CONSEIL X
En quoi on pourrait appliquer à la résidence des gouvernemens, ce qu'on vient d'appliquer à celle des je'suites, et montrer que l'air des capitales n'est paj9 ce qu'il y a de meilleur pour les uns comme pour les autres.
Major a longintjuo rti'erenlin.
Oui , c'est une chose observée depuis longtemps, mes révérends Pères, que les objets du respect public ne veulent point être vus de trop près. Le proverbe qui dit que la familiarité engendre le mépris, est une sorte de traduction de la sentence latine : Major a longinquo reverentia. Nous autres Parisiens surtout, nous sommes des gens que la révolution a rendus très- familiers avec la royauté j et c'est évidemment dans le dessein à^ engendrer le. mépris à son égard , que nos écrivains révolutionnaires la traitent si familièrement. Aussi, remarquez bien que le premier soin de ses ennemis fut de l'attirer dans la capitale, comme dans une espèce de guet-à-pens où elle
devait êlre plus pioiiiplement immolée , par la seule facililé qu'ils irouveraienlà lui faire manquer de respect.
Et comment voudriez-vous qu'il en fût autrement dans un pays de régénération, oij la philosophie a tout desséché, tout désenchanté ? Buonaparle a parlé le langage de son siècle, quand il a réduit le trône à des planches recouvertes de velours. Quoique déjà nous n'eussions plus besoin de son opinion ià-dessus , nous l'avons pris au mot, cependant, pour nous en faire un moyen d'irrévérence de plus envers la majesté royale.
De nos jours donc, mes révérends Pères, tout se rabaisse, tout se rapetisse aux yeux de notre orgueil philosophique , parce qu'il ne veut rien souffrir de ce qui vient de plus haut que lui, et qu'en retirant à la royauté ce qu'elle tient du Ciel, il entreprend de la réduire à rétablissement commun des choses terrestres. Voilà pourquoi nous ne voulons plus voir que des couches de matière sur le front de l'autorité soi^veraine. Nous craignons que l'empreinte du sceau divin ne la protège trop, et contre nos séditieuses leçons, et contre nos pétitions armées, et contre nos admonitions révolutionnaires. Ce caractère sacré, nous l'ef-
fnrons de ses litres, pour nous moiirc pUis fV noire aise avec elle, pour faire louiber peu à peu, de l'esprit de la multitude, l'idée d'une supériorité désormais évaluée par des calculs de force physique. Enfin , nous voulons que le peuple s'accoutume à la voir familièrement, à la manière de ces valets de chambre pour lesquels, dit -on, il n'y a point de grands hommes.
Sans contredit , les résidences qui conviennent le moins à la royauté, sont celles qui réunissent le plus de dispositions à méconnaître son origine, son droit divin et les célestes fonctions que le Maître des rois lui a déléguées. Or, l'irréligion et la matière brute dominent trop dans notre grand hourg, pour qu'il soit facile d'y rétablir autant qu'ailleurs le respect du culte monarchique et des traditions descendues d'en haut. Le niveau de l'égalité n'a point impunément passé sur le palais des Tuileries ; il reste quelque chose du désenchantement qu'il y a produit. Pétion fut roi , Roberspierre fut roi , le club des jacobins fut roi ; tout le monde a été un peu roi dans ce bienheureux Paris ; et c'est par cette raison, sans doute , que l'idée de la vraie royauté a tant de peine à s'y retrouver. On n'ose pas en-
core la renier loul à fait; mais on ne consent à la saluer que sous son nom de constitution' nelle, pour faire voir que l'on continue de s'inscrire en faux contre le Ciel, dont elle tire son origine. Du reste, on ne se trompe point sur le triste résultat qu'on se promet , puisqu'il est malheureusement certain qu'en la dépouillant de sa mission divine , ou ne lui laisse que sa partie matérielle, que ses planches recouvertes de velours.
Je soutiens donc , mes révérends Pères , que la même cause qui rend le séjour de Mont- Rouge si difficile pour des jésuites, rend aussi le séjour de Paris très-nuisible à la royauté. L'autorité humaine n'est jamais bien là oii l'autorité divine est mal. Les idées qui repoussent l'autel ne supportent le trône que par contrainte et avec humeur. Il me suffit donc d'avoir prouvé que la licence des esprits, la corruption des mœurs et des principes dominent dans la capitale à un degré incomparable, pour qu'il soit établi, par-là même, que c'est le terrain le plus insalubre, le siège le plus mal choisi pour la monarchie.
Il y a mille raisons , mes révérends Pères , pour que nous , fiers Parisiens , nous soyons la portion des sujets du royaume la moins
respeciueuse envers la majesié royale. INows soratues gâlés à l'excès, pour ne pas dire pervertis radicalement par l'orgueil philosophique, qui ne cesse de nous monter l'imagination sur notre mérite supérieur, sur noire foyer des lumières, sur nos riches conquêtes politiques, sur nos progrès journaliers vers la perfection. Il ne se lasse point de nous répéter, camme l'aciire Satan du paradis terrestre, qu'il nous suffit d'ouvrir les yeux pour voit que nous sommes de la même pâle que les dieux. Aperientur oculi vestri, et eritis sicut du. En un mot, nous avons un esprit d'ana~ lyse qui demande compte de tout; qui veut savoir d'oii vient l'autorité ; de quel droit elle est établie; de qui elle lient ses pouvoirs,- ce qu'elle coûte, ce qu'elle vaut, et pourquoi l'on ne sait point travailler partout , comme dans cerlaines républiques , à se procurer des gouvernemens au rabais.
Il nous restait une tradition sacrée en faveur du pouvoir souverain : c'est celle qui le fait descendre de l'autorité patriarcale, et qui le saisit, pour ainsi dire, du droit particulier do tous les cliefe de famille, pourvu composer un droit coimmjuu, et former un gouvernement ^énéral de tous les gouverncwielis do-
f)9 niesliques. Mais voilà que ceux-ci mallieureusemeDl se trouvent attaqués, méconnus et livrés au mépris par les journaux révolutionnaires et par nos beaux- esprits dé tribuné. Lisez le Constitutionnel y lisez le Journal des Débats surtout , et vous verrez de quelle manière l'autorité primitive est livrée à l'insuUej au dédain et à la dérision darts la personne dé ses dépositaires naturels, qui sont les vieiK lards. On leur déclare neltement que leur mission est finie j qu'on ne veut plus entcùdre parler des idées de leur temps, et qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de recevoir de bonne grâce Ife congé qu'on leur signifie. Chose qu'ôtt refuserait de croire , si on ne la rencontr^lit partout imprimée et redite de mille manières : on renforce pour eux la dureté de langage de CCS \xo\?> jouvenceaux de la fable, qui raillent si amèrement un pauvre octogénaire j on leur montre la tombe prête à s'ouvrir pour les recevoir^ on leur fait le calcul des derniers jours sur lesquels ils peuvent compter j on leur dit de quitter les soins d'une vie qui ne les regarde plus; qu'ils ne sont bons qu'à embiurasscr la marche du siècle, et à gêner les progrès de la sagesse moderne. Avec une sorte de cruauté qui révolte, on leur fait l'énumération de la
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quanllté de vieillards qui chaque année, qui chaque mois , qui chaque jour débarrassent la génération philosophique et de leurs sermons et de leur présence j on les compte avec une rigueur arithmétique, avec une inflexible précision, pour en présenter inhumainement la liste au petit nombre de ceux que la terrible faux n'a point encore moissonnés ! Et comme si ces tables de la mort n'offraient pas une image assez complète et assez triste, on se plaît à leur montrer des successeurs ardens et généreuxj qui sont là pour s'emparer des places prêtes à vaquer, et attendant impatiemment leur tour. Car, ajoule-t-on , les dernières heures de nos vieillards sont comptées j ils n'ont plus rien à voir au gouvernement des affaires de ce monde j c'est aux opinions de la jeunesse à dominer d'avance, parce que l'avenir lui appartient exclusivement , et que c'est à elle à préparer son lit comme elle l'entend.
Ce langage cynique et froidement inhumain, prend une teinte d'impudeur de plus, quand il s'applique à la Chambre des députés. On va jusqu'à lui demander de quoi elle se mêle d'oser porter ses pensées au-delà de son terme septennal j on ne sait de quelles exprès-
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sions châtier ce ridicule, tant ou en esi scandalisé. Quelle impertinence, s'écrie ton , de songer encore à la vie, de parler d'avenir, de se regarder comme partie intéressée dans les évènemens des prochaines années , de se mettre en peine des élections de i83o! Se croitelle donc éternelle ? et devrait-il être besoin de l'avertir qu'elle louche à sa fin ?
Passe encor de bâtir, mais planter à cet âgé!
Vous vous trompez, sûrement, va-l-on nous direj il est impossible de prendre ce langage au pied de la lettre, et les écrivains révolutionnaires n'entendent sans doute annoncer par-là qu'une cessation de pouvoir, que la fm d'un règne d'idées et de système. Pardonnez-moi . pardonnez-moi • je sais trèsbien lire quand je veux. Ces messieurs ne parlent point du tout au figuré : cette raison ne leur paraîtrait pas assez insolente et assez cruelle pour la Chambre des députés; celle qu'ils osent lui en donner en face et sans déguisement, c'est qu'elle est vieille au physique comme au moral, décrépite, usée jusqu'à la corde, et attendue très-prochainement dans la tombe ! ! !
Non, réellemeni , ou ne conçoit rien do pareil, mes révérends Pores. 11 a fallu arriver à celle époque cje démence et de fureur politique , pour imaginer un genre de dévergondage aussi grossier et aussi brutal. Quelle idée nous sommes forcés de prendre, grand Dieu , de celle superbe et généreuse Jeunesse qui n'attend plus, dit-on, que la mort de quelques vieillards pour se mettre en possession de l'ayeiiir, pour nous faire de nouvelles destinées ! En vérité, je ne saurais dire lesquels il faut plaindre davantage, ou de ceux à qui l'on annonce que l'heure dernière est prête à sonner, ou de ceux qui sont réservés pour de si beaux jours.
Chez tous les peuples de l'antiquité, la vieillesse fut honorée d'un culte public j on n'osait rien entreprendre que par ses conseils et avec sa sanction. Dénis d'autres terops, et sous l'etnpire des idées religieuses, on aurait cru uial vivre et mal mourir sans ses bénédictions. La révolution elle-même se donna un Conseil des anciens; Buonaparte voulut avoir un Sénat. D.ins la plupart des tribus sauvages, oa se tient debout devaiUt les vieillards, : d'uM geste, ils imposent silence; on n'écoute que leur voix , on no reconnaît que
io5 leur aiuorité. 11 païaîi t^ue nos écrivyins ex iios orateurs révolutionnaires ne demantient pas, mieux que de nous faire des mœurs sauvages ; mais à condition apparemment que le respect dû à la vieillesse en sera retiré, et que nous ressemblerons à ces peuplades indiennes qui se débarrassent d'elle en l'exposant sur des rivaigcs déseris.
La preuve que, de nos jours, on ne veut établir le règne de la jeunesse que dans de mauvaises in tentions, c'est que ce n'est point elle qu'on choisit ordinairement pour diriger les intérêts qu'on déisire de voir bien tourner. Quand un homme a un procès où s.a fortune est engagée, il lui faut un vieil avocat. Lorsqu'on est malade , on demande un vieux médecin. En toute occasion, quand on cherche de bons conseils, c'est aux vieillards qu'oa a soin de s'adresser. Par quelle singulière exception arrive- l-il donc auj-ourd'hui que la jeunesse se trouve appelée parlait de vqix au gouvernail des affaires publiques , et qu'on veuille en faire une espèce de sénat dirigeant? A quel dejysein nous vient-on reparler d'une proposition déjà ancienne, qui avait pour but de faire abréger de cinq ans l'âge où les députés sont éligibles ? c'est qu'apparemment on
io4 vise à UQ ordre de choses où le beau rôle serait réservé à la fougue des idées et de l'inexpérience; c'est qu'on travaille tant qu'on peut à étouffer le germe monarchique renfermé dans l'autorité première de la famille, dans le droit d'âge nommé autrefois patriarcaL II s'agit donc ici de la dignité royale, méconnue et attaquée dans sa seconde source par des doctrines détournées , qui ont toutes pour objet de la réduire au matériel de la puissance. Mais, par bonheur, le mal se borne là-dessus à l'influence d'une localité particulière , qui demeurera sans effet pour la royauté , quand il lui plaira de se tenir hors de la portée de nos esprits forts et des regards superbes de la capitale.
Sûrement, si vous étiez conseillers de la couronne , j'aurais bien d'autres considéralions graves à vous présenter sur une question aussi féconde en aperçus politiques. Mais je dois la réduire ici au seul point qui me paraisse de votre compétence; lequel consiste, mes révérends Pères , à vous conseiller d'user de toute voire influence morale et religieuse pour combattre l'effet des leçons révolutionnaires, qui tendent à effacer du front de la majesté royale l'empreinic du sceau divin qui
la consacre. Depuis qu'on ne voit plus que des opérations humaines , des intérêts et de la matière partout , l'ordre social n'est point dans une progression ascendante, comme le disent les journaux de l'anarchie ; il est en décadence , en confusion, en* état de dissolution et de grand danger. Le rétablissement de la religion nous sauverait de là , il est vrai j mais vous savez qu'on a peur du rétablissement de ses ministres , et que nous voulons absolument qu'on nous trouve des moyens de guérir sans remèdes et sans médecins.
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