‹ Le collége de mon filsChapitre 17 sur 34 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Résumé historique , et témoignages rendus en faveur des jésuites.

Opinion de Henri IV.

Ce grand prince répondant au président Harlai, qui était venu lui débiter tout le Catéchisme de Pasquier, et les espèces de Mémoires à consulter de l'avocat -général Arnauld contre les jésuites, profila de cette occasion pour modérer de bonne heure l'emportement de zèle hypocrite que son excellente vue découvrait dans le Parlement.

« Vous faites les entendus en matière d'É- « tat , lui dit-il, et vous n'y entendez non « plus que moi à rapporter un procès. Je «veux donc que vous sachiez, touchant « Poissy, que si tous eussiez aussi bien fait « qu'un ou deux jésuites qui s'y trouvèrent «'à propos, les choses y fussent mieux al- « lées pour les catholiques... Pour les ecclé- « siastiques qui se formalisent d'eux, c'est

« que, de tous temps, l'ignorance en a voulu « à la science ; et j'ai observe que quand j'ai « commencé à parler de les rétablir , deux « sortes de personnes s'y opposaient, parli- « culièrement ceux de la religion prétendue, « et les ecclésiastiques mal vivant ; et c'est « ce qui me les fait estimer davantage... L'U- « niversité les a contrepointés ; mais ça été « ou pour ce qu'ils faisaient mieux que les « autres, ou pour ce qu'ils n'étaient incor- « pores en rUniversité. VoiiS' dites qu'en vo- « Ire Parlement, Jes p\&s doefés n'ont rien « appris d'eux. Si les plus vîeîix sottt les plus (c doctes , il est vrai ; car ils avaient étudié " devant que les jésuites fussent connus en « France. Mai^ j'ai otiï d'ire qUe les autr'es « Parlemens ne pi*Hent pas ainsi, ni même « tout le vôtre. Et si on n'y apprend mieux «qu'ailleurs, d'où vient que, par leuf ab- (( sence, votre Université est rendue toute «déserre, et qu'on les va chercher, no- « nobstant tous vos arrêts, à Douai et hors «de mon royadme? Us attirent à eux les « beaux esprits, dites-vous, et choisissent: « les meilleurs; et c'est de quoi je les es- * lime. Quand je fais des troupes de gens ^ do. guerre, je veux que Tort choisisse leà

« meilleurs soldats... Il faut avouer qu'avec « leur patience et bonne vie, ils viennent k « bout de tout; et que le grand soin qu'ils « ont de ne rien changer ni altérer de leur « première institution, les fera durer long- « temps. »

Qu'on fasse attention à l'époque et à l'é-* tat des esprits auxquels ce langage s'appliquait. L'assassin de Henri III avait de nombreux admirateurs ; on proposait hautement de le béatifier: sa mère était recommandée aux prières publiques ; d'horribles fanatiques la comparaient à la reine des anges^ Tout bouillonnait encore des chaleurs de la ligue; tous les ordres religieux (excepté les. jésuites), la Soi bonne, l'Université, les Parlemens , le parti huguenot, furieux de la Conversion de son illustre chef : tel était l'état d'agiJation de la capitale. Henri IV vient à périr avant la fin de cette crise générale de frénésie ; et quand il meurt, c'est chez ics jésuites, qu'il aimait et protégeait, chez les jésuites, auxquels il a légué son grand cœur, qu'on ose chercher les inspirations qui ont fait mouvoir le bras de son assassin ! Ah ! convenons du inoins que ceux qui faisaient des dévotions publiques en

l'honneur tic Jacques Clément , auraient bien dû partager Je soupçon. Mais continuons à produire des jcjgemens plus équitables et des témoignages moins entachés de passion.

Opinion de l'impératrice de Russie, Catherine II , sur les jésuites {i).

« Les motifs qui m'ont portée à accorder M ma protection aux jésuites sont fondés sur «i la raison et la justice, aussi bien que sur « l'espoir qu'ils seront utiles à mes Etats. « Cette réunion d'hommes paisibles et inno- <r cens restera dans mon empire, parce que, « de toutes les sociétés catholiques, ils sont <c les plus capables d'instruire mes'sujets, et « de leur inspirer les sentimens d'humanité « avec les véritables principes de la religion « chrétienne. Je suis résolue à soutenir ces <f prêtres contre toute puissance que ce soit; « et en cela je ne fais que mon devoir, puis- « que je les regarde comme des sujets fidè- « les, utiles et innocens. »

../Ki ;. ■ w r.... ... . ' <■:

,,(,i) f.](trait d'une lelire par elle corile au pape, en i y 83:

A la vérité, cet auguste suffrage de Catherine II a été contredit depuis par l'ukase que son petit-fils lança, en 1816, contre les jésuites. Mais tout le monde sait qu'il pétait dominé, en matière de religion, par une sorte de goût pour la mysticité, et d'ailleurs fort attaché à celle secte d'illuminés dont M*"^ de Krudner élait la grande -prétresse. Probablement il aura eu de la peine à concilier les profonds rêves de M™^ de Krudner avec les doctrines des Pères de l'Eglise catholique. Or, tout ce qu'on pourrait conclure de là, c'est que les jésuites ne sont pas des illuminés.

Ceux qui expliquent la disgrâce des jésuites de Russie avec le plus de malveillance, sont loin assurément de leur faire autant de tort qu'ils se l'imaginent. Voici, en effet, ce qu'ils trouvent de plus grave à raconter :

Les missionnaires de la Société travaillaient à séduire les jeunes gens des premières familles pour les attirer dans le giron de l'Eglise catholique. Entre autres succès de ce genre, ils s'emparèrent de l'esprit d'un jeune prir.ce. dont le père était ministre et en glande faveur. Celui ci , fort attaché ap-

paretDment au sdiisme de l'Eglise grecque, oy trop Grec lui-même pour changer de dévotion dans une cour délicate là-dessus, jeta un ^rand cri d'alarme. Son maître l'entendit, et sacrifia les jésuiles à ce premier mou- V4'ment d'inquiétude paternelle ou politique. Cependant le Ciel ne récompensa point cette belle action de courtisan , cette ardeur de zèle du prince-ministre. Son fds ne voulut point revenir au rite grec; et malgré tout ce qu'il voyait à perdre dans la double disgrâce de son père et de son souverain , il demeura fidèle aux impressions que son cœur avait reçues.

D'une part, on se demande quelle idée l'empereur Alexandre s'était faite du ministère des jésuites, s'il ne les croyait établis dans SCS Etats que pour assister tranquillement aux progrès du schisme, et partager les travaux d'un patriarche excommunié?

Leur institut ne s'en cache point ; et toutes les occupations de leur vie sont là aussi pour ])roclamer hautement leur mission : le but de leurs travaux est de convertir à la vraie religion et de combattre toutes les fausses croyances qui en séparent les individus ou les peuples. Ils cesseraient d'être jésuites si,

pour le triomphe de l'Evangile et de la Foi, ils cessaient de braver les périls, les persécutions, les re'sistances de l'erreur et les menaces de Timpicté. Quand on les accepte, c'est au risque d'entendre prêcher la courageuse parole des apôtres. Quand on a peur de la religion catholique et de la vraie foi, il faut repousser le ministère qui les apporte.

D'un autre côté , on ne voit pas qu'ils se soient écartés, en Russie, des légitimes règks de la conquête spirituelle. Ils ont séduit un jeune prince, dites-vous; mais quelles armes ont -ils employées contre \m? Par quelles promesses Tont-ils ébloui? Ils n'ont pu lui montrer que deux perspectives : les récompenses d'en haut et les disgrâces de la terre. Il a volontairement choisi ; et le choix qu'il a fait prouve que son changement est l'ouvrage d'une profonde conviction. Les premiers apôtres n'ont point eu d'antres succès. Dans les cours comme dans les déserts, c'est avec la parole qu'ils ont vaincu. L'histoire de l'ère chrétienne n'est remplie que de combats livrés par eux jusque dans le sein des familles royales, que de triomphes obienus malgré les puissances

de la terre , et au milieu des plus formidables perscculions. Que se trouve-t-il donc de nouveau dans le mode de conquêtes reproché aux jésuites? Mais laissons la Russie avec ses patriarches ; et contentons-nous de savoir que des lits de roses n'ont point été promis à ceux dont la mission spéciale est de faire triompher la couronne d'épines.

Opinion de Montesquieu.

« Il est heureux pour la Société des jésui- « tes d'avoir élé la première qui ait montré « (dans le Nouveau-Monde) l'idée de la re- « ligion jointe à celle de l'humanité. En ré- « parant les dés'astations des Espagnols, elle « a commencé à guérir une des plus grandes « plaies qu'ait encore reçues le genre hu- « main. Elle a retiré des bois des peuples « dispersés; elle leur a donné une subsis- « tance assurée ; elle les a vêtus ; et quand « elle n'aurait fait, par-là, qu'augmenter l'in- « dustrie parmi les hommes, elle aurait beau- « coup fait. »

Opinion de Buffon.

« Les missions ont formé plus d'hommes

« dans les nations barbares que les armées « victorieuses des princes qui les ont sub- « juguées. La douceur, le bon excmjDle , la w charité et la pratique de la vertu , soute- « tenus constamment par les missionnaires , « ont pénétré jusqu'aux cœurs des sauvages, " et vaincu leur défiance et leur férocité. <' Rien ne peut faire plus d'honneur à la re- « ligion que (d'avoir civilisé ces nations , et « posé les fondemens d'un empire sans d'au- « très armes que celles de la vertu. »

Témoignage et aveu de Voltaire.

« On sait tout ce qu'on reprochait depuis « long-temps aux jésuites. Ils étaient regar- « dés en général comme fort habiles , fort « riches, heureux dans leurs entreprises et « ennemis de la nation. Ils n'étaient rien de « tout cela (i). »

« Je soulèverais la postérité en leur faveur « si je les accusais d'un crime dont l'Europe <* et Damiens lui-même les ont reconnus in- « nocens (2). »

(i) Histoire du Parlement.

(2) Correspondance générale.

Mais puisque Voltaire les absout à peu près sur tous les points sérieux qui font la matière du procès; puisque, de son aveu, ils n'étaient ni riches, ni ennemis de la nation, ni capables du genre de crime que la perversité humaine a imaginé contre eux, de quoi les accuse-t-il donc? Il les accuse, ainsi qu'on l'a vu dans sa correspondance avec d'AIembert, comme étant nuisibles au V succès de la conspiration dirigée ultérieurement contre l'autel. Quelques lignes de sa correspondance avec le fameux procureurgénéral du Parlement de Bretagne, achèveront de mettre cette vérité dans tout son jour.

«Il faut espérer, lui écrit -il, qu'après ce avoir purgé la France des jésuites, on sente tira combien il est honteux d'être soumis cf à la puissance qui les a établis. Vous avez « fait sentir bien finement l'absurdité d'être « soumis à cette puissance. Vous avez jeté « des germes qui produiront un jour plus qu'on « ne pense. »

Ainsi, les jésuites se trouvent clairement déchargés d'accusation par Voltaire. Mais c'est toujours à condition que la religion chrétienne aura son tour, et que ce premier

germe de mort produira ce qu'on en attend. L'accusation étant désertée, comme on dit au barreau, les jésuites n'ont plus besoin de justification. C'est aussi de quoi nous sommes bien convaincus. Mais il ne suffit pas de les tenir quittes; la justice veut qu'ils jouissent des tributs d'éloges et de reconnaissance qu'ils ont mérités par d'immenses travaux et de grands services. Continuons donc à rougir devant les jugemens qui ont été portés sur eux par des hommes dignes de les apprécier.

Témoignage de M. de Chateauhriand.

« On ne peut s'empêcher de regretter ces « grands corps enseignans entièrement oc- « cupés de recherches littéraires et de l'édu- « cation de la jeunesse. Après une révolu- « tion qui a relâché les liens de la morale , «et interrompu le cours des études, des « sociétés à la fois religieuses et savantes « porteraient un remède assuré à la source <f de nos maux. Dans les autres formes d'ins- « titut, il ne peut y avoir ce travail régulier, « cette laborieuse application au même su- «jet, qui régnent parmi des solitaires, et

« qui, continués sans interruption, pendant «plusieurs siècles, finissent par enfanter « des miracles.

« L'Europe savante a fait une perte irré- « parable dans les jésuites. L'éducation ne « s'est jamais bien relevée depuis leur chute. « Ils étaient singulièrement agréables à la « jeunesse ; leurs manières polies étaient à « leurs leçons ce ton pédantesque qui re- « bute l'enfance... Ils avaient su établir entre « leurs écoliers de différentes fortunes, une « sorte de patronage qui tournait au profit « des sciences. Ces liens formés dans l'âge « où le cœur s'ouvre aux sentimens géné- « reux , ne se brisaient plus dans la suite , « et établissaient entre le prince et l'homme « de lettres, ces antiques et nobles amitiés '< qui vivaient entre lesScipion et les Lœlius... « Un Voltaire dédiant sa Mérope à un Père V Porée , et l'appelant son cher maître, est « une de ces choses aimables que l'éducation « moderne ne présente plus

« Pesez la masse du bien que les jésuites « ont fait ; rappelez -vous les écrivains célè- « bres qu'ils ont donnés à la France, ou qui « se sont formés dans leurs écoles , les « royaumes entiers conquis à notre com~

« merce par leur habileté , leurs sueurs et « leur sang; les miracles de leurs missions « au Canada, au Paraguay, à la Chine; et « vous verrez que le peu de mal dont on les « accuse , ne balance pas un moment les « services qu'ils ont rendus à la société (i). »

Vous qui reprochez aux jésuites une certaine subtilité d'esprit et de certains accommodemens avec la conscience, répondez à ce fait rapporté par M. de Chateaubriand:

Partout oîj les missionnaires de la Société portaient le flambeau de la foi, ils établissaient le principe de l'égalité chrétienne entre les maîtres et les esclaves. C'était le baptême qui imprimait le sceau à cette espèce de fraternité. Or, voulez -vous savoir de quoi s'avisaient les colons protestans pour échapper aux conséquences de cette divine et généreuse doctrine? ils attendaient que leurs pauvres esclaves arrivassent à l'article de la mort pour permettre qu'on les baptisât; et même quand la maladie ne leur paraissait pas évidemment mortelle , ils ne voulaient point qu'on les baptisât du tout, pour plus

(i) Génie du christianisme.

i34 de sûreté. La chose est fâcheuse à vous dire; mais ce n'est point aux jésuites ni aux catholiques romains que M. de Chateaubriand attribue ce genre de subtilité.

Opinion du grand Frédéric.

Au moment où le roi de Prusse fut informe du coup d'Etat qui venait de fou» droycr les jésuites en France, il ne put, malgré toutes ses liaisons avec la philosophie d'alors , retenir ses marques de surprise et de pitié : « Pauvres gens! s'écria-t'il , « ils ont détruit les renards qui les défen- « daient contre les loups, et ne s'aperçoi-- « vent pas qu'ils sont sur le point d'être « dévorés ! »

Ce prince fit plus ; quoique d'Alembert travaillât à lui rendre les jésuites suspects, et à le détourner de les secourir dans leur détresse, il s'empressa de leur ouvrir ses Etats, et de les accueillir avec mille témoignages d'estime et de confiance. A l'exemple de ce philosophe qui, pour toute réponse à ceux qui niaient le mouvement, se mita marcher devant eux, Frédéric se contenta de répondre aux hypocrites amis qui

les représentaient comme des régicides : Vous voyez bien que je les reçois.

Témoignage de Cèrutti.

Cet ami particulier de Mirabeau, ce rédacteur de l'ancienne Feuille villageoise , ce chaud partisan des innovations révolutionnaires, que la commune de Paris d'alors jugea digne de laisser son nom à une des plus belles rues de la Ghaussée-d'Antin , ne connaissait point de modèle de gouvernement qui approchât de celui des jésuites. Il a consacré un volume entier à en développer les beautés, et à prouver qu'aucune société humaine n'a jamais rendu autant de services à la civilisation, aux sciences, aux arts, aux raionarchies temporelles et spirituelles. Malgré toute la vivacité de son enthousiasme pour les idées nouvelles, son admiration pour les talens, pour les mœurs et pour les immortels travaux des jésuites , ne s'est jamais affaiblie. Son livre est un monument de gloire pour eux, et de honte éternelle pour le siècle qui les a vu proscrire.

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