CHAPITRE V
En quoi les principes qui appellent une nouvelle proscription sur les je'suites, s'e'tendent beaucoup plus loin, et demandent d'autres catégories de victimes.
Les jésuites, dites-vous, ont été condamnés d'une manière juridique, et bannis du royaume par des arrêts solennels. Leur Société est dissoute, et méconnue de la nouvelle législation française.
Observons d'abord que cette raison des coups d'Etat, qui n'a jamais été très-bonne par elle-même, est devenue encore plus mauvaise depuis la révolution. Ajoutons ensuite que quand les anciens jésuites se seraient rendus coupables aux yeux de la politique d'alors, la politiVjue d'aujourd'hui, détrompée et corrigée par les évènemens , pourrait avoir d'aussi bonnes raisons pour s'accommoder de leurs héritiers. En tous cas, le poids de vos haines retombe toujours à faux sur la tête de ceux qui se présentent pour commencer parmi nous une
carrière et une vie personnelles qui n'appartiennent point encore à la dispute. Mais comme vos principes révolutionnaires, avons, sont censés n'être plus de ce monde, qu'il soit permis de leur faire subir un examen et des rapprochemens qui puissent s'appliquer à la cause des jésuites.
Savez-vous bien qu'en invoquant de vieilles proscriptions pour justifier de votre part des haines qui devraient n'avoir été que celles de vos pères, vous nous donnez furieusement à réfléchir sur la qualité des haines qui vous furent personnelles à des époques plus récentes? Or, si vous tenez tant à ce que leur ouvrage soit maintenu comme bon, à qui ferez-vous croire que vous avez sincèrement condamné le vôtre comme mauvais?
De ce que les jésuites ont été frappés d'un coup d'Etat, vous concluez que la condamnation est irrévocable à perpétuité. Mais des anathêmes que vous avez prononcés contre la royauté , contre la noblesse , contre le clergé, contre les émigrés et les déportés, concluez donc aussi quelque chose. Car les arrêts de Parlement qui ont proscrit les jésuites ne sont pas plus solennels que les lois révolutionnaires qui ont proscrit vos princes
légitimes, vos ministres de la religion, vos plus illustres citoyens.
Vous avez écrit bien des pages , sans doute, et allégué bien des raisons contre les Jésuites ; mais ce n'est rien en comparaison de ce que vous avez écrit et allégué de raisons contre la religion et la royauté. Pourquoi donc voudriez-vous qu'on eût moins de foi dans vos haines précédentes que dans vos haines d'aujourd'hui ? Et si elles subsistent à l'égard d'une petite Société qui n'a pas trois cent mille hommes à ses ordres pour vous gêner, ne craignez-vous pas qu'on attribue votre conversion sur les autres points, à ce que vous croyez y découvrir plus d'embarras et de résistance ? La vérité est que , pour juger de vos sentimens sur les autres proscriptions, il faudrait que tous les proscrits eussent la poitrine aussi découverte que les jésuites. Alors on entendrait plus clairement ce que vous leur voulez. Chose étrange! On verrait que vous ne leur vouliez rien en particulier, et qu'ils n'étaient que dans l'ordre général de la bataille.
. Eh! messieurs de la philosophie révolutionnaire, songez que depuis trente -cinq ans, presque tout le monde en France a eu
}>esoiri d'être gracié tour à tour, et que nous avons continuciicment vécu sous le régime des amnisties. D'abord , vous avez gracié la royauté de fort bonne grâce , comme chacun sait; et sans reproche, elle vous l'a bien rendu. Vous avez gracié les émigrés, les prêtres, les suspects, les exilés de toute langue et de toute tribu. Que le Ciel vous en récompense si c'est de bon cœur. N'y aurait-il donc que ces pauvres jésuites desquels il faudrait dire :
Fata obstant tristique palus inamabilis undâ Alligat, el novies Styx iaterfusa coercet.
Il est vrai que nous sommes déjà trop loin de leur procès pour en être émus comme le furent les honnêtes gens témoins et juges de ceîte grande iniquité. Mais écoutez l'historien de la Vie privée de Louis XV, qui était là, et qui paraît, du reste, n'y pas regarder de fort près sous le rapport de la religion :
« En général, dit-il, la plus grande et la plus saine partie du royaume regretta les jésuites. A ce sentiment de pitié qu'excitent les malheureux, se joignait un sentiment de reconnaissance. Presque toute la génération
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vivante avait été éduquée par eux. Ils possédaient mieux que les autres instituteurs, le talent de faire naître l'attachement et la vénération ; et parmi leurs juges, à certains boute -feux près, ils comptaient beaucoup de partisans forcés de les estimer et de leur rendre intérieurement justice. Quoique privés du droit de défense, ils semblaient dire à leurs accusateurs : « O vous tous dont nous « avons formé l'esprit et le cœur, répondez; « avons-nous jamais tenté dans nos écoles, « dans nos discours, au tribunal de la péni- «tence, de vous inculquer aucune de ces « maximes abominables qu'on nous repro- « che ? Les avez -vous lues dans les livres « que nous vous avons mis entre les mains.^* « Avez-vous remarqué dans notre conduite « domestique quelque chose qui approchât « d'une pareille façon de penser? Est-ce sur « des ouvrages ensevelis dans la poussière « des bibliothèques? est-ce sur des morts «< que vous avez à prononcer, ou sur notre « doctrine vivante et avouée, sur nous na- « guère vos maîtres, remplissant encore les « collèges, les chaires, les confessionnaux, « avec les éloges des prélats et les récom- K penses du souverain? »
Ce n'est pas que, pour la défense des jésuites, on ait à recourir au langage qui touche les cœurs ; ils n'ont besoin ni d'indulgence ni de pitié. S'ils n'étaient pas suffisamment soutenus par le poids de leur vie et de leur innocence, la logique nous fournirait des argumens qui vous embarrasseraient peut-être plus que tout le reste.
C'est ainsi, par exemple, qu'on vous dirait à vous accusateurs : « Cherchez dans toute la France une seule classe d'individus, une simple catégorie , si peu nombreuse qu'elle soit, dont les mœurs, le caractère et les principes n'aient reçu, de nos jours, aucune atteinte. » Pour la trouver, on vous verra forcés d'arriver à ces mêmes jésuites auxquels la révolution jette ses dernières pierres.
Vous, en effet, qui ne connaissez plus que cet arbre qui porte de mauvais fruits , et dont il faille couper les racines pour jouir des belles destinées que vous avez faites à la France, dites -nous où elle était cette redoutable Société de Jésus, quand vous bannivSsiez du milieu de nous la religion , la justice, et jusqu'à l'expression des sentimens d'humanité? Où étaient-ils ces prétendus régicides, quandLouis XVIetMarie-Antoinette
succombaient sous vos haches sanglantes, et que le fer de vos complices frappait le cœur d'un roi de Suède? Où étaient-ils quand le faible et innocent martyr du Temple périssait d'une mort ignorée, entre les mains de vos confidens? Où étaient -ils quand vous poursuiviez jusqu'au fond des exils , les débris dispersés de la famille des Bourbons ; quand le plomb meurtrier de vos satellites cherchait des têtes royales jusque dans les auberges de Mittau ? Où étaient-ils encore, pendant cette nuit de deuil éternel , oii un jeune prince voisin du trône exprima si bien par un cri de grâce/ toute la clémence de sa race généreuse, et renouvela, pour ainsi dire, le testament de Louis XVI ?
Vous qui cherchez vos épouvantails dans la Société des jésuites plutôt que dans Tordre des jacobins, répondez-nous donc. Où sont les familles qui lui redemandent le sang de leurs proches, les veuves qui lui redemandent leurs époux, les mères qui lui redemandent leurs fils? Quand plusieurs milliers de prêtres tombaient ensemble sous la massue de vos sicaires, les jésuites étaient -ils là? Quand d'autres prisonniers sans défense périssaient au milieu des rues de Versailles,
les jésuites étaient-ils là ? Quand vous portiez le fer et le feu depuis la glacière d'Avignon jusqu'aux derniers toits de chaume de la Bretagne, les jésuites élaient-ils là ? Enfin, étaient-ils là quand vous profaniez les temples de la Divinité, quand vous brisiez les autels et les objets de la vénération publique, à la tête de ce même peuple que vos enseignemens avaient corrompu et corrompent encore aujourd'hui d'une manière si déplorable? Non, messieurs, vous le savez aussi bien que nous; les jésuites n'y étaient pas; et c'est peut-être parce qu'ils n'y étaient plus depuis long-temps, que tout cela est arrivé.
Conviendrez- vous du moins que, par le seul fait de cet alièz, leurs comptes sont plus faciles à rendre que les vôtres? Et pourtant c'est de votre part que viennent les scrupules, les investigations et les difficultés! C'est vous qui leur faites subir examen sur faits et articles ; c'est vous qui leur trouvez des pailles dans les yeux; qui les recherchez sur le passé ; qui vous plaignez du relâchement de leur vie religieuse , et leur donnez des leçons de sévérité. Enfin, dans l'affaire de la révolution, on dirait que c'est vous
qui êtes la partie lésée, ou bien qu'on vous a choisis pour examiner les titres des autres au pardon et à l'indulgence.
Heureusement nous sommes là , messieurs, avec une bonne mémoire ; nous sommes là, non pour dire que les principes des jésuites ont fait autant de bien au monde que les vôtres lui ont fait de mal , mais pour constater les résultats de part et d'autre; et voici ce que nous en savons : leur école a produit le siècle de Louis XIV ; la vôtre a produit le siècle de l'anarchie. Plus de quarante ans après eux, les leçons sorties de leur école soutenaient encore la religion et la monarchie ; la vôtre les a renversées. Leur école entretenait partout le flambeau du christianisme ; la vôtre est presque parvenue à l'éteindre, et l'a déjà réduit à un extrait de l'Evangile selon Touquet. Leur école maintenait le monde social dans ses harmonies par l'alliance du trône et de l'autel; la vôtre l'effraie par ses progrès dans l'impiété , par la corruption de ses pensées, par l'audace toujours croissante de ses écrivains anti-religieux, par l'état de licence et de fermentation oii elle entretient l'esprit de la jeunesse. Concluons de tout cela, que si les jésuites
avaient besoin d'une amnistie pour se rétablir en France, les hommes de la révolution auraient assez mauvaise grâce à venir disputer là-dessus.