CHAPITRE TROISIÈME
lieu. Parlant ensuite du ministère sacré, de Bèze distingua deux sortes de vocations : la vocation ordinaire, qui comprend Texamen de la vie et de la doctrine, l'élection légitime, l'imposition des mains, e( la vocation extraordinaire, à laquelle l'un de ces trois caractères ou tous les trois ensemble peuvent manquer ; et il ajouta qu'il a été dans les desseins du Seigneur de se servir maintes fois de Tune et de l'autre. Quant aux conciles, de Bèze en rejetait les décisions; ils ont si souvent erré « que Satan semble s'être transfiguré en la lumière des conciles généraux pour déguiser sa fausseté ». Aussi, ce ne sont point ces assemblées, mais l'Écriture qui doit régler la foi du chrétien et loin de préférer l'autorité de l'Église à l'Écriture, il faut estimer que c'est de l'Écriture que l'Église tire toute son autorité. Le ministre termina sa harangue en demandant que la discussion ne fut point portée sur l'article de la Cène avant qu'on n'eût mis sous les yeux des Réformés les citations que le cardinal de Lorraine avait promis de leur opposer.
Le théologien Despence , sur un signe du cardinal de Lorraine, prit alors la parole et après avoir dit, par manière de préface, que depuis longtemps il souhaitait une telle rencontre et avait toujours vu avec déplaisir la persécution des Réformés, en vint à examiner le discours de Théodore de Bèze. Il défendit l'autorité des conciles et prenant à partie de Bèze et ses collègues, il leur contesta la légitimité de leur ministère : ce n'était pas par succession ordinaire qu'ils étaient entrés dans l'Éghse, et moins encore par succession extraordinaire, leur mission n'éîani
prouvée par aucun miracle, comme celle de Moïse ni annoncée dans l'Écriture, comme la vocation de saint Jean-Baptiste. Déjà auparavant, le cardinal de Lorraine avait demandé à de Bèze par qui il était envoyé et avoué, et celui-ci avait répondu qu'il était élu du peuple et conflrmé du magistrat civil, se refusant à dire du magistrat ecclésiastique, comme le lui soufilait Pierre Martyr placé derrière lui. ' Quand Despence eut achevé, de Bèze allait lui répliquer, mais un moine blanc nommé de Saintes , « homme ardent et échauffé pour combattre et disputer, » - prit la parole à son tour et revint sur ce qu'avait dit Despcnce, mais avec propos aigres et piquants.
La discussion s'égarait: de Bèze la ramena et laissant le moine blanc, justifia son ministère des attaques de Despence. Il soutint que l'élection et l'examen des mœurs doivent passer avant l'imposition des mains et que les miracles ne sont pas toujours nécessaires pour attester la vocation extraordinaire : saint Paul n'a point attendu limpcsition des mains ni allégué de miracles pour preuve de sa mission. Et comme Despence insistait, mettant les ministres au défi de citer dans toute l'histoire un exemple semblable au leur, de Bèze répliqua que l'histoire n'a pas gardé le souvenir de tout ce qui est arrivé, et qu'il est d'ailleurs toujours loisible à Dieu de faire en un temps ce qu'il n'a pas fait dans un autre. Despence voulant défendre la tradition, avait soutenu
' Despcnce. Journal, 2i septembre.
•- La Place, liv. VIL p. 489.
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que nous savons par la seule tradition plusieurs choses dont personne, cependant, ne doute, que le père n'a élé engendré, que le fils est consubslantiel, qu'il faut baptiser les enfants , que la vierge Marie demeura vierge après son enfantement. De Bèze chercha à prouver que si les termes non engendré, consubslantiel, baptême des enfanls et autres ne se trouvaient point dans lÉcrilure, les choses néanmoins que ces termes expriment y sont contenues en plus d'un passage et que l'on a tiré de ces passages les mots dont nous nous servons aujourd'hui. Son argumentation avait été plusieurs fois interrompue par de Saintes, qui, par sa manière de disputer, empruntée aux usages de la Sorbonne , choqua toute la compagnie. Ce que voyant, le cardinal de Lorraine déclara que la question de l'Église était assez débattue et qu'il fallait maintenant parler du sacrement de la Cène, d'autant plus que c'était principalement cet article qui divisait la chrétienté. En vain , Théodore de Bèze supplia l'assistance que, pour en venir à un accord, on s'occupât d'abord des points les plus aisés, réservant pour une dernière discussion les sacrements et notamment celui de la Cène, sur lequel on aurait plus de difficulté à s'entendre. Il ne put rien obtenir, et le cardinal demanda aux ministres s'ils consentaient à signer la confession d'Augsbourg. Théodore de Bèze an ayant à son tour demandé si de son côté il l'approuNail enîièrcment, le cardinal ne voulut point répondre , mais pria avec instance les ministres de souscrire à une opinion qu'on venait de lui envoyer d'Allemagne.
Quels motifs dictaient ici la conduite du cardinal
106 COLLOQUE DE POiSSY.
de Lorraine? Ils ont été l'objet de jugements bien divers. Déjà, en effet, ses contemporains estimaient difficile de lire dans une àme « si fort barbouillée, » comme disait Brantôme ; ' cette difficulté a subsisté depuis, et il est à craindre qu'elle ne demeure entière, du moins pour ce qui concerne la conduite du cardinal au colloque de Poissy, même après la publication attendue des papiers de la maison de Lorraine. Nous ne saurions, quant à nous, croire aux convictions luthériennes du cardinal, et nous mettons en doute sa sincérité, alors même qu'il la proclame le plus hautement. Était-ce un luthérien celui qui, sous François II, frappa avec tant d'acharnement et sans distinction les Réformés ? Homme d'État plus que prêtre, le cardinal de Lorraine a pu souffrir impatiemment la domination du pape sur le clergé de France et faire rejeter parmi nous les décisions du concile de Trente; partisan du gouvernement despotique, il a dû préférer l'organisation aristocratique de l'Église luthérienne à la démocratie du calvinisme, sans qu'une telle préférence implique nécessairement l'adhésion aux dogmes mêmes de la confession d'Augsbourg. Son passage aux affaires lui avait d'ailleurs Irop bien appris la force du parti catholique pour qu'il ait songé un seul instant à se jeter dans le camp opposé. Ceux-là nous paraissent avoir mieux jugé ce personnage qui prétendent qu'il admit le colloque de Poissy par vanité, espérant y briller, et, qu'indifférent en matière de foi il ne se servit jamais de la religion que pour sa grandeur.
' BrantOni»'. t. L p. U3.