CHAPITRE IX
Preuve que la confiance du parti re'volutionuaire ne se donne pas à ceux qui ne lui apportent que de la haine contre les je'suites , et qu'il veut plus de sûretés dans ses engagemens politiques , que le parti royaliste dans les siens.
Prenons pour exemple l'espèce de baptême révolutionnaire que M. le comte de Montlosier s'est fait administrer à lâge de soixante -sept ans. Il est vrai que toute la carrière du noble vieillard était, pour ainsi dire, semée de fleurs de lys, et que, par conséquent, il avait bien des péchés à se faire remettre. Car, sauf les variantes qui appartiennent à la faiblesse humaine, que n'avait-il pas écrit en faveur de la religion et de la monarchie ! quelles lances n'avait-il pas rompues contre les ennemis de l'autel et du trône! Et comme s'il eût craint qu'on doutât de son antipathie pour le nouveau régime, par combien de hauteurs et de fiertés n'avait-il pas ravalé le petit gouvernement
bourgeois que la révolution nous a donné ! K Des marchands de toiles, nous avait -il « dit, des marchands de toiles, membres de « la Cour des pairs; des avocats et des hom- « mes de petite ville, comtes, ducs, princes; M cette multitude de généraux sortis des « classes inférieures; les nouveaux juges pré- « tendant garder la robe rouge qu'ils ont « prise des anciens parlemens... ; des hom- « mes matériels habitués à vivre dans des « manufactures et avec des métiers ; une «classe moyenne insatiable, une classe « moyenne avec toutes ses jalousies ; l'en- « semble prétentieux d'avocats , de ban-
« quiers, de manufacturiers! Qu'est-ce
« qu'un homme , et surtout un capitaliste « payant 3oo francs d'impositions? Est-ce « l'honneur ou les hommes à argent qu'on « doit mettre en première ligne ? Les fa- « milles qui, depuis des siècles, sont vouées «à l'Etat, abdiqueront-elles leur élévation « héréditaire auprès des familles nouvelle- « ment élevées par le prince ou le trafic?... « Selon mon système , tout grand seigneur « de l'ancien régime entre de droit dans la « Chambre haute, etc., etc., etc. » , Soit que le gentilhomme auvergnat n'ait
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point été considéré comme un grand seigneur de l'ancien régime, soit qu'on ait voulu lui épargner le désagrément de siéger à côté àes marchands de toiles , il n'est entré dans la Chambre des pairs ni de droit ni autrement. Il a patienté deux ans, quatre ans, dix ans et plus; mais à la fin, il s'est ennuyé d'attendre , et l'orage de sa colère a crevé en trois ou quatre volumes. Non seulement il a crevé sur la malheureuse roture et la petite propriété, mais sur le palais inviolable, mais sur la Charte, mais sur toute l'Eglise. M. le comte de Monllosicr s'est alors retourné vers la révolution pour la prier de le recevoir à merci et d'adopter sa vieillesse.
Nous en conviendrons , l'acquisition était bonne ; et si jamais allié ou nouveau converti mérita d'être pris sans marchander, c'était M. le comte deMontlosier. Mais dans le gouvernement de ses affaires , la révolution a des règles inflexibles. Elle veut des preuves, des garanties, des sûretés. Quoique ses manières et son langage se soient adoucis depuis la fin du dix-huitième siècle, on reconnaît toujours, auxprécautionsqu'elle pren4, celle qui demandait autrefois ce qu'on avait fait pour mériter la hart. Il nous sem-
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ble donc que le gentilhomme d'Auvergne n'aura pu se dispenser de subir examen sur faits et articles , à peu près dans la forme que voici :
D. N'est-ce pas vous qui, dans un certain ouvrage sur les Moyens de terminer la révolution, avez proposé le retour à l'ancien régime sans modification ?
R. Cela peut bien être ; je crois me rappeler qu'il y a quelque chose de pareil dans mes recueils de rêves. Mais je supposais que personne ne se souvenait plus de celui-ci.
D. N'est-ce pas vous encore qui avez dit que la révolution a voulu éviter au Roi la peine de composer la Charte; que cette Charte n'est qu'un chiffon de papier, et que les deux mots : article transitoire qu'on a mis à un de ses titres, sont les seuls qui soient de votre goût, comme étant une étiquette qui convient à tout le reste ?
R. Sans doute; mais je vous croyais d'accord avec moi là-dessus ; j'imaginais que vous ne considériez la Charte non plus que comme une chose transitoire à l'abri de laquelle vous vouliez refaire la souveraineté du peuple avec ses beaux jours?
D. Très -bien; je vois que vous avez su
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me deviner sur ce point, et à cause du tran' sitoire, transeat. Mais j'ai d'autres comptes à vous demander... Vous avez déclaré quelque part, s'il m'en souvient, que c'est une croix de bois qui a sauvé le monde. Où aviez-vous l'esprit ce jour-là?
R. Je n'en sais rien, en vérité. Il fallait, j'en conviens, que je me moquasse alors du public, ou que je m'en moque aujourd'hui. Mais je vous prie de croire que c'était alors.
D. Vous avez dit aussi que les pompes de l'Eglise catholique sont une chose bien entendue , et qu'il est bon que la majesté des rois soit vue abaissée devant la majesté divine. Qu'avez-vous à répondre?
R, Rien absolument, sinon que peut-être j'aurai été la cause innocente de ce qui s'est vu au dernier jubilé. J'en serais inconsolable , je vous assure. Heureusement qu'en cela, je n'ai point compromis la majesté des peuples; je n'ai parlé que de celle des rois comme vous avez dû le remarquer.
D. Il est certain que le cas est plus gracûible. Mais en voici un autre qui crie vengeance, et auquel je ne vois point d'excuse possible : vous avez osé soutenir qu'il faut des dotations territoriales au clergé, et qu'en
dépouillant la religion catholique de ses possessions foncières, on l'a véritablement étouffée. De quoi vous mêlez -vous? Est-ce que vous imaginez par hasard, que mes enfans n'aiment pas aussi les possessions foncières? Est-ce que vous croyez qu'elles sont plus mal entre leurs mains qu'entre celles des évêques et des curés qui les gaspillaient en aumônes? Encore une fois, de quoi vous mélez-vous?
R. Il est vrai, j'ai eu tort, et j'en demande bien pardon à vos aimables enfans. Si je savais ce que je puis faire pour eux !
D. Ce que vous pouvez faire pour eux! y songez -vous? après les avoir appelés hommes matériels, capitalistes de 3oo francs, petits plébéiens, nobles de la Bourse, barons et comtes du grand-livre ! après avoir déclaré formellement que si les fils de saint Louis pouvaient adopter la révolution, le ciel s'en indignerait et que l'enfer s'en étonnerait !
R. A la bonne heure ; mais vous sentez que ces choses-là sont évidemment du style de notaire de la part d'un écrivain qui s'est racheté pendant les cent-jours, en mettant la monarchie des Bourbons aux pieds du pri-
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sonnier de l'île d'Elbe, et le règne de l'usurpation au-deSvSus de tous les règnes de la légitimité.
D. Est-ce encore du style de notaire qw^ cette belle déclamation contre la liberté de la presse , où vous établissez en principe qu'un imberbe sous tutelle, à qui la loi refuse le droit de disposer d'un journal de terre, ne devrait pas non plus avoir le droit de disposer des opinions les plus respectées , des considérations et des réputations les mieux établies? Avez-vous soutenu cette thèse absurde, oui ou non?
R. Je conviens que je l'ai soutenue. Mais j'y ai mis de la générosité, puisqu'en voulant étouffer la liberté de la presse , je commettais un attentat contre mes propres écrits, une espèce d'infanticide.
D. Eh! malheureux, à quoi pensiez vous quand vous osiez invoquer l'horrible censure, sous prétexte qu'un homme sans existence sociale n'a pas le droit d'attaquer l'existence sociale, ni de se jouer de la considération publique quand il n'a lui-même aucune considération à perdre? La censure ! la censure! non jamais je ne vous pardonnerai un vœu pareil. Songez-vous bien qu'il y va
de toute mon existence , et qu'avec ce seul mot, on me réduirait à mettre la clef sous la porte ?
a. Ayez pitié des larmes que je vous offre pour Teffacer :
Dieu fil du repentir la vertu des mortels.
D. Sans doute ; mais il faut la posséder cette vertu. Or, vous repentez-vous et vous repcnlirez-vous jamais assez d'avoir pu écrire en 1824, que Y opposition aux missionnaires et aux corporations religieuses chargées de renseignement , partait du banc des athées et des philosophes ?
R. Tous me voyez désespéré de cette téméraire déclaration ; non pas que la vérité ne s'y trouve, comme bien vous savez, mais parce qu'elle manque d'à propos, et qu'elle a l'inconvénient d'éventer un peu trop tôt les secrets de votre aimable famille.
D. C'est cela précisément; mais passons. Vous repentez- vous de même d'avoir professé hautement que MM. Frayssinous et de La Mennais sont deux hommes supérieurs , deux grandes autorités? que M. de Villèle a de l'ordre dans l'esprit et dans l'administra-
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tion , de la dialectique à la tribune et une grande sagacité? qu'il y a un beau, talent d'c'locution et de dignité dans M. le garde des sceaux, un grand esprit d'équité dans son administration ?
a. Je le confesse, c'est encore une indiscrétion. Je sens qu'il y a des aveux qu'on ne doit jamais faire quand on a de l'esprit de corps.
D. Prétendez-vous aussi n'avoir pécbé que par indiscrétion, en reprocbant, comme vous l'avez fait il y a cinq ans , à mes amis Guizot et Royer-Collard, leurs doctrines révolutionnaires ; en déclarant que l'un vous causait de l'horreur et de l'épouvante; que l'autre méritait d'aller cuver sa révolution dans un châleau-fort, pour avoir prononcé, le lendemain du 21 janner, un discours que vous qualifiâtes à^ insensé , de criminel, d'incendiaire P
M. Je ne pense pas que ces deux excellens frères m'aient gardé rancune. Au moins, j'ai tout fait depuis pour mériter leurs bonnes grâces.
D. Leurs bonnes grâces! avec quoi, s'il vous plaît?
Ji. Avec ma guerre contre les jésuites.
D. Votre guerre ! il s'agit bien de celle-là, vraiment. Apprenez que je n'y attache pas la centième partie des indulgences dont vous avez besoin.
R. Parlez ; car je veux, à quelque prix que ce soit, me'riter les quatre-vingt-dix-neuf autres.
D. Eh bien, soit; répondez à votre tour. Après avoir attaché le grelot contre les jésuites, vous sentez-vous capable de l'attacher contre le christianisme tout entier ; de le signaler, par exemple, aux âmes vertueuses de l'émancipation religieuse et politique, comme coulant envahir toutes nos actions et toutes nos pensées?
R. C'est une chose déjà faite ; vous n'avez donc pas lu toutes mes monarchies françaises ?
D, Puisqu'il en est ainsi, mon fils, trèsbien ; je ne vous savais pas aussi avancé. A présent, dites-moi, vous sentiriez-vous disposé à porter la guerre au-delà des monts ? Car, vous le savez, c'est ultra montes que logent les ultramontains. Or, cette race maudite des ultramontains paraît, de nos jours, aussi entêtée de sa religion catholique- romaine , que s'il s'agissait d'une nouveauté
révolutionnaire. Passe encore si elle se contentait de la garder pour elle seule. Mais elle travaille sous main à séduire et à corrompre le cierge de France, à l'enlretenir dans la criminelle idée de rester fidèle au Saint Siège. Ce qui rend cette conjuration inquiétante, c'est que lui-même il ne fait rien pour s'en défendre, et qu'il tient à l'Eglise romaine par des racines qu'on ne peut venir à bout de couper. Il oublie qu'elle est située ultra montes, et que, par cette raison, elle est nécessairement ultramontaine, c'est-àdire ultramontaine enfin, dans le pays
des ultramontains : ce qui est le comble dû ridicule, et dispense d'en dire davantage.
Or, mojî cher enfant, pour venger le siècle des lumières, et rompre une alliance si indigne de lui, il faut absolument que nous imaginions ensemble quelque vigoureux manifeste, quelque bon appel comme d'abus, qui, sous la forme d'une dénonciation...
R. Je comprends votre dessein, et déjà je sens quelque chose remuer dans mon cerveau. Attendez un peu... Voici comment je conçois l'amalgame : l'esprit uUramontain.... la ligue ultramontaine.... l'ambition ultramontaine l'Eglise gallicane les
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quatre propositions.... les jésuites, la bulle Vnigcnitus,.,. les congrégations.... le parti prêtre.... Tout cela n'a plus besoin que de recevoir des formes gigantesques, des ressorts de fantasmagorie, enfin, une couleur de complot dans le genre sombre et souterrain. Ce n'est pas pour me flatter, mais vous faites bien de me choisir.
D. Aussi, mon fils, n'ai -je pas jeté les yeux sur vous sans me rappeler ces deux vers de Racine :
Annibal l'a prédit, croyons-ea ce grand homme, On ne vaincra jamais les Romains que dans Rome.
Je tiens également pour certain que mes affaires ne se rétabliront jamais que par la main des royalistes, et qu'ils ne peuvent être vaincus que dans leurs propres foyers. J'ai le malheur de ne plus inspirer aucune confiance , ni par moi-même ni par mes proches. Il me faut indispensablement des recrues de votre qualité, de braves gens dont la parole révolutionnaire soit neuve. Il ne me reste qu'à savoir si je puis solidement compter sur votre assistance ; car, sans reproche , vous avez chanté sur bien des gammes.
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H. Oui; mais celle fois, je vous réponds tjiie mon vaisseau *era brjûlc à ijen p.as jre- \enir, et que jamais les plages 4e la royaulé ue le rcverr-onl. Vous n\e reriieUoz d'ail- Iciirs dans mon élément; j'ai toujours aime les rôles bigarres, le bruit dos (l'ompcltes, la dispute, le fracas ; et je prétends que le dernier de mes cbeveux blanchisse dans la tracasserie,
D. Mon cher enfant, quoique je vous tienne maintenant à la remorque, et fortement attaché à ma barque révolutionnaire, j'ai cependant encore à vous demander un petit gage d'obéissance et de fidélité. Vous avez dit, il y a quelques années, dans une de vos monarchies : « On voudrait nous re- « produire n>on plus seulement un prince « Egalité, niais un roi JÉgalité. » Ceci me fait craindre que vpus payez cons<;rvé <juelque mauvaise pensée politique, ou même quelque sentiment diversion particulière, qui ppuiiait nuire à votre conversion, et laisser du doute sur le revirement complet de vos idées. Il faut me faire voir qiie vous ne gardez ni vos raficunes ni vos odieux soupçons de ce temps-là.
R, Je ne crains nullement d'être mis à
Tcprcuve ; je saurai montrer que jai cnlièiement dépouillé le vieil homme.
D. En ce cas, voici la pénitence que je vous donne pour expier l'ancien péché dont il s'agit : c'est de ne point partir pour l'Auvergne sans aller dîner dans une bonne maison que je vous indiquerai, et sans protester par-là indirectement contre la plus impertinente phrase de vos sept monarchies.
R. Vous serez obéi ; et d'avance je vous proteste que je protesterai comme vous l'entendez.
ALLOCUTION. D'après les honorables dispositions où je vous vois, mon cher enfant, je vous fais remise pleine et entière des passages suivans de vos écrits, qui m'ont le plus centriste lame :
« Un système de mensonge est nécessaire « au parti libéral. Sa cause est si honteuse, « qu'il lui sera toujours impossible de se « maintenir loyalement. Les révolutionnai- « res ne nient pas les maximes d'équité ; ils « parlent, comme les voleurs, de principes « d'ordre.
« La guerre civile est dans tous les cœurs; «l'anarchie est dans toutes les choses; l<^s « étiidians crient : vive la révolution ! la jeu-
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« nesr.e di'vergondée a horreur de l'ordre* «< Le mal n'a jamais été plus grand ni l'ave- «« nir plus eftrayant qu'ils ne le sont aujour- « d'hui.
« J'entends dans toute l'Europe des ré- « clamations de liberté: hypocrisie, c'est la « souveraineté qu'on demande.
f< Sans prêtres, sans établissement d'évé- M ques et de curés, sans séminaires, le pays « se couvrira de superstitions; que sais-je? « peut-être de magiei Vous aurez l'anarchie « dans les croyances, ainsi que dans les sen- « timens religieux.
« L'éducation particulière que le prêtre « reçoit, les lumières qu'il est en état d'ac- « quérir, la supériorité de vertu comme de •-< talent qui le place généralement au dessus « des autres hommes, me paraissent des <c avantages tellement incontestables que je M n'ai i)lus à me demander pourquoi on lui « attribue telle ou telle fonction, mais seu- « lement pourquoi il ne les exerce pas toutes. « Messieurs les maréchaux de France, « vous avez commandé avec habileté de « grandes armées auxquelles vous aviez de w l'argent à distribuer : qu'ctes-vous auprès « de Pacômc remuant dans la Thébaïde cin-