‹ Le Colleg̀e du HavreChapitre 18 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Coflsolat

Pendant que le Directoire se njontrait impuissant à rétablir Tordre à l'intérieur, un jeune général, Bonaparte, grandissait par les victoires qu'il remportait sur les ennemis de la France, et apparaissait à tous les yeux comme le seul homme capable de gouverner le pays. A son retour d'Egypte, il fut très acclamé ; aussi, profitant du prestige qui s'était attaché à son nom, il se saisit du pouvoir par le coup d'Etat du 18 Brumaire an VIII (9 Novembre 1799), et devint le maître de la France sous le nom de Premier Consul.

Un des premiers actes de Bonaparte fut d'imposer au pays une administration nouvelle. Par la Constitution de Tan VIII, les administrations centrales des Départements, qui concentraient entre leurs mains le jKxuvoir délibérant et ie pouvoir exécutif, furent remplacées par un meigistrat, le Préfet^ à qui revinrent uniquement les fonctions administratives, et par une assemblée délibérante, le Conseil général. Le département fut divisé en arrondissements ; dans chaque arrondissement, il y eut un SoùS'Pré{et, assisté d'un Conseil d'arrondissement, et, dans chaque commune, un Maire, aidé d'un Conseil municipal. L'organisation départementale, créée par la Constituante et conservée à peu près intégralement par la Constitution de l'an III, fut donc sensiblement modifiée en Tan VIII.

La nouvelle Constitution ne contenait aucune disposition particulière sur Tlnstruction publique. Ce fut le Ministre de Hntérieup, Chaptal, qui, sous le Oonsulat, s'occupa le premier d'une réforme de renseignement. Il rédigea, sur cette question, un Rapport au début duquel il exposa nettement la situation des écoles du Gouvernement : a L'éducation est presque nulle ; presque partout les Ecoles centrales sont désertes. » Pour remédier au mal, il présenta, le 18 Brumaire an IX (9 Novembre 1800), au Conseil d'Etat un Proiet de loi sur rinsiruction publique^ que le Moniteur publia m extenso « pour répondre à Timpatience, avec laquelle il était attendu, et prévenir les fausses Idées, cpie pourraient en donner des extraits infidèles (1). » La pensée de Chaptal était d'établir trois degrés d'instruction, et conaéquemment trois sortes d'écoles : des écoles municipales, des écoles communales et des écoles spéciales. Mais son projet fut abandonné, avant même d'avoir subi l'épreuve d'une discussion t la tribune législative.

Quand Bonaparte eut assumé la lourde tâche de « reconstruire la France », il jugea sagement qu'il fallait, avant tout, se renseigner sur l'état ancien et actuel des institutions, afin d'arriver, dans la mesure du possible, à les restaurer sans trop rompre avec les vieilles coutumes et la tradition. Il chargea onze conseillers d'FfRt d'ouvrir, dans les Divisions militaires dont l'ensemble formait le territoire de la République, une vaste information sur tous les services. Pendant ce temps, Chaptal procédait de son côté à une enquête sur l'Instruction publique. Le 25 Ventôse an IX (\6 Mars 1801 (2), il adressa aux préfets un questionnaire, dans lequel il insinua, sous forme de préambule, que depuis dix ans on réclamait de toutes parts le rétablissement de ces « Collèges florissants, où une jeunesse nombreuse trouvait une instruction facile et suffisante. » Mais, pour ne plus rien donner à la théorie trompeuse des illusions, et pour assurer en même temps aux jeunes Français une instruction convenable, autant qu'appropriée aux moyens, aux ^besoins, aux convenances et aux localités, Chaptal désirait connaître au préalable l'avis motivé des diverses administrations.

Le résultat de l'enquête fut que partout l'enseignement était en souffrance. On ne voulait pas méconnaître les efforts qui avaient été tentés, ni les résultats partiels qui avaient été obtenus ; mais

(1) MoniUur, n" 49, 56 et 57 de Tan IX. (t) Moniieur du I Germinal an IX.

Lfi CONSULAT lOD

on signalait les lacunes qui existaieni dans la hiérarchie des écoles, les obstacles qui s'opposaient à leur fréquentation, au recrutement des maîtres, au développement des études. On ne demandait pas 1 abolition des Ecoles centrales, mais la création d'écoles intermédiaires.

Une constatation d'un autre ordre fut faite au cours de l'enquête, c'est que, malgré la persécution religieuse, les masses étaient restées croyantes. L'absence de Cours de religion fut certainement un grand obstacle au succès des Ecoles centrales et des écoles primaires de TEtat, obstacle trop connu pour être signalé ici avec détails. Qu'il nous suffise de citer, à l'appui de cette vérité, quelques témoignages fournis par des hommes peu suspects de partialité en cette matière.

C est Grégoire, affirmant que, u pendant dix-huit mois, la Con. vention avait été, sur l'article de la religion, en révolte ouverte avec la volonté du peuple. »

C'est l'historien Albert Duruy, retraçant ainsi la situation du pays 90US le Directoire : « Ce n'était pas seulement le dogme qu'on proscrivait, l'athéisme ofilciel s'en prenait encore aux idées qui forment le fond commun de la philosophie spiritualiste et des religions. La lecture de la Correspondance administrative est à cet égard singulièrement instructive. »

C'est Fourcroy, consignant ces paroles dans un Rapport (1) : « Il paraît certain que le défaut d'instruction religieuse est le motif principal qui empêche les parentâ d'envoyer leurs enfants aux écoles publiques. On préfère les envoyer chez des maîtres particuliers, que l'on aime mieux payer, parce qu'on espère y trpuver une meilleure instruction, des mœurs plus pureis et des principes religieux. »

C'est le oonseiller d'Etat, Portails, présentant le 13 Germinal (3 Avril 1801) au Corps législatif le projet de Concordat entre le Premier Consul et le Pape Pie VII, et disant : « Il est temps que les théories se taisent devant les faits. Point d'instruction sans éducation, et point d'éducation sans morale et sans religion. Les professeurs ont enseigné dans le désert, parce qu'on a proclamé imprudemment qu'il ne fallait pas parler de religion dans les écoles. L'instruction est nulle depuis dix ans. Il faut prendre la religion pour base de Téducalion... »

(1) Rapport sur Tétat de rinstruction publique dans les départamiiti du Calvados, de la Mancbe et dt rome.

110 LE COtLÈOG DU HAVRE

C'est Jard-Panvilliers, commissaire du Tribunal, qui, au Conseil des Cinq-Cents, s'était fait remarquer par son hostilité contre toute idée religieuse, et qui, néanmoins, dans la discussion de la loi de Floréal an X, s'écriait : « L'expérience a prouvé que la plupart des pères de famille voulaient que leurs enfants fussent élevés dans les principes de leur culte, et qu'ils préféraient les écoles salariées par eux-mêmes, où l'on enseignait leur religion, aux écoles gratuites qui ne l'enseignaient pas. »

Bref, à toutes les pages de l'enquête de l'an IX (1), on retrouve l'expression manifeste de l'opinion publique protestant contre le défaut d'enseignement religieux.

Dans sa réponse à la circulaire ministérielle du 25 Ventdse, réponse adressée au sous-préfet le 22 Germinal (12 Avril 1801) (2), le maire du Havre se contentait de demander d'une façon générale le rétablissement de tout ce qui avait été détruit. Faisant allusion à la réouverture du Collège, il affirmait que cette mesure « ne pouvait qu'être infiniment avantageuse non seulement aux habitants du Havre, mais encore à tous ceux de l'arrondissement. » Il exposait ensuite ses idées personnelles sur l'opportunité d'un plus grand développement à donner aux études et au local du Collège.

Le préfet de la Seine-Inférieure écrivait de son côté au Ministre, à la date du 8 Thermidor (27 Juillet 1801), que le rétablissement des anciens Collèges lui paraissait impossible. Lies Collège^^ séculiers étaient, ajoutait-il, sous la tutelle des évoques et des principaux magistrats. Chaque professeur ne recevait que ce qui lui éfait strictement nécessaire, et, qui plus est, ne demandait pas davantage. Ces « hommes excellents » s'occupaient de toute autre chose que de combinaisons de fortune, et, si une pension descendait au milieu d'eux, celui à qui elle s'adressait était plus fier d'en avoir été jugé digne que flatté de l'aisance qu'elle devait lui procurer. Le préfet, dans ces phrases, faisait, sans le vouloir, l'apologie des éducateurs de l'ancien régime.

Après avoir étudié les réponses et les vœux des Conseillers d'Etat, des Préfets, des Conseils généraux et d'arrondissement, le Premier Consul reconnut que la loi de Brumaire an IV devait être abrogée. Il fit donc préparer par Fourcroy, homme très compétent

. Cl) Les Rapports des Conseillers d'Etat charges de celte Enquête ont été publiés par Félix Rocquain dans un ouvrage intitulé « L'état de la France «tu Ig BrunMire. »

(2) Archives municipales. ~ Copie de Lettres, reg. XII.

LE CONSUIAT 11 i

en matière d'enseignement, un Projet de loi sur rinslniction publique ; mais on attendit, pour le présenter au Corps législatif, que le Premier Consul fût délivré des préoccupations que lui causait la conclusion du Concordat et de la paix d'Amiens. Discuté d'abord * par le Tribunal, le projet de Fourcroy fut voté ensuite par le Corps Wgislatif, et devint la loi du 11 Floréal an X (f Mai 1802).

D'après la loi nouvelle, Tinstruction devait être donnée : i® Dans des Ecoles primaires ; 2* Dans des Ecoles secondaires ; 3"* Dans dee Lycées et des Ecoles spéciales. Le mode de nomination des instituteurs primaires était modiOé ; les Ecoles secondaires n'existaient pas, il fallait les créer ; les Lycées étaient des maisons d'éducation destinées à remplacer les Ecoles centrales qui étaient supprimées.

Avant d'examiner cette loi du 11 Floréal, il convient, ce nous semble, de résumer l'œuvre des Ecoles centrales.

Plusieurs causes entravèrent le développement et le succès des Ecoles centrales. Elevés sou6 l'ancien régime, les pères de famille se défiaient de toute nouveauté en matière d'instruction, et, dans l'espèce, ils n'avaient pas tout à fait tort. Qu'on juge, en effet, avec impartialité le plan des EU^oles centrales, et l'on trouvera qu'il était trop chargé et mal tracé. Le programme des études formait une véritable encyclopédie, dans laquelle on associait des matières d'enseignement qui étaient faites pour être séparées, comme les exercices littéraires et les arts industriels.

Et puis, il existait une lacune entre les Ecoles primaires et les Ecoles centrales, les unes ne préparant pas aux autres. Il aurait donc fallu tout d'abord créer des écoles intermédiaires.

Dans la première section des Ecoles centrales, l'écolier avait de douze à quatorze ans. Son temps d'étude était partagé entre les langues anciennes, le dessin et l'histoire naturelle. Puis venait, pendant deux années, une instruction exclusivement scientifique, qui donnait au jeune homme juste le temps d'oublier le peu de grec et de latin qu'il avait précédemment appris. Dans la troisième section, c'est-à-dire de seize à dix-huit ans, il étudiait les belles-lettres, la grammaire générale et l'histoire. Mais cette intercalation de cours scientifiques entre deux séries d'études littéraires était défectueuse, et avait pour effet de rebuter des jeunes gens peu portés à reprendre des travaux délaissés depuis deux ans. Les statistiques soigneusement établies par Albert Duruy démontrent, en effet, que près des trois quarte des écoliers ne continuaient pas leurs études littéraires, commencées dans la première section.

itt LE COLtlOfi DU HAVRE

' Enfin, les professeurs furent généralement au-dessous de leur tAche, et les familles regrettèrent pour leurs fils, qui suivaient des Cours et nofi des Classes, ral)3ence de ces ressources réputées indispensables à la formation intellectuelle et morale des jeunes gens, telles que le pensionnat, la discipline, renseignement religieux, renseignement philosophique^ Texamen d'entrée, Texamen de passage.

Avouons, par contre, que quelques Ecoles centrales eurent un réel succès ; ce furent celles de Paris, Besançon, Toulouse et Montpellier. Avouons aussi que Tintroduction effective et large des éludes scientifiques dans renseignement secondaire fut une heureuse innovation. Les cours de dessin et de mathématiques furent, en beaucoup d'endroits, très fréquentés. Les connaissances, qu'on y pouvait acquérir, ayant une application immédiatement pratique, les familles y envoyèrent volontiers leurs enfants, aux yeux desquels on faisait briller, dans Tavenir, TEcole polytechnique et les divers services publics. Ces deux enseignements réussirent un peu partout, non seulement dans les villes où existait une Ecole centrale, mais dans les villes, qui, comme le Havre, n'avaient pu ouvrir même une Ecole centrale supplémentaire.

Avant de donner quelques détails sur les Ecoles de Dessin et de Mathématiques, établies au Havre, disons ce que devinrent, dans notre ville, les Ecoles primaires, communales et libres, sous le Consulat et particulièrement sous le régime de la loi de Floréal.

Les Ecoles primaires communales étaient toujours dirigées par les cinq instituteurs Lange, Le Tellier, Aubri (1), Grégoire et Delisle ; mais, sur une population de 19,000 ftmes, cent cinquante enfants seulement, garçons et filles, fréquentaient leurs classes.

La loi de Floréal réglait que les instituteurs, logés aux frais des Communes et rétribués par les parents, seraient choisis par les maires et les Conseils municipaux. Gonfler le soin de renseignement primaire aux administrations locales était une juste et utile garantie ; car chaque commune avait un intérêt direct à favoriser le développement de son école, et à traiter les choses de renseignement comme une affaire de famille. Mais TEtat maintenait aussi ses droits en chargeant spécialement ses représentants, les souspréfets, d'organiser les écoles primaires.

(I) Pierre-Dominique Aubri était né & Emalieville vers 1749. Il était encore institiiiettr et demeuniit rue Rectale, quand U mourut le 11 Février 181$.

Ul GONSUUT lis

C'est à ce titre que le sous-préfet du Havre prit Tavis du m^ir^ le 8 Vendémiaire an XI (30 Septembre 1802), sur Tapplication de la loi de Floréal aux écoles primaires. Sery répondit que le nombre de cinq instituteurs était vraiment trop considérable, et qu'il croyait suffisant d'en établir deux, un pour le quartier Notre- Dame et l'autre pour le quartier SaintrFrancois. C'était, en réalité, demander le retour à Tancien réanime ; car on sait qu'avant la Révolution il n'y avait eu au Havre que deux instituteurs primaires oommûnaux, rétribués par la Ville.

Le 4 Ventôse (24 Février 1803), le sous-préfet pria le mair^ de convoquer £K>n Conseil pour élire les deux instituteurs primaires qu'il était convenu de garder au Havre.

Ces deux maîtres furent nommés le 16 Ventôse (1) h l'unanimité des suffrages. Tous deux nous sont bien connus : c*est Le Tellier, le dernier mattre-écrivain du Collège, et Lange, le dernier pi*oIesseur-adjoint de Trupel. Le Tellier lut l'instituteur du quartier Motre-Dame, et Lange, celui du quartier Saint-François. Le Conseil, ne pouvant lournir & ces maîtres un logement, leur alloua sur les Octrois une indemnité de cinq cents francs pour leur en tenir Ueu, et fixa la rétribution scolaire à deux francs cinquante par mois pour chaque élève. On prit pour base le taux moyen des rétributions exigées dans les écoles particulières, sauf les exceplions établies par la loi. Les Conseils municipaux pouvaient, en efiet, exempter de la rétribution ceux des parents qui étaient hors d'état de la payer ; mais cette exemption ne pouvait excéder le cinquième des enfants reçus dans les écoles primaires.

L'école de Le Tellier fut suivie par environ soixante-sept garçons et vingt-deux filles, et celle de Lange par trente gi|r«9ns e^ vingt-cinq filles.

Le Tellier fut destitué en Février 1811. Invité le 6 Mars suivant à présenter au recteur un candidat pour remplacer Le Tellier, le maire Sery (2) profita de la circonstance pour exprimer un désir qu'il caressait depuis longtemps, Confessant qu' « il est plus difficile que jamais de rencontrer des instHuteurs honnêtes, aptes & ce genre de travail et zélés dans leur état, puisque tous ne le font que par métier », Sery proposa, mais sans succès, de faire appel au dévouement des Frères des Ëcoles chrétiennes, tout en

(1) Archives municiimles. — Délibérations, reg. XVL

(2) Ibid. — Copie de Lettres, reg. XIX.

maintenant dans ses fonctions Tinstituteur Lange, qui est « un bon maître et un honnête homme ». Lange continua en effet à diriger au Havre une école primaire. En 1813, nous le trouvons installé rue des Volontaires, J. 27, avec trente-six écoliers ; les matières de son enseignement sont la lecture, récriture et le calcul. Un état des Commissaires de police, daté du 16 Janvier 1816, constate que Lange « professe les principes religieux de la plus pure morale. » Jusqu'en 1822, il réside toujours J. 27, redevenue rue Royale. En 1823, il a changé de domicile. A partir du second semestre de 1824, Lange nous échappe comme instituteur communal. Cependant, l'acte de son décès, arrivé le 31 Décembre 1831, le déclare instituteur, demeurant rue du Grand-Croissant.

Sous le Consulat, nous n'avons rien de bien saillant à noter sur les écoles particulières. La loi de Floréal étant muette sur renseignement libre, nous retrouvons les mêmes maîtres et les mêmes programmes que sous le Directoire ; mais avec cette différence, toutefois, que les ecclésiastiques-instituteurs ne furent plus inquiétés comme prêtres. Le Consulat supprima le serment de haine à la royauté, et se borna à exiger des ecclésiastiques le serment de fidélité à la Constitution. Paget, Trupel, Roussel et plusieurs autres prêtèrent, en Pluviôse, le serment exigé. Mais ils durent le renouveler bientôt. Trupel et Aubin promirent, ie 19 Ploréal an IX (1), fidélité à la Constitution, devant le maire Sery. Ils ajoutèrent cependant qu'ils passaient la présente déclaration dans le sens passif expliqué par le Gouvernement, et en exceptant tout ce qui serait contraire au dogme et à la morale de la religion catholique, apostolique et romaine, dont ils avaient l'honneur d'êbpo les ministres. Le maire leur donna acte de cette déclaration, qu'ils signèrent (2) ; mais, le 4 Messidor suivant, il leur fit savoir, au nom du préfet, que les restrictions, dont ils avaient accompagné leur serment, étaient proscrites par les lois des 4 Janvier 1791 et 7 Vendémiaire an IV, et, qu*en conséquence ce serment était inadmissible et, par suite, sans valeur.

Trupel se présenta à la Mairie dès le lendemain, et soutint qu'en expliquant les termes de sa déclaration il avait cru ne pas contrevenir aux intentions du Gouvernement. D'ailleurs, le

(1) Archives municipales. — Copie de Lettres, reg. XII.

(2) Ihid. — Reg. des Serments.

LE CONSULAT ll&

Journal 0£/icieI, sous la date du 10 Nivôse an VIII, en avait précisé le sens. Mais, pour ne laisser aucun doute sur la pureté de ses intentions, et pour donner, comme toujours, une nouvelle preuve de sa soumission aux k)is de son pays, il pria le maire de recevoir sa promesse pure et simple, telle qu'elle était exigée (1).

Quant à Aubin, on ignore pour quel motif il s'abstint de répondre à la convocation du maire.

Le 7 Messidor (26 Juin 1801), Sery chargea les Commissairos de police de la Ville de surveiller les prêtres insoumis et de les empêcher de remplir les exercices de leur culte ; il leur ordonna d'arrêter et de traduire devant les Tribunaux compétents ceux qui réinséraient « de donner & la République le gage de ûdéiilé que la loi exige d'eux (2). »

Malgré la surveillance dont il était l'objet, Aubin exerça cependant le ministère, les 9 et 10 Messidor, en l'église de l'Hôpital ; en particulier, il célébra, le 9, un service lunèbre (3).

Quelques jours auparavant, le 23 Floréal (13 Mai 1801), les prêtres consbtutioinnels avaient été priés par le maire de céder la place aux prêtres dits soumissionnaires ; mais Rousset, prêtre constitutionnel, qui administra la cure de Saint-François jusqu'au retour des prêtres exilés, refusa de remettre les clefs de l'église. Il prétendit qu'ayant reçu de l'évêque Beaulieu (4) 1 institution canonique comme curé de Saint-François, il ne pouvait abandonner son poste sans l'autorisation épiscopale. Le maire se trouva alors dans un grand embarras. Que faire 7 Employer la violence I Mais l'abbé Rousset avait de nombreux partisans, qui le poussaient à la résistance ouverte, et parmi eux on comptait même des fonctionnaires publics. Sery prit le parti le plus sage, qui était d'adresf ser au préfet un rapport sur cette affaire. Ce rapport fut communiqué à Fouché, ministre de la Police générale, lequel répondit, le 8 Prairial (28 Mai 1801), que sans doute il y avait des inconvénients à laisser un même édifice à la disposition des « partisans de deux sectes rivales, » malgré les heures différentes flxéea pour l'exercice de chaque culte. On ne peut cependant pas

(1) Archives municipales. — Reg. des Serments.

(2) /Md. — Copie de Lettres, reg. XII.

(3) im. - P. 13.

(4) Leblanc-Beaulieu avait été élu évêque constitutionnel de la Seine-Inférieure en Octobre 1799.

116 LE COLLÈGE DU ttAVRB

exclure le prêtre assermenté de Téglise qu'il dessert, surtout qudtld 11 n'a paâ démérité, pour la livrer aux prêtres « admis en Surveillance et ayant fait la promesse de fidélité. » Il fut donc réglé que Téglise Notre-Dame serait réservée exclusivement aux ecclésiastiques qui, u par suite de leur fidélité aux loix de leur pays, en ont conservé la possession;, » et qu'une heure serait spécialement assignée à ceux de ces prêtres qui préférertiient réglise Saint-François (i).

En somme, Tabbé Rousset eut gain de cause. Nous verrons bientôt ce même Rousset poser sa candidature au poste de jprofftsàeur dans l'Ecole Secondaire.

Dans les écoles particulières, deux points attirent alors tiotrc attention : c'est d'abord l'abandon, qui se fait peu à peu, des livres imposée par la Révolution ; puis, c'est là place d'honneur redonnée dans ces classes à l'étude de la religion. L'insuccès des écoles communales à cette époque ne s'explique qtie {Mir la prospérité croissante des écoles libres. Fourcfoy lui-même rendait hommage, dans son Rapports k ces institutions particulières, qui avaient continué à distribuer l'instruction littéraire à la jeunesse.

Au Havre, plusieurs écoles étaient de ce nombre ; mais celle de Trupel nous paraît mériter une mention spéciale. Ce maître donna, à partir de l'an VII, plus d'extensic>n à soti enseignement. « Sous les auspices de la Municipalité, » îl ouvrit une école, qu'il décora du titre de « L'Union de la langue française avec la latine (2), » et, à la fin de Tannée scolaii^, cet ex-PrincIpal du Collège opéra un retour Vers le passé en faisant précéder d'un acte public la distribution des Prix à ses élèves. Fixée AU' 14 Fructidor an VII, celte cérémonie se paite& « dàlAS 1# lieu même des différentes classes. » Trupel avait prié les adniitiistrateurs municipaux de l'honorer de leur présence o pour rencouragement des élèves, la joie des parents, et la douée satisfaction de celui qui fait leur éducation. »

En l'an VIII, Trupel accrut encore l'éclat de cette fêle, en faisant jouer l'acte public, le 13 Fructidor, dans la « Salle du s|)ectacle ». La Municipalité répondit avec bienveillance à l'invitation qui lui avait été faite, et Trupel lui adressa ses plus respectueux remerciements.

«tir r 11 — 1— > Il ■ ■—

(1) Archives municipales. P. 18.

(2) Ibia.

£9 Tan IX (1). la représentation eut lieu de nouveau dans la SaUe du spectacle. Les élèves interprétèrent, le 22 Thermidor, le Sièife de Calais et racole des Pères. L'affluence dut être bien j[made, car la surveillance de la Salle fut confiée aux commiss9.i;^es de poUce, qui eurent h leur disposition une garde de « 25 taomoies âe ligne pour le maintien du bon ordre. »

Les élèves de Trufpel remportèrent, comme acteurs, un tel rSiiACGès, qu*une seconde audition des mêmes pièces fut donnée, jeooore au théâtre, le 29 Thermidor, avec le même déploiement de fforoe année.

'Le surlendemain, Trupel remercia par lettre les citoyenfi maire et adjoints, en son nom et au nom des familles, de Tintérêt qu'ils avaient bien voulu prendre aux essais de ses élèves.

Encouragé par Texemple de Trupel, un autre maître particulier, rabbé Choinet, jouait chaque année un petit drame, le jour de la distribution des Prix ; mais en Tan X n'ayant pu trouver 'en ville un local qui répondit à ses vues, Choinet demanda tout simplement la Bourse ; le maire lui répondit qu'ooi ne pouvait disposer d'un édiflce affecté par la loi aux réunions journalières des négociants de la place, et Choinet dut chercher ailleurs un emplacement convenable pour faire exécuter les deux pièces morales que ses élèves avaient préparées.

Choinet a été mêlé, pendant plus de vingt ans, aux choses de rinstrUction, soit publique soit particulière dans notre ville. A ce titre, sa vie appartient à notre histoire locale. Claude Choinet naquit en 1764 à Sainte-Menehould, diocèse de Châlons-sur-Mame. Ses humanités terminées, il fit à Rouen un an de théologie au Séminaire de Saint- Vivien, et présenta à Tordination des Ordres mineurs, qu'il reçut à Pâques 1787, les notes suivantes : Scîentîft vix mediocris, de cœtero bonus et modestus. » Quelques mois plus tard, il demanda le sous-diaconat. Il était « assez faible pour la science, mais bon enfant, honnête et officieux (2). » Il ne fut cependant pas ordonné. C'est par erreur qu'un registre de l'Archevêché de Rouen le porte comme ayant été admis au sous-diaoonat en Septembre 1788.

En 1791, Choinet était « acolythe, maître et instituteur de la jeunesse, habitué à Notre-Dame (3). » Il prêta le 27 Février, le ser-

(1) Archives miinicipales.

(2) Archives de r Archevêché de Rouen.

(3) Archives de Notre-Dame du Havre.

ment à la Constitution civile du clergé et prononça à cette occasion un discours qui fit sensation dans le public (1). Quoique la loi ne ratteîgne pas, dit-il, il s'y soumet, parce qu'il la considère comme « un moyen puissant pour éloigner de la France des disputes et des rixes désastreuses. » Et, ce qui prouve bien quMl n'était pas sous-diacre, il ajoute que « ce n'est point comnie prêtre ni comme ministre des saints autels » qu'il paraît en ce Jour, puisqu'il n'est point revêtu du sacerdoce, ni même « irrévocablement fixé dans l'état ecclésiastique. » Choinet, qui se donne et se donnera jusqu'au bout uniquement comme « maître et instituteur de la jeunesse », jura en qualité « d'ecclésiastique », alors que suivant sa propre remarque il était obligé de prêter « purement le serment d'un citoyen ». Son allocution s'achève par de sages conseils qu'il distribue « aux jeunes enfants de la Garde nationale » sur la nécessité de l'application au travail.

Choinet servit bientôt le clergé constitutionnel du Havre. C'était pour lui un moyen d'existence. Le 10 Juillet 1791, il fut agréé comme « sous-diacre d'office » à Notre-Dame par l'assemblée du trésor, réunie sous la présidence du nouveau curé, Grisel.

N'étant pas engagé dans les Ordres majeurs, l'abbé Choinet pouvait se marier. Il ne manqua donc à aucun règlement ecclésiastique en épousant, le 5 Primaire an II (25 Novembre 1793) (2), Marie-Madeleine-Flore Piedefer, dont il eut un fils, Auguste^Prançois-Marie, le 29 Thermidor suivant (17 Août 1794). C'est ce flls qui plus tard, voulant enseigner l'écriture au Havre, eut la singulière idée de se recommander à l'attention de ses concitoyens en apposant, au bas de ses circulaires imprimées, cette signature originale : « A. Choinet, flls de l'abbé Choinet. »

A l'exemple des autres maîtres d'école, et conformément au règlement, Claude Choinet sollicita, en l'an II, le certificat de civisme (3) et celui de bonne vie et mœurs (4).

Le 29 Frimaire an III (19 Décembre 1794), Choinet, qui était instituteur public, informa le Conseil qu'à l'époque de la nouvelle

(1) Ce discours, qui a été imprimé, se trouve & la Bibliothèque du Grand S^^niinaire de Rouen et dans la collection E. Seguin. (In4* de 4 p. imprimerie Payen. 1791.)

(2) Archives de l'état civil du Havre. — L'acte de mariage porte que Choinel habitait le Havre depuis 7 ans.

(î) Accordé d'abord le 16 Nivôse (6 Janvier 1794), puis le 29 Frimaire an lït 19 Décembre 1794). — Cf. Archives municipales, regisfre des Délibérations.

(4) Délivré le 29 Floréal (17 Mai 1794). — Cf. Archives municipales, registres des Délibérations et Copie de Lettres.

organisation de rinstruction publique il quitterait les écoles primaires pour se livrer à rinstruction particulière, qui lui rapporterait davantage (1).

Nous suivons difficilement Choinet pendant le resl^ de la période révolutionnaire. Il habita un certain t^mps B. 76, rue d'Estimauville, puis E. 31 (2).

Le deuxième degré d'instruction, d'après la loi du 11 Floréal, était réservé à des maisons, appelées Ecoles Secondaires, Dans ces établissements, fondés par les communes et les particuliers, on devait enseigner les langues latine et française, les premiers principes de la géographie, de l'histoire et des mathématiques. Le Gouvernement se proposait d'encourager les Ecoles Secondaires et de récompenser la bonne instruction qui y serait donnée, soit en distribuant des gratifications aux professeurs les plus zélés, soit en accordant aux élèves, qui se seraient le plus distingués, des places giatuites dans les Lycées. L'autorisation du Gouvernement était nécessaire pour l'établissement des Ecoles Secondaires, lesquelles devaient rester sous la surveillance du préfet (3).

Nous verrons bientôt que les formalités requises pour la création, au Havre, d'une Ecole Secondaire, ou, ce qui est la même chose, pour la réouverture du Collège sous le nom d'Ecole Secondaire, furent très longues et durèrent jusqu'en Octobre 1804.

Les Lycées et Ecoles Spéciales devaient former le troisième degré d'instruction. On fondera, disait la loi de Floréal, pour l'enseignement des lettres et des sciences, au moins un Lycée par arrondissement de tribunal d'appel. Leur programme comprendra les langues anciennes, la rhétorique, la logique, la morale, les éléments des sciences physiques et mathématiques ; il n'y aura pas moins de huit professeurs. Les élèves des Lycées seront ceux que le Gouvernement y placera, ceux des Ecoles Secondaires admis au concours, les pensionnaires et les externes présentés par leurs parents. Il y aura 6,400 pensionnaires boursiers, dont 4,000 provenant des Ecoles Secondaires. L*admînîstration de chaque Lycée sera confiée à un proviseur, à un censeur des études, et à un procureur gérant les affaires de l'école. Après la première formation des Lycées, ces trois administrateurs devront être mariés ou l'avoir éié. A mesure que les Lycées seront organisés, le Gouver-

(1) Archives municipales. — Registre des Délibérations, et R. 5.

(2) Nous retrouverons Choinet à Tépoque de la réouverture du Collège.

(3) Loi du U Floréal an X, tilre III, articles VI, VII et VHI.

120 LE COLtJÈGE DU HAVRE

neineht déterminera celles des Ecoles centrales qui devront cesser leurâ fancliôns (î).

Une remarque importante doit être consignée ici, c*esl le silence de la loi de Ploréal sur renseignement de la religion dans les Lycées. À l'époque de la discussion du plan de Pourcroy, un orateur du Tribunal avait prononcé le nom de « ces congrégations enseignantes dont le rétablissement avait été demandé par le plus grand nombre des Conseils généraux des départements », rétablissement qui se trouvait singulièrement secondé par Tenthousiasme que le Concordat venait de susciter. Mais le Tribunat était resté indifférent, et pas un seul mot n'avait été ajouté au projet de loi, lequel fut voté sans enseignement religieux. Cependant, pour faire une concession aux vœux des familles, le Premier Consul, en dépit du Tribunat, signa le 19 Primaire an XI (10 Décembre 1802) un arrêté portant règlement des Lycées, et dans lequel il glissa cet article : « Il y aura un aumônier dans chaque Lycée. »

Ecole de bessln. — LMdée de créer au Havre une école de dessin remonte à Tannée 1786. Un nommé Paul, qui habitait alors quai de la Romaine, se mit en tête d'ouvrir une école qu'il appela pompeusement Académie des Arts du dessin (2). Dans le préambule de son « Projet » il déclara ineénument au'il ne se dissimulait d'aucune façon les difficultés de l'entreprise. ITne semblable école ne peut ni fonctionner ni procrresser toute seule. Le mkître n'a-t-il pas, nar exemple, chez ses élèves u des disnosîfions h découvrir, des goûts à dévelonner. des esnrits h former. peuf-Atrp des préîueés à vaincre ? » Mai«5 la nohle ambition d'être utile ft ses compatriotes est plus que suffisante pour alimenter son courage persévérant.

Dans la nouvelle Académie, on enseîprnera tous les jours, sauf les dimanches et fêtes, « le dessin à tous les crayons, au lavis, à l'encre de la Chine et aux eaux colorées, le pastel, la gouache, la miniature et la peinture à Thuile. » Les élèves travailleront d'après « les deesins, la bosse et le modèle d'homme vivant, » et il est certain qu'en raison de leurs aptitudes et de leur application ils acquerront ass^ pnomplement une grande habileté dans les genres suivants : « les fleurs, l'ornement,

(1) Loi du 11 Floréal an X. Titre IV, articles IX, X, XII, xm, XVIH et XXII

(2) Archives municipales. — Séries GG et N.

LE QOMVidCt m

te paysagpe, 1^ m«rin6S, les asiimaas, raretiiteetare, ta ilgore <î<»tt«M t)(Mfraft. » Oti ap{>re«)dTCi a«ssi le motelage à omx qui auront du gotA pour la eeulpture^ et les éléments de rat^itecduiY à ceux qui désUrenmt posséder des Yiottens exucAes sur cet art.

Quatre heures seront consacrées chaque jour à Tétude du dessin, et il n'y aura point de vacances, afin de permrttre aux tnarins de profiter en toute saison des avantagées de Técole.

C'est gratuitement cjue le directeur donnera ses leçoiïs el prêtera tous les modèles nécessaires. Un local, commode et spacieux, sera affecté à l'école, dont la Municipalité voudra bien tracer le règlement.

Il y aura l'Académie des hommes et l'Académie des jeunes filles. Kn a:ttendant l'ouverture du cours destiné aux jeunes filles, le directeur se propose de leur donner en ville des leçons particulières, pourvu qu'elles soient réunies en nombre suffisant, six au moins, dans une même maison.

Nul ne sera admis comme membre de l'Académie, s'il n'est « d'honnête extraction, d'une décence et d'une conduite convenable à la délicatesse des élèves et à la noblesse des arts, i Les jeunes prarçons de dix à douze ans devront être présentés par leurs parents.

Un rapport détaillé sur les travaux faits dans Técole sera adressé chaaue année aux ofHciers municipaux ; plus tard, on tâchera d'exciter, à l'aide de récompenses, une grande émulation narmî les élèves.

Les parents seront priés de contrôler par eux-mêmes l'assiduité de leurs enfants au Cours de dessin.

Le dimanche matin, de même que les jours de fête« l'école sera ouverte aux ouvriers qui n'ont pas le loisir de dessiner pendant la semaine.

Telles sont les principales dispositions du « projet » rédigé par Paul.

La Municipalité ne parut pas empressée à seconder les 'vues d'un inconnu, qui n'avait encore donné aucune preuve de son talent. Au mois de Mars 1787, Paul réitéra aux officiers municipaux ses offres de service ; mais ce fut seulement au mois d'Août suivant que des affiches apposées dans les différents quartiers de la Ville firent connaître 1' « Académie particulière des arts du dessin, par le sieur Paul. » La population ne fit aucun cas du style emphatique de cet homme, qui promjettait

aux élèves « les plus grands succès », qui s'offrait de dévoiler les c( rapports des arts et des lettres » et « d*assurer au jugement et au gt>ût un tact sûr pour perfectionner la civilisation, » et qui, enfln, affirmait que la « Ville du Havre touchait par ses richesses et par son agrandissement à une réputation brillante. » Toutes ces paroles furent regardées comme autant d'impertinences. Et puis, au dire de Mlle le Masson Le Golft (1), son annonce se terminait « par des comparaisons et des suppositions au moins indécentes. » Le résultat le plus clair de toute cette réclame fut qu'aucun élève ne se présenta à Técole de Paul.

On sait que, pendant la Révolution, renseignement qui fut le plus goûté par toute la France fut celui du dessin ; mais le Havre ne suivit que bien tardivement Tentraînement général vers la culture des arts. Une première tentative n'eut, en effet, aucun succès. Au début de Tan VI, le citoyen Domaine ne demanda, pour tenir une école gratuite de dessin, qu'un local capable de recevoir une dizaine d'élèves. Vraiment, c'était peu. L'administration, dans la séance du 1" Primaire an VI (21 Novembre 1797) (2), déclara quMl n'y avait pas lieu d'accéder à la proposition du dit Domaine, parce que la « situation de ses finances ne lui permettait pas d'acroltre ses dépenses. »

Et cependant, Adrien Domaine, qui avait alors quarantequatre ans, était un artiste de valeur. Né à Paris, il avait été rélève du célèbre peintre Vien. Avant de venir au Havre, où il résidait depuis douze ans, il avait été professeur de dessin à l'Ecole militaire de Beaumont, et il s'était plus spécialement attaché au genre d'histoire. Malheureusement, le manque de fortune lempêcha de tirer parti de son talent (3).

Deux ans après, soit que l'état financier de la Ville ait été amélioré, soit, ce qui est plus probable, que le nouveau professeur ait inspiré plus de confiance aux officiers municipaux, un bienveillant accueil fut fait à la demande d'un ancien élève de l'Académie de Paris, Antoine-Marie Lemattre, le père du célèbre acteur Frederick Lemaître.

Né à Paris, le 11 Mai 1768, Lemaître avait pris rang, de 1789 à 1793, dans les Volontaires de la Garde nationale parisienne

(1) Mss. Le Masson Le Golft, p. 277 et 277 bis.

(2) Archives municipales. — Registre des Délibérations.

(3) Archives départementales. — Section L. — • District de MonlivilUers. — Instruction publique.

LE CS0N6ULAT 128

(section de la Montagne). Venu ensuite au Havre, il s*y était marié le 6 Vendémiaire an III. C'est à son domicile, rue de la Gaffe, que Lemaitre donna tout d'abord del3 leçons de dessin et d'architecture, et son mérite dans ces deux branches lui valut d'être bientôt agréé comme architecte de la Ville.

Lemattre proposa à la Municipalité havraise, le 23 Prairial (12 Juin 1800) et le 7 Messidor (26 Juin 1800) an Vlll, d'enseigner gratuitement le dessin aux jeunes gens désireux d'entrer dans la carrière des arte utiles et agréables. Il rédigea lui-mAme le règlement de son école et le soumit à l'approbation du Conseil municipal.

Le Conseil, après avoir pris connaissance de ce document, témoigna à Lemaître, le 12 Messidor, toute sa satisfaction et toute sa reconnaissance pour les bons offices qu'il voulait bien rendre aux habitants du Havre.

Le 19 Vendémiaire suivant (11 Octobre 1800), Lemaitre obtint, pour y établir sa classe de dessin, la salle de la maison des « cy-devant Ursulines », appelée le Chapitre. Cet appartement, de dinifensions assez vastes (il mètres de longueur sur 6 mètres 65 de largeur), était commodément situé au rez-de-chaussée. Ce fut la Municipalité qui fit les frais de riostallation ; elle utilisa les bois et autres matériaux qu'elle avait à sa disposition, et dépensa en outre, d'après le devis de son architecte, la somme de deux cent sept francs (1).

Le règlement de l'école de Lemaitre fut signé, le 16 Brumaire (7 Novembre 1800), par le maire, Sery, et ses deux adjointe, Ancel et Sortinski.

Il convient d'en donner ici une rapide analyse.

Ce règlement renferme trois Titres : Instruction donnée à l'école de dessin. Ordre et Police intérieure de l'école, et enfin Concours de fin d'année. Chacun de ces litres est lui-même divisé en plusieurs articles.

D'après le Premier Titre, Técole ouvrait chaque année le 1'^ Brumaire ; elle portait le nom d'Ecole gratuite de dessin, et demeurait sous la haute surveillance du maire et des adjoints.

Le local, convenable, bien éclairé et meublé des objets nécessaires au travail des élèves, était à la charge de la Municipalité ;

(1) Archives municipales. — Registre XIV des Délibérations.

124 LE CaUÈm MJ HAVRE

ks desBias, gravnrefi, «Dodètes, livres, éteieftt («étée par le prtrfeBaeur, lequel en gardait k propriété.

Le pragntmine des études embrassait trois parties : la Figure , rArehiêectwe et le Pây^âxfe,

Les élèves étaient partagés en deux otiégariee, ayant chacune 1006 les jouns uae classe de deux heures. Ces classée oomnieaçaôent, l'urne h ome benras du matin, et l'aiitre à quatre heures du soir, fjd nombre total des élèves ne deamt pas être supérieur % mb4 KTingt. Tous devaient être ftgés de dix à vingt ana, Bavoir ltn&, ^rire, calculer, et appartenir 4 des fanûlles honorables. Us n'étaient admis que sur la présentation d'un certificat délivré par le maira, et ils vivaient & se pourvoir de tous leS( objets iiidiq)ensables à leur travail, comme papier, plumes, iSttcra, règles, crayons, etc.

Tous les trois mois, un état nomiaaiîf des élèves était remis à la Mumcipalité, et| & la fin de l'année scolaire, avait lieu un concours à la suite duquel on distribuait (30 Fructidor) des prix aux élèves les plus méritants.

Une redevance annuelle de 20 francs était réclamée à chaque élève pour Irais d'entretien ou de remplacement du mobilier fioelaire.

Au Titre Secondf on insistait sur le respect et l'obéissance dus au professeur.

L'élève absent, ou en retard, devait fournir une lettre d'explication et d'excuses, signée de ses parents. L'élève dissipé était puni ; celui qui employait l'injure ou les voies de fait envers un condisciple était déféré à TAdministratiûn municipale, laquelle statuait sur l'affaire.

Les absences et les notes de travail étaient consignées avec soin sur un registre, que devait consulter le jury du Concours.

Les parents étaient invités à surveiller la fréquentation de receler par leurs enfants ; pour les retirer, ils en avisaient,^ une décade à l'avance, le secrétariat de la mairie.

Au Titre Troisième, nous trouvons des détails relatifs aux concours de fin d'année.

On distinguait deux sortes de récompenses : des Prix annuels et des Grands prix.

Les compositions pour les prix annuels étaient faites du 1" au 15 Messidor, et tous les élèves y prenaient part. Il leur était interdît de communiquer entre eux pendant les oomposi-

L& CONStJLAT 125

lions et de s^nlr'akler, sous peine d'exdusion. Chaqpie élève exécutait SM dessin en clause, et non chez ses parents. En téU de son deroir, il inscrivait, à la place de son nom, un numéro d^ordre. Le jury examinait tous ces travaux, du 15 au 20 Messidor, et faisait ensuite la répartition des prix.

Le Concours pour les Grands prix était ouvert du 1*^ au 25 Thermidor ; mais n*étaient admis à concourir que le^ élèves ayant remporté les premiers prix annuels. Cee compositions étaient corrigées du 25 au 30 Thermidor.

11 y avait, eh outre, un Conoours dit d'Exposition, facultatif pour les jeunes gens qui avaient remporté les premiers et seconds grands prix, ainsi que les accessits. Dans ce cas, les concurrents avaient la faculté de travailler ou chez eux pu à récole ; leurs dessins devaient être remis au professeur, du 26 au 29 Fructidor. On exposait encore dans la salle de distribution des prix les compositions de ceux qui avaient obtenu des prix annuels.

Le nombre des prix variait avec le nombre des composants.

Prix annuels : un premier prix et un second prix, par dizaine d'élèves et pour chacune des trois matières d'enseignement (Figure, Architecture, Paysage).

Grands Prix : la quantité des récompenses dépendait du nombre des élèves. Pour trente élèves, on décernait un prix seulement par matière ; pour soixante élèves, deux prix ; pour quatre-vingt-dix, deux prix et un accessit, c;t pour cent vingt, deux prix et deux accessits.

Les Vacances duraient un mois, du 30 Fructidor au 30 Wea* démiaire.

Tel fut le règlement adopté par la Municipalité pour réeole de dessin que créait Lemaltre.

L*ouverture de cette ^ole eu Ueu le 15 Frimaire an IX (8 Décembre 1800). En Tan IX, soixante-quatre élèves suivirent les leçons du professeur Lemaltre ; en l'an X, on n'en comptait que t2*ente-sept en Nivôse, et vingt-neuf en Messidor. Il y eut généralement plus d'élèves à la classe du matin qu'& celle dsu soir.

On aurait, à notre avis, une idée bien imparfaite de TEcole de dessin, si nous ne résumions en quelques mots : 1* le programme du professeur, et 2"" les travaux du jury d'examen.

Nous avons dit que le Cours de dessin avait un triple objet . la Figure, l'Architecture et rOrnemejit. L'enseignement de chacun de ces arts était à la fois théorique et pratique.

L^étude de la Figure se faisait en cinq sections. La première section, appelée tout simplement le dessin, était essentiellement pratique ; les quatre autres, purement théoriques, étaient la peinture, la gravure, la sculpture et le bas-reliefs et enfin Vhisioire des grands hommes qui se sont illustrés dans ces différents genres.

' L'Architecture avait neuf sections : sept sections pratiques (la géométrie appliquée à Farchitecture civile, militaire et navale, les ombres et reflets, ïopchitecture cvoUe, la perspectwe, ïarchiteçture militaire ou fortifications, Varchitecture navale, la coupe des pierres), et deux sections théoriques {architectures diverses, et Yhistoire des grands architectes anciens et modernes).

On comptait trois sections dans VOmement : deux sections pratiques, Vornement et le paysage champêtre (les fleurs), puis une section théorique, Vhistoire des Artistes célèbres qui se sont fait un nom dans Tornement, les paysages et les fleurs.

Les élèves se livraient tous les jours à des travaux pratiques. Le professeur ne traitait les questions de théorie sur la figure, ^a^ chiteçture et rornement, que pendant une partie de la classe des 3*, 6^ et 9* jours de chaque décade.

Tous les ans, le maire, se conformant à un article du règle^ ment, nommait une Commission de quatre ou cinq membres qu'il chargeait d'apprécier les travaux des élèves et de les classer par ordre de mérite. La date de Texamen était fixée par le maire. Le Jury désigné se réunissait au siège de Técole et procédait à une étude minutieuse des dessins soumis à son appréciation. Il ne faisait de classement définitif qu'après s'être bien assuré qu'il n'était point trompé par les apparences et que son jugement était aussi exact qu'impartial. Il exposait ensuite, dans le procès-verbal de cet examen, les raisons pour lesquelles il attribuait tel rang à telle œuvre, entrant parfois dans les plus petits détails pour justifier sa décision.

C'est ainsi que, dans le dessin d'une tête, les examinateurs louaient « la manière assurée avec laquelle elle était dessinée dans ses contours, son ensemble et son fini doux et moelleux, la précision de son exécution générale. »

LE GONSUIAT 127

Pour des travaux moins parfaits ils mettaient des restric.tions à leurs éloges, et tout cela avec connaissance de cause, observant par exemple dans le dessin, quelques contours un peu raides, ou peu d'exaetitude, ou trop de sécheresse dans l'ensemble .

S*agissait-il d'une fleur ? Ils la trouvaient a faite d'une manière hardie, savante et bien moelleuse dans toutes ses parties », le crayon était « vigoureux, et néanmoins sans dureté ». S'agissait-il d'un ornement ? Ils examinaient s'il était dessiné avec goût, et si ses détails étaient traités avec art.

Les points, sur lesquels le jury s'appesantissait davantage, étaient la conformité de la copie avec le modèle, le bon goût et la délicatesse dans les contours.

Chaque année, le jury témoignait sa satisfaction sur les rapides progrès faits par les élèves. 11 s'intéressait d'ailleurs très vivement à leurs efforts et à leurs succès, félicitant les lauréats et encourageant les vaincus à s'appliquer davantage pour mériter Tannée suivante le môme honneur et la môme récompense.

En général, les dessins de flgure étaient mieux réussis que les dessins d'ornement et de paysage ; le Jury en fit parfois l'observation au professeur. Mais Lemaître répondait que, d'après ses conseils, la majorité de ses élèves s'attachait plus spécialement à la ligure, parce qu'on trouvait dans ce genre plus de ressources peur stimuler le goût et l'ardeur des élèves.

En l'an IX, le 11 Messidor (30 Juin 1801), eut lieu, dans le local de l'école, la première distribution de prix ; quelques semaines après, le 7 Fructidor, on distribua des Grands prix, mais sans cérémonie. La distribution générale, remise au 30 Fructidor, se flt dans la salle de la Bourse, sous la présidence du maire, qui donna à cette solennité toute la pompe et tout l'éclat qu'elle comportait (1).

(1) Nous avons retrouvé les noms des lauréats de Técole de dessin, depuis sa fondation jusqu'à la réouverture du Collège ; et c*est bien volontiers que nous reproduisons les noms de ces jeunes artistes, dont les descendants existent encore, pour la plupart, dans notre ville.

Prix de Van IX, — Figure. Premiers prix : Brisseau, Martel, Costll le Jeune, Maurice, Deniset. ~ Seconds prix : Vatinel, Prévost, Missot, J.-Louls Lecbevallier, Auguste Lechevalller.

Ornement et fleurs. — Premiers prix : Bonnet, Brisseau, Prévost, Maurice (fleurs).

Prix annuels de Van X (80 Messidor). — Figure. — Premiers prix : Robert, Lechevallier, Costfl. — Sec(mds prix : Friesz Talné, Gallet, Le Marcis.

Ornement, fleurs, paysage. — Premiers prix : Lechevallier (fleurs), Friesz rainé (fleurs), Costil (ornement). — Second prix : Le Marcis.

Prix de Van XI (18 Fructidor). — Figure. — Premiers prix : J.-B. Gaflet

128 LE C0t4JtoB BU HAVRE

Quelques jours après la distributîcm des Prix de Taa XII, Lamaltre, convaincu que a peindre les dieux et les héros est le plus noble emploi des aris », offrit à la Municipalité du Havre, « pour b placer dans le lieu ordinaire de ses séances », le portrait d9 TEmpereur. Il pria le maire « d'accepter les traits, peut-être faiblement peints, mais du moins faits avec amour, du plus grand et du plu5 illustre héros du siècle... enûn isapoléon 1"^ ». Heureux rartiste, ajoutait-il, qui peut, « avec cette douceur et cette tranquillité qui conviennent si bien à la culture des arts et des sciences, faire paraître le fruit de ses études dans Tobjet qui lui plaît le mieux, et mettre sous les yeux de ses contemporains les traits chéris du pacificateur de TEurope et du bienfaiteur de son pays dont il fait chaque jour le bonheur et la félicité i »

Le maire accueillit, en termes très Uatteurs pour Lemattre, le portrait de Napoléon. C'était l'époque où le révolutionnaire Sery, devenu impérialiste, attendait qu'un autre courant d'opinion le métamorphos&t en royaliste.

« Dans cet œuvre, écrivait Sery, nous donnons & votre zèle et h vos efforts, pour exprimer des tnaits aussi chéris, tout reloge que mérite votre talent. Outre les sentiments d'admiration, d'amour et de respect que nous portons à sa Majesté impériale, il nous sera certamement très-agréable d'avoir sous les yeux son image, qui nous rappellerait encore plus souvent son souvenir si elle n'était sans cesse gravée dans nos cœurs. »

Lemaltre était bonapartiste depuis le jour où, le Premier Consul, ayant visité sa classe, Tavait aussitôt chargé « de la direction des travaux d'un nouveau bassin dont il venait de poser la première pierre, et qui, désigné d abord sous le nom de Bassin du Havre, reçut le nom de Bassin du Premier Consul (i). »

(15 ans), Marin Le Marcis (13 ans), Pierre-Augusie-Alex:. Haumont (13 ans). — Socofuto prix : J.-B. L^aign^i {Ut ana^ ViCior Ueaoueito (14 ansj, AuguaUn Vasae (13 ana).

Ornement, lleurs et paysage. — Premiers prix : J.-B. Gallei (lieurs), J.-B. Laiflnel (uaura), P.-Aug.-Aiex. Haumont (ornement). -*- Second prix : AugusUn Vaaae (uei»}.

Prix de Van XII (23 Messidor). — Figure. — Grands prix : J.-B. Galiet, M. f^ Marcis, P.^A.-A. Haamont. ~ Premiers prix : V. Denouette, J.-B. Laignel, François Hippoiyte Bunel (13 ans 1/2). — Seconds prix : A. Yasse, Félix Allègre (13 ans), HyaciaUie OMtioc (15 ans). — Accessit : Jacques Jean (14 ans).

Ornement, paysage et lleurs. -^ Premiers prix : P.-A.-A. Haumont, J.-B. Lai* 0MI, J.-B. (>aUet. «- Seconds prix : M. Le Marcis, A. Vaaae, Théodore Dénouette (12 ans), Pierre-Louis lurl)an (13 ans VZ).

(1) Sowtnirt 4e FrééMck LemaUre,

Lemaltre était, en môme temps que professeur de dessin, conservateur du théâtre, architecte et dessinateur au service des ingénieurs des ponts et chaussées. Il dirigea jusqu'à sa mort son école de dessin.

Visitant un matin le théâtre, il tomba par mégarde dans le trou du souffleur, dont on avait négligé d'abaisser la trappe. Les lésions, qu'il se fit à une jambe, le contraignirent à s'aliter. Son médecin voulut appliquer un vésicatoire sur la jambe malade : mais, ennemi irréconciliable de la médecine en général et de ce genre de remède en particulier, il dédaigna obstinément les soins de son médecin. Le mal empira et l'emporta en quelques semaines, le 15 Juin 1809.

Son modeste revenu était constitué par son traitement d'architecte de la Ville, par ses leçons particulières, et par sa classe de dessin. Il ne prélevait annuellement sur ses élèves, pour le chauffage et diverses fournitures, qu'une légère rétribution qui de vingt francs s'était élevée vers la fin à vingt-quatre francs (1).

Bacbeler, son successeur, n'eut pas le même succès. Sa classe fut peu fréquentée, et il dut la fermer précisément à l'époque (1824) où la Ville allait reprendre le local pour y placer la prison.

Ecole de Mathématiques. — Lorsque l'Assemblée Nationale, voulant faciliter aux jeunes gens l'étude de l'hydrographie, décréta, les 21 et 30 juillet 1791, qu'il serait créé dans toute l'étendue du royaume douze écoles publiques de mathématiques et d'hydrographie^ et que le Havre posséderait une de ces écoles, Delisle sollicita immédiatement la chaire d'hydnographie. Cette chaire n'était cependant pas vacante, puisqu'elle était occupée par J.-L. Cléron. Mais Delisle savait que le Ministre avait manifesté l'intention de renouveler le personnel enseignant dans quelques écoles déjà existantes.

A cette date commence pour Delisle une série d'incident6, dont l'histoire est intimement liée à celle de l'école de Mathématiques de la Ville.

Quoique dépourvu du diplôme d'hydrographe, Delisle gardait bon espoir de prendre la succession de Cléron. 11 apprit bientôt qu'on lui avait préféré un « hydrographe anciennement breveté », nommé Michel Pelhaste. Voyant ses espérances évanouies,

(1) Archives municipales. — Copie de Lettres, reg. XIX, n* 8,976. T. 8 0

130 LE COLlilGE DU HAVRE

Delisle essaya d'obtenir au concours la direction d'une des vingtdeux écoles d'hydrographie, que l'Assemblée avait établies par le môme décret dans des ports de moindre importance. Il était déjà trop tard ; on l'informa qu'il ne restait plus à pourvoir que quelques écoles dans des petits ports éloignés. L'infortuné Delisle se décida alors fort sagement à retirer sa candidature, et à demeurer au Havre.

Mais, en vertu de la loi nouvelle, la classe de Mathématiques n'élait-elle pas menacée dans son existence ? Pris de crainte à ce sujet, Delisle représenta à la Municipalité, le 14 Octobre 1791, que si l'école gratuite de Mathématiques, dont il était le professeur depuis 1783, cessait d'être fréquentée par des marins lors de l'installation de Pelhaste, elle serait encore suivie par les jeunes gens non marins qui « ont toujours formé la majeure partie des élèves Cl)- » Jugeant son école encore utile à la jeunesse huvraise, il demanda et obtint, comme nous l'avons rapporté ailleurs, l'autorisation de la transporter au Collège ; il eut même ravantage de loger dans la maison. Delisle continua donc son Cours de Mathématiques et d'Hydrographie pendant plusieurs années, parallèlement à celui que Pelhaste faisait à l'Arsenal.

Les élèves de Delisle n'eurent jamais à se plaindre de la Municipalité, qui leur prodigua tous les encouragements possibles ; mais, en ce temps-là, les récompenses étaient peu nombreuses et rares. Ainsi, à la fin de l'an II, Delisle fit passer au Conseil, selon l'usage, le nom du plus méritant de ses élèves. Sous prétexte qu'on préparait une organisation nouvelle de l'enseignement public au Havre, on ne décerna aucun prix (2). Celte mesure s'étendit d'ailleurs tout aussi bien aux élèves des écoles primaires qu'à ceux de Delisle.

On fut plus heureux en l'an IV (8 Germinal) ;' les deux premiers élèves de la classe de Mathématiques furent couronnés à la Fête de la Jeunesse : c'étaient « Louis Leroy, quatorze ans, habitant chez le citoyen Delarbre, négociant, et Victor Barbet, dix-sept ans, demeurant chez son père, marchand mercier, rue Jullien (3). »

C'est probablement dans l'intérêt de ses élèves que Delisle

(1) Archives municipales. •— Série H .

(2) Ibid. — Registre des Délibérations, 27 Fructidor an II (13 Septembre 1794).

(3) Ibid.

Vë consulat 131

faisait son cours à cinq heures du soir. En hiver, c'était bien tard. Aussi les jeunes mathénmticieniS durent-ils parfois solliciter de la Municipalité Taumône de quelques chandelles, en particulier le 16 Vendémiaire an III (6 Octobre 1794) (1).

Quelques mois plus tard, le 27 Ventôse (17 Mars 1795), la Municipalité, voulant développer Tin^truction primaire, pria Delisle de quitter, sous deux décades, les appartements qu'il occupait au Collège. L'Administration du district avait en effet réservé ce logement à Tun des instituteurs chargés d'y ouvrir au plus tôt une école (2). Delisle demanda à conserver et sa classe et son logement, dans l'enceinte du Collège, au moins jusqu'à l'établissement des Ecoles centrales. Il fit observer avec juste raison qu'il rendait de grands services aux jeunes gens non marins en leur enseignant gratuitement les Mathématiques, et que, s'il fermait son école avant la formation des Ecoles centrales, ses élèves seraient privés de ses utiles leçons. Cette remarque fut prise en considération, et, le 19 Germinal (9 Avril 1795), l'administration du district invita la Municipalité du Havre à fournir un local à Delisle.

En attendant, celui-ci continua à habiter dans le Collège. Mais, le 22 Vendémiaire an VI (13 Octobre 1797), lui arriva une nouvelle injonction de remetlre jpromptement ses appartements (3). Delisle ne prêta d'abord aucune attention à cette lettre de la Municipalité ; puis, se ravisant quelque temps après, il répondit que les débats, qui avaient eu lieu au Conseil des Cinq-Cents depuis le 6 Brumaire sur la réorganisation de l'Instruction publique et notamment sur les Ecoles centrales supplémentaires, lui laissaient croire qu'on remplirait incessamment le vide constaté entre les écoles primaires et les écoles centrales. Or, il est certain, ajoutait-il, que ce second degré d'enseignement, pour lequel d'ailleurs lui, Delisle, s'est fait inscrire dans le temps, sera donné au ci-devant Collège (4).

Cependant la Municipalité, désireuse de satisfaire le Département en installant trois instituteurs au Collège, pressait toujours, mais sans succès, Delisle de se retirer. Et lui de prétendre, le 15 Ventôse an VI (5 Mars 1798) (5), qu'on ne pouvait supprimer

(1) Ardiives municipales. — Registre des Délibérations.

(2) Ibid, — Copie de Lettres, registre IV.

(3) Ibid. — Copie de Lettres, reg. IX.

(4) IMd,

(5) Ibid. — Délibérations, registre XIII ; Copie de Lettres, registre IX.

une école gratuite qu'il dirigeait depuis quinze ans. Quelques mois encore, et un changement sera certainement apporté au système d'instruction actuellement en vigueur. Un orateur ne vient-il pas de s'écrier à TÂssemblée : « Il existe, entre Técole primaire pt l'école centrale, une telle disproportion que jamais un jeune homme, sortant de Tune, ne pourra profiter dans l'autre sans passer par une éducation privée. C'est pour obvier à cet inconvénient que la Commission propose un degré d'enseignement public sous le nom d'Ecole Secondaire. »

 cette raison, mise en avant par Delisle, le maire répondit, le 24 Ventôse, que l'administration n'acceptait pas ses faux-fuyants et que les intérêts de la Commune passaient avant tout. Mais Delisle ne bougea pas.

Le 15 Floréal an VII (4 Mai 1799), le maire revint à la charge en engageant Delisle à obtempérer le plus tôt possible à la décision de la Municipalité. Puis, vint la menace. Si son logement n'est pas libre pour le 1*' Vendémiaire suivant (23 Septembre), on se verra forcé de prendre « la voie judiciaire », désagrément que Delisle doit épargner à l'administration et à lui-môme (1).

Au moment où, à bout d'expédients, Delisle semble sur le point de céder, le voici servi à souhait par une circonstance qui va lui permettre de prolonger indéfiniment son séjour au Collège.

Un des cinq instituteurs communaux, Neveu, venant de démissionner, Delisle se présenta devant le Jury d'Instruction publique du Havre pour obtenir sa place. Il subit l'examen obligatoire le 27 Fructidor (13 Septembre 1799). Le procès-verbal de cette séance marque que Delisle réunit « au civisme et à la moralité les lumières et la capacité nécessaires pour remplir les fonctions d'instituteur primaire (2). » Aussi, le Département, en sanctionnant le choix fait par le Jury d'Instruction, adressa à Delisle une lettre si élo* gieuse que nous la reproduisons ici bien volontiers (3) :

(( Citoyen, le Jury d'Instruction publique, séant au Havre, nous a rendu le témoignage le plus distingué de vos connaissances, de votre civisme et de votre moralité, et il a été confirmé par l'Administration municipale. Nous ne pouvons donc douter qu'en vous admettant au nombre des instituteurs nationaux, nous ne fassions une acquisition précieuse.

(1) Archives municipales. — Copie de LeUre», registre X,

(2) Ibid. — Délibérations, registre XIV.

(3) Archives départementales. — Section L. — Département. — Iiulruction publique.

» Mais renseignement républicain a des règles, qni toutes sont contenues dans le règlement et les divers arrêtés que Tadminlstration municipale est chargée de vous transmettre.

» Vous vous ferez certainement un devoir de vous y conformer. Soyez persuadé, citoyen, que nous nous occuperons toujours avec intérêt des moyens d'amélioration que vous croirez utile de nous indiquer, et que nous serons infiniment flattés que, sous votre direction, l'Ecole dont vous êtes chargé devienne de plus en plus fréquentée. »

Lee occupations de Delisle, comme instituteur primaire, lui laissèrent assez de loisirs pour continuer ses leçons de Maihématiques. Une aiDche imprimée annonçait chaque année la reprise du Cours, qui était généralement fixée au l*' Brumaire (22 Octobre). Delisle réglait son enseignement sur le programme des connais- 3ances exigées des candidats à TEcole Polytechnique

Fondé à Paris le 21 Ventôse an II (11 Mars 1704) sous le nom d'Ecole centraie des Travaux publics, et ouvert le 1*' Nivôse an III (21 Décembre 1794), cet établissement n'avait recv officiellement le titre d'Ecole polytechnique qu'en vertu du décret du 15 Fruc^ lidor an m (f Septembre 1795).

Les examens d'admission avaient été faits, du 20 au 30 Vendémiaire, dans vingt-deux villes, désignées comme centres d'examen ; Rouen était une de ces villes. Tpul candidat devait avoir de seize à vingt an§. Dans chaque lieu d'examen, on envoyait tous les ans deux examinateurs^ chargés l'un de procéder aux interrogations « sur l'arithmétique et sur les éléments d'algèbre et de géométrie », et le second « de juger de la moralité et de la bonne conduite des candidats. » Ces juges devaient tenir grand compte « des qualités intellectuelles, autant que des connaissances acquises », de manière à « préférer celui qui sait le mieux à celui qui sait le plus. »

Les cours de l'Ecole duraient trois ans, pendant lesquels les élèves jouissaient d'un traitement annuel de douze cents francs ; le régime était l'externat. Après leur trois années d'études, les polytechniciens étaient employés, selon leur capacité et leurs aptitudes, aux fonctions d'ingénieurs dans les différents genres de travaux publics ; mais, en droit, aucune situation ne leur était assurée à la sortie de TEcole.

Leurs exercices scolaires roulaient uniquement sur les mathématiques et la physique. Les connaissances mathématiques com-

prennent V Analyse (principes généraux 48 l'Analyse et son application h la géamétrie descriptiva, à la mécanique des corps solides, liquides et gazeux) et la Description graphique des objets (stéréotomie, architecture, ports et fortifications, dessin). La physique se partag^t en deux branches. : la Physique générale^ puis la Physique particulière ou Chimie, dans laquelle on étudiait les substances salines, les substances animales et végétales, les substances terreuses et les substances métalliques.

Ces matières d'enseignement subirent avec le temps quelques modiflcations.

Une nouvelle organisation de l'Ecole Polytechnique fut opérée pnr la loi du 25 Frimaire an VIII (16 Décembre 1709) ; ce fut 'V^oncre à qui on confia alors le soin de composer le programme d'admission.

Nous regrettons ou'aucun document ne nous indique si Delisle eut l'honneur de voir plusieurs dé ses élèves entrer dans cette Ecole qui, dès sa fondation, jeta un vif éclat.

Mais la Municipalité avait d'autres soucis que de peupler de havraîs l'Ecole Polytechnique. Les affaires de la Ville avant tout ; et déjà elle s'occupait de l'installation d'une Ecole Secondaire.

Le 19 Ventôse an XI (10 Mars 1803), le maire prévint Delisle que tous les bâtiments de l'ancien Collège étaient destinés à l'établissement de cette nouvelle Ecole, et qu'on disposerait de son logement au 1" Vendémiaire au plus tard (24 Septembre^ (1). Delisle tenta une dernière résistance. Le logement, qu'il occupait au Collège et dans lequel il tenait son école primaire, était bien distinct du local affecté à l'Ecole de Mathématiques ; fallait-il abandonner les deux locaux ? — Sans aucun doute, lui répondit le maire, le 19 Fructidor. D'abord, il n'était plus instituteur primaire depuis le 7 Mars précédent, et, en outre, son Cours de Mathématiques allait être bientôt supprimé, parce que cette science sera enseignée dans l'Ecole Secondaire. Encore une fois, la jouissance des bâtiments ne peut s'étendre au-delà du l*' Vendémiaire.

Delisle protesta immédiatement contre la disparition de l'Ecole gratuite de Mathématiques. Au moins, ajouta-t-il, « n'est-il pas de toute justice que le professeur qui a exercé depuis plus de vingt ans, dont la place est supprimée et reproduite sous un autre nom,

(1) Archives municipales. — Copte de Lettres, registre XIV.

entre dans la nouvelle organisation, à moins qu'il n'ait démérité (1) ? Dans ce. cas, un arrêté du Conseil municipal doit le destituer. C'est cette destitution qu'il demande avec un certificat relatant les bons services qu'il a rendus gratuitement à la Commune.

Le Conseil, bien avisé, se contenta, dans sa réunion du 28 Fructidor (15 Septembre 1803), de déclarer tout simplement que l'Ecole de Mathématiques serait désormais inutile, et il chargea a le citoyen maire d'exprimer à Delisle les regrets du Conseil de n'avoir pu le placer dans l'Ecole Secondaire, vu la nécessité où il s'est trouvé, à cause de l'économie que commande l'état des finances de la ville, de choisir un sujet qui réunît les connaissances et l'instruction convenables pour professer les deux premières classes de latin et enseigner les premiers éléments de mathématiques (2). »

Trois jours après, le maire adressant officiellement & Delisle une expédition de la délibération prise en Conseil, terminait sa lettre par cette formule de pçlitesse, qui nous semble quelque peu banale : « Agréez les regrets que me charge de vous exprimer le Conseil municipal de n'avoir pu vous placer dans cette Ecole comme un témoignage d'estime qu'il vous porte et comme un acte de reconnaissance du zèle, dont you3 avez fait preuve (3). »

Delisle abandonpa^t^l son logement le l*' Vendémiaire ? Nous n*oserions l'affinner. Il dut trouver encore quelque bon motif pour prolonger son séjour au Collège. Nous le perdons de vue pendant quelques mois et, quand nous le revoyons, c'est pour la dernière fois. Il rappelle alors à qui veut l'entendre qu'il habite le Havre depuis trente ans et qu'il a négligé les belles-lettres pour se livrer uniquement aux mathématiques et à la navigation. Il manileste le vif désir d'être nommé, aveo l'appui du maire, à la tête d'une école de navigation (4).

Delisle avait la science, l'expérience et le zèle, qualités professorales qui assurent toujours le succès. Aussi a-t-il formé d'excellents hydrographes. Il a donc acquis certains droits h la bienveillance d'un Gouvernement, si désireux de récompenser le talent et les longs services (5).

Ces titres de recommandation, le maire les^ développait dans

(1) Archives municipales.

(E) Ibiâ. — Délibérations, registre XVI.

(3) Ibid. — Copie de Lettres, registre XIV.

]A) Ibid.

(5) Ibid. ^ Copie de Lettres, reg. XV.

une lettre qu'il adressait à Lévêque, examinateur de la Marine, précisément alors en tournée d*examen au Havre, et il le priait d'user de toute son influence pour obtenir du Ministre de la Marine une chaire de professeur de navigation à l'infortuné Delisle.

Nous ignorons quel fut le résultat des démarches entreprises par Lévêque. En tout cas, Delisle nous échappe à partir de cette date (19 Juin 1804), et nous ne pouvons affirmer avec certitude ce qu'il devint.

Ecole d'Hydrographie. — L'une des douze écoles gratuites et publiques de mathématiques et d'hydrographie, créées en France par la loi du 10 Août 1791, eut son siège au Havre, et le traitement du professeur fut fixé à trois mille livres. La police de TEcole appartint à la Municipalité. Tous les jours, excepté les dimanches et fêtes, le professeur dut donner cinq heures de leçon en deux séances, destinées Tune aux commençants, l'autre aux élèves plus avancés. Quiconque désirait être admis aux cours de mathématiques et d'hydrographie devait avoir treize ans au moins, savoir lire, écrire et compter, puis être muni d'un certificat de la Municipalité du lieu de sa naissance.

En Octobre 1791, le professeur Pelhaste fut transféré de Vannes au Havre, et Cléron, du Havre à Boulogne. Michel Pelhaste, qui était né en 1753, à Vouilly (district de Bayeux), suivit dans son enseignement le cours de mathématiques à l'usage des marins par Bezout. Son école fut très prospère ; dans les premières années, il eut en moyenne cent auditeurs, en l'an V il n'en compta guère que soixante parmi lesquels une vingtaine seulement se préparait aux examens de la marine. Pelhaste constatait avec satisfaction en Thermidor an V (Juillet-Août 1797) « beaucoup d'aptitude aux sciences dans les jeunes gens de ce pays (i), » et il ajoutait : «t L'école du Havre a toujours donné autant de sujets qu'aucune autre de la République et il y a eu des années où elle en a donné plus que les autres ensemble. » Quand Pelhaste se trouvait trop surchargé, son beau-frère, Jean-Jacques-Alexandre La2>bé Takiait, ou le suppléait au besoin. A la lin de l'an VII, le ministre de la Marine et des Colonies, désireux de favoriser les progrès de l'instruction dans l'Ecole de navigation fonctionnant au Havre, confirma le choix, fait par l'administration municipale du Havre et l'exami-

(1) Archives municipales, période révolutionnaire, secUon H*.

LE CONSULAT i37

nateur de la marine Lévéque, de Marc-Antoine Sagot Duvauroux pour « seconder dans ses fonctions pénibles le citoyen Pelhaste. » Le 11 Ventôse an XI (2 mars 1803), Pelhaste fut nommé à l'école de navigation de Lorient, et Gambart, professeur-adjoint à Lorient, l€ remplaça au Havre. Duvauroux devint répétiteur de mathématiques au port de Lorient (1).

Pendant toute la Révolution, il y eut au Havre chaque année des examens pour les divers grades de la marine : aspirants, enseignes ncxi entretenus, maîtres au petit cabotage et pilotes laaianeurs. Ces examens furent présidés, à peu près à tour de rôle, par Lévêque, Louis Monge et le célèbre Gaspard Monge.

(1) Archives municipales. — Période révolutionnaire, section Ha, et Copie de Lettres, registre XIV.

Page 1