‹ Le collier de griffes; derniers vers inédits. Avant-propos de Guy-Charles Cros et préf. de Émile GautierChapitre 62 sur 66 · DIAMANT ENFUMÉ · texte numérisé non relu

DIAMANT ENFUMÉ

Folle d'abord. Et j'ai employé toute ma puissayice à la rendre à la vie réelle. Je ne loulais pas l'aimer, je ne l'aimais pas ; mais je me suis ensuite attaché à elle comme à une œuvre personnelle.

Sa folie était tourbillonnante, loquace, inquiète. Il m'a fallu dépenser une activité, une force immense à suivre et à dompter cette folie. Vitesse exagérée, effrayante, du mouvement de la pensée ; et puis, un bagage d'impressions fictives de vie parisienne, de journalisme, de cancans de coulisses. Avec cela un sentiment inhérent à l'être — toutes les femmes l'ont plus ou moins, — le désir prépondérant de paraître, sans presque de souci d'être en réalité. Etre connue, en bien ou en mal, qu'importe ! La réclame, la réclame. Là est même l'origine de tout le mal qu'elle m'a fait.

Doitc, séduit par les pittoresques mais malsaines profondeurs de son âme désordonnée, j'ai conquis sa foi et celle de son entourage. Je me suis chargé Telle. Je l'ai sauvée de mesures extrêmes, de la séquestration qui l'aurait tuée, en promettant, contre l'avis des autorisés, qu'elle guérirait. C'est arrivé. Mais ma tenue énergique, ma froideur voulue, obligée, avaient irrité son amour-propre de femme. Et elle s'est servie des forces qui lui étaient revenues pour me soumettre, pour se faire aimer.

Plusieurs fois, j'étais assis à côté d'elle, et, comme cédant à la fatigue, elle appmyait sa tète contre mon épaule. Je ne voidais p>as. Mais je me sentais prendre ; je la sentais s'obstiner ; je savais oii nous menait l'inexorable amour.

Une fois, en voiture, après je ne sais quelles paroles prononcées par moi — y avait-il quelque aveu involontaire dans ces paroles? — elle me dit : « Alors, vous m'aimez? » Et violemment, pioussé par un irrésistible ouragan intérieur, je lui répondis en collant mes lèvres sur les siennes.

C'est le type qui ne ^n'attire pas d'abord, mais que la fatalité rapproche de moi et dont je souffre.

Ensuite, domination, tyrannie. Elle me commandait de rêver à ceci ou cela, de faire tels vers. D'où ma stérilisation. J'échappais en cédant tout ce qui }i'importe pas — et la femme ne voit que cela.

Et j)uis, m'obsédant de citations à j)ropos de chaque parole, de chaque caresse. Je l'a'unais, pourtant ; car

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j'iicais réussi à réceiller chez elle un ravissant fond (le nature, masqué par tout ce plâtrage de fiction. J'y avais réussi en me faisant na'if et primitif, — il parait que je le suis réellement, — en m'obstinant à ne voir en elle que la vienje éternelle, la fleur intacte.

J'ai mal fait, peut-être ; j'en savais assez pour ne pas croire à cette pureté. Mais je n'ai j)as de regrets. Mon rêve l'avait transformée et embellie en fait. Ma naïveté la charmait, et ne voidant pas la troubler, elle se mettait à l'unisson.

Puis, parfois elle croyait, plus naïve que moi encore, me déguster en connaisseuse. Je feignais de ne pas le voir.

Elle se plaignit d'abord du peu d influence qu'elle avait sur moi, me reprochant les amours antérieures et les rêves possibles. Je hd faisais tout faire, afflrmait-elle, sans jamais dire « je veux ». Elle sentait quelque chose d'immodiflé en moi, sous l'obéissance extérieure absolue, exagérée. Cela a grandi et elle est devenue mon ennemie intellectuelle. Mais l'âme et le corps — sinon l'esprit — étaient à moi. Pénible période, cependant. Je rêvais par instant Véloignement et la liberté.

Mais nos âmes étaient et seront toujours d'accord ; ma lassitude était toute physique. J'ai pensé qu'elle en sentait peut-être autant, et j'ai exigé qu'elle fît son voyage d'été habituel. J'étais tenu à Paris; le sachant, elle consentit à partir sans moi.

Alors ont eu lieu un ou deux faits de fatalité qu'on

ne met pas dans les romans, mais qui sont de toutes les histoires réelles. '

Je ne me justifie pas; j'ai eu tort, puisque notre histoire était un roman na'if et jmr. Mais l'irritation antérieure, la fatigue qu'elle et son entourage m'avaient donnée ! Elle aurait dtï ne pas me demander ce serment que j'ai refusé de donner par horreur du faux et par espoir d'expier en froideurs momentanées et en persécutions — dures souffrances pour moi ! — ce qu'il y avait eu de fautes de ma part.

Elle l'a fait, cherchant des raisons de m'éloigner 7wnobstant une réconciliation ultérieure, pour mal faire plus librement. Car j'ai trouvé qu'à son ressentiment s'ajoutait un intérêt de paraître. S'alléguant le talion, elle a vendu ses sourires, pour la gloriole mensongère de signer l'œuvre d'autrui. Et elle tenait encore à moi puisqu'elle ne m'avait pas dit : « C'est fini. »

Eùt-clle aimé l'acheteur, j'aurai subi le sort changeant, j'aurais courbé la tête en lui disant adieu. Mais, elle m'aimait; elle m'aime encore à présent, comme moi je l'aime ; elle m'aimait encore puisqu'elle se cachait de moi pour se vendre. La folie était horrible ; je me suis enfui en la maudissant.

Puis j'ai voulu écraser le salisseur de rêve, espérant me briser mo'i-mêmc à la vengeance. Sa vanité, à elle, eût été satisfaite d'un semblant de drame, même d'un drame vrai. Aussi de feintes préférences pour accroître ma colère. J'ai agi, mais je voyais tout. Je voyais

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qu'elle m'aimait toujours, et je n'étais que plus désolé, plus épouvanté de sa folie. J'ai agi parce qu'il méritait tout. Il s'est dérobé, il s'est effondré sans la résistance que demandait ma rage.

Oh! l'horreur de mon âme en ce temps! Voici un projet de lettre pour elle (je ne lui ai jamais écrit) :

« Vous avez préféré une gloire de mensonge (et quelle gloire!) à la pureté, à la justice, à l'amour. Vous êtes maudite, vous êtes damnée. Restez le cœur vide. Pour moi, je ne reviendrai plus. Votre acte est si trivial, si laid, qu'il m'a ôté même ces défaillances de raison, ces vagues désirs qu'on a toujours de revenir vers l'ai' mée d'hier. Je reverrais en vous celle qui n'a jamais été ce que j'avais cru.

» Préférer la joie inepte d'arriver à passer pour ce que vous n'êtes pas aux ivresses sacrées de l'amour, c'est de la démence vulgaire, c'est de l'immoralité de carrefour.

» Je ne vous regrette pas; car vous n'avez jamais été une vraie amoureuse. Je m'étais trompé. Je ne vous hais pas, je vous plains. «

Ainsi mon épouvantable douleur devenait de tarage et des injures. Pourtant, elle m'aurait rappelé, tendu les bras... à certaines heures grises, oui, j'aurais obéi, comme un fou, comme un homme ivre ; mais à d'autres moments, non! non! Elle avait trop mal fait.

Puis des mois, des mois. Tout était noir; toute espérance fermte, toute expansion étouffée en ma poitrine. Me réveillant pour imaginer de vils retours.

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j'étais aussi lâche en moi-même que fier au dehors. Désir immense de la reroir^ immobilisé dans un orgueil de granit.

Un soir, j'étais double. Aller en avant ou en arriére, chez elle ou à l'opposé. Deux volontés effrayantes et égales. Longtemps je suis resté immobile, tiraillé par ces deux monstres. Souffrance horrible qui a laissé des traces dans l'état physique de mon cœur. Enfin il m'est venu un but intermédiaire, oit j'ai couru. La nuit s'est passée en actes de démence qui ont bien charmé deux femmes quelconques.

Et plus longtemps après, j'ai écrit ceci que j'ai gardé en un carnet et que je retrouve (j'écrivais pour me soigner).

Mon moi le plus lucide était ailleurs, pendant ce dénouement. J'ai été conduit par un vague instinct d'imiter ce qu'on fait ordinairement, et non par ma pensée la plus juste. Je n'ai voulu tromper personne, puisque j'ai cru agir suivant ma loi vraie. Cette sorte de défaillance est venue de faits extérieurs, bien prévus, mais contre lesquels mon cœur s'est révolté.

Non, les actes d'un être ne changent pas mon sentiment sur lui. Je le vois et l'admets tel qu'il est, et ses actes sont conséquences de ce qu'il est.

Elle a été perfide, menteuse et méchante; elle a puérilement compromis la bonne entente de nos âmes pour des intérêts temporels et bas. Je l'ai aimée pour ce qu'elle a de mienx, en sachant tout cela i^ossible, puisque je savais qu'elle avait déjà profané l'amour

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en le simulant, pour tirer profit (elle le croyait) du rayonnement de ceux dont elle se rapprochait. Voilà qui est mal, diraient ceux (jui jiif/ent les actes, isoles des êtres.

Elle a simulé l'amour, mais c'est à elle-même qu'elle a d'abord fait illusion ; d'oii plus de folie, mais moins de laideur. Je savais cela, et je l'ai aimée quand même. Elle a recommencé à mes dépens ; elle m'a effarouché; je me suis enfui, mais je l'aime toujours. Car, c'est elle tout entière, avec ses ombres et ses clartés, que j'aime.

Ma fuite n'a donc qu'une sigiùfication: elle m'avait donné tout ce qu'elle pouvait d'amour fidèle et vrai, puis j'ai vu que c'était fini. Il n'y avait là rien que je ne me fusse prédit. Mais le bonheur brisé m'a fait perdre le sens du vrai, puisqu'il y a eu du reproche et de la colère dans ma fuite. Heureusement qu'il n'y a eu que cela; j'aurais peur de me retrouver en des jours pareils.

Pourquoi est-ce que je l'aime tant ? Ce n'est pas une brillante maîtresse, puisque les nuits folles, les voluptueux abandons lui font peur puisqu'elle n'est pas complètement femme. Est-ce l'état de vierge éternelle, de statue attirante que les souillures des satyria ques ne pénètrent pas?

Elle disait, pourtant, détester mes rêves, mes œuvres, mes amis. A moi, tout ce qu'elle poursuivait paraissait puéril, vide ou malsain. Son type n'est pas de ceux dont je subis le charme immédiat. On m'a dit

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qu'elle n'était pas belle. Son visayc est défraîchi par les soucis mondains, les fatigues de solliciteuse, les cosmétiques malhabilement emplotjés ; ses lèvres sont fanées et gercées par les fièvres folles. Et la plupart des choses qu'elle fait et dit, m'ont toujours irrité à n'y pas tenir, puisque ce sont autant de représentations, de redites, de ce qu'elle a lu dans les volumes loués, vu au théâtre ou chez les gens connus où sa vanité la fait courir sans choix.

Donc, peu de voluptés entre nous ; souvent des querelles. Mais, à de délicieux instants, 7ious nous regardions dans les yeux, contemplant nos âmes.

Au commencement, elle a eu tort de me faire quitter ma maîtresse; à la fm, j'ai eu tort en me montrant jaloux de sa chair. Mais l'indépendance en cela n'est qu'un rêve.

Maintenant la situation est triste, très triste. Sans compter les souffrances effroyables que j'ai subies depuis le dernier jour jusqu'à un temps qui n'est pas loin, chaque fois que nous nous voyons nous sommes dans un douloureux mensonge. Elle vit avec les indifférents, parle gaiement de toutes choses à celui-ci, à celui-là. Moi, je fais de même, je tâche de secouer ma stupeur en prenant, pour objectif d'agitation et de gaieté, telle femme que je ne devrais même pas voir devant elle.

Mais comme nous avons été l'un à l'autre, c'est très rarement et d'une manière gênée que nous nous parlons. Notre voix prend de fausses âcretés, car le ton

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