‹ Le collége de mon filsChapitre 33 sur 34 · CONSEIL XV · texte numérisé non relu

CONSEIL XV

La niaiserie est signalée aux jésuites comme une maladie mentale fort commune de nos jours, et ou le* prie de contribuer à la guérir.

[. . .Dueetis ut vereis alienis mobile lignunr.- (HoKM-.>

Machines organisées qui ne se meureivt ' ■" i i i ' ^ qu''avec «les nerfs cl'«inpruiij.

La iTialadie qui va faire l'objet de cet entretien, mes révérends Pères, est une des plus graves et des plus afîligeantes que je connaisse. Si je nie ironjpe sur son caractère ou sur ses dangers, je confesse d'avance que ce sera faute de jugement et de sagacité j car il y a plus de trente-cinq ans que je l'observe de toute la force de mon attention.

Un écrivain que je me plais toujours à citer, à cause de la finesse de ses aperçus et de lu longue portée de son esprit, M. le vicomte de Bonald, a trouvé, je crois, la meilleure définition qui puisse être donnée de la famille des niais. " C'est , dit-il , une nation nouvelle

« que la révolution a fait éclore, toujours frap- « pée des abus des bonnes choses et des avan- « tages des mauvaises. »

'.'A coup sûr, je n'ai point de remarque aussi judicieuse à faire , et je devrais reculer de modestie devant celle-ci, comme un homme qui n'a plus rien à dire; mais heureusement ce n'est qu'une définition toute nue qui laisse encore des portraits à faire et des signalemens à donner.

Les niais de notre époque, mes révérends Pères, descendent en droite ligne de ces autres pauvres gens qui furent connus , pendant la révolution , sous le nom de modérés. Seulement , c'est une famille qui a singulièrement cru et multiplié. Elle forme aujourd'hui les quatre cinquièmes de la population du royaume. Aussi, les journaux révolutionnaires ne manquent -ils pas de l'appeler, par courtoisie , la France, l'opinion publique, la volonté nationale .

Monsieur de Petit-Jeao I ah ! gros comme le bras !

Le fait est cependant que cette prétendue opinion publique , cette prétendue volonté nationale ne possède, en propre, ni aucune

j6'o iilée ni aucun genre de caracièrc. C'est arr miroir destiné à réfléchir lès passions des aunes^ ou bien encore, pour achever de la peindre, elle est comme réloffë noire, qui absorbe toutes les couleurs sans eue ellemême d'aucune.

Une chose fâcheuse, mes révéreads Pères , c'est que la nombreuse tribu des niais ne se compose guère que d'honnêtes gens ; et qu'une fois enlevés au profit des fictions anarohl- «jiies , ils emportent naiLireliement avec edx , eu tombant de la balance du bien , un poids considérable dans la balance du mal. On n'examine pas si c'est par niaiserie qu'ils pas^ .sent du mauvais côté j on s'en tient au fait de leur déseriion et à l'autorité de leur exemple. C'est dans ce sens que la corruption du bien est tout ce qu'il y a de pire : Optimi corrupt.io pessima. Aussi, quelles joies dans ie parti révolutionnaire, qui ne compte presque point de niais de son propre fonds, quelles joies quand il voil les noires arriver à son bord! Il faut convenir qu'il a raison de les préiérei de beaucoup aux naturels de sa cause, et de se servir d'eux à la manière des oiseleurs , pour t:n atiiier d'autres dans ses réseaux. Leur présence dans SCS rangs légitime et régularise >

pour ainsi dire, ce qu'il a fait de nuisible, et autorise d'avance ce qui lui reste à faire. Car il semble qu'une fatalité ennemie de l'ordre naturel ait voulu que la plupart des niais fussent honnêtes gens tout exprès pour gâter le bien et donner au mal une sorte de moralité. Mieux vaudrait-il cent fois, pour l'honneur des causes dont ils gardent le nom, qu'ils fussent aussi franchement pervertis que les alliés auxquels ils vont offrir leur bonne réputation en sacrifice.

Un des caractères les plus singuliers de la niaiserie, c'est que les individus qui en sont atteints ne croient point du tout déroger aux bons sentiraens en s'associant aux mauvais. Ils ont l'air d'imaginer que ce sont les autres qui s'amendent et viennent à eux. De manière que se trouvant transportés sur le territoire ennemi, ils poussent la bonhomie jusqu'à s'y reconnaître , jusqu'à se croire dans le pays natal de leurs opinions et de leurs principes. Et voulez - vous savoir d'où cela provient? c'est qu'ils vivent ordinairement de quelques petites idées fixes dont ils retrouvent la trace partout, et que l'ennemi leur laisse sans difficulté pour les amuser.

Mais il est temps de sortir de ces défini -

lions générales , et de vous monircr, mes révérends Pères , les espèces de malades qu'il faut travailler à guérir. Vous vivez trop retirés, trop éloignés du monde pour les connaître aussi bien que moi. Comme vous êtes, par cette raison , exposés à des erreurs graves, et qu'il peut vous arriver souvent de confondre d'honnêtes gens niais avec d'honnêtes gens sensés , je veux vous apprendre à les distinguer.

Si je rencouire un homme qui débite des extravagances anti-religieuses et anti monarchiques , après l'avoir entendu professer les meilleures doctrines deux ou trois ans auparavant, je ne lui demande point à quel journal il est abonné; je le sais mieux que lui : c'est au Journal des Débats. J'entreprends en vain de retrouver luie seule goutte du bon sens que je lui ai connu. Toutes les armes de la raison se brisent contre une idée fixe qui est venue se loger dans son esprit, sans y être appelée par lui en aucune manière. A telle époque, lui dis-je, vous pensiez bien cependant. Les jésuites vous paraissaient indispensables pour redresser les mauvaises voies où la révolution nous a poussés. Il est vrai , me répond- il j mais je n'avais pas fait réflexion

j65 (ju'ils onl un général étranger. — Eh! qu'imporle, mon ami. Vous n'ignorez pas qu'ils avaient ce général quand ils contribuaient lanl au triomphe de la religion, au maintien des moeurs, aux progrès des sciences et des lettres, aux conquêtes du christianisme et de la civilisation dans les quatre parties dii monde. — J'en convierrs toujours; et c'est par cette raison que je suis si fâché de savoir qu'ils oni un général étranger. — De quoi vous inquiétez-vous donc là , je vous prie, s'il ne les empêche pas de nous rendre leur bonne école d'enseignement, leurs bons professeurs, les bons principes que nous avons perdus, les bons prédicateurs qui combattaient l'irréligion avec tant de succès? — Tout cela vous plaît à direj mais ce maudit général étranger me tourmente la pensée. — Toujours votre général étranger ! Mon pauvre ami , savez vous bien que je vous trouve l'esprit un peu souffrant? — Pardonnez -moi; tout le monde vous dira que cela nous expose, nous et les libertés de l'Eglise gallicane, aux plus graves inconvéniens. Lisez mon journal , et vous verrez qu'il pense là-dessus exactement comme moi. —Je crois que vous vous trompez, mon cher, et que c'est vous qui pensez exactement

t64 couimc lui. Prenez- y garde; il pourrait bieu être le nerf des marionnettes d'Horace; et vous, ma foi.... enfin, prenez-y garde.

\) Duceris ut nervis alieiùs mobile lignum.

Au bout d'une heure de controverse, d*observations raisonnables et de remontrances solides , je me vois forcé de rendre mon homme au Journal des Débats, dans' l'éliat' où je l'ai rencontré, convenant que tout marche en contre-sens de l'ordre moral, politique et religieux, mais terrassé par son idée fixe, qui ne lui laisse d'inquiétudes qu'au sujet des libertés de l'Eglise gallicane et du général des jésuites.

Si ce caractère de niais ne vous paraît pas assez commun, en voici un autre que vous aurez occasion.de remarquer partout.

Vous parlez de la liberté de la presse dans une réunion de personnes auxquelles vous n'avez jamais connu que de bous sentimens; vous rassemblez dans un tableau effrayant de vérité, tous les ravages de la licence; les profondes plaies de la religion et de la monarchie; le repos public sans cesse compromis; la paix domestique altérée par la diffa-

i65 niatîon dans le sein des familles j les réputations ruinées par des libelles j les mœurs atieinles jusqu'au fond des chaumières par les ouvrages impies qu'on y introduitj lu multitude poussée à l'anarchie; la jeunesse bouillonuanted'indépendance et d'insubordination; la corruption des pensées , l'esprit de malveillance et de trouble; le mépris de l'autorilé divine et humaine porté par les journaux révolutionnaires dans le cœur du villageois comme dans celui du citadin; l'incrédulité professée à haute voix; les pratiques de la piété livrées à la dérision; les mœurs des pères tournées en ridicule aux yeux des enfans ; l'exercice de la religion à peine protégé par des lois contre le sacrilège, qui n'empêchent pas d'allumer des poudres fulminantes jusque

sous les chaires évangéliques Au premier

abord, on imaginera sans doute que les honnêtes gens qui sont là, qui savent d'ailleurs qu'aucun trait de ce tableau n'est grossi ni même achevé , se livreront à des réflexions sérieuses, et reculeront d'épouvante : point du tout; ils connaissent un remède infaillible à un si grand mal , une digue puissante qui les rassure contre les ravages de ce torrent. Celte digue invincible, ce remède souverain ,

i66 c'esL la lance d'Achille. Là dessus, leur niaiserie est unanime. C'est sur la lance d'Achille qu'ils se reposent tous, et ils ont en elle une confiance que rien ne peut altérer. La liberté de la presse aura redressé les échafauds, renouvelé les massacres des prisons, les catastrophes sanglantes, les proscriptions de la noblesse et du clergé, la subversion de l'autel et du trône, sans que la magique lance y perde rien de la haute opinion qu'on a de sa vertu. On n'en continuera pas inoins d'assurer qu'elle remédie à tout, qu'elle guérit tout, et qu'avec elle on répond de tout. O uiaiserie plus merveilleuse encore! s'il pouvait n'y avoir que loi de compromise, combien le Ciel devrait trouver juste de le faire expier les malheurs publics !

Je ne veux point surcharger votre attention, mes révérends Pères, du grand uouibre de traits de cette espèce qu'il me serait facile de réunir; mais permettez, néanmoins, que je m'arrête un peu sur ces sortes de caractères pour vous aider à les découvrir et à leur porter les secours dont ils ont besoin.

Prenez d'abord pour règle générale de ne plus vous fier désormais à la dénomination d'homme religieux ou monarchique : c'est un

litre tjui a |<eielu le seiiî» naiiuel qu'on y aUachalt. Çommeucez donc par exannnci si les gens à qui vous avez affaire sont ou ne sonl pas de la tribu des niais. Voici quelques signes certains auxquels vous reconnaîtrez ceux qui lui opparliennenl. S'ils sont niais sous le rapport des idées religieuses , vous ne les trouverez inquiets que sur un point : c'est qu'on n'aille trop loin. Avec ce mol trop loin, on leur a tellement bouieveisé l'csprii , et rempli l'imagination de terreurs, qu'ils ne savent plus de quel côté se diriger de peur de tomber dans le pays ultramonlain. Pour éviter ce inallieui', ils restent dans le pays révolutionnaire avec les ennemis de l'autel. S ils sonl niais sous le rapport politique, ils ne voudront être sauvés qu'à une seule condiiion : c'est que les principes seront sauvés avant eux. Sans quoi, ils vous diront qu'il vaut mieux périr soi-même corps, et bien. Ceux qui leur apprennent à sifler ne seraient certainement pas de cet avis pour leur propre compte- mais eux ils y metieni de la bonne foi , parce qu'ils sont niais, tandis que les autres n'y mettent que des levons ei des conseils , parce qu'ils sont beaucoup moins sots. En un mot, ils vous parleront de petires sollicitudes pour les liber-

i68 lés publiques, de petits scrupules constitutionnels, de petits soucis empruntés aux ennemis du trône.

Ces indices ne vous tromperont jamais.

Jugez hardiment là-dessus , et agissez en conséquence. Ce sont des niais que le Ciel vous envoie pour les guérir si vous pouvez. Autrefois , les gens de la tribu d'Ephraïm se reconnaissaient entre eux à la manière dont ils prononçaient le mot de scibboleth. Parmi nous, il est égalenient facile de distinguer les royalistes qui sont de la tribu des niais d'avec ceux qui n'en sont point. Car il y a maintenant dans notre langue trois ou quatre mots équivalens au scibboleth des Hébreux.

Lorsque leurs sentimens politiques et religieux vous auront été révélés par ce premier signe, mes révérends Pères , il ne vous restera plus qu'un soin à prendre pour deviner le parti que vous pourrez avoir à tirer d'eux : ce sera de savoir si ce sont des niais de la façon du Journal des Débats ou du Constitutionnel. Dans ce dernier cas, leur maladie n'est point incurable, parce qu'ils sont réellement honnêtes gens d'intention, et qu'avec lui leur conscience n'est pas du tout rassurée sur ce qu'il leur veut; une sorte d'instinct et de goût

du bien qui leur reste, les avertit que la parole de leur professeur n'est point assez infaillible pour leur donner pleine sécurité. Mais si malheureusement ils sont niais de la façon du Journal des Débats y il n'y a point de ressource , parce qu'ils ont passé avec lui du blanc au noir sans rien examiner j et que, par habitude , ils vivent de l'ancienne confiance qu'il leur avait inspirée. Soit manque de jugement ou paresse d'esprit , ils trouvent moins fatiguant de l'accompagner dans une mauvaise roule que de chercher eux-mêmes un autre chemin. Aussi, peut-on dire que le sort de leurs principes est absolument entre ses mains , et que, dans cette triste école, il n'y a guère que le maître qui ne soit pas innocent. Car, observez bien l'allure de tous ses niais; elle est purement routinière et machinale. Ils se suivent à la file comme les moutons de Pariurge; et ils se croiraient perdus partout ailleurs que dans la bergerie du Journal des Débats.

Ce qui me fait craindre que vous n'ayez beaucoup de peine avec eux, mes révérends Pères , c'est qu'ils descendent, comme je vous l'ai déjà dit, de cette race opiniâtre qui se lais sait mourir de niaiserie pendant la révolution.

Rappelez- vous en eliet, ces anciens modérés qui croyaient si fermement avoir choisi la bonne place entre les factions de leur époque. Stupidement séduits par les principes qui font l'admiration de nos niais d'aujourd'hui, ils se voyaient saisir, traîner en prison et livrer aux tribunaux révolutionnaires, qu'ils n'en croyaient pas encore leurs yeux. «On nous «prend pour d'autres, disaienl-ils, car nous « sommes l'innocence même. Faut-il être ainsi « trahi par ses proches! Mais c'est égal j nous « n'en démordrons pas ; les bons principes sont « bons. » Et ils allaient à la mort avec un certain contentement d'eux-mêmes qui les portail à déplorer l'aveuglement de leurs boin'reaux plutôt que leur propre niaiserie.

Après eux , Buonaparte vint usupcr le trône. Il lui fallait certainement de grandes excuses pour couvrir un attentat de cette espèce. Les droits de la royauté légitime étaient vivans dans tous les esprits et dans la plupart des cœurs. Les repentirs , la pitié , le retour aux idées de justice parlaient hautement contre lui en faveur de l'antique famille. Une niaiserie jetée habilement à la tête des gens de bien sutlll pour le tirer de cet embarras. Il se conienla de leur faire dire qu'il n'était venu détrôner que l'a

narchie. Ce mot fut ramassé avitlcmeni par rexccllenie espèce d'hommes dont nous par Ions. lis en ont vécu pendant quatorze ans, sans y ajouter aucune réflexion , sans qu'il leur vînt seulement à la pensée qu'une chose volée de la seconde main n'est pas mieux acquise que de la première. Mais tel est, pour répéler les expressions de M. de Bonald, tel esr le caractère des niais que la révolution à fait éclore.

Quand on suit de quoi ils sont capables, ou pour mieux dire de quoi ils ne le sont pas, on ne peut que gémir profondément de ce que leurs tristes voix comptent comme les bonnes, et leurs têtes malades comme les têtes saines. Car malheureusement cela fait nombre et s'évalue aux poids j de manière qu'on pourrait dire d'un journal révolutionnaire qu'il pèse trente ou quarante mille niais.

Je suis presque honteux, mes révérends Pères , de ce qu'un sujet aussi affligeant me rappelle ce vieux juge de la comédie qu'on réveille pour opiner , et qui se contente de dire en bâillant , pendez ou fauchez ^ selon la matière du procès. Les niais dont il s*agii ici ne savent point opiner non plus^ ils fauchent, c'est-à-dire qu'ds servent de machines à briser tout ce qu'où veut sur nos rêtes , à pousser la religion e( h\

monarchie dans les précipices, et à relever la barque révolutionnaire par le poids qu'ils portent du côté où ils se mettent. Quand le ConS' titutionnel et le Journal des Débats ont besoin d'eux, ils les réveillent comme le vieux juge dont je viens de parler ; et nous , pauvres patiens , nous sommes là pour recevoir le coup de la sentence.

CO?^SElL XVI.

On avertit les jésuites de prendre garde à un certain . système de moyens termes qui trompe gene'ralement ; les petits esprits, et quelquefois les grands.

Je crois vous avoir fait remarquer déjà , mes révérends Pères, que jamais la révolution n'a rien fait à demi. Du temps où elle était maîtresse, quand elle renversait quelque chose, c'était toujours de fond en comble. Lorsqu'elle détrôna la religion et la royauté, elle eut grand soin de n'en rien laisser. Constamment elle s'est montrée l'ennemie des tempéramens et des termes moyens. Telle est en cela sa force de caractère, qu'elle ne sait aucun gré à la religion et à la royauté de ne lui avoir pas rendu la pareille. C'est un système qu'elle ne peut comprendre; et pour dire la vérité, je ne le comprends guère non plus.

Le feu roi était un prince d'un esprit trèssupérieur sans doute; mais par une de ces pensées de bonté qui sont toujours prêtes à s'échapper du cœur des Bourbons, il gâta

«74 l'ouvrage de sa rcsiauralion en pailani (hîs concessions qu'il so croyait obligé de faire aux progrès de la civilisation et du temps. Il ne faut qu'un mot comme celui-là pour troubler à jamais les têtes orgueilleuses, et en faire jaillir d'intarissables prétentions. Louis XVIII était bien le maître de régler ses actes de la manière qui lui paraissait convenable; mais il n'aurait point dû expliquer ses raisons. Du moment où ij eutrecoimu des droits à la révolution , en lui accordnni hautement une espèce de 'égilime, il était évident que cette part deviendrait matière à procès. En effet, c'est une règle bien vague que celle des progrès de la civilisation; et quand on re( onnaît leur devoir quelque chose, il est assez difficile de savoir à quoi l'on s'engage. Le temps marche, le siècle marche, la raison marche, comme disent les révolutionnaires. F'aut-il donc se mettre à les suivre, une échelle de ]>roportion à la main , pour déterminer, jour par jour, les concessions échues et les concessions à échoir? Qutdie matière féconde, d'ailleurs , en disputes et en contestations ! qui réglera des parts de conquêtes aussi indéfinies que celles des lumières et du temps? qui décidera les (punitions de droit entre la révo-

'75 lulion,qni veut loul envahir, et la monarchie, qui a en le malheur de lui créer des litres? enfin , qui dépariagera les préleniions ?

Là-dessus, mes révérends Pères, les ennemis de la royauté seront toujours moins embarrassés que les autres, parce qu'ils ne connaissent point le système des moyens termes, et qu'ils veulent tout ou rien. Aussi, vous avez pu le remarquer ; depuis que d'une grâce il leur a été permis de se faire, uji droit, ils ont tellement travaillé à le grossir, teilemeiii fait valoir le bienfait contre le bienfaiteur, que leur part de légitime nous menace de tout emporter.

Louis XIV se plaignait un jour de ce que l'état de ses financés ne lui peruieiiaii pas de fjaire terminer les travaux du Louvre. Un plaisant de sa cour lui dit qu'il savait un bon moyen de le voir promptement achever : c'était d'en faire présent à un général de capucins. J'ai la même opinion du parti révolutionnaire. Si Ton veut qu'une entreprise aille vite et arrive à bonne fin, c'est lui qu'il faut en charger; il en viendra certainement à bout : il ne sait point ce que c'est que de rester en i^hemin, et de laisser une œuvre imparfaite. Qu'on lui donne aussi un Louvre à finir, et ou verra sil fut jamais un général tie capucins

«ligne de lui elre comparé pour la vUessc cl \c savoir-faire. Une pcîire semonco tic libéralisme qu'il a trouvée dans la Charte, lui a paru suffisante pour faire pousser des révolutions; et k force de cultiver ce germe, il a su l'amener, en peu d'années, jusqu'à ce haut degré de croissance où nous le voyons aujourd'hui.

Il faut pourtant êîre juste : les révolutionnaires ne conçoivent pas non plus que les autres puissent faire les choses à demi. Dût- il leur en coûter quelques sacrifices, ils veulent de la conséquence et de l'esprit de suite dans les affaires. Ainsi, par exemple, mes révérends Pères , ce sont eux qui pressent le plus pour vous faire déclarer jésuites tout à fait ou point du tout. Ils ont raison , et je vous coniseille de leur donner cette satisfaction. On dit vulgairement qu'une porte doit être ouverte ou fermée. C'est aussi mon avis. Je sais qu'en cela on peut encore adopter un terme moyen, qui est de la laisser entrouçerte. Mais c'est le plus mauvais parti, selon moi, par la raison qu'on déplaît en même temps, et à ceux qui la veulent tout à fait ouverte, et à ceux qui la veulent tout à fait fermée. Choisissez donc, mes révérends Pères; mais, de grâce, aboutissez, et ne donnez pas vous-mêmes

•77 dans les termes moyens , comme je vois que vos propres amis cherchent quelquefois à vous y faire donner. Oui, j'ai là-dessus des notions exactes; j'en connais plus d'un qui ne sait à quels faux-fujans ni à quelles petites précautions recourir pour vous cacher sous son manteau, et qui s*en va répétant continuellement aux oreilles timides :

Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.

Ne les écoutez point : ce sont des £;ens à portes entroui^ertes, qui n'entendent rien aux affaires, ou que la peur conseille tout de travers. Voici une des mille preuves que j'en pourrais donner : je connais d'excellens ouvrages récemment sortis de la plume des jésuites, et qui n'ont certainement aucune raison pour se déguiser. Eh bien, croira-t-ori que, dans une Société aussi digne des regards du public, les auteurs se trouvent réduits à cacher leur sainte devise : Pour la plus grande gloire de Dieu? Cependant, les précauiions vont jusque-là. Le zèle d'une amitié timide est venu leur apprendre à se sauver de l'inquisition révolutionnaire sous les trois let-

'78 très D. O. M j qui signifient, je pense : yijj. Dieu souverainement bon et grand. Ur ont eu la faiblesse de se laisser persuader que ce moyen terme adoucirait, aux yeux de l'intolérance philosophique, la dureté du Majorent Dei gloriam. Mais qu'ils se détrompent : leurs ennemis ne sont pas moins effarouchés par les hommages rendus à la bonté de Dieu, que par les hommages rendus à sa gloire. Le scandale est absolument le même pour eux. Or, puisqu'il n'y a rien à gagner, je n'hésiterais pas à trancher le mot, si j'étais jésuite, et à me déclarer pour la plus grande gloire de Dieu, sans aucun adoucissement. D'ailleurs, je viens de vous le dire , mes révérends Pères, vous ne rendez point justice au parti révolutionnaire : il est si conséquent, qu'il aime encore moins un demi jésuite qu'un jésuite entier. Bien loin donc de le contrarier en vous déclarant ouvertement pour ce que vous êtes, vous entrerez parfaitement dans son idée de tout ou rien.

On ne finirait pas si l'on entreprenait de passer en revue tous les inconvcniens des moyens termes. Un des moindres reproches qu'on ait à leur faire, c'est d'être complètement Inutiles. Quoiqu'ils soient de la nature

des ménageniens et des bons procédés, ils ne servent qu'à soulever contre soi un monde d'ennemis qu'on ameute en pure perle , et qui vous détestent aussi cordialement que si l'on n'avait rien ménagé avec eux. Haine pour haine, il me semble qu'il vaut mieux en retirer quelque chose d'utile au bien public, que d'en éprouver les effets au même degré, sans avantage ni compensation.

Je m'abstiens d'entrer ici dans les détails, mes révérends Pères, parce que vous êtes sûrement de bons entendeurs. Mais puisque je vous ai parlé des concessions de Louis XVIIl comme d'un terme moyen avec lequel le parti révolutionnaire s'est promis de démolir la monarchie, il faut bien que je vous parle aussi d'un autre terme moyen avec lequel il a entrepris de démolir l'Eglise romaine. Vous devÎÊez d'avance qu'il est question de nos quatre libertés gallicanes. Je ne connais rien, en effet, qui ressemble davantage y pour les inconvéniens, à l'explication des motifs de la Charte. Dans l'un comme dans l'autre cas, on a ea tort de proclamer comme des obligations , de simples condescendances ; de convertir en déclarations de principes, des choses qu'il était si facile de mettre en pratique sans leur cens-

i8o lituer un droit. Par-Jà on a éveillé des esprits orgueilleux qui ne s'endormiront plus, parce qu'on a eu l'imprudence de leur dire pourquoi on cédait avec eux sur certains points d'émancipation politique et religieuse. Ce pourquoi ne pouvait manquer de devenir gros comme une montagne , sous des mains révolutionnaires toujours occupées à démembrer les deux empires du Ciel et de la terre. Aussi, voyez ce que les ennemis de l'autel ont découvert dans les quatre propositions du clergé de France : ils y ont trouvé tout un système de schisme et de rébellion, toute une artillerie montée pour le service de l'impiété. C'est avec cela qu'ils sont arrivés à se déclarer encore plus indépendans que Luther et Calvin, et à présenter solennellement des pétitions contre la religion catholique.

Il, faut avouer aussi, mes révérends; Pères, que le mot de libertés gallicanes est bien mal choisi pour exprimer une chose que le temps a faite tout seul, et qu'il a rendue commune à tous les pays de la catholicité. Je vous demande un peu si l'Autriche, si l'Espagne, si les Pays-Bas, si les royaumes de Naples et du Portugal ne jouissent pas de ces fières libertés gallicanes qui ont la prétention de vivre à

t8i pan, comme à une grande table qu'il n'ap partieni qu'à elles d'occuper . Je vous demande si les autres ont recours à cette arlillelie de privilèges, à tout ce fracas de mois superbes et présomptueux , pour être auprès du Saint Siège sur le même pied que la France? Gnt-ils donc besoin de faire autant de bruit que nous pour y trouver ce que nous réclamons avec tant d'orgueil? Quels sont les souverains pontifes qui, dans la pratique, n'appliquent pas le bénéfice de nos prétendues immunités à tous les Etats séculiers de leur juridiction? Croit -on qu'ils ne sachent pas, aussi bien que les autres, faire la part du temps et de la 'raison publique, sans qu'il soit besoin de leur envoyer des huissiers et des sommations? Au fond, ce qui nous rend si fiers, pour ne pas dire si insolens envers l'Eglise romaine, est-il autre chose qu'un reste de puérilité du siècle de Louis XIV et de la vanité du grand roi? Qui parle d'attaquer ou d'amoindrir la puissance temporelle de nos princes, si ce n'est le parti révolutionnaire, qui travaille à la démolir de fond en comble? Plût à Dieu qu'il n'eût pas contre elle des vues plus hostiles et plus dangereuses que tous les papes nés et à naître î

Je n'ignore pas ce qu'on exerce d'empire snr les esprits malades de notre siècle, en leur présentant l'épouvantail de la puissance temporelle de Rome; car ce mol temporel est devenu bien magique depuis qu'il marche sans son ancien compagnon. Mais enfin, réduisons-le donc une fois à sa valeur, ou plutôt ne craignons pas de le montrer dans le maximum de sa force. >i..; rifior.i

Un souverain pontife, dans ses sollicitudes pour le troupeau catholique, voit dépouiller le clergé d'un royaume de ses moyens d'existence , et il s'en inquiète. Mais jusqu'où peut aller, en dernière analyse, l'effet de ses alarmes ? Il dira , je suppose , qu'il n'est pas sans inconvénient pour la religion que le corps sacerdotal soit réduit à tendre la main devant la porle des conseils municipaux; il dira qu'il est affligeant de voir mettre à l'aumône ceux dont on avait coutume de la recevoir; il représentera encore que cet état de choses est évidemment nuisible à la considération du sacerdoce, et en éloigne plus ou moins les vocations que peut intimider la perspective de la misère; il observera enfin que, chez le commun du peuple , la religion n'entre souvent que par les yeux du corps, et qu'il faut

• 85 éviter de la lui montrer dégradée dans la personne de ses ministres. Mais, de bonne foi, est-ce là ce qu'on peut appeler un soin temporel? est-ce là vouloir exercer une dominalion étrangère à l'autorité spirituelle du chef de l'Eglise? Pourquoi est -il institué, si ce n'est pour veiller à ce que les ouvriers de sa vigne ne meurent pas de faim dans le travail et l'abjection? Et après tout, encore une fois, à quoi se réduira l'intervention de celte formidable puissance qui effarouche tant nos ligueurs révolutionnaires? En dernier résultat , ne garderont ils pas leurs biens nationaux sans trouble ni empêchement, tandis que les hommes de peine des paroisses garderont leurs troupeaux dans la résignation et la pauvreté ?

Voilà donc jusqu'où peut s'étendre le redoutable pouvoir de Rome ! voilà ce qui met en si grande rumeur, tantôt les Chambres et les pétitionnaires, tantôt les boutiques et les faubourgs de la capitale, tantôt les écoles de droit et de médecine, et enfin plusieurs millions d'esprits malades qui n'y entendent pas le premier mot! Puisque vous ne laissez rien de temporel aux papes, laissez-les du moins gérair sur la misère de leur courageuse milice ,

j84 el remplir ainsi leur premier devoir de cliefs de l'Eglise.

Ceci m'a un peu éloigné, mes révérends Pères, de mon iraité sur les termes moyens ;^ mais j'y reviens en gros , pour vous prier de remarquer en toute occasion , qu'il n'existe pas dans le royaume un seul genre de malaise, pas un inconvénient de position, pas un danger public qui ne remonte à quelque terme moyen, à quelque mauvaise composition qu'on a eu le malheur de faire avec les ennemis de la monarchie et de la religion. J'y saurais un bon remède, si ma voix pouvait monter assez haut; ou bien, si vous voulez que je parle plus modestement, j'ignore ce qui résulterait de mon aversion pour les moyens termes. Mais une chose que je puis garantir, c'est que je m'arrangerais pour ne point faire d'ingrats par d'inutiles ménagemens qui ne tournent jamais qu'en haines dans les cœurs révolutionnaires.

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