‹ Le collége de mon filsChapitre 18 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Témoignages rendus aux je'suites par des faits pai'lans.

Une foule de sujets qui ne promettaient rien de bon , ont été chassés des collèges et de l'ordre des jésuites. Par la suite, beaucoup d'entre eux sont devenus chefs de sectes , philosophes anti-religieux, révolutionnaires. Il eût été alors de l'intérêt de leurs causes de révéler ce qu'ils auraient pu savoir de défavorable à l'institut, aux mœurs, aux maximes et à l'enseignement de la Société ; et comme ils s'en étaient séparés mécontens, ces récriminations n'auraient paru qu'à demi scandaleuses. Eh bien ! ceux qui n'ont pas gardé le silence ne l'ont rompu , comme l'abbé Raynal , que pour faire l'éloge des jésuites. Ceci en dit plus que les suffrages ordinaires.

Pascal , avec tout son talent, tout son esprit et tout son besoin de vengeance, n'a jamais pu trouver contre eux que de petites malices et de petits sujets de controverse ,

que le moindre journaliste rencontre à chaque pas, contre le premier venu, dans l'exercice de sa profession. On est donc autorisé à croire qu'il n'en savait pas davantage.

Voltaire , malgré l'importance qu'il attachait à faire écrouler tout le sacerdoce sous le poids de leur chute, s'est toujours vu réduit à les attaquer par des plaisanteries. S'il avait eu en son pouvoir l'arme de la raison, il s'en serait servi ; s'il avait eu celle de la justice , il n'aurait pas été ému de compassion pour eux à l'heure de la disgrâce , comme d'Alembert le lui a reproché.

Quand les jésuites sortirent du royaume, au commencement du règne de Henri IV, tous leurs écoliers les suivirent avec un enthousiasme qu'on n'a point pour des maîtres ordinaires ni pour des coupables abandonnés de l'estime publique. Leur réputation semblait dire au fond de l'exil: Omnia traham ad me.

Au temps de Louis XIV, le seul collège de Louis-le-Grand renfermait plus d'auteurs célèbres que tous les autres collèges et toutes les universités du royaume ensemble ; c'est Bayle qui en fait la remarque. Il n'y a pas jusqu'à l'historien même de l'Université , le

savant du Boulay, à qui cet aveu n'échappe ; et il s'en console comme un homme de bien, en disant : «r On se rend en foule dans leurs « e'coles, et on déserte celles de l'Univer- « site ; mais ce que perd par-là l'Université, « la religion le gagne. »

Si l'on ajoute que les Fléchier, les Bossuet, les Fénélon, les Séguier, les Bignon , les Montesquieu, les Corneille, les Rousseau , les Molière, les Grébillon, les la Gondamine, les Voltaire sont sortis de cette riche pépinière de savans et de lettrés, sera-t-il défendu de promener ses regrets sur une si grande ruine ?

Biographie de l'abbé M arcet de Laroche- Arnaud.

Dans le nombre des témoignages rendus aux jésuites par àç.s faits parlans , on va être surpris sans doute de nous voir comprendre cette incroyable dénonciation qu'un jeune abbé auvergnat vient de publier contre eux, pour faire suite, dit-il, 2m Mémoire à consulter de M, le comte de Montlosier; mais quand on aura vu ce que nous allons déduire tout naturellement de celte malheureuse agrès-

i39 sion , on sera forcé de convenir que le scandale en retombe tout entier sur son auteur, sans pouvoir blesser un seul jésuite , et que c'est encore une montagne d'Auvergne qui accouche.

En lisant les premières lignes d'une préface boursoufflée dans laquelle on croit reconnaître l'école et la plume d'un autre abbé auvergnat, beaucoup plus élevé que celui-ci en grade et en talens, malgré soi on frémit presque de ce qu'on va être forcé d'apprendre à la charge des jésuites modernes. On s'attend à des révélations épouvantables , à des récits de crimes énormes qui font d'avance bondir l'imagination ; on craint de voir reparaître nos barbares druides des Gaules, au milieu de leurs grands paniers d'osier, de tous leurs instrumens de supplices , de tout l'appareil de leurs sacrifices humains ; en un mot, la main tremble à chaque feuillet qu'elle retourne ; l'œil cherche avec effroi, sur la page qui suit, des souterrains, des chaînes, des tombeaux, des poignards et des sacrificateurs: heureusementonal'espritsoulagé à mesure qu'on avance dans la sombre galerie où M. l'abbé Martial Marcet a placé les portraits de ses farouches maîtres. Il nous les

montre bien tous, les bras levés comme autant de Calchas ; mais le lecteur, qui ne voit rien arriver de tragique, lui adresse continuellement en souriant le vers d'Iphigénie :

Vous ne me parlez point , seigneur, de la victime ?

Effectivement, on ne voit mourir personne de la main des jésuites : point de bûchers ni d'autels pour les sacrifices, point de cachots ni d'instrumens de torture dans leurs collèges ; point d'armes , point de munitions , point de préparatifs de guerre ; aucun corps de délit nulle part , tout se passe chez eux en noirs projets pour l'avenir ; et encore n'avons -nous là -dessus que la parole d'un transfuge qui cherche à mériter, comme il peut , le prix de sa trahison. Mais n'importe ; en prenant les Pères de la Société comme son livre les a faits , ce ne sont toujours que des hommes suspects dêtre suspects , ainsi que tant d'autres victimes de l'esprit révolutionnaire qu'on a reconnues depuis pour de fort honnêtes gens. Il croit, s'il faut l'en croire lui-même , qu'ils en veulent à l'univers entier, à toutes les civilisations ; il croit que leur ambition dévorera le genre humain, et que, si l'on ne se haie

d'arrêter leur marche , peuples et rois, tout y passera. Enfin, il les croit orgueilleux, dominateurs, tyrans, ennemis de la raison, et capables de tout. Cela est bientôt dit ; mais finalement oîi sont les tués et les blessés ? où sont les plans de cette conjuration universelle ? oii sont les traces de violence , les plaies , les voies de fait, en un mot, le corps du délit? Jusque-là voulez -vous savoir ce que le monde pensera de M. l'abbé Marcel ? écoutez bien :

Voilà un jeune homme, dira -t- on, qui s'est égaré dans les voies d'une perversité précoce. Il a indignement violé la foi publique, le droit des gens et les saints autels de l'hospitalité, en consacrant trois années de sa vie à épier la conduite et les pensées d'une Société religieuse qui lui livrait toute sa confiance : mais , à cela près , il l'a vue dans ses mœurs privées, dans ses épanchemens, dans les abandons de l'état domestique, et, pour ainsi dire , dans toute la nudité du cœur. Il se présente donc devant le public avec tous les élémens d'accusation qu'il est possible de réunir contre elle. La bonne volonté ne lui manque point ; le manteau de la pudeur ne l'embarrasse plus. C'est après avoir médité

son rôle à froid , qu'il se plaît à en boire publiquement la honte. Enfoncé comme il l'est dans l'ingratitude et la trahison , il a volontairement brûlé son vaisseau et fermé sur lui toutes les portes de la vie sociale. Le parti révolutionnaire lui-même . après avoir exprimé ce qui lui reste de fiel dans le cœur et soldé son compte d'espionnage^ se débarrassera d'un caractère si profondément flétri. Enfin , c'est un transfuge réduit désormais à s'écrier, comme cet aulre espion fameux de l'ancienne Grèce :

HeuJ quœ nunc iellus.... quœ me œquora possunt Accipere? aiit qiiid jam misera mihi denigue restât/

11 se trouve donc dans une position à nous dire pour le moins tout ce qu'il sait à la charge de ses malheureux maîtres. S'il a découvert des pièces de conviction contre eux, nous sommes bien sûrs de les voir produire.

Aussi, reposez-vous sur lui; il est encore plus impatient de les montrer que vous de les connaître : mais à coup-sûr vous allez être bien surpris de la manière dont il se débarrasse des importuns qui veulent des preuves «Vous me demanderez peut-être,

« leur dit-il, mes pièces justificatives? Mes «pièces? les voici: Mont -Rouge, Paris ♦ « Vitry, Saint - Acheul, Bordeaux, la Pro- « vence , Madrid, Rome, l'Europe désolée, M tout l'univers. Je n'en ai point d'autres; « celles-là me suffisent ; et si vous persistez « dans votre incrédulité, je vous plains, et « je commence à pleurer sur votre ruine. «

Plaignez-nous, monsieur l'abbé; plaigneznous, etcommencezàpleurersur notre ruine:

nous persistons dans noire incrédulité ; et vos pièces justificatives nous paraissent de très-sottes, de très-pitoyables pièces. Vous les avez ramassées dans les rues et dans les journaux révolutionnaires : nous les reconnaissons à leur noirceur et à leurs salissures. Quoi ! vous avez passé trois ans à explorer les secrets, la conduite, les mœurs et les coupables machinations des jésuites ; et c'est à Madrid , à Rome, à je ne sais quels autres coins de la terre que vous nous envoyez demander de leurs nouvelles! Vous moquezvous du monde ? Et qui donc voulez-vous qui en sache plus que vous-même, à Rome et à Madrid, sur ces jésuites de Mont-Rouge et de Vitry que vous avez épiés de si près, avec une mission si perfide et des intentions si crimi-

nelles? Auprès de qui pouvons-nous chercher des renseignemens plus précis que les vôtres, quand nous sommes convaincus que votre rôle ne saurait avoir été rempli par aucun autre homme que vous sur la terre, et que vous l'avez joué avec tout le savoir des traîtres les plus consommés? A vous donc tous les honneurs, M. l'ahbé ; parlez, nous vous écoutons. Ecrasez les jésuites du poids de leur vie privée ou religieuse, si cette vie est mauvaise ; du poids de leurs mœurs , si leurs mœurs ne peuvent se défendre ; du poids de leurs conjurations et de leur perversité, s'ils méditent la ruine des sociétés humaines et le trouble des Etats. Ne leur faites point de grâce : nous les voulons innocens ; nous les voulons sans peur et sans reproche. S'ils sont coupables, Uvrez-les sans pitié à la vindicte publique ; mais produisez d'autres pièces justificatives que l'Europe désolée et tout l'univers : ce sont des mots qui n'ont plus de cours que dans la langue révolutionnaire et parmi les charlatans. Vous nous avez promis autre chose ; dites-nous ce que vos propres découvertes vous ont appris contre vos maîtres : car ce n'est pas l'univers qui est venu s'enfermer avec eux à Mont-

Rouge pour les trahir ; c'est vous. De'clarez donc ce que vous savez.

Cependant nous voulons être justes , en dépit de la modestie de M. Marcet, qui aime mieux s'en rapporter à l'Europe désole'e et à l'univers qu'à ses propres yeux et à son jugement. A force de chercher dans son répertoire, nous y avons découvert quelques autres pièces d'accusation plus précises, dont nous serions très-fàchés de lui faire tort. Nous allons donc offiirici, dans une courte analyse, celles qui nous ont paru les moins vagues.

Premier grief. Si le Père O'Mahoni était confesseur de notre hon roi , il ferait de magnifiques auto-da-fé.

Quoique l'on trouve un peu d'amphibologie à reprendre dans cette phrase , nous n'y mettrons point de rigueur ; nous voulons bien croire que cest le jésuite qui ferait de magnifiques auto-da-fé. Mais n'importe ; c'est toujours comme confesseur de notre bon roi qu'il en obtiendrait la permission , à ce qu'il paraît ; ce qui est déjà fort honnête assurément pour constituer une haute insolence et une horrible supposition. Fort heureusement pour M. Marcet, lépithète de bon

se lie au nom de Charles X avec un autre sens <|ue celui qu'elle a dans la phrase des autoda-fé ; mais il n'y a point matière à s'arrêter sur un outrage aussi gratuit et aussi misérable. Quand on vit sous des princes comme ceux que nous connaissons, on n'a point à s'informer des noms de leurs confesseurs pour être mille fois rassuré contre les magnifiques bûchers. Passons donc cette déplorable inadvertance à M. Marcet, à cause de sa tonsure et de sa jeunesse.

Deuxième grief. Non loin du palais des Bourbons, aux portes de la capitale, à Mont- Rouge enfin, il existe un homme sans puissance, sans armes, sans argent, qui obtient tout ce <]u'il veut du dévouement de ses subordonn* s ; tandis qu'un roi de France ne peut trouver dans son royaume et dans son palais des hommes franchement dévoués à lui.

Soyons de bonne foi, M. l'abbé. Si les choses vont comme vous le dites , c'est à Mont- Rouge qu'on a raison ; c'est en France et dans le palais du roi qu'on a tort. Le dévouement est un devoir pour tous les sujets. Si on le comprend mieux, si on le remplit mieux dans une maison de jésuites que parmi nous, cela vient apparemment de ce que les

i47 principes y sont meilleurs, les obligations mieux senties, et les idées de soumission moins altérées que les nôtres. Sans le vouloir, vous prouvez ce que nous disons , que les jésuites s'entendent parfaitementaux cho ses de l'ordre social, et qu'on a grand besoin d'eux pour y ramener les esprits anarchiques et séditieux. Quant aux vrais serviteurs de la monarcbie, vous n'êtes point en état de juger de leurs sentimens. Relégué dans des conciliabules ténébreux, où Ton parle du roi comme vous parlez des jésuites, vous croyez peut-être le dévouement et les autres devoirs perdus avec les vôtres. Cette erreur est excusable ; elle provient de ce que vous ne pouvez plus voir les honnêtes gens d'assez près pour les reconnaîtra.

Troisième grief. Des missionnaires de la Société se sont rendus en Amérique pour reconquérir cette terre. On a vu même des jésuitesses y précéder leurs tendres confesseurs, et des curieux aller à leur devant, dit M. Marcet, pour s'informer auprès d'elles si les Pères noirs arrivaient.

Nous ne savons point assez d'auvergnat pour juger comment on va , dans cette langtie, au-devant des jésuitesses : mais nous crai-

gnons pour M. Tabbé que ce ne soit une grossière turpitude qu'il a voulu jeter aux liberlins de sa nouvelle école pour les amorcer. Toujours est-il certain que, si ce n'est pas la langue qu'il parle qui est corrompue, ce sont ses mœurs.

Quatrième grief. Le croira-t-on ! il existe dans un collège de jésuites un professeur de rhétorique <f qui cherche à substituer une « littérature plus monarchique et plus reli- « gieuse à celle que nous ont laissée nos « grands génies. »

Ici, nous sommes obligés de l'avouer, l'accusation nous paraît accablante. Si le professeur de rhétorique ne se liâte de renoncer à sa littérature monaicliique et religieuse , nous l'abandonnons à son malheureux sort, M. Marcet en décidera ; le crime est trop noir.

Cinquième grief . Le Père Gravier, qui d'ailleurs ne manque point de qualités propres à se faire aimer des élèves de Saint-Acheul, n'a pas le talent de se rendre agréable aux athées et aux libéraux. Ils sont au plus mal ensemble ; car c'est un homme d'une morale inflexible, qui n'est pas de notre siècle, et d'un caractère à ne rien céder.

t49 Voyez pourtant à quoi l'on est quelquefois exposé dans ce monde , faute de savoir à qui on parle ! Yoilà encore un jésuite surpris dans des fautes graves, et compromis à l'excès pour avoir îaissé sa foi religieuse trop à découvert vis-à-vis de M. l'abbé Marcet; pour ne s'être méfié de rien avec lui, et avoir ignoré en quelle qualité il l'observait de si près : sans cela, il n'aurait eu garde sûrement de manifester ses irrévérences envers les athées et les libéraux. Comment donc ! mais M. Marcet a raison ; c'est au révérend Père à céder. La question d'ailleurs est presque décidée par le valet du Joueur, quand il explique pourquoi son maître a déserté la maison paternelle. Ce n'est nullement sa faute , dit-il ;

Et si monsieur son père avait voulu sortir, Nous y serions encore , à ne te point mentir.

Ainsi, voilà qui est entendu ; quand le Père Gravier voudra, sa paix est faite avec les athées , et M. Marcet retire sa plainte.

Sixième grief. Il y a des jésuites qui menacent hautement du feu tous les ouvrages impies , et qui seraient capables de tenir pa-

rôle si jamais ils en avaient le pouvoir. Il y en a d'autres qui font vœu de ne lire, de leur vie, que des livres de piété.

Pour le coup, on voit bien que M. l'abbé Marcet n'était pas entré chez les jésuites .pour s'y pénétrer de l'esprit de leur état ; ces choses-là l'étonncraient moins. Il trouverait tout naturel que des religieux qui se consacrent à la gloire de Dieu n'aiment point ce qui s'oppose le plus au succès de leurs travaux ; ce qui arrête les triomphes de la foi chrétienne ; ce qui pervertit les cœurs et les esprits ; ce qui corrompt les mœurs de la jeunesse; ce qui nourrit tous les genres de dépravation ; ce qui appelle enfin sur les Etats les désastres et les périls. Qu'après cela iotre jeune transfuge ne se soit point senti personnellement de vocation à devenir jésuite, nous concevons très -bien l'usage qu'il a fait là-dessus de son libre arbitre. Mais condamner la vocation des autres, ou vouloir exiger qu'ils soient jésuites sans en avoirle caractère religieux, sans professer des principes d'ordre , sans combattre les mauvais livres et les mauvaises mœurs, voilà ce qui est véritablement intolérable çt choquant de sottise.

Nous convenons, du reste, que sur d'autres points , M. Marcel raisonne ({uelquefois avec plus de bon sens ; et sûrement la réflexion qu'on va lire est aussi juste qu'elle nous paraît courageuse dans un écrit tel que le sien : « Eh ! grand Dieu ! s'écrie t-il, que « peut-on attendre d'un homme qui se trahit w lui-même, et qui est infidèle aux premiers ' devoirs d'un citoyen , à la sincérité , à « l'honneur, à la conscience et aux droits «des gens. »• Très-bien, monsieur l'abbé, très bien! Cependant (honni soit qui mal y pense ) votre sage réflexion arrive dans un mauvais moment. Elle vous aurait peut-être fait plus de bien avant les trois malheureuses années.

A présent que l'on connaît les étranges pièces de ce procès, qu'on dise si nous avons tort de les produire dans la défense des jésuites, et si des ennemis comme M. l'ahbé Marcet ne valent pas mille fois mieux que des amis ordinaires. Oui, certes, il a rendu un important service à ses anciens maîtres en prouvant au public qu'avec la plus grande perversité d'intention qui se puisse imaginer, il est impossible de les surprendre dans aucun principe ni dans aucune action qui ne

soient parfaitement conformes aux vraies mœurs de la vie religieuse et au bien de l'Etat. On peut le dire hautement : c'est un jeune sacrificateur qui s'est frappé lui-même, par maladresse, du couteau qu'il destinait à les immoler.

Le \oi\h. en position de comparer la société religieuse qu'il a quittée avec la société révolutionnaire où il s'est réfugié. Qu'il ait maintenant la fantaisie de s'enfermer pendant trois ans dans les ténébreux tripols de cette dernière , pour étudier l'esprit qui l'anime, pour scruter le fond de ses pensées, pour l'espionner enfin comme il a espionné les jésuites, nous osons lui répondre qu'il en rapportera un riche butin, et qu'il sortira de là beaucoup plus chargé qu'en revenant de ses premières enquêtes. C'est alors qu'on le verra muni de bonnes pièces qui n'auront besoin d'être vérifiées ni à Rome, ni à Madrid, ni dans l'intérieur de l'empire chinois, ni au-delà des rivages américains.

C'est alors qu'il viendra nous faire des révélations bien autrement sérieuses, bien autrement alarmantes , sur ce qu'il aura vu et entendu. »

Chez les jésuites, il a trouvé un régime

d'ordre et d'obc'issance, des sentimcns d'affection et de dévouement, qu'il s'est vu réduit à dénoncer faute de mieux. Chez ses nouveaux maîtres, il n'aura trouvé que désordre dans les idées , effervescence dans les esprits , vœux de discorde et d'anarchie dans tous les cœurs.

Chez les jésuites , il a vu des hommes profondément affligés des ravnges de la licence et de l'impiété, de la ruine des mœurs, causée par les mauvais livres. Chez ses nouveaux maîtres, il aura vu des entrepreneurs de corruption et d'immoralité, de mauvais génies occupés à détruire les croyances, et à déraciner du cœur des peuples les derniers germes de la vie sociale.

Chez les jésuites , il n'a connu que des ministres de réparation qui prient pour le salut delareligion catholique et delà royauté. Chez les autres, il n'aura connu que des révolutionnaires fanatiques, qui les maudissent toutes deux dans leurs pensées.

Chez les jésuites, il n'a entendu que des vœux pour la double légitimité des Bourbons et du culte de l'Etat. Chez les autres, il n'aura entendu que les voix séditieuses qui demandent tous les gouvernemens , excepté

les dynasties lôgilimcs, toutes les religions, excepté celle qui règne sur nous depuis tant de siècles.

Enfin, pendant trois ans qu'il est resté à l'école des jésuites, il n'y a reconnu que des vues de bien public ; il n'a découvert que des principes favorables au maintien de l'aulel et du trône ; il n'a recueilli que des paroles religieuses et monarchiques, qu'il a signalées, il est vrai, à l'attention du parti révolutionnaire. Mais qu'après avoir passé bien moins de temps à l'école de ses nouveaux maîtres, que dès aujourd'hui même il se mette à révéler ce qu'il a remarqué de sinistre dans leurs vues, d'inquiétant dans leurs intrigues, d'espérances criminelles dans leurs pensées ; et sûrement alors on sera honteux d'avouer qu'on a peur de dormir à côté des jésuites, dans un pays où l'on dort si tranquillement à côté des révolutions.

chapitrp: XII.

CommeDt le parti révolutionnaire sert mieux les je'suites qu'il ne pense , en leur attribuant toutes ses frayeurs et tous ses chagrins.

Si l'on s'en rapporte aux assertions du ' parti révolutionnaire , les jésuites sont la puissance invisible qui fait tout mouvoir dans le royaume. Ils ont une espèce de droit de vie et de mort sur tout le personnel de l'administration publique ; c'est par eux que les mérites de chacun se trouvent réglés et appréciés, qu'on est en faveur ou en disgrâce , élevé ou renversé , heureux ou malheureux dans tout ce qu'on entreprend. En un mot, il n'y a plus d'autre Providence à qui l'on puisse s'adresser pour être ou ne pas être; to be or not to be, comme dit un oracle de la philosophie anglaise.

La première conséquence à tirer de ces plaintes, c'est que les hommes de la révolutionne sont pas contens des jésuites : ce qui est déjà faire de ceux-ci un éloge fort hono-

rable. Car enfin, il n'y a ni inlérét ni obligation pour la monarchie à ce que les vœux de ses ennemis soient satisfaits. Le contraire serait facile à établir. Ainsi, en admettant que les jésuites aient fait l'ordre de choses qui existe, il est incomparablement meilleur, incomparablement plus favorable à la royauté, à la religion et à la paix publique, que celui qui existait, avant eux. En effet, c'est depuis que ces régicides ont reparu, qu'on a vu cesser les allenlats dirigés auparavant contre les lêlcs royales. C'est depuis que le gouvernement a été livré à ces ambitieux, que les ambitions révolutionnaires se sont un peu retirées et déconcertées. C'est depuis que ces conspirateurs dominent j)artout, qu'on est parvenu à maîttiser les conspirations qui agitaient le royaume tous les six mois. Si c'est de là que naissent les colères, elles sont fondées.

Cependant, ne confondons point, et ne faisons pas la part des jésuites trop forte dans la direction politique des affaires. Le fait est qu'ils ont dû se rencontrer sur bien des points avec un ministère éminemment royaliste, qui voulait comme eux le rétablissement de l'autel et du trône , le régime de

.5, î'ortlro et des saines doctrines. Le parti révolutionnaire a fait semblant d'en conclure que le gouvernement travaillait pour eux. Ce n'est là qu'un mal-entendu. Il travaille probablement pour tous les gens de bien, pour le triomphe des mœurs religieuses et des intérêts monarchiques. Comme les mêmes pensées occupent les jésuites, il arrive tout naturellement qu'ils sont ses auxiliaires ; ce qui le rend lui-même leur complice dans un but commun, qui est de faire céder l'esprit révolutionnaire aux besoins de l'ordre social et du repos public. Il s'agit donc ici d'une simpalhie de principes qui peut effectivement régner, comme nos adversaires s'en plaignent, entre des jésuites qui combattent pour l'aulel et des ministres qui combattent pour le trône. Toute l'alliance est là, et rien n'indique qu'elle aille plus loin. Si les jésuites voulaient autre chose que le gouvernement chrétien et très- monarchique , il est probable qu'il les abandonnerait. De même , s'il était possible que le gouvernement tendît à redevenir favorable aux révolutionnaires, il est hors de doute (]ue les jésuites le quitteraient. Mais remarquez en passant, que, sous ce point de

vue , tous les gens de bien sont jésuites.

A cela près , les ennemis de la religion et de la royauté ont tort de se montrer si mécontens. La monarchie ne leur devait que le pardon ; elle a beaucoup plus fait pour eux; et malheureusement c'est là ce qui les a gales. Mais comment peuvent-ils l'être au point d'imaginer qu'il n'y ait de place que pour eux dans l'Etat, et de vouloir persuader aux autres (jne l'influence religieuse des jésuites est plus à craindre que les influences de l'esprit révolutionnaire ? Qu'ils se désabusent: le plus bel éloge qu'ils puissent faire des jésuites, est d'annoncer qu'ils ont tout pouvoir sur les fauteurs d'anarchie et de sédition , et qu'ils veulent s'en servir pour les chasser des affaires de la monarchie. Il est lâcheux que la chose ne soit pas aussi vraie qu'elle est désirable ; mais c'est déjà beaucoup assurément que de se voir attribuer une entreprise si honorable et si utile.

Toutefois, il reste un point fort difficile à concilier avec Tidée qu'on cherche à donner de la toute-puissance des jésuites et de l'inflexible rigueur de leurs principes d'intolérance. En quoi effectivement le parti révolutionnaire se trouve-t-il gêné par eux ? Est-ce

i59 dans ce qu'il appelle ses libertés publiques? Non assurément. Jamais on ne les a vues aussi fières, aussi ambitieuses et aussi près de la domination absolue. Jamais la licence des pensées et des doctrines , jamais l'abus de la controverse et le scandale de la diffamation n'avaient atteint le degré où ils sont arrivés sous ce fameux joug de fer dont la main des jésuites accable tout le royaume...

Esl-ce en matière de religion que les révolutionnaires sont persécutés? On n'entend rien dire de pareil ; et s'ils n'étaient pas mille fois plus tracassiers, mille fois plus persécuteurs que ceux dont ils se plaignent, on jouirait en France d'une paix profonde. Car on ne leur demande qu'un peu de repos ; on n'exige que le sacrifice de leurs mauvais desseins, c'est-à-dire une conduite négative en fait de mal qui ne les engage à rien , à rien absolument en fait de bien. Qu'après cela ils aient de la religion et des mœurs, on ne s'en informe point. Qu'ils s'appro-* chent ou qu'ils s'éloignent de l'Eglise; (ju'ils vivent dans la foi ou hors de la foi , c'est leur affaire ; on les abandonne là -dessus à leur sagesse. Mais s'ils jouissent d'une tolérance aussi étendue, qu'ils laissent du moins

les autres jouir du bonheur qu'ils peuvent trouver dans la religion et dans la pratique des vertus chrétiennes. Qu'ils se passent des jésuites et de tout le sacerdoce , puisque leur conscience n'a point besoin de secours; mais qu'ils ne cherchent pas à en priver ceux dont la conscience est moins présomptueuse ou moins aguerrie.

Toute permission vous est donc donnée de repousser les jésuites pour votre propre compte. Seulement on vous demande un peu de réciprocité. Respectez les sentimens de ceux qui les appellent, comme on respecte le droit que vous avez de refuser leurs services. On ne vous les impose point; mais, de grâce, souffrez que les autres ne se laissent point imposer votre esprit d'irréligion , votre haine de l'autel et du trône, et voire aversion pour tous les principes qui tendent à secourir l'ordre social.

De bonne foi, messieurs, si les jésuites ne vous inquiètent, comme vous le dites, quà cause de leurs mauvaises doctrines et de leur mauvais esprit, convenez que vous êtes les gens du monde les moins exposés aux dangers et aux repentirs qui peuvent arriver de ce côté-là. Si leur rétablissement

i6i t)t:casionne des malheurs , tout le monde vous rend d'avance la justice de dire que ce ne sera point votre faute : vous avez tout fait pour les prévenir. Si jamais les princes ont sujet de s'en plaindre, ce n'est pointa vous non plus qu'ils pourront s'en prendre; vous les avez suffisamment avertis : ainsi , pour vous, point de remords de conscience, point de responsabilité. C'est à nous seuls que tous les inconvéniens et tous les regrets sont réservés. Nous les acceptons avec toutes leurs conséquences. Les jésuites auront des collèges ; ce ne sont pas vos enfans qui s'y laisserontprendre; cesontlesnôlres.Lesjésuites ouvriront des confessionnaux ; vous n'en approcherez point. Ils établiront des chaires; vous n'irez point à leurs sermons. Ils feront des livres de religion ; vous ne les lirez point. De quoi donc vous inquiétez-vous ?

Cependant votre zèle se tourmente plus que jamais en notre faveur ; et voilà qu'un nouveau sujet d'alarme vient encore d'éveiller vos sollicitudes sur les dangers qui nous menacent du côté des jésuites. Vous avez découvert dans les archives de nos vieux parlcmens, ce terrible livre des assertions, qui a tant causé de scrupules aux belles

âmes de la philosophie révolutionnaire.

Pour calmer là-dessus vos frayeurs, et montrer par occasion que ce grand péril nous était connu , voici quelques éclaircissemens historiques, et à coup -sûr plus exacts que les vôtres.

Dans le temps où il fut question de perdre les jésuites, le Parlement, fort embarrassé pour réunir contre eux les pièces d'accusation dont sa haine avait besoin, fit rechercher soigneusement toutes les vieilles paperasses de l'ordre , tous les cahiers vermoulus de ses théologiens, enfin toutes les assertions surannées de ses casuistes. Afin de vous rendre la chose plus sensible par un exemple, le Parlement se trouvait alors vis-à-vis des jésuites dans l'état d'irritation et de fureur où l'on vous a vus depuis , messieurs de la révolution, à l'égard de la royauté , du sacerdoce et de la noblesse. Or, convenez qu'à cette époque, vous avez aussi fait valoir bien de fausses assertions, controuvé bien des faits , imaginé bien des perfidies. Si l'on publiait aujourd'hui un recueil de ces assertions, seulement en ce qui concerne Louis XVI, Marie- Antoinette, les parlemens et les fermiers-géné-

raux, vous seriez probablement fort embarrassés de votre contenance.

Eh bien 1 c'est ce qui est arrivé au sujet des jésuites ; avec cette différence qu'on a tronqué ç^X. falsifié les pièces de leur procès, comme d'Alembert l'avoue, et qu'on n'aurait point à falsifier les pièces du vôtre pour les rendre mille fois plus criminelles que tout ce qu'on a jamais pu rassembler contre la Société des Pères, en tronquant et falsifiant. Ajoutons qu'il y aurait encore une autre différence très-essentielle, également à l'avantage de ces derniers : c'est que les antiques assertions hasardées par quelquesuns de leurs docteurs, ont été compilées par un petit abbé malingre et atrabilaire, qui paraît avoir apporté à ce travail des dispositions et une chaleur d'animosité infiniment suspectes. De peur de nous tromper cependant , laissons parler un historien qui suivait cette affaire d'un œil attentif (i).

« L'abbé Chauvelin , dit -il, que sa con- « formation monstrueuse vouait à des souf- « frances habituelles , en avait les humeurs

(i) Histoire de la vie privée de Louis XV.

« aigries à tel point qu'elles étaient dégéné- « rëes en un fiel toujours prêt à s'cpanchor. « Il avait acquis un caractère sombre , arec dent , satyrique qui le rendait impropre à « tous les plaisirs. Tourmenté du besoin de « dominer, il s'était mis à la tête du parti « janséniste, quoiqu'il s'en moquât ouverte- « ment. Il entreprit la visite,' l'examen et la « discussion de cet amas indigeste de papiers « déposés par les jésuites. Il représenta la « Société comme un colosse redoutable dont « les deux bras embrassaient les deux monte des, et affectait l'empire de l'univers. Il « entraîna les chambres assemblées par l'é- « loquence mordante de son Compte rendu. « Cependant Tabbé Chauvelin ne serait ja- « mais venu à bout de son vaste dessein, s'il « n'eût eu derrière lui le duc de Choiseul , qui « encourageait ses efforts, et donnait du « poids à SCS discours„ Ce ministre remuant « et audacieux, cherchant à opérer des ré- « volutions non seulement dans les cours, « dans les Etats, mais dans l'esprit des peuce pies, avait été reconnu par les philoso- <e phes modernes, dont la secte commençait « à prendre une grande consistance , digne « d'être leur protecteur ; et il répondait à

w leur choix par son zèle pour la propagation « de leur doctrine. »

D'après le témoignage du même historien, ce fut uniquement pour colorer l'acte de proscription des jésuites , qu'on rédigea ce volume monstrueux des assertions prétendues de leurs casuistes et autres écrivains; et on en inféra qu'ils enseignaient une doctrine meurtrière et abominable. (Ce sont les expressions historiques de l'ouvrage.) Mais on savait si bien à quoi s'en tenir sur la valeur du procès des jésuites, que la fameuse révélation de leur doctrine meurtrière et abominable ne fit aucune impression sur les esprits ; le roi lui-même , ajoute l'auteur de sa Vie privée , demeura parfaitement convaincu de leur innocence; et si l'on en voulait une preuve de plus, on la trouverait dans la remarque suivante de l'ouvrage où nous puisons ces éclaircissemens :

« L'adoucissement dont cette loi de ri- « gueur était tempérée, montrait bien que « la politique seule, ou plutôt la faiblesse, « dirigeait les démarches de la cour ; surtout « qu'elle ne redoutait rien de ces assassins , « de ces empoisonneurs et de ces régicides : « elle fourmillait de jésuites. Ils étaient tou-

« jours restés confesseurs du roi , de la « reine , du dauphin et de toute la famille « royale. Il est peu de courtisans qui n'en « eussent retiré chez eux ; et c'était la mode «d'avoir son jésuite. Voltaire lui-mérne, « singe des grands seigneurs , avait aussi le « sien. »

Voilà donc à quoi se réduisit dans le temps ce terrible volume des assertions meurtrières et abominables , que nos écrivains révolutionnaires viennent d'exhumer des archives du Parlement pour nous en faire un épouvantail ! Mais nous consentons à mettre tout au pire; nous voulons bien que la Société des Pères ait pu fournir, il y a deux cents ans , quelques casuistes malades dont la doctrine se soit trouvée téméraire, et même abominable, si on l'exige. Nous convenons volontiers que certaines assertions At leur part ont mérité d'être condamnées et repoussées comme elles l'ont été par le bon sens et la justice générale de la Société. Mais aussi, qu'on nous permette de rappeler qu'à une époque plus récente, l'ordre des jacobins a fourni des assertions bien autrement meurtrières et abominables, bien autrement criminelles, bien autrement constatées que celles

qu'on attribue à quelques pauvres jésuites des siècles d'ignorance.

Que si l'on vient nous opposer désormais les assertions des jésuites, nous opposerons les assertions des jacobins. Que si l on prétend qu'il n'y a point de prescription pour les jésuites , nous soutiendrons qu'il n'y en a point pour les jacobins. Que si l'on veut faire retomber sur l'ordre actuel les fautes et les erreurs de l'ordre ancien , nous trouverons tout aussi juste de reporter la vindicte publique et les méfiances sur les têtes encore vivantes des jacobins de 92. De sorte que si on prétend faire revivre les assertions de 1610 contre les jésuites de 1827, nous ferons revivre les assertions du règne de Roberspierre contre les prétendus convertis du règne de Charles X. Puis nous verrons lequel des deux, de l'ordre des jésuites ou de celui des jacobins , y trouvera le mieux son compte.

Peut-être nous répondrez-vous que vous avez changé d'avis sur votre livre des assertions révolutionnaires, et que toute confiance doit être accordée à vos doctrines présentes. Alors nous vous demanderons si vous croyez que la nouvelle Société des Pères soit plus

liée par des antéccdens de deux siècles, qui lui sont étrangers, que vous par des antécédens de quelques années, qui vous sont personnels? Après quoi vous nous permettrez de douter que le passé réponde mieux de vous que des jésuites.

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