CONSEIL XIII
Raisons qu'on donne aux jésuites pour les engager' à éteindre le flambeau des lumières philosophiques parmi les classes du peuple qui n'ont besoin que du flambeau de la religion.
Jamais on n'a va moins clair en France, mes révérends Pères, que depuis qu'on y a mis le flambeau des lumières à la mode , et qu'il est allumé partout. Voulez-vous savoir pourquoi il nous éclaire si mal ? c'est qu'en même temps on a éteint le flambeau d^e la religion , qui éclairait à la fois et beaucoup mieux et beaucoup plus de monde. Cela nous étant arrivé dans un violent accès d'orgueil et de folie, voici le résultat naturel qu'on devait en attendre pour notre pauvre génération : on avait commencé par courir à la nouvelle lumière en laissant mourir l'autre; et comme on n'a point trouvé ce qu'on cherchait, il ne nous est resté, au bout du compte, que notre orgueil et notre folie.
Cependant, nos entrepreneurs d'éclairage
n'ont point désespéré de leurs efforts. Ils sont toujours à l'œuvre , et nous, toujours dans l'attente de leurs promesses. Mais rien n'arrive; rien de bon, du moins , qui paraisse devoir jamais approcher des merveilles qu'on nous annonçait. Tant s'en faut : l'ignorance et Ja sottise nous gagnent de plus en plus, sans qu'on puisse deviner oii elles s'arrêteront. En attendant, mes révérends Pères , voici exactement où nous en sommes ;
Noire nation s'est laissée infatuer, par les écrivains révolutionnaires, de je ne sais quel système d'instruction qui doit donner à loni le monde la science des affaires publiques, la science de faire fortune, îa science de planer à tire-d'ailes dans les Tiatiles régions de l'ordre social. C'est un reste de la vieille souveraineté du peuple qui fertnenle dans les idées , wn-e dernière illusion de ce rêve charmant dont on a bien de la pein^ à se détacher. Toujours est-il que, sur la foi de cette promesse, tous les esprits sont en travail pour apprendre à gouverner les Etals à telle fin que de raison. Ecoulez les vieillards qui ne savent pas lire : ils vous disent très- sérieusement que leur forlune n'a tenu qu'à cela , et qu'un bon rudiment les aurait faits minis'tres , sénateurs , ma-
récliaux de France. Lours petlis-enfiins , qui les écoulent, paitenl de ià pour rêver, pour se mettre rambitiori au cœur et l'imagination sur la voie des grands évènemens politiques qui peuvent favoriser leur essor. Le Coîistitutionnel achève de bouleverser toutes ces pauvres lêles, en leur débitant ses oracles sur la propagation des lumières et la progression ascendante du genre humain, qu'il leur donne très-volontiers, en échange de la progression ascendante des abounemens que ce métier lui procure. Et remarquez bien , mes révérends Pères, que jamais vous n'entendez citer pour exemples, ni un artisan modeste, ni un cultivateur laborieux, ni un père de famille occupé du soin de son ménage et de ses enfans. On ne se livre qu'aux grands calculs j on ne s'arrange que pour les grandes choses. Tout le monde veut monter. Il n'y a pas jusqu'aux femmes de la petite bourgeoisie, jusqu'aux filles des campagnards qui ne se croient destinées à remplir quelques rôles supérieurs sur le théâtre des lumières. Les ouvrages d'économie domestique leur sont généralement inconnus. L'aiguille est dédaignée comme une vieille occupation ridicule j tout au plus conserve t-on les traditions de la tapisserie, parce
que cela sent encore un peu les anciens châteaux. On ne parle plus que de maîtres de musique et de dessin. Comme on ne sait pas ce qui peut arriver, on commence par demander aux arts d'agrément la permission d'épouser des pairs de France et autres dignitaires ; et l'on finit quelquefois par n'épouser personne^ car les belles chances n'arrivent pas toujours aussi vite que les rêves d'ambition et les maîtres de musique.
Ainsi, mes révérends Pères, tout noire établissement social se monte peu à peu sur un échafaudage d'instruction publique qui doit nécessairement tromper beaucoup d'espérances et de calculs. C'est une espèce d'alchimie pareille, dans son genre, à celle du siècle dernier, et qui n'est bonne qu'à faire des dupes. Je ne vois, en effet, aucune différence entre Cagliostro et le ConstitutionneL Le iiremier voulait enseigner le secret de convertir la terre en or, et notre bonheur voulut qu'il n'en fit rieuj car assurément il vaut mieux qu'elle produise des grappes de raisin et. du blé que des lingots; et nous serions fort attrapés si quelque grand opérateur venait à changer en épis d'or, en pampres d'or et en branches d'or, nos moissons, nos vignes et
i5o nos forêts. De même, si les folies de nos songe-creux révoUilionnaires venaient à produire la nouvelle pierre pliilosophale qu'on cherche pour la civilisation moderne, jugez dans quel embarras de richesses on se trouverait] Tout' le monde voudrait monter au haut de réchelle, et à coup-sûr elle se romprait. Une fois ^d'ailleurs, que tous les esprits fieraient chargés de science et rajonnansde luniicre, qui se croirait obligé de payer tribut au Constitutionnel et à ses tristes confrèi'^s, pour les. minces fournitures qu'on y va chercher? Au sein de cette égalité de partages, il n'y aurait donc plus réellement à remarquer, dans la foule des génies, que quelques esprits hors de ligne, tels que M. le comte de Monilosier, tels que M. l'abbé Marcet de la Roche- Arnaud, tels que les illustres dcscendans de la Minerve^ tels que M. le conseiller Goliu. De bonne foi, est-ce la peine de réunir tout le royaume autour du foyer des lumières, pour arriver à ce résultat? Pour moi, j'aime mieux admirer ces huit ou neuf messieurs dès à présent, que d'acheter la grosse part de science qu'on me demande ])Our ressembler à tout le monde.
Ce n'est pas, mes révérends Pères, que je
i5i veuille me donner pour ennemi de l'inslruction publique; à Dieu ne plaide ! El quoique je me sois vu, dnns le temps, sur une. certaine liste des étcignoirs, je vou.s assure pour-' tant que je ne cherche à éteindre qwe ce qui doit être éteint. Ainsi, par exemple, je trouve parfaitement bon que des jeunes gens aillent s'instruire, à Châlons ou ailleurs, dans des écoles d'arts et métiers^ mais quand ils n'y apprennent qu'à casser des bancs sur la îêle de leurs maîtres , et qu'ils y sont moins occupés de l'élude delà mécanique que desleçons séditieuses des journaux révolutionnaires, je prétends que celte dernière partie de leur instruction devrait être supprimée pour leur bien comme pour le nôtre. Je conviens, de même, qu'il est fort permis de chercher la science dans les écoles de droit et de médecine, ainsi que dans tous les collèges du royaume: mais lorsque je vois la politique s'y emparer des esprits, au point d'y amener l'insurrection et l'anarchie, je soutiens que cette portion de lumière est de trop, eL qii'oil pourrait fort bien la retirer sans nuire au Kanheur ni à La gloire du grand siècle. Enfin, j'aime beaucoup les meuniers et les épicier^ qui savent les principales règles de l'arithmétique j mais
je n'aime ni les professeurs d'équitaiion de leurs fils, ni les maîtres de musique de leurs filles, ni leurs collections de journaux révolutionnaires.
Tout cela dénote une fort mauvaise propagation de lumière, et un genre de progrès dont il est difficile d'attendre du bien. Ou, pour mieux dire, ce sont les signes d'un grand dérangement dans les idées d'ordre , c'est une sorte d'engorgement d'ambition qui demande à se faire jour, et qu'on ne peut voir cesser, efl efFetv que par l'ébranlement de toutes les ])6sitions établies : car il est certain qu'on ne va plus guère à l'école que pour s'y remplir riiriaginaliou d'espérances hardies et de préleolions superbes. Parce qu'on a vu l'ordre social renversé une fois pour faire de la place aux premiers venus, on cherche à se persuader que c'est une espèce de tribut que la France doit désormais aux révolutions pour faire des apanages et un sort aux gens qui n'en auront pas.
De là, mes révérends Pères, toute cette ferinenlation , tout ce mouvement des esprits que les beaux rêves agitent; de là , cette foule d'âmes inquiètes qui se précipitent vers ce qu'on appel l<j le tribunal de l'opinion publique ^ pour y chercher des paroles d'anar-
i55 chie el le pain de l'ambliion. Et commerrt toutes cfes pauvres têtes ne seraient-elles pas tournées? comment les folles espérances n'y seraient -elles pas entretenues et fortifiées, lorsqu'on voit un grave conseiller de Cour royale quitter son siège à fleurs de lis pour se faire tribun du peuple, et enseigner sur les tréteaux du forum je ne sais quelles doclrlnes qui abattent de surprise et glacent d'effroi?
Que dire désormais, en effet, aux honnêtes gens qui n'osent se rassurer complètement par la considération des inviolables droits de la légitimité? Ils vous répondront infailliblement que les brochures de M. Cottu ne leur laissent plus d'espoir à ce sujet, lorsqu'ils y lisent des passages comme celui-ci :
« Aucune croyance religieuse, aucun bien «fait incontestable n'ont gravé dans le cœur « humain que telle forme de gouvernement « soit préférable à toute autre. Tel peuple est « heureux sous la monarchie , tel autre sous «la république... Les différentes formes de « gouvernement ne sont jamais que le produit « de la force. »
Que dire à ceux qui ne se reposent point sur les neuf siècles de la race auguste qui nous gouverne, sur la longue hérédité de ses royales
''4 venus , ei sur la bonié du sang paternel qui se iransmci de cœurs en cûeurs dans cette antique dynastie ? Ils ont malheureusement à nous montrer cet ingrat arrêt de M. Cottu, qui ferme la bouche à tous les consolateurs : « Il vient un temps, pour les peuples comme a pour les individus, où l'imagination refroi- « die détache elle-même les orneraens dont « elle s'était plue à embellir l'objet de sa pré- « férence , et où , le voyant à nu devant elle, « elle cherche , sans pouvoir le retrouver, le « charme qui l'avait autrefois séduite. Les af- « fections s'affaiblissent et s'éteignent. »
Et comme si l'auteur eût craint que ce passage ne fût pas assez clair, il l'avait fait précéder d'un petit préambule ainsi conçu : « Qui « empêchera le peuple de croire qu'il serait « plus libre et plus heureux encore sous une « autre constitution politique ? qui l'empê- « chero d'imaginer un gouvernement moins o coûteux, une adtninistraiion plus simple?»
Que répondre encore à ceux qui craignent de nouveaux orages {-olitiques dont la monarchie ne pourrait être sauvée ni par la Charte, ni par la force publique, ni par l'énergie du gouvernement? lisent maintenant à s'appuyer duu écrit de M. Cottu , qu'oîi prendrait pour
une lliéorie de l'insuucciion , t;l dans Icquid on croit enteiidie, à chaque page, reteiuir le tocsin des révolutions. Tantôt il place son champ de bataille devant le trône de Louis XIV, pour avoir occasion de dire que, si quelque nouveau roi s'avisait de vouloir être maître comme celui-là, on lui apprendrait à mieux connaître son monde. « Car «peut-être, dit-il, l'énormité de l'attentai « embrasant tous les cœurs d'une généreuse «indignation, verrait- on la France entière « se soulever contre les usurpateurs de ses «droits, et, n'écoulant que son désespoir, « s'écrier avec fureur : Si de sang et de morts
« le Ciel est affamé » (Pour le reste ,
voyez la colère d'Achille, dans Iphigénie.) Taniôt il s'établit au milieu des électeurs qui ne le sont point, et qu'il dit être nécessairement ennemis de ceux qui le sont; et là il s'écrie d'une voix sinistre : « Comment ne pas « voir qu'un jour viendra , jour inévitable , « inexorable , jour sViprême et qui s'approche «avec une effroyable rapidité ^ oii ces élec- « leurs, affranchis de l'influence du gouverne- « ment, parviendront à composer une Cham- « bre siiii^ant leur cœur? »
Enfin , pour sortir bien vîte des funestes
présages de M. Coltu , hâlons-nous de nous en débarrasser en gros : « Les heures s'écouetlent, dit-il j la révolution s'approche j en- « core un jour, peut-être, et il ne sera plus « temps d'arrêter sa marche. Est-on donc si «sûr de la victoire?.... Il est possible, sans «doute, que la couronne obtienne quelques « succès passagers , et parvienne à établir son « autorité absolue sur les débris sanglans des a libertés publiques ; mais aussi elle peut a éprouver d'irréparables revers, et peut même « être brisée sans retour. »
Or, il faut convenir que, pour les entrepreneurs de révolutions , voilà qui est bon à savoir. Assurément, d'après cela, ils ne doivent plus désespérer de rien : s'ils ne profitent point de l'avis , qu'ils ne viennent pas dire que c'est la faute de M. le conseiller Cotiu.
Terminons par une citation qui est le vrai bouquet de la brochure : « Que le clergé s'em- « pare encore de la moitié des biens de la «France^ qu'il soumette l'autre moitié à la
« dîme j que le fisc nous soumette de nou-
« veau à toute sa rapacité j que la corvée, la a banqueroute, les lettres de cachet et les ju- « gemens par commission redeviennent noire « partage; qu'avons-nous à nous plaindre, et
« que n'aiirons-noiis pas mérité? Tout n'esi-il « pas juste et légitime envers le Idche qui *i souffre un maître, et qui préfère la vie à « l'honneur et à la liberté ? »
Pour le coup, vous voilà mis à l'aise, vous tous qui avez des entreprises révolutionnaires à former. Non seulement vous êtes autorisés par M. Cottu à secouer le joug de l'autorité, si vous le trouvez pesant; mais , sous peine de vous entendre déclarer lâches, il vous est défendu de souffrir un maître. Ces encouragesnens ne vous suffisent-ils pas? songez qu'il est conseiller à la Cour royale de Paris , et que si vous veniez à échouer dans la voie qu'il vous marque, il aurait mauvaise grâce à vous refuser les parts d'absolulion dont il dispose. Le voilà forcé de vous couvrir de sa robe de juge. Allez; présentez-vous avec confiance devant son tribunal; dispensez-vous de chercher des avocats pour vour défendre; munissez-vous seulement de sa brochure.
Et vous, messieurs les écrivains de l'anarchie, ne vous donnez plus la peine d'examiner ce que vous aurez à nous dire. Parlez ouvertement comme vous pensez , sans gêne et sans déguisement. Il n'y a plus de Pyrénées pour la licence. Voici un grave magisirîjl , un savant
inieiprèie des lois, qui sait bien jusqu'où les choses peuvoul aller, sans doute. Eh bien ^ c'est lui qui se charge de vous élargir le cercle. Vous nous dites souvent que les journaux révolutionnaires sont devenus des soupiraux indispensables pour laisser échapper la colère publique. Prenez pour modèle le soupirail de M. Cottu. Il est large, et je crois qu'il y a peu de flots de colère qui n'y puissent passer. Espérons qu'il vous suffira , en attendant que la Chambre des députés républicains qui vous est promise par M. le conseiller, vienne calmer votre irritation, et qu'il n'y ait plus rien à faire sortir par vos soupiraux contre la religion et la monarchie.
Qu'on ne me demande point cependant ce que nous veut l'écrit de M. Cottu. Je n'en sais rien; et, selon toute apparence, l'auteur n'en sait rien non plus. Tout ce qu'on peut entrevoir, c'est qu'il s'agirait d'une création de tribuns du peuple taillés sur le modèle de ceux de l'ancienne Rome; espèce de médecins qui achèveraient de nous guérir de la royauté. C'était aussi ce que disait Bahœuf.
Mais ce n'est là , du reste , qu'un petit flot de plus ajouté au torrent de folie qui traverse notre siècle des lumières De tous côtés nous
i59 serames assaillis par les pensées d'anarchie et d'ambition qui fermentent dans les esprits. La science du mal n'est point irapunémenl devenue populaire. Tout !e monde est impatient d'en recueillir le fruit. Quoique la révolution ne soit plus qu'une espèce de tonneau des Danaïdes, où les espérances ne font qu'entrer et sortir, la foule cependant reste à la queue comme pour attendre son tour dans les nouvelles distributions de dépouilles qu'on lui demande toujours.
Que d'agitation , que de malaise, que de déceptions on s'épargnerait , mes révérends Pères , si Ton voulait consentir à mettre les idées religieuses à la place des idées révolutionnaires! Caril faut convenir que, dans les unes, tout est bien autrement classé que dans les autres.
La religion ne sait faire que des promesses conformes à l'ordre et à la justice. Elle ne séduit point les esprits aux dépens de la tranquillité publique et du bien commun. Loin d'alimenter les folles ambitions, elle les modère et les plie aux diverses conditions d'inégalité que la Providence distribue sur la terre. En un mot, c'est elle qui , pour ne point nous tromper par de vaines illusions , nous ap-
i4o prend qu'il n'y a de vraie loi agraire que dans l'autre monde.
Quelle dilFérence donc entre le flambeau des lumières de la philosophie et celui des lumières de la religion! C'est avec le premier qu'on nous a égarés dans les dangereuses voies du désordre et de l'impiété j avec l'autre, nous pourrions facilement retrouver notre route. Mais qui le rallumera?... Persévérez toujours , mes révérends Pères, comme si la chose était possible. Car le moyen de tout perdre est de faire comme la plupart des honnêtes gens , qui désespèrent de tout.