‹ Le collége de mon filsChapitre 20 sur 34 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les jésuites seront-ils proscrits, protégés ou tole're's par les lois du royaume?

La première pensée de la restauration a été de clorre toutes les listes de proscription. Elles ont été closes pour la félonie et , la trahison ; elles ont été closes pour les plus notoires ennemis de la religion et de la royauté ; elles ont été closes pour les écrivains que la Convention envoyait à l'échafaud, et le Directoire à Sinaraari ; elles ont été closes pour les criminels d'Etat dont Buonaparte peuplait ses donjons ; elles ont été closes pour les régicides eux-mêmes , auxquels il a fallu une récidive de félonie et de parjure pour sortir des bras de la clémence royale. Enfin, on pourrait citer une multitude de positions individuelles et collectives, à l'égard desquelles ces odieuses listes se trouvent si naturellement détruites, qu'on n'oserait pas seulement demander à la législation des actes |)our les effacer, tant la

chose est réputée faite, tant on serait honteux de paraître en douter.

Ne serait-il pas singulier qu'une seule exception vînt se mêler à cet oubli universel de toutes les fautes et de tous les crimes, et qu'elle fût proposée contre une classe d'hommes qui est l'exemple de la fidélité envers Dieu et envers le Roi? Quoique les passions révolutionnaires aient étrangement perverti nos idées, on a peine à se figurer cependant que le délire puisse aller jusque là ; et si jamais les proscriptions pouvaient renaître en France, il nous semble que, dans l'ordre de la justice distributive, il y aurait bien des noms à faire passer avant celui des jésuites.

Mais , s'écrient tous les casuistes de la révolution , ils sont morts civilement ; c'est un ordre religieux aboli par des arrêts de Parlement, aboli par un roi de France et par un pape , aboli et mille fois aboli surtout par les vœux et par la haine de la philosophie antireligieuse.

On croira très-facilement à cette haine et à ces vœux ; mais la raison n'en paraîtra pas plus engageante pour décider les gouvernemcns monarchiques à lancer des arrêts de

proscription contre les jésuites. Ce serait d'ailleurs une concession, qu'on ferait en pure perte à la puissance révolutionnaire, si Ton devait en rester là ; car nous avons pi:ouvc jusqu'à l'évidence qu'on ne peut lui livrer les jésuites tous seuls, les jésuites sans le pape, les jésuites sans la religion de lEta^Ç, les jésuites sans le sacerdoce entier, les jésuites enfin sans toute la victoire. Nous le répétons sans hésitation : le gouvernement qu'on réduirait à fléchir sur le premier point, sç verrait entraîné le lendemain, sur les autres, pjiir la seule force d'une pareille conséquence. Trop de proscriptions se rattachent donc à celle des jésuites, pour que cette dernière puisse entrer dans l'ordre des événements possibles,, autrement que comme un double suicide de la part de l'autorité religieuse et de la part de la puissance temporelle.

La question de savoir s'ils seront protégés ou simplement tolérés paraît plus difficile à résoudre. Assurément, il est de Tintérét de la monarchie de protéger tous les hommes et toL\s les principes qui se présentent pour la servir et la fortifier ; mais elle a de grands embarras de p,osilion à concilier avec ses

i89 Mios de bien public. Il est possible qu'elle sente vivement ce qui lui convient , et qu'elle se voie oblige'e d'attendre des temps meilleurs pour s'en emparer. On sait trop ce que la restauration a laissé de force à la puissance révolutionnaire. Celle-ci use largement de ses vieilles tactiques, de sa licence et des concessions où la royauté a eu le rtialheur de s'engager vis-à-vis d'elle. Peut-être en usera-t-elle encore long-temps pour disputer au pouvoir monarchique les conquêtes et les améliorations qu'il peut avoir le plus à cœur, i^insi, de ce que le gouvernement ne protégerait pasouvertementlesjésuites, malgré les services et les secours précieux qu'ils lui apportent, il n'y aurait qu'une seule conséquence à tirer : c'est qu'il verrait moins d'inconvénient à refuser cette satisfaction à ses amis, qu'à laisser le prétexte d'une irritation révolutionnaire à ses ennemis. C'est aux gens de bien, aux hommes monarchiques et religieux à régler là-dessus leurs opinions et leur conduite, et à se bien convaincre qu'ils doivent aux jésuites toute la protection de leurs vœux et de leurs suffrages, quand bien même le gouvernement du roi ne leur accorderait que sa tolérance.

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Quant à cette dernière faveur, rien n'autorise à imaginer qu'elle puisse leur être refusée. Leur Société appartient à la juridiction spirituelle ; et la puissance spirituelle les a revêtus d'un caractère légal qui leur suffit pour exercer l'apostolat dans tous les domaines de l'Eglise catholique. Partout où il y a des autels, des chaires et des confessionnaux, ils sont dans leur juridiction. En ce qui concerne l'enseignement public, ils sont éligibles comme tous les autres ministres du sacerdoce ; et jusqu'à ce que vous ayez méconnu l'autorité du Saint-Siège, vous serez forcés de reconnaître en eux les ouvriers de sa vigne, les délégués de son choix et les mandataires de son pouvoir.

Ainsi ne raisonne pas la philosophie antireligieuse. Elle ne sait parler à ses adeptes que de son pape Ganganelli et de ses arrêts de Parlement. On dirait que pour elle il n'y a jamais eu d'autres jésuites que ceux de 1762, d'autre histoire, d'autre justice et d'autre raison que celles de cette année bienheureuse. Puisque les ennemis de la religion catholique ne connaissent que des faits à charge contre les jésuites, nous sommes forcés de rétablir encore une fois la vérité

sur un point qui échappe toujours à leurs hienveillantes recherches.

Un pape a détruit les jésuites que !e marquis de Pombal et le Parlement de Paris lui avaient livrés. Encore n'a-til cédé aux violences que la politique du temps lui a faites, qu'en protestant, par les efforts les plus pénibles, et les répugnances les plus solennelles, contre l'acte de vieillard qu'on arrachait à sa faiblesse. Un autre pape est venu avec la maturité de la réflexion , avec des leçons chèrement acquises. Il a examiné la plaie profonde qu'un de ses prédécesseurs avait faite, sans le savoir, à la religion et aux Etats, et il a rétabli les jésuites. En cela, il a usé de son légitime droit, et donné d'ailleurs un utile exemple de sagesse aux puissances temporelles qui voudraient profiter, comme lui, des conseils de l'expérience.

Du côté de l'autorité spirituelle, qui, à coup-sûr, n'est pas la moins compétente en pareille matière , voilà donc les choses remises très -régulièrement dans leur ancien état. Supposez maintenant qu'un prince temporel éclairé, comme Pie VII, par les désastres publics et par les signes menaçans qui frappent tous les regards , regrette aussi ,

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dans sa sagesse, le coup de révolution, l'acte de fanatisme parlementaire qui a prive l'autel et le trône d'un de leurs plus fermes appuis. 11 verra deux manières d'annuler les édits violens dont une expérience déplorable aura consta'té les dangereux résultats : ou il les abolira par un acte formel, ou il ne les fera point exécuter. Dans ce dernier cas, les jésuites seront simplement tolérés ; et ce terme moyen n'aura rien ni de nouveau pour nous ni d'offensant pour eux. Des milliers d'exemples pareils n'ont cessé de passer sous nos yeux pendant plus de vingt ans. Nous avons vu toute l'armée de Condé condamnée à mort par des décrets sanglans. Les généraux et les troupes de la république ont fait semblant de n'en rien savoir ; et par ce genre de tolérance, les plus inhumaines lois de cette époque ont été annulées. Un nombre infini de prêtres, d'émigrés et de déportés n'ont revu le sol natal que sous les auspices de la tolérance. Presque toutes les contumaces de la révolution ont été purgées par des faits de tolérance purs et simples. On peut même dire que c'est le mode le plus honnête et le plus naturel de réprouver les actes visiblement empreints d'injustice ou de folie. Par-là

du moins, on se dispense d'expliquer aux auteurs de proscriptions ce qu'on aurait de trop dur à leur faire entendre. C'est un raénagement dont leurs partisans devraient savoir gré.

On ne sait trop comment les ennemis des jésuites se défendraient eux-mêmes d'acquitter la dette de tolérance qu'on se borne ici à réclamer. Qu'on relise la fameuse procédure du Parlement de Paris, et l'on y verra comme un point de fait allégué par le rapporteur de l'acte d'accusation , « que les tjé- « suites n'étaient point reconnus en Frâftce « comme ordre religieux ; qu'ils n'y avaient « été admis que pour enseigner en qualité « de simples particuliers ; qu'enfin leur exis- « tence dans le royaume n'était que l'elfelt « d'une pure tolérance, non le résultat d'une « adoption légale. » . ; (i i' •

Cela posé, il est évident que la tolérpnce de leurs ennemis d'aujourd hui s étend beaucoup moins loin que celle de leurs ennemis d'alors. Si, en effet, pendant plus de deux siècles, cette dernière parut suffisante pour les autoriser à couvrir la France de leurs établissemens religieux, ainsi qu'à occuper les premiers rangs dans l'instruction puiblique

et l'apostolat, on ne voit pas trop comment la tolérance actuelle se refuserait à l'unique grâce qu'on lui demande pour eux, qui est de consentir seulement à fermer les yeux sur leur innocence, sur leurs vertus, sur leur zèle pour le bien de la religion et de la monarchie. Qu'on y prenne garde ; si elle insiste sur la persécution , nous conviendrons que le siècle marche, comme tout le monde le dit; mais nous observerons qu'il perd en route le peu d'esprit de modération que l'autre lui avait laissé.

Toutefois, nous ne pensons pas qu'il soit réservé aux écrits polémiques d'abréger le débat actuel. Les entêtemens de l'ignorance et de la prévention sont communément de longue durée ; et l'on ne sortira de là que par l'opération des jésuites eux-mêmes. Tant qu'ils n'auront pas prouvé leur mission en prenant l'offensive contre la licence et l'impiété du siècle , ce sera l'impiété, ce sera la licence qui prévaudront contre eux. Tant qu'ils demeureront inconnus à une génération qui ne les voit que par les yeux du fanatisme révolutionnaire et de la prévention, on ne s'entendra point, et l'on disputera toujours. Mais lorsque leur lumière sera

sortie de dessous le boisseau, où l'esprit d'irréligion la tient e'touffée, et que tous les gens de bien courront y rallumer leurs flambeaux, on les jugera plus équitablement.

Lorsque leurs collèges , aujourd'hui intimidés parles clameurs des camps ennemis, auront cessé d'être clandestins , et que toute la partie saine de la jeunesse s'y précipitera en foule pour polir ses mœurs et se préparer aux grandes choses de l'ordre social , on les jugera plus équitablement. Lorsqu'ils reparaîlrontdansles chaires évangéliques avec les anciens accens de leur éloquence, avec l'autorité de la parole et du talent, avec la science de l'apostolat qui les distingue, on les jugera plus équitablement. Jusqu'alors les ateliers de l'irréligion , les déclamations révolutionnaires, les pétitions séditieuses, les mémoires à consulter resteront en possession de séduire le vulgaire des factieux et des ignorans.

Mais d'autres passions encore se récrient et se soulèvent en demandant si les jésuites ne sont pas suivis de tout le cortège des anciens ordres religieux. Eh ! messieurs , écoutez donc là -dessus le prince de nos écrivains vi vans, qui, malheureusement pour

nous et pour lui , a cessé de vous être suspect. Ecoutez ce qu'il va vous dire, et jugez si l'exemple du rétablissement des jésuites peut être bien contagieux.

« Comme la plupart de leurs professeurs « étaient des hommes de lettres recherchés « dans le monde , les jeunes gens ne se « croyaient avec eux que dans une illustre « académie,.. Naturalistes, chimistes, bota- «nistes, mathématiciens, mécaniciens, as- « tronomes, po'étes, historiens, traducteurs, « antiquaires, journalistes : il n'y a pas une « branche des sciences que les jésuites n'aient « cultivée avec éclat (i), »

Si vous connaissez beaucoup d'ordres religieux qui aient de pareils litres à faire revivre, oui, sans doute, il faudrait bien tâcher de les retrouver pour leur faire fête , pour les ramener et les rétablir. Mais ne craignez rien; sous le rapport de Tillustration et des services rendus, la Société des jésuites est unique dans l'univers ; et le malheur veut que la reconnaissance de ses vieux droits ne tire nullement à conséquence.

( I ) ;M. de Chateaubriand , Génie du christianisiiic.

»97 Il est une autre objection qui ne paraît pas moins chère à la philosophie anti-religieuse. Elle ne cesse de nous faire dire par tous ses organes , que les jésuites sont de trop dans le sacerdoce, qu'elle ne veut point de cette espèce de luxe , et qu'on a bien assez du clergé ordinaire pour tous les besoins de la religion.

Nous sommes persuadés que là-dessus le parti révolutionnaire parle très - franchement. Si une chose étonne, c'est qu'il n'aille pas jusqu'à déclarer tout de suite que le clergé ordinaire est de trop comme les jésuites, et que, pour le prouver, il en cède volontiers sa part.

Ce n'est que par induction , du reste , qu'on peut lui attribuer cette disposition d'esprit; car on est forcé de convenir que, pour le moment, il est en humeur de manifester les meilleurs sentimens religieux : il n'y a pas jusqu'aux doctrines du Constitutionnel qui ne soient devenues tout à coup aussi saines qu'édifiantes. A Dieu ne plaise que nous songions à lui en faire querelle ! mais il nous paraît singulièrement curieux de le voir aujourd'hui à la tête des libertés de l'Eglise gallicane , enseignant les vraies

croyances , recommandant la religion de Bossuet, et prêchant une espèce de petit carême aux fidèles de sa communion.

Nous ne savons pourquoi le rang qu'il vient de prendre dans l'Eglise enseignante nous rappelle ce proverbe allemand qu'on regrette de ne pas trouver dans toutes les langues: Quand le renard se fait moraliste, bonhomme , prends garde à tes poules. La méfiance, en effet, ne nous paraît guère moins naturelle, lorsqu'on voit les écrivains révolutionnaires se faire prédicateurs de la royauté, et les écrivains irréligieux, prédicateurs de l'Eglise gallicane. Ce sont des cas où, selon nous, il faut également savoir prendre garde à ses poules. Pour peu que vous y fass^iez attention, vous verrez qu'ils ne vous accordent la royauté qu'autant qu'elle cessera d'être monarchique pour devenir constitutionnelle , et qu'avec ce dernier mot, on en fera une sujette du libéralisme* De même s'ils vous accordent momentanément l'Eglise gallicane , c'est à condition que les libertés de cette gauloise iront jusqu'au schisme et au divorce ; sans quoi ils n'y tiennent pas le moins du monde. Car ils n'admettent de toute la religion catho-

^99 lique que les quatre points qui n'y sont plus. Otez donc de l'Eglise gallicane ce que le parti révolutionnaire y trouve de bon à produire des agitations , à motiver des querelles , à faire méconnaître l'autorité de Rome, et soyez bien convaincus qu'alors il vous donnera tout le reste pour ce que vous voudrez.

La religion de Bossuet est fort respectable, sans doute; et nous sommes loin de prétendre qu'elle ne puisse suffire à la paix des États. Mais, puisque les champions du libéralisme la déclarent bonne et salutaire par excellence ; puisqu'ils la trouvent si compatible avec leurs autres amours, pourquoi veulent-ils absolument qu'on en retire les jésuites? Bossuet les a-t-il chassés de sa communion et de son Eglise gallicane? ontils été bannis du grand règne et du grand siècle ? en ont-ils obscurci l'éclat et compromis la gloire ? leur existence a-t-elle troublé le repos des La Fontaine, des Boileau, des Racine, des Corneille, comme elle trouble celui de nos écrivains révolutionnaires?

Mais si la religion de cette époque, si l'ordre public, si la splendeur des arts et des lettres, si tous les genres de grandeur et

de prospcrilc n'eurent alors aucune peine à se concilier avec les jesuiles, comment ne paraissent-ils plus que des pierres d'achoppement contre lesquelles toutes les civilisations doivent se briser? Il n'y a certainement qu'une manière d'expliquer ces variantes : c'est de reconnaître que les jésuites conviennent à un peuple aussi long-temps que la religion lui convient , et qu'on ne parle de les bannir que quand elle est menacée d'éprouver le même sort.

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