CONSEIL XI
On prouve aux re'verend's Pères que s'ils ne prennent point le parti qu'on leur indique dans le neuvième Conseil , ils n'ont rien de mieux à faire que d'e'tablir un collège dans la capitale.
Je ne me lasse point , mes révérends Pères , de citer les bonnes remarques de la sagesse ancienne. Il paraît que, du temps d'Horace, on connaissait déjà tout aussi bien que nous la valeur des argumens de fait^ car il trouvait que les choses qui frappent les yeux étaient plus propres à faire impression que celles qui ne frappent que les oreilles. C'est ce que j'ai déjà observé en parlant des bons effets d'une illumination séditieuse :
Segnius irritant animos demissa per aures.
C'est donc parce que je suis tout à fait de son avis là-dessus , mes révérends Pères , que je voudrais voir sortir vos lumières et vos vertus de dessous le manteau qui les enve-
loppe. Je sais que riiJire pudeur révolutionnaire les y lient un peu à la gêne, ei qu'elle s'oppose de touie sa force à ce que nos yeux puissewl jouir de certains points de comparaison qui en résulteraient. Mais ce n'est qu'un motif de plus pour faire désirer aux honnêtes gens que le grand jour vienne éclairer les œuvres de voire science et de voire sagesse.
En supposant que l'angélique résignation de vos âiues continue de vous faire supporter les dégoûts dont l'irréligion révolutionnaire vous abreuve, voici , je pense, un des plus sages partis que vous ayez à prendre ; c'est de nous montrer un de vos collèges à côté de ces grandes écoles de la capitale où la discipline Hc se maintient un peu que par l'intervention de l'épée et du mousquet. La circonstance es? favorable; il semble que l'ennemi , dans les égïiremens de sou fanatisme, dans sa factieuse iiiipatience , ait entrepris d'élever kuin>êm.e le piédestal sur lequel il ti?avaiUe à vous porter sans le vouloir. Un collège donc, mes révérends Pères; un collège qu'on ait sous les yeux pour lui comparer les élèves de l'école pliilosophique. Rien ne va mieux au fait ; rien ne dégage mieux une question de ses difl&culfés. Ce sont là de ces choses qui
io8 parlent à l'esprit , qui imposent silence à la' calomnie, qui rcpondeiu le plus victorieusement, enfin, et aux stupides vociférations de la multitude , et aux mémoires à consulter contre Dieu et son Eglise, et aux apocryphes recueils de diffamation.
En cela , ne soyez point retenus par la considération des mœurs de Paris, dont mes pages précédentes vous ont offert le tableau. Quoique la voix et l'influence des gens de bien y soient plus étouffées que dans la province , leur raison et leurs vertus y dominent encore assez pour opposer une certaine résistance à l'invasion du vice et de la corruption. 11 se rencontre nécessairement parmi eux un nombre considérable de pères de famille qui * ne veulent point que leurs enfans reviennent au foyer domestique, pervertis par l'esprit révolutionnaire , honteusement chassés de renseignement public , et quelquefois estropiés dans les séditieux combats de l'anarchie. Ceuxlà vous aideront de tout leur cœur et de tout leur pouvoir, à rouvrir ces écoles de mœurs hors desquelles on ne découvre qu'un avenir obscur pour la jeunesse, qu'un ciel chargé d'orages , que des chances de vie pleines de signes funestes et bien propres, assurément,
à éveiller toutes les alarmes paternelles. Les traits de la calomnie tomberont d'eux-mêmes des blessures qu'elle vous a faites. Non seulement la considération générale vous sera rendue, mais la reconnaissance publique bénira votre nom et vos bienfaits, aussitôt qu'on sera forcé de voir l'ouvrage de vos mains, les fruits de vos travaux, le succès de votre parole et la dignité de caractère des hommes de bien qu'on a si long- temps méconnus.
Oui, mes révérends Pères, je vous le prédis j tous les suffrages religieux et monarchiques se réuniront pour vous soutenir j et, chose plus glorieuse encore , la voix de vos ennemis eux-mêmes retentira bientôt en votre faveur. Car ceux-ci ne sont déjà pas trop éloignés d'agir comme ces maîtres de la religion de Calvin, qui ne veulent confier leurs clefs qu'à des domestiques de la religion du pape. Je ne sais si je me trompe; mais dans le nombre des premiers enfans dont la direction vous sera offerte, je crois découvrir d'avance ceux de cet avocat célèbre qu'une première vue intérieure de votre maison de Saint -Acheul a gagné tout à coup à l'enseignement des jésuites. En vain a-t-il essayé depuis de nous donner à entendre qu'il n'aime
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pas le bien qui s'opère sans ptjieiile ; i! est aisé de voir que c'est un avocat qui parle ainsi pour ne point perdre l'habitude de sacrifier le fond à la forme. Si vous disposiez seulement de deux cents voix électorales, vous verriez, mes révérends Pères, vous verriez. Mais le vent des éleoiions vous est peu favorable pour le moment j et l'on est encore obligé de vous renier, pour faire sa paix avec les esprits révolutionnaires qui peuvent s'y rencontrer. Le fait esi qu'on est bien embarrassé : on voudrait vous donner ses enfaus à élever pour profiter des bons principes , et l'on voudrait ne vous les point donner pour conserver l'avantage des maUvais. De sorte que ceux qui vous connaissent sont dans un état de fausse honte qui les rend fort ridicules. Ils- osent à peine prononcer votre tiotrt devant ceux qui ne vous connaisseni pas^ Mais au fond, ils sont obligés de se faire violence pour cacher l'esiime et le respect qui cherchent à sortir de leur pensée. Vous les délivrerez de cette gêne quand vous voudrez, en établissant dans la capitale un collège qui les dispensera de se comprometJre par l'aveu d(^ votre mérite et de la supériorité morale qu'ils vous reconnaissent.
C'est là , je vous le répèle , le moyen le plus sûr de nous ôler la cataracie; de faire honte à la multitude de son ignorance et de sa brutale niaiserie ; de mettre dans tout son jour la perversité de nos écrivains révolutionnaires; de faire tomber nos grandes écoles d'anarchie et de sédition. C'est en voyant les. fruits de votre enseignement qu'on sentira combien M. de Chateaubriand a eu raison de dire que la jçunesse des deux autres siècles se croyait dans une illustre académie , quand le coni'merce du monde la réunissait autour de quclques^jésuites. En un mot, il n'y a rien dfc mieux pour détremper les têtes d'acier dans lei)quelle>s on est parvenu à iixer t^mt.de h<M7 lise et de fables absurdes. J'ai toujours oxvï (lire qu'è U gi^ecre , il faut g'atlaciier à faifie exactement iîe,qae l'enufoji redoute; Ji^iplus, Qr, à co«p- sûf ,;c/« ÇortiStitutiomiel Ql ses frères en discorde n« craignent rien tant que de voir renaître le goût dei'ordre et la discit pline des études. Partez.dé là pour les réduire au désespoir, sans vioua inquiéter <le leurs mc^r naces ; songez bie» que la .raaSse de niaiserie elde crédulité dont ils disposent , ne résistera point à l'évidence des faits : car, après tout, le principal obstacle qui vous sépare de, la
génération actuelle, vient de ce qu'on l'empêche de faire connaissance avec des mœurs aussi douces , avec des vertus aussi pures et des caractères aussi nobles que les vôtres. Faites donc les premiers pas, et nous verrons tout à coup les passions aveugles se détacher de votre nom pour faire place au respect et aux hommages.
Je sais quel est le peuple; on le change en un jourj Il prodigue aisément sa haine et sou amour (i).
11 n'aura pas comparé long-temps les çlèves de l'ordre et de l'obéissance aux élèves des journaux révolutionnaires et de l'esprit d'insurrection, que les vôtres enlèveront son estime, et lui parleront en votre faveur. Alors, mes révérends Pères , au lieu de vous voir poursuivis par le cri grossier de la licence, voici l€S bourdonnemens qui se feront entendre à vos oreilles :
«Voyez-vous, dira-t-on, ce vieillard qui passe avec un maintien si modeste et un visage si calme? c'est un savant et laborieux
i) Voti., Mort de César.
ii5 professeur doru les raanuscrils enrichiront bienlôl l'histoire primitive des peuples. Il n'y a pas un livre rare, pas un dépôt de science, pas un monument de l'aniiquité qui aient échappé à ses recherches.
«Reconnaissez- vous cet autre Père dont le front est si serein , le regard si noble et la démarche si grave ? c'est ce grand orateur chrétien qui prêche comme Bourdaloue, et mieux que le Père Beauregard. On se plaint de ce que les dissipations du monde dispersent le troupeau des fidèles; mais, avec lui, on ne s'en aperçoit nullement; et si sa voix n'en réunit pas un plus grand nombre, c'est la faute des églises , qui sont dix fois trop petites.
«Remarquez encore celui-ci, que tous les pauvres saluent sur son passage : il dépense plus de temps et d'argent pour eux que pour lui-même; sa porte leur est ouverte à chaque heure du jour; il leur sert à la fois de protecteur, de confident et de secrétaire; c'est lui qui place leurs enfans après avoir commencé par les faire instruire; il les connaît tous par chacune de leurs misères et de leurs nécessités. « Savez-vous , demandera-l-on enfin, savezvous le nom de ce jésuite sexagénaire qui a
,14 les <t>rmes si polies et le sourire si spiriiuel? on dli qn ii possède au snpréme de^ré le lalent de çagner les ■espriîs et les cœurs par la seule influence de son caractère. La parole de l'indulgence, la grâce exquise de son langage, 1 habitude des mœurs douces de la religion ha sont si naturelles, qu il n'a pas un eÛbri à fairfe pour être en même temps le modèle des c^ens bien élevés et des hommes vertueux, i» i.i Oui , tel est, mes révérends Pères , le changement prochain que je dëcDUvre dans votre esistence. Il arrÏTO d'autant plus vile , que c'est Içocemi qui 'se charge de nous en faire semir le besoin ; et que . par la pervei'sité des pensées ré^^ohUîDnn aires , votre école se trouve comme appelée invinciblement au secours de ia reiigiou et de l'ordre social.
rX)Pî.SEfI> Aîl
ii»Ofi» pour engager let jésuites à faire J'<<c<}uisiUOD
Asw»ÉM>:5J , VOUS êtes irèi^puissans , mef révéreodi. Pcrei)^ trop de wojude Je dit poiv ç^ue le fait ne soit pas ceruin. Vous jsavez^ dn reste , que je suis du uojTibre <ies 2K>as croyaris qui ue doutent liulletaent de voire pouvoir aJ>soio. Ce|>en<Jafii, je »e sais poiat flatter; il vous manque quelque cltose; et vr/us avez trop de bon seais pour u« pas vous en apercevoir vous-corêmes. Ce qui vous manque, c'e»t un journal révolutionnaire, cornrDe qui dirait /e ConslUutionnel. Vous devez renaarquer en diJet que, sur bien des poinis, il est encore plus maître que vous de régler le mouvement du monde , et qu'il rivalise pour le moins d'influeoce avec les plus hauts pouvoirs de l'ordre social. Aussi, je ne m'étonne point que les quatre principaux rédacteurs de celte feuille , qui se remplacent successive-
ii6 meni par trimesires, au gouvernail de la révolution, soient convenus de se donner entre eux le nom de dictateurs; car c'est ainsi qu'on désigne celui qui tient le sceptre pendant son quartier. Tant il est vrai qu'il y a des temps oii le besoin de dictature se trouve naturellement indiqué par la force des choses , et où le nerf de l'autorité n'est de trop nulle part, à commencer par le petit gouvernement du Constitutionnel. Je nie laisse d'autant plus volontiers entraîner dans cette digression , mes révéïends Pères, qu'elle vous débarrasse désormais de l'éternel reproche qu'on vous fait d'avoir un g^eVzer^/. Répondez tout simplement Q^ititle Constitutionnel 'A bien un dictateur. • Mais que telle soit, ou non, la source de sa puissance, toujours est-il que vous n'avez, rien de mieux à faire que d'en fortifier la vôtre, si vous avez réellement entrepris d'exercer une domination absolue. Ai-je besoin de vous dire les secours qu'il est en éial de vous apporter, les opinions qu'il peut établir, les conquêtes qu'il peut entreprendre, les eniraînemens qu'il peut produire? Encore, faut- il observer qu'il n'use pas, à beaucoup près, (le tout son empire; et que, s'il était moins honnête, il y a longtemps qu'il ne serait
plus question du peu de repos doni les gens de bien jouissent encore à leur grande surprise. Car, n'en doutez pas, celui qui n'a qu'un mol d'ordre à donner pour mettre on mouvement trois cent mille âmes bouillantes d'anarchie, sur le pavé de la capitale, n'aurait presque aucun effort à faire pour tourner ces grandes masses contre les dépositaires de l'autorité civile et religieuse, ou contre les diverses classes de citoyens qu'il leur désignerait. Le souvenir de Marat et du Père Duchêne est encore assez vivant pour en faire foi. Si donc la multitude dont il dirige les passions, se contente de crier à bas, au lieu de crier tue, c'est à lui que nous en sommes redevables; si, dans les illuminations qu'il règle à sa volonté, il ne se mêle que des fusils et des pistolets chargés à poudre, au lieu de mousquets chargés à balles , c'est encore à lui que nous en avons l'obligation; si, au lieu d'ordonner des levées d'impôts, il se borne à ouvrir des souscriptions séditieuses d'un million , c'est uniquement, de sa part, esprit de retenue et de modération. Ilesi évident que, dans tout cela , il n'emploie (ju'une partie de sa force, et qu'il s'absiieni de vouloir ce. qu'il pourrait. 11 n'y a plus en effet-, de
nos jours , qiie lui el le Grand-Turc qui aient le droit de dire comme Jules César :
Vous qui ne respirez qu'autant que motif courroux, Retenu trop long-temps, s'est arrête sur vous!
Oui , mes révérends Pères , tel est son ascendant sur les esprits révolutionnaires , qu'il ne tiendrait certainement qu'à lui de vous attirer des voies de fait , et de soulever des tempêtes dont vous ne relèveriez jamais. 11 n'y a point d'exagération dans cette façon de parler. Vous respirez , les honnêtes gens respirent encore un peu, parce que le Constitutionnel le veut bien , parce qu'il y met de la modération et de la conscience.
Peut-être ne partagez-vous point mon opinion sur l'excessive puissance de ce journal et sur la quantité de forces qu'il vous amènerait. S'il en est ainsi, vous avez tort; et non seulement dans votre intérêt, mais dans celui de l'ordre social , je me crois obligé d'insister là-dessus. Je vous déclare donc de nouveau , parce que la chose est parfaitement à ma connaissance, qu'il règne de la manière la plus absolue sur toutes les pauvres imaginations qui se laissent toucher par sa baguette révolu-