‹ Le colloque de PoissyChapitre 45 sur 96 · CHAPITRE TROISIÈME. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME. S

La reine-nière répondit au fougueux cardinal que la dispute avait été autorisée après délibération du conseil et de l'avis du parlement, non pour introduire quelque changement dans l'État, mais pour remédier aux troubles qui le désolaient et que pour cela il fallait continuer à entendre ceux de la religion et laisser achever l'orateur.

De Bèze, qui avait pàU et qui s'était tu en voyant éclater l'indignation des prélats , reprit donc son discours et acheva ce qui lui restait à dire des sacrements, dont les Réformés admettaient deux

endroits et ont fait de grands trous dans la dite haye, qui est quasi en France toute morte, excepté çà et là quelques vieilles épines encore vives et quelque peu de rejetons qui sont encore en la dite haj'c, qui donnent encore quelques espérances aux ouvrieii's d'icelle vigne, que quand ils seront venus grands, gros et épais ils reboucheront la dite haye pour empêcher les renards d'y rentrer si une fois on les en peut faire sortir. Par ces vieilles épines qui n'étaient encore mortes, il donna à entendre les princes et seigneurs catholiques, comme les princes de Montpensicr,^dc Nemours, de la Roche sur Yon, de Guise et d'Aumalc, et par les petits rejetons (jui pullulaient parmi les épines de la haye et qui la dcvaienl refaire et reboucher, il donna à entendre que c'était le roi et messieurs ses frères, lesquels à Taide de grosses épines vives entrelacées l'une dedans l'autre par iccux rejetons, en attendant qu'ils petits rejetons eussent prins leur accroissement, conserveraient la dite vigne, de sorte que le fruit d'icelle ne serait entièrement perdu ni du tout détruit par les dits renards. Plusieurs autres jjoints pleins de remontrances, plaintes et doléances furent par lui traités en la dite harangue en l'honneur du jeune roy, puis à la fin ayant rappelé la cause de la dite assemblée, il exhorta les prélats et docteurs catholiques et les prédicans que naguère il avait appelés les renards qui avaient rompu la haye de la vigne de Jésus-Christ, que toute passion, envie et opiniâtreté

seulement, n'y ayant que le baptême et la cène qui, selon eux, eussent le caractère de sacrements véritables. H passa ensuite à la police de lÉglise, affirmant que rédiOce élevé autrefois par les apôtres était en ruine, et que pour ramener l'Église à sa pureté et à sa beauté première, il fallait la rendre telle qu'elle avait été sous les apôtres, retrancher celles de ses pratiques qui sont l'œuvre de la superstition , et

mises bas de part et d'autre, entrassent en dispute des matières de foy avec bienveillance, sans injures, invectives, conviées ni reproches, sans se provocqucr les ungs les aultres à courroux, combien toutefois qu'il savait

3ue rissuc de la dite dispute et assemblée ne profilerait e rien à la république française, ains plutôt y apportei*ait grand trouble et scandale. » La dite harangue fut recueillie par aulcuus bons esprits qui furent présents à la dite assemblée quand elle fut prononcée et depuis imprimée et exposée en vente en la ville de Paris. j\Iais ! sitôt qu'elle fut venue à la connaissance des dits prédicans et gouverneurs du rovaume, tout à l'instant on prit des mesures pour en faire perdre la mémoire; des inquisitions et letherches furent faites pour sa\oir qui était l'imprimeur qui l'avait imprimée et le punir en justice, et fut par cry public défendu dans la \ille de Paris à tous les libraires de n'en plus imprimer et exposer en vente sous peine de punition corporelle et d'amende arbitraire. »

Doit-on croire les assertions de Haton qui n'assista pas lui-même au colloque et ne parle que par ouï-dire? Ce discours, qu'il prête au cardinal de Tournon, que les gouverneurs firent supprimer et qu'aucune autre relation ne mentionue, ne serait-ce ])as plutôt un de ces nombreux pamphlets qu'on répandait alors tous les jours dans le public? Peut-être aussi ne saurions-nous nous flatter de connaître exactement toutes les j)arlicularitcs relatives au colloque. iVe voyons-nous pas Dcspencc, au sujet du discours de de liézc, nous avertir que la seconde partie en fut prononcée autrement qu'elle n'a été imprimée depuis ?

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quant aux cérémonies avoir égard aux temps, aux lieux et aux personnes, afin que tout dun accord Dieu soit servi par tous en esprit et en vérité. » Mais si Ton en croit le journal de Despence, cette dernière partie du discours de de Bèze fut prononcée autrement qu'on ne l'a imprimée depuis. ' En face de la colère manifestée par les prélats , de Bèze avait-il

' Despencc, Journal, 9 septembre.

Le curé Haton (t. I, p. iCi) raconte avec une joie cruelle et en l'exascrant fort, Icmbarras de Théodore de Bèze; il est si heureux de trouver eu défaut le grand adversaire de sa doctrine, qu'il laisse aller sa e:aieté jusqu'à des plaisanteries un peu risquées pour un ecclésiastique. <r Théodore de Béze voulant poursuivre plus oultre, demeura hors de mémoire du rollet qu'il avait estudic et préveu, et tout étonné qu'il se trouve ayant perdu contenance, ne scout plus que dire et commença a regarder à l'cntour de soy. s'il verrait le saint Esprit, en personne ou en aultre qui le peut redresser en sa mémoire pour poursuivre sa harangue; mais le dit saint Esprit ne se trouva en personne (pi'en la reync mère, mais non pcrfectement, comme liiy et elle eussent bien voulu, parce qu'elle ne le peult remettre eu ses esprits, n'ayant le rollet de sa dite oraison en main pour lui dire les mois qui suyvaicnt ceux sur lesquels il perdit la mémoire. Toutefois ne le laissant à dépourveu, tascha à lui bailler courage ^en lui disant tclz mots : « Monsieur Béze, prenez courage, parlez hardiment. Que craignezvous? .\c vous étonnez ])oint. » .^îais pour tout cela son esprit ne put rentrer où il eut bien voulu, et se trouvant confus en soy-méme ne passa oultre en sa dite oraison, ains seulement s'excusa sur la crainte qu'il avait d'offenser la majesté du roy et la compaignie, promettant au lendemain de donner par escript ce qui lui restait à dire. La reyne le vovdant en tout favoriser et l'excusant au mieux qu'elle ])eut, dist qu'il ne fallait point trouver mauvais le ti'ansj)ort de son esprit, et que ce n'était faulte de science, ains seulement qu'il était honteux. >

cru devoir ménager ses auditeurs et supprimer de sa doctrine ce qu'elle avait de plus choquant pour eux ? On peut le conjecturer, mais non raffirmer; le journal de Despence ne nous apprenant rien sur les différences qu'il signale entre la harangue récitée et la harangue imprimée. Quoi qu'il en soit, dès que le ministre eut achevé, le cardinal de Tournon adjura de nouveau le roi et sa mère, et toute l'assistance de ne point ajouter foi aux erreurs qu'ils venaient d'entendre par la bouche de Théodore de Bèze, et il demanda en même temps que ce dernier remit aux prélats une copie de sa confession. Catherine de Médicis répondit qu'elle et son fils voulaient vivre et mourir en la foi cathoUque, et sur l'ordre du roi, M. de Guise alla prendre des mains de Théodore de Bèze la confession des Réformés, qu'il remit au cardinal de Tournon; après quoi, huit jours ayant été octroyés à ce dernier pour la réponse des Catholiques, l'assemblée se sépara.

Telle fut la fameuse séance du 9 septembre, où de Bèze , justifiant le choix de ses collègues , avait exposé avec une grande netteté et non sans éloquence les doctrines de la Réforme. Le lendemain, dans l'assemblée des prélats, le cardinal de Lorraine qui s'était montré si accommodant et si facile dans sa conversation avec de Bèze, détesta hautement ce qu'il appelait les erreurs et les blasphèmes de ce ministre, et alla jusqu'à s'écrier en latin : « Plût au ciel que celui-là eût été muet ou que nous eussions été sourds. » ' Ses collègues, d'un commun accord, le désignèrent

' Despence. Journal, 10 septembre.

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