‹ Le Colleg̀e du HavreChapitre 8 sur 54 · DE 1791 A 17Ô · texte numérisé non relu

DE 1791 A 17Ô

tilution. » La déclaration des Droits de Thomme, voilà donc quel sera désormais le catéchisme de l'enfance.

L'Assemblée législative. — Condorcet offrit, le 21 Avril 1792, un nouveau projet d'organisation de Tinstruction publique, qui rappelait celui de Talleyrand. Il proposait cinq genres d'écoles : les écoles primaires, les écoles secondaires, 110 instituts, 9 lycées, et « la Société nationale des Sciences et des Arts, chargée de reculer les limites des unes et des autres, de surveiller et de diriger l'instruction générale. »

Les écoles secondaires de Condorcet correspondaient à peu près à nos écoles primaires supérieures, les instituts aux collèges d'études classiques, les Lycées aux Facultés, et enfin la « Société nationale des Sciences et des Arts » était destinée à remplacer les Académies.

Dans l'esprit de Condorcet, les langues anciennes étant plus nuisibles qu'utiles, on devait leur préférer l'enseignement de la phtjsique. C'était donc la subordination des lettres aux sciences. Membre de l'Académie des sciences à 26 ans (1769), il n'est pas étonnant que le marquis de Condorcet ait eu une prédilection marquée pour l'enseignement scientifique. Cependant, en négligeant le latin, il ne rendait pas toute justice aux lettres.

Condorcet voulait la gratuité absolue de l'instruction à tous les degrés, puis, pour les garçons et les filles, une même éducation donnée en commun. L'amour devait faire naître l'émulation chez les enfants. L'écolier, placé dans la même classe que l'écolière qu'il aimait, mettrait certainement, pour lui plaire, une plus grande ardeur au travail.

Disons tout de suite que le projet de Condorcet et celui de Talleyrand ne furent que des essais d'organisation, essais d'ailleurs tout à fait infructueux.

Taine, jugeant l'œuvre des Constituants, a écrit : « Autant vaudrait prendre onze cents notables dans une province de terre ferme pour leur confier la réparation d'une vieille frégate ; ils la démoliront en conscience et celle qu'ils construiront à la place sombrera avant de sortir du port. » Ce jugement, pris à la lettre, nous semble quelque peu exagéré, s'il porte uniquement sur la question pédagogique ; car les deux premières Assemblées de la Révolution n'ont pas, en matière scolaire, édicté de mesures directement destructives. Elles ont légiféré en matière ecclésiastique et

en matière fiscale ; et c'est Texécution de leurs décrets qui a eu pour effet de disperser le personnel enseignant des anciennes maisons d'éducation.

La Convention. — Pendant la première année de son existence, la Convention se soucia avant tout d'organiser l'enseignement primaire. Elle réprouva la culture des lettres et des sciences, parce qu'elle rappelait trop l'ancien régime et qu'en même temps elle blessait le principe moderne d'égalité. A cette époque, dit M. Compayré (1), « l'ignorance devenait un devoir républicain, le savoir un crime de lèse-égalité. » Les législateurs concentraient toute leur sollicitude sur l'éducation politique à donner à la France. En inscrivant dans la Constitution de 1793 que la nation « garantit à tous les Français une instru>ction coinmune », il faut savoir qu'il ne s'agissait nullement de culture intellectuelle, mais seulement du dessein bien arrêté de « mouler les enfants à l'effigie de l'Etat », selon l'énergique expression de Thiers. On proclamait alors que « les beaux-arts sont naturellement royalistes. » Un des plus sérieux projets d'instruction, celui de Masuyer, demandait que les jeunes élèves apprissent tout d'abord à confectionner leurs souliers.

Le conventionnel Michel Lepelletier de Saint-Fargeau rédigea un projet plus vaste et plus uniforme que tous ceux qui l'avaient précédé. Cette œuvre posthume fut lue à la Convention, le 13 Juillet 1793, par Robespierre (2). D'après Lepelletier (3), l'enfant, garçon ou fille, à partir de cinq ou six ans, est la propriété de l'Etat, la chose de la République. Pour donner à tous le même régime et l'éducation commune, il jugeait nécessaire de caserner les enfants dans des Maisons d'égalité, qui, du reste, ne furent jamais ouvertes. Le grave défaut de ce système d'éducation était de méconnaître absolument les droits de la famille. « Il ne s'agit pas de former des Messieurs, mais des Citoyens. La patrie a seule Je droit d'élever ses enfants. Elle ne peut oonfler ce dépôt aux préjugés des particuliers, aliment éternel d'un fédéralisme domestique. » Ces paroles, extraites d'un discours de Robespierre (4), résument

(1) Histoire critique des doctrines de l éducation, p. 347.

(2) Lepelletier avait été assassiné le 20 Janvier précédent.

(3) Le Moniteur du 17 Juillet 1793 ne donne qu'une partie du plan de Lepelletier.

(4) 18 Floréal an IL

DB 1761 A 17Ô3 iO

bien la théorie de la Révolution en fait d'éducation. Un des membres les plus actifs du Comité de rinstrucUon publique, montagnard lui-même, a écrit que les vrais révolutionnaires « regardaient les lumières comme les ennemies de la liberté, la science comme aristocrate. Si leur règne eût été plus long, ils eussent fait biûler les bibliothèques, égorgé les savants et replongé le monde dans les ténèbres. »

Deux mois après la lecture du Rapport de Robespierre sur le projet de Lepelletier, le 15 Septembre 1793, Lakanal fit décréter une loi en trois articles. Le dernier, celui qui nous intéresse le plus parce qu'il fut mis en vigueur, supprimait « sur toute la surface de la République les Collèges et les Facultés de Théologie, de Médecine, des Arts et de Droit. »

L'ancien enseignement des humanités avait vécu. Nous verrons quel système d'éducation sera appelé à le remplacer.

Au Havre, on ne s'était guère préoccupé des réformes que la Constituante, la Législative et la Convention avaient pensé introduire dans les Collèges, et, par conséquent, l'abbé Trupel n'avait apporté aucune modification au programme d'études suivi par ses devanciers. L'indication seule des prix décernés aux Collégiens va nous en fournir une preuve décisive.

Fidèle à une tradition qui remontait à l'année 1717, Trupel donnait un grand éclat chaque année à la cérémonie de la Distribution des prix, laquelle se faisait toujours sous la présidence du maire entouré de la plupart des officiers municipaux. La fête débutait par un acte public, qui généralement se composait d'une tragédie, et d'une ou deux petites comédies. Deux de ces représentations furent données dans la salle du théâtre de la Ville, entre 1791 et 1793, et eurent un certain retentissement. Dans la première, les écoliers de Rhétorique interprétèrent sur la scène GuU* laume Tell, puis le Serment civique des demoiselles fonctionnaires publiques du Palais-Royal. C'est dans cette dernière pièce qu'un des personnages, l'abbé Cico, s'écrie : « Nous voulons nous venger, et nous sacrifierons Dieu même à ce plaisir. » C'était là, certes, une étrange manière d'inspirer à la jeunesse l'amour mutuel et le respect sacré de la conscience ! Mais la religion et la fraternité étaient déjà en opposition avec les idées nouvelles.

Le succès, qu'ils avaient remporté dans Guillaume Tell, avait développé chez nos bons collégiens le goût de l'art dramatique.

Aussi, Tannée suivante, Trupel leur flt jouer Brutus (1), tragédie de Voltaire, et deux autres pièces : Le danger des mauvaises sociétés^ comédie anonyme en trois actes^ et Le Gourmand pris pour dupe, comédie en un acte par l'auteur du théâtre à Tusage des C40lfèges.

La Municipalité, dont Trupel avait sollicité l'approbation et les encouragements, ne reculait devant aucun sacrifice pour assurer ia bonne exécution de ces pièces. Nous en avons sous les yeux un témoignage irrécusable, c'est le détail des déboursés faits par la direction de la Comédie du Havre pour Tune de ces fêtes ; les avances du l'égisseur du théâtre Duclos s'élevèrent à 270 livres 10 sols, somme vraiment considérable pour l'époque (2).

La représentation terminée, on procédait à la distribution solennelle des prix.

Nous avons retrouvé le palmarès de 1791 (3), et d'autres documents bien précieux qui nous ont permis de reconstituer le programme à peu près complet des études faites au Collège sous le principalat de l'abbé Trupel.

Le Palmarès de 1791 se fait remarquer par une assez singulière dédicace, qu'il nous faut reproduire ici et où l'on reconnaîtra facilement la main de Trupel :

(1) Bruius était alors une pièce fort appréciée, même de la jeunesse. C'était toujours au milieu des applaudissements qu'un acteur débitait ces trois vers qui Aous donnent une idée exacte de l'éducation révolutionnaire :

Si dans la République, il se trouvait un traître Qui regrettât les rois ou qui voulût un maître. Que le perfide meure au milieu des tourments 1

(2) Nous reproduisons, & titre de curiosité, le mémoire détaillé de ces dépenses :

Deux répétitions & la lumière 36 liv.

Répétition générale 42 •

ReprésenlaUon 60 »

17 chaises cassées 17 »

Une livre de bougie 8 ••

Un quarteron d'bypocodium 1 » 10 s.

Esprit de vin 10 s.

Ëtoupe 1 »

Ficelle 10 s .

Carreau cassé 3 »

Personnel et machinistes 83 »

Ouvreuses 23 »

270 liv. 10 s.

(3) Archives municipales. — Section R.

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