit seulement de constater leur opinion sur un acte de démence fanatique, mieux apprécié sans doute par eux, qui étaient là pour le juger, que par les échos révolutionnaires» qui le redisent au bout de soixante- cinq ans. Et il fallait bien, au surplus, que ce trait de vertige se trouvât entaché, à leurs yeux, de passion et d'injustice ; car avant que le coup fût encore porté, Voltaire se récriait déjà contre \t. fanatisme parlementaire qui le préparait (i). Et après qu'il eut été porté, il en fut tellement ému, que d'Aîembert se crut obligé de le gourmander sur sa compassion.
« Savez-vous bien, lui écrivit il, ce qu'on «m'a dit hier de vous? Que les jésuites « commençaient à vous faire pitié, et que « vous seriez presque tenté d'écrire en leur «faveur, s'il était possible de rendre inté- « ressans des gens que vous avez rendus si « ridicules. Croyez-moi, point de faiblesse « humaine. Laissez la canaille janséniste nous
(i) Voltaire à d'Aîembert, 25 avril 1760.
« défaire tranquillement de la canaille jésui- « tique {f)- »
Deux choses résultent de ce paragraphe ; c'est que Voltaire lui-même, révolté du fanatisme parlementaire , aurait probablement pris la défense des jésuites, si des antécédens obligatoires, un peu de vergogne, et des conseils inhumains, ne se fussent réunis pour l'en détourner. Doii l'on doit conclure que lacté de proscription des jésuites ne les avait nullement flétris, et que toute permission est restée aux honnêtes gens de les plaindre et de les défendre. L'autre conséquence à déduire, c'est que leurs plus implacables ennemis, les jansénistes, n'avaient acquis ni gloire, ni estime, ni reconnaissance à les persécuter. Le titre de canaille , voilà ce que les philosophes de l'époque ont trouvé à leur offrir pour tout remercîment : espèce d'encouragement bien propre, comme vous voyez, à échauffer le zèle des nouveaux persécuteurs de la société (2).
(i) D'Alembert à Voltaire, 26 septembre 1762.
(2) Cependant, il faut l'avouer, dans son genre ee zèle produit encore des merveilles : le'moin la conduite de ce jeune descendant de Judas , qui a consenti à s'enfermer
Avec une nation moins frivole que la nôtre, et surtout moins tenace dans ses préventions, ce qu'on vient de lire serait assez concluant. Mais quand il s'agit de lui déraciner de Tesprit une sottise qu'on y a plantée, et que le temps a fait mûrir, c'est plus qu'un travail d'Hercule que d'entreprendre de lui ouvrir les yeux, et de la ramener au bon sens. Afin de bien établir que les jésuites n'ont été , et ne sont encore qu'un prétexte pour arriver à démolir tout l'édifice religieux, accumulons donc les flots de lumière sur ce point, et rendons -le plus
pendant trois ans avec des je'suites , tout exprès pour les livrer à une compagnie de révolutionnaires dont il avait reçu cette honorable mission. Sûrement il les a vendus plus cher que l'autre Judas ne vendit son maître. Mais aussi , trois anut'es de patience et de perfidies! trois années d'espionnage pareil ! ce sont de ces choses rares qui doivent être hors de prix Seulement ses commettais n'avaient pas fait une reflexion qui est pourtant bien simple : c'est que quiconque descend de sa qualité d'homme pour tomber si bas , cesse par-là morne d'être propre à servir per- >onne. Dans cette affaire , il n'y a que les jésuites qui aient t'ait un bon marché en se débarrassant de leur lépreux ; à coup-siir ils auraient eu à se repentir plus tard d'avoir admis parmi eux un sujet qui s'annonce si bien.
clair que le jour. Ecoutons encore d'Alembert(i):
«Par ma foi, écrit il à Voltaire, ceci «est très -sérieux, et les classes du Parle- « ment n'y vont pas de main morte. Ils « croient servir la religion ; mais ils servent « la raison sans s'en douter; ce sont des exé- « cuteurs de la haute-justice pour la philo- « Sophie , dont ils prennent les ordres sans « le savoir; et les jésuites pourraient dire à « saint Ignace : Mon père, pardonnez - leur, « car ils ne savent ce qu'Us font. »
Ce sourire infernal, ces joies sinistres, il ne fait d'ailleurs que les reproduire par de nouveaux signes. Déjà, dans une lettre précédente, il avait dit : « Je ne sais ce que de- « viendra la religion de Jésus; mais sa Com- « pagnie est bien malade. Laissons les pan- « doures détruire les troupes régulières. « Quand la raison n'aura plus que les pan- « doures. à combattre, elle en aura bon mar- « ché. »
Enfin, remarquez cette autre lettre du même d'Alembert, qui n'a pas plus besoin
(i) Lettre à Voltaire , 4 ™3i i'-62.
de commentaire que les passages qu'on vient de citer :
« Le dernier jésuite qui sortira du royaume « emmènera avec lui le dernier janséniste « dans le panier du coche. Le plus difficile « sera fait quand la philosophie sera déli- « vrée des grands grenadiers. Les autres ne M sont que des cosaques et des pandoures « qui ne tiendront pas contre nos troupes « réglées (i). »
Et quel est le sentiment de Voltaire sur l'ensemble de cet odieux et perfide procès? Quelles sont ses conclusions? Les voici en peu de mots : « Les presbytériens ne valent « pas mieux que les jésuites, et ceux-ci ne « sont pas plus dignes du carcan que les jan- « sénistes (2). »
Ainsi, point de molinistes, point de jansénistes, pas même de presbytériens, ni de ministres des autels d'aucune espèce. Voilà qui est clair ; et tel est le résultat jqu on se promettait alors, qu'on se promet aujourd'hui , de la destruction des grands greno' diers.
(i) D'Alembert à Voltaire, 2 mars 1764. (2) Voltaire à d'Alembert, 29 mars 1762.
On sent bien que ces observations ne s'adressent point à ceux qui ont dit dans leur CŒur : non est Deus , et nous ne voulons d'aucune religion. L'on ne prétend combattre ici que l'bypocrisie des maîtres et l'imbécillité des disciples , qui s'en vont répétant de concert, comme une espèce de leçon apprise ; « Ce n'est pas à la religion « que nous en voulons, c'est aux jésuites; « qu'on nous laisse l'une et qu'on nous re- « tire les autres. » Pauvres gens ! vous demandez deux choses contradictoires , et moi, je ne vous demande qu'un peu de logique. Vous tenez ou vous ne tenez pas au christianisme. Si vous y tenez, les jésuites vous aideront puissamment à le conserver. Loin d'en avoir peur, courez au-devant d'eux. Dans l'autre cas, ne meniez ni à Dieu ni aux hommes, et faites-nous grâce de votre hypocrisie. On ne se trompe plus, en France, sur la valeur des mots ; et personne n'ignore aujourd'hui que quiconque dit tout haut : plus de jésuites , dit tout bas : plus de religion.
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