CONSEIL IV
Nécessite de combattre et d'affaiblir un certain esprit •de popularité qui cbercbe à se faire une paix séparée avec les factions.
Mes révérends Pères , je connais deux sortes dîé popularité ; mais elles n'ont rien de conimun que le nom. A mes yeux , l'une fait grand honneur, l'autre fait grand tort. Celle que je trouve honorable et légitime appartient exclusivement à l'ordre moral et religieux j celle que je n'estime guère appartient à l'ordre politique.
Une règle certaine pour distinguer la bonne de la mauvaise popularité, c'est d'examiner laquelle des deux marche escoriée de la reconnaissance et de l'affection des gens de bien, tandis que l'autre se recommande uniquement auprès de la multitude par ses alliances séditieuses avec elle, par ses criminelles sympathies , et par leur besoin commun de désordres publics.
Pour commencer par vous, mes révérends
5o Pères, j'aime la popularité acquise autrefois par plusieurs milliers d'hommes religieux de votre ordre. Rien ne me paraît plus beau que de retrouver leurs noms encore entourés de respect et d'amour, dans les régions où ils ont porté, avec l'enseignement chrétien, le flambeau de la civilisation et la culture des ans. J'ai voyage dans quelques-unes des contrées que leurs travaux apostoliques et leur dévouçinent ont rendues accessibles; j'ai vu les peuplades qu'ils sont parvenus à dégro^^p, sir- les pnfans 4e la vie sgyvage qu'ils onf, jlflSiruits et policés j les stupides nomades dont ils ont fait des citoyens inlelligens. Ou m'^ montré les champs où ils (loipèfent les premières leçons d'agriculture ,:ljes hameaux et les villages dont ils furent les premier^ architectes, les métiers dotxt ils ont enseigné ^'usage. Mars ce que j'ai remarqué dp fîiiçux , c'est le souvenir qu'ils ont laissé pqrtout de leurs bienfaits^ de leur patience et de leurs généreuses vertus.
Aussi, je ne m'étonne point de cette réponse pleine d'assurance dont un ancipn Père de votre compagnie accabla le conseiller du parlement de Paris qui se trouva , dans le temps, chargé de lui notifier son ordre d'exil.
l-'C vénéial)le proscrit hah nvcuglo el pins <|u'ociogénaire. Son juge crul lui fairrt une sorte de grâce en lui permettant de choisir le lieu de son bannissement. Comme donc il lui deniandîiit où il voulait être conduit : « Chez »< les Hotleniots ou les Hurons , répondit le «' noble tieillard , j'y trouverai plus d'huma- « uité qu'ici. »
2' Il avait raison j la mémoire de ses services fet de Ses religieux Irévàux vivait dans les régions Sftiiv âges qu'il àvai^t contribué à rendre hospitalières. La popularité qu'ily avait laissée , trente atis auparavant ,hli aurait ouvert tous les asiles , toutes les protections et tous les cœurs. Car aujourd'hui niême que d<îtix gêné» rations ont passé sur la trace des souvenirs qui ont consacré le nom des jésuites dans les pay5 de leUTS anciennes missrons, il 'e encore assez commun d'eittendre raconlGr les miracles de leur zèle et de leur charité. Là , on ne les désigne pas sous le nom de Pères noirsr^ couime M, l'abbé Marcet dans sa noire biographie. Les populations n'ont appris à les 'connalipe que sous le nom A' envoyés de Dieuy 'qui ont apporté autrefois dans leur pays la justice, la paix, l'amour du prochain et la loi divine. Elles admireat comme une vertu sur-
naturelle cette sublime inspiration qui a pn les arracher aux afFeclions de famille, ajiix agrémens de la vie, aux douceurs du sol natal, pour les transporter dans des déserts ingrats et funestes, au milieu des souffrances, des dangers et des rigueurs de la barbarie. Elles disent avec reconnaissance comment ils les ont retirées du fond des forêts et de la compagnie dos bêtes sauvages; comment; ils leur ont appris à se secourir entre elles au lieu de continuer à se détruire par des guerres féroces; comment elles on jt; reçu d'eux un code de devoirs quilesasspcie, à la dignité de, l'homme et aux récompenses du christianisme. Voici même ce qu'elles ont la franchise d'apprendre aux voyageurs qui les interrogent par curiosité :
« Si les droits de l'hospitalité vous protègent « maintenant auprès de nous, leur disentjes « vieillards , rendez-en grâce aux saints hom- « mes qui sont venus nous apporter les com- « mandemens de Dieu. Avant leur apparition « dans nos contrées , aucun étranger n'en ap- « prochait impunément. La loi du plus fort « était la seule qui fût connue de nos pères, et «ils l'appliquaient dans toute sa rigueur. En <( ce temps-là vous auriez vainement invoqué
« celle foi publique, ces mœurs hospiialières, « cet amour du prochain , qui sont devenus « partout la sauvegarde des voyageurs. Vous « n'eussiez trouvé parmi nous que des cœurs « barbares et impitoyables, que des pièges et «des périls j mais aujourd'hui nous sommes f( de la même famille : jouissez des mer- « veilleux changemens que le Ciel a opérés » en notre faveur par la main des mission- « naires chrétiens; jouissez des saintes leçons i< et des principes d'humanité qu'ils nous ont « laissés ; car c'est toujours de leur parole que « nous vivons. Personne depuis eux n'est venu "la renouveler ni la fortifier; et peut-être «< n'aurons -nous de long-temps, pour toute « civilisation , que le souvenir de leurs vertus « et de leur charité. *
Ainsi, mes révérends Pères, la confiance du vénérable jésuite qui se réclamait des Hol-^ teniotset des Hurons était parfaitement fondée; et je trouve qu'il avait raison d'être fier de la popularité qu'il avait acquise parmi eux. Ce qui prouve que celle-là est de la bonne espèce, c'est que , de nos jours encore , elle sert de protection à tous les étrangers qui se présentent chez les peuples catéchisés pour en réclamer les avantages et en recueillir le fruit. Car le
bien que les missionnaiies ont autrefois semé dans lenr carrière apostolique, est devenu comme une succession ouverte au profit de tout le monde. Eux Seuls en sont exclus j mais heureusement pour les Hurons, c'est par des arrêts de proscription qui ne sont point leuf ouvrage.
Ce que je dis , au surplus , de la popidarité qui appartient spécialement à l'ordre moral et religieux, n'est point particulier aux jésuites. Lti sacerdoce tout entier paraît destiné à jouir toujours du même privilège, et à garder comme eux l'empreinte du Caractère primitif qu'il à reçu dé Son divin fchef. Celui qui a laissé tous les nialheureux approcher de lui, qui a cherché lès pauvres, les veuves et les orphelins pour les consoler, les lépreux pour les loucher de seà mains, les malades pour les guérir, a voulu que le souffle de son esprit se conservât dans le Cœur des minisires auxquels devait être confié le dépôt éternel de sa charité. Aussi , n'6nt-ils point cessé de répondre à cette noble Vocation, et de ko. maintenir dans le riche héritage de popularité qu'il leur a transmis.
JOne m'étonne donc ni ne m'inquiète jamais de'^Wf^'dcs princes de l'Église plus accessibles, plus affables et plus populaires que ne le sont
comiiiunémenl les derniers ofiiciers de l'administration publique. Je me réjouis au contraire de ce que Ton ne connaît pas un spuI évêque, pas un archevêque , pas un cardinal dont il ne soitbeaucoup plus facile d'approcher, que d'obtenir audience d'un secrétaire de sous-préfecture. Ce genre de popularité n'est nullement à craindre. Jamais on n'entendra dire qu'il en soit résulté autre chose que des affections personnelles . des sentimens de confiance et de charité, et des accroisseraens de respect pour le lien religieux qui rapproche tous les rangs , qui unit toutes les conditions du christianisme. De même, je verrai toujours sans inquiétude la puissante , mais légitime popularité des prêtres séculiers , que leur bienfaisance , leurs vertus et leurs conseils associent au gouvernement particulier des familles. Voués au soulagement de toutes les misères, au service des pauvres et des malades , au ministère de la réconciliation et de la paix , ils acquièrent souvent, dans les localités où ils résident, plus d'autorité que la loi civile. Mais loin de l'exercer au profit du désordre, des passions malveillantes et des factions politiques , ils ne savent la faire servir qu'à maintenir le repos social, le devoir et la soumission. Pins maîtres par
leur influence que tant d'esprits séditieux qui croient l'eirc par leur audace, ils calment ce que les autres irritent j ils améliorent ce que les autres corrompent. Rien donc de plus nature! , rien de plus honorable que cet autre genre de popularité.
Mettons sur la même ligne celle qu'on obtient, sans la chercher, des bénédictions du pauvre et de la reconnaissance des malheureux. On connaît beaucoup de familles dans les hautes classes , et de simples particuliers dans les petites, qui se transmettent, de pères en fils, des réputations de bienfaisance que l'estime publique consacre et recommande à tous les respects. 11 est très-juste que des noms si dignes d'être bénis, soient proclamés par la voix du peuple , et jouissent des légitimes honneurs qu'ils ont acquis.
Enfin , avant d'amener votre attention sur le genre de popularité politique dont le caractère me paraît offensif et méprisable , est-il besoin de mettre à part celle qui s'exerce à la sommité de Tordre social , dans ce rang si élevé où elle ne peut servir à monter plus haut? Quoique révélée à la reconnaissance publique, seulement par une faible partie des voix qui soni tentées de la trahir, on sait assez
où elle réside. Mais parmi ces noms augustes, il est un nom également adorable, qui jette moins d'éclat aux yeux du monde, parce que celui qui le porte est réduit, comme Thésée, par un destin déplorable, à chercher le silence des champs et l'ombre des forêis, pour y cacher ses douleurs paternelles. 11 faut être témoin des bénédictions qui l'attendent partout pour le saluer sur son passage ; il faut voir l'empressement des vieillards qui l'ont approché dans son enfance , et l'empressement plus touchant encore qu'il met lui-même à les reconnaître par leurs noms et prénoms , à interroger leurs moindres intérêts de famille, à sonder leurs besoins, et à leur faire ouvrir, pour le lendemain , toutes les portes de son palais; en un mot, il faut connaître les mille petites scènes de bienfaisance et d'affabilité que les hameaux et les chaumières ont à raconter de lui , pour se faire l'idée d'une popu> larité si noble et si digne d'envie.
Celle dont j'ai maintenant à vous entretenir, mes révérends Pères, offre des caractères bien différens. Remarquez, en effet, les raisons sur lesquelles je me fonde pour la sif^naler à vos méfiances : aussi perfide que l'autre est innocente, elle ne recheiche les suffrages
et les applaudlsseinens que pour les convertir en menaces et en déclarations de guerre. L'ambition, l'envie, l'esprit de sédition, les haines politiques forment son cortège. L'objet particulier de ses conquêtes est d'amasser autour d'elle des passions violentes pour s'en fortifier, pour les déchaîner au besoin contre les rivaux qu'elle cherche à intimider, contre les supériorités sociales qu'elle veut supplanter. C'est elle qui , de nos jours , a imaginé d'établir, entre les grands et les petits, ce continuel échange de félicitations, ce bizarre commerce de flatterie qui , de part et d'autre , les couvre également de ridicule. C'est elle que vous entendez , comme le renard de la fable, répéter incessamment au peuple niais qui l'écoute ;
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau I
El lui, encore moins beau qu'il n'est bon, n'en demande pas davantage pour lui offrir tous ses services, sans penser même à s'informer de l'usage qu'elle en voudra faire. Du reste, elle ne songe pas non plus à dire au pauvre corbeau quelle part lui sera réservée dans la distribution des dépouilles opi-
'>9 mes; elle se coiileiiie de le séduire, cl d'cm prunier sa belle voix pour nous étourdir ' du bruit de ses menaces. Seulement il faut convenir qu'elle ne le trompe point j car elle ne lui laisse entrevoir que le plaisir de changer de maîtres , et d'assister aux triomphes dont il aura bien voulu faire les principaux frais pour elle,- après quoi sans doute il restera perché sur son arbre comme auparavant, si tant est qu'il y puisse remonter après les aventures qu elle lui aura fait courir.
J'ai souvent ouï parler d'une morale relâchée dont le monde révolutionnaire est extrêniement scandalisé. Mais en vérité, mes révérends Pères , je ne sais quel autre nom donner à la morale qui permet d'acquérir la popularité politique au prix où elle s'acquiert de nos Jours. Car, à la bien prendre, elle n'est pas des plus honnêtes ; et soit qu'on la considère dans* sa source, dans ses moyens et dans son but , on la trouve aussi très relâchée. Sans doute, si Ton cherchait à se rendre populaire pour en demeurer là , ce serait un goût tout à fait pardonnable. Mais la violence, mais les emportemens de colère, mais l'appareil d'intrigues doiii ou s'appuie pour arriver à cette conque (1, tj'inuumceni pas certainement wnv.
piirelé d'intention bien conforme aux règles de la probité. Pour dire les choses comme elles sont, la popularité dont il s'agit, telle que nous la connaissons , est une sorte de crédit qu'on cherche à faire résulter pour soi , du seul discrédit des autres j c'est l'art de se grandir en les rapetissant , et de leur couper les ailes, afin de pouvoir voler aussi haut qu'eux. Invention vraiment singulière, et qui paraîtrait tout à fait neuve, si les Cours d'assises ne nous montraient de temps en temps des femmes qui ont cru s'embellir aussi en défigurant leurs rivales avec des fioles de corrosifs. Or, avouez , mes révérends Pères , qu'il entre dans ce mode de popularité quelque chose qui n'est pas de bon jeu, et que, pour acquérir de la considération , il doit y avoir mille ressources plus honnêtes que celle de ruiner la considération d'autrui. Du moins, la révolution ne prenait pas ces voies détournées pour arriver à ses fins. Quand elle voulait avoir la place ou la fortune des gens , elle les tuait franchement.
Que, du reste, on n'imagine pas qu'il n'en coûte rien pour se faire, en politique, des noms populaires comme la plupart de ceux qui .sont maintenant en possession de séduire
4> les esprits. A quel degré d'abaissement n'eston pas obligé de descendre , tantôt pour sourire aux espérances de l'anarchie et de l'impiété, laniôt pour se ménager la faveur elles applaudissemens des écrivains révolutionnaires , tantôt pour prêter son assistance à des entreprises dont on est peut-être fort effrayé intérieurement! Sans doute il est agréable de s'entendre appeler défenseur des droits du peuple^ sauveur des libertés publiques; mais ce plaisir n'est pas toujours pur, quand on vient à réfléchir qu'en fait d'enthousiasme et d'adorations de la part de la multitude, on n'a , pour ainsi dire , que les restes des Pétion, des Marat, des Roberspierre. Ce sont des souvenirs qui désenchantent bien sur la valeur de l'idolâtrie populaire. On a beau se flatter qu'on sera peut-être plus heureux, on n'en est pas assez sûr pour savourer les délices d'une commotion anarchique, ni même pour apprécier les beautés de certaines illuminations. On se laisse volontiers séduire par l'exemple des anciens parlemens , qui conquéraient la popularité à main armée, contre l'autorité royale. Mais lorsqu'on se rappelle que la révolution les a tous hachés avec la dernière ingratitude , la }»ensée des charges doit bien dégoûter des
bcnélîces. Encore ne parlons-nous ici, mes révérends Pères , que de la belle popularité politique, c'est-à-dire de celle qui cherche à nous rendre un peu d'anarchie et de souveraineté, seulement pour nous faire plaisir. Car si, au lieu d'être mue en cela par une sorte de philanthropie niaise, vous supposez qu'elle agisse par calcul, avec Tarrière-pensée de se mettre séparément à l'abri des tempêtes, alors ce ne sera plus de sa part qu'une lâcheté digne de tous les mépris comme de toutes les méfiances. La révolution nous a révélé beaucoup de lâchetés pareilles; elle en a puni une grande partie; l'opinion publique a flétri ce qui en est resté.
Si néanmoins cette popularité n'avait d'incouvéniens que pour ceux qui la recherchent , peut être ne serions-nous point autorisés à les en dégoûter. Mais comme, pour l'obtenir, ils sont obligés de nous compromettre encore plus qu'eux-mêmes, nous avons cerlainemeiii le droit de nous plaindre, et d'examiner leur conduite. Attachons- nous donc au point de vue sous lequel la chose nous concerne. Vous voulez faire votre cour aux passions révolutionnaires, dirons -nous, et vous ménager ainsi, pour les jours d'orage et de colère, de petites douceurs dont les autres seraierit ex-
cUis, Mais songez cjuc nous sommes les autres , s'il vous plaît, et qu'il y va de notre sûreté, puisque l'effet naturel de vos belles comparaisons est de nous signaler à la malveillance de vos cliens, aux rancunes et à l'hostilité des factions. Car l'apologie de vos grands sentimens retombe directement sur nos têics ; car c'est à nos frais et dépens que vous vous introduisez dans les esprits révolutionnaires, pour leur parler de nos torts encore plus que de vos mérites. Permis à vous de les flatter en trouvant bon, pour votre propre compte, que le feu des séditions reste allumé dans le royaume. Mais en nous blâmant hautement de vouloir l'éteindre, vous nous dénoncez, vous armez contre notre sûreté les passions que vous soulevez en votre faveur.
Ne craignons pas de pousser ce reproche plus loin à l'égard de ceux qui ne savent se procurer de la popularité qu'à ce prix. Disons qu'ils font naître eux-mêmes les dangers dont ils ont besoin pour établir leurs ambitions derrière la multitude ; et que c'est par une action directe de leur part que le repos des autres est compromis. Sans eux, le peuple ne se connaîtrait .point de malaise ; ce sont eux qui le forcent de se chercher des souffrances, et qui
en font , à son insu , une espèce de malade imaginaire. C'est leur, voix qui éveille ses mauvaises pensées, en lui apprenant qu'il a des appuis, des points de ralliement, des chefs de parti , et qu'il est fort de mille alliances , de mille sympathies dont il ne savait pas le premier mot.
Remarquez , en effet, combien il est surpris de la science qu'ils l'ont forcé de recevoir tout à coup , comme par infusion. Il vivait depuis quatre cents ans , à côté du trésor de Guttemberg, sans se douter le moins du monde de la quantité de biens qu'il renfermait. Pour les lui faire découvrir, n'ont-ils pas été obligés de lui donner une superbe fête de saturnales, une magnifique illumination accompagnée de pétards et de mousqueterie!
Segniùs irritant animos demissa per aures Qiiàm quœ sunt oculis subjecta Jîdelibus.
Car ils n'ignorent pas, comme vous voyez, qu'il est encore plus important de frapper les yeux que les oreilles. Leur calcul ne les a pas trompes; quand le peuple a çu de quoi il s'agissait, il a paru enchanté d'entendre parler de la liberté de la presse pour la première fois.
Appelé en grande consultation lî-dessus, il en est sorti aussi fier que s'il fût venu d'apprendre à lire, et aussi content d'avoir conservé quelques centaines de mille écus de rente aux journaux révolutionnaires, que si tout cet argent fût tombé dans ses propres poches. Mais il n'en demeure pas moins certain qu'en lui révélant l'existence de cette espèce de toison d'or, on lui a créé, par contre-coup, un besoin imaginaire, et que c'est nous qui sommes chargés de le salisfaire aux dépens de la tranquillité publique.
Et vous-mêmes donc , mes révérends Pères, n'êtes-vous pas une autre preuve des dangers qu'on nous fait subir par convenance pour les ambitions révolutionnaires? Cette soif de popularité qui dévore je ne sais qui au milieu de nous, n'est -elle pas cause qu'on est allé, vous déterrer au fond des labyrinthes où vous étiez cachés comme des ombres impalpables? Car les factions disent aussi dans leur lan-, gage : Oportet unum mori pro populo. Il faut montrer des victimes à toutes ces pauvres imaginations pour s'en emparer. A coupsûr, il vaudrait mieux pour elles qu'on ne les rendît point malades. Mais le compte des médecins ne s'y trouverait pas : et c'est pour
leur faire nn sort que nous sommes obliges de souffrir. Prenofc-en donc votre parti, mes révérends Pères, quand ce ne serait que par esprit de charité. Puisque la popularité des uns ne peut s'éltiMir qu'aux dépens des aunes, pourquoi ne serait-ce pas vous qui continueriez d'en payer les frais? Laissons les choses comme elles sont.
Ne croyez pas, au reste, que mon lit de repos soit beaucoup meilleur que le vôtre. Depuis que je me suis avisé de plaider pour vous, il semble que mon cabinet de travail soit devenu un bureau de renseigneraèns. Les curieux y affluent de tous côtés pour me demander de vos nouvelles. «Puisque vous parte lez tant des jésuites , me dit-on , il n'est pas «que vous n'en connaissiez quelques-uns?
« Parbleu! vous êtes bien heureux ! Que font- « ils ? où logent - ils ? comment vivent - ils ? « comment sont -"ils habillés? quel âge peu- « vent -ils avoir? >» Or, en vérité, mes révérends Pères, je ne sais que répondre à ces pauvres gens, et je suis avec eux dans le dernier embarras. Ce serait avoir pitié de moi que de me procurer voire adresse , si réellement vous demeurez quelque part; sans quoi je serai obligé de renvoyer mes curieux vers
le Constitutionnel y qui connaît tant do jésuites; et assuréinenl vous ne gagnerez rien au marché. Car, n'en doutez pas, il profitera de l'occasion pour vous faire défiler devant son microscope , pour montrer vos innombrables légions prêtes à envahir le monde , et pour renouveler le mot d'ordre de son champ de Mars. Sans vouloir me flatter, il vaut mieux que vous ayez affaire à moi pour les renseignemens à donner sur votre compte. Je n'en connais que de bons; et je dirais volontiers des jésuites ce qu'un de nos plus illustres écrivains; alors député, eut un jour occasion de dire à la tribune , au sujet des Suisses : Plût à Dieu que tout le monde en France fût aussi bon Français que les Suisses î Mot devenu plus triste et plus vrai que jamais! Plût à Dieu aussi que l'on ne connût pas de plus mauvais citoyens que les jésuites! Que de dangers de moins pour la religion et pour l'Elut ! que d'esprit de sédition et de passions furieuses qui n'existeraient point! que d'ouvrages corrupteurs eî de journaux révolulionnair^s qui ne ravageraient ni les mœiars ni l'opinion publique ! quelle paix profonde régnerait dans le royaume, si l'on pouvait dire des malveillans comme des je-
suites: Que font-ils? où logent-ils? comment uivent-ils? Quelle différence d'avenir pour les gens de bien , et que de chances de vicissiludes disparaîtraient à leurs yeux! Mais nous n'en sommes point à choisir notre position ; occupons-nous de celle qui nous domine. Je viens de prouver, mes révérends Pères , que la popularité qu'on cherche auprès des factions ne s'acquiert qu'au prix du repos et de la sûreté des bons citoyens. Si nous ajoutons qu'elle doit nécessairement rencontrer sur son passage des princes dont riniérêt comme le devoir sera de la contrarier dans ses œuvres, de détromper les passions qu'elle séduit , de protéger les liens religieux et politiques qu'elle tend à dissoudre , alors n auront -ils pas également à souffrir de ses intrigues et de ses perfidies? n'aura-t-elle pas travaillé à soulever contre eux les esprits malveillans , les sourdes clameurs , les irritations séditieuses, et à leur enlever enfin des affections légitimes pour les transporter sur elle-même? Et si les princes qu'elle aura ainsi dépossédés d'une partie de l'amour des peuples, venaient à en éprouver quelque dommage sensible, celte défaveur n'aurail-elle pas été visiblement l'ouvrage d'une déloyauté ré-
fléchie , d'un coupable envahissement des droits souverains?
11 ne nous reste plus qu'à dire un mot d'une autre espèce de popularité qui me paraît plus inoffensive, mais aussi beaucoup plus niaise que la précédente. Ce sont les philosophes du dix-huitième siècle qui l'ont mise à la mode , ou plutôt à leur service. Elle consiste à se faire fêter et recommander à l'attention publique, par je ne sais quel esprit de fatuité qui s'en va cherchant les petites adorations dans la foule et les petites alliances philanthropiques. On cite un écrivain religieux qui a mérité le surnom de pêcheur de saints, par la quantité de bienheureux qu'il a retrouvés dans les vieilles légendes. On pourrait également citer Voltaire et d'Alembert comme des pêcheurs de niais, à cause de la quantité de vertus philanthropiques qu'ils sont allés déterrer de tous côtés pour les inscrire au livre de la vanité. Avec cette méthode, et au moyen des coups d'encensoir dont ils l'ont appuyée, on ne saurait dire combien ils ont corrompu de petits esprits et gagné d'ames à l'impiété. Ce fut de leur temps une sorte de maladie mentale que de briguer l'honneur d'être cité par eux , ne fût-ce que pour des noms et prénoms.
Il semble que la même manie cherche à revivre de nos jours dans une certaine classe de gens. C'est à qui obtiendra une petite mention dans les journaux révolutionnaires, à raison de quelque mauvais sentiment, de quelque fait d'anarchie, de quelque pensée d'irréligion; c'est une nouvelle forme sous laquelle se reproduit l'ancienne mode d'accorder les honneurs de la séance aux pétitionnaires séditieux. Cependant, il faut en convenir, les gens qui aspirent à la popularité que distribuent le Constitutionnel et ses pareils, sont moins fiers que ceux qui la demandaient à d'Aleœbert et à Voltaire. Entre les uns et les autres , il y aura du moins une prodigieuse différence de longévité; car c'est bien là ce qui s'appelle du vrai transit gloria mundi.