CHAPITRE SIXIÈME
rapilale avait raspeci d'un camp et l'on voyait le prince de Gondé, avec sept cents gentilshommes et soldats, accompagner les ministres au prêche, à travers une foule frémissante. Les ministres étaient également armés et Théodore de Bèze portait une cuirasse en se rendant au lieu des assemblées. ' Temps étrange et que notre imagination même, habituée aux spectacles d'un âge pacifique, a peine à se représenter; il faudrait, pour le bien comprendre, avoir encore les fortes convictions des hommes entre qui s'agitait alors le débat, et pour le décrire la plume énergique qui, dans leurs mains, était encore une iirme de guerre lorsqu'ils racontaient leurs propres actions.
Mais cette situation si tendue ne pouvait durer, à moins d'un grand déploiement de force de la part du gouvernement. Celui-ci ne prenant pas les mesures nécessaires, les événements se précipitaient avec une elTrayante rapidité et les honnêtes gens, les voyant venir, luttaient vainement pour les écarter : tous leurs efl'oris leur semblaient échouer contre une irrésistible fatalité. Les tristes pressentiments entrés dans l'àme du peuple lors de la retraite des Triumvirs de la cour se réalisaient; - les chefs catholiques étaient prêts et l'Espagne allait éclater. Depuis longtemps déjà les conseillers de Philippe lui écrivaient que le temps des ménagements était passé; le roi, toujours circonspect,
' De Rézc nn\ Bernois, 12 avril 156:2 (Arch. de Berne). — Lettres de Clumtonnay, 21 mars 1562 {Mém. de Condè, {. Il, p. 27).
^ De Bèze. Histoire ecclésiastique, liv. IV, t. I, p. 667.
l!)1 rOLLOOLF. DE POISSV.
avail voulu altcndre. ' Mais quand il \il l AlkMnaiiUc Ironipée par les Guises el Navarre gaaué, il ordonna à son ambassadeur, Clianlonnay, de demander à la régente Téloignement des Chàtillons. Ceux-ci, avertis, s'étaient d'avance retirés. La régente réi)ondit avec hauteur à Clianlonnay et renvova du conseil les évèques et les gouverneurs de province. - Le maréchal de Saint- André refusa d'obéir et, de concert avec Montmorency et le roi de Navarre, appela le duc de Guise à Paris pour s'opposer, par la iorce, à Texéculion de Ledit de janvier. Guise répondit à leur appel et en passant, le 1^"^ mars, par la petite ville de Va^sy, en Champagne, il y massacra les Protestants rassemblés au prêche.
Les écrivains catholiques ont toujours représenté comme un événement fortuit ce qu'ils nomment l'accident de Vassy ; ^ mais toutes les circonstances du massacre accusent la préméditation. Le duc de Guise se rendait à Paris pour y détruire violemment la liberté religieuse accordée aux Réformés : quoi de plus naturel qu'il eût d'abord voulu essayer ses forces en Champagne ! La guerre civile venant à éclater, la renommée militaire de François de Guise le portait à la tète des Catholiques; il était donc de son intérêt de provoquer la guerre, et le massacre de Vassy lui faisait atteindre son but. La cloche sonnait quand le
* Papiers d'État de Granvclle. Vargas à Pliilip))c IL 7 novembre lafil (t. VI, p. 308).
^ Lcllrcs de Cliantoimay , 2:2 lévrier DiOïi (Mnn. de Cnmlè, t. IL p. 2^2).
•' .hnnnal de Brularl . jmiik'm" l.'iCri {Mrm. de Condé, I. l. |). 7'i .
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dik' de Guise s'approchait de Vassy. ' L'un des siens ayant appris que c'étaient les Huguenots qu'elle appelait au prêche, de s'écrier aussitôt : On va les huguenoter bientôt d'une autre manière. Et la menace ne larde pas à s'accomplir. Car, pendant que le duc se rend au monastère de Vassy, ses gens, commandés par La Brosse, vont à la grange où se tient l'assemblée des Protestants et où près de douze cents personnes étaient réunies. La Brosse, avec sept autres, entre dans la grange et on les invite à s'asseoir. C'est alors que l'un d'eux, reniant Dieu, s'écrie : Tuons-les tous jusqu'au dernier, et en même temps ils sortent ou sont poussés dehors par les Rélormés. Ceux-ci, effrayés, ferment les portes, les barricadent et un horrible tumulte s'élève. Toute la troupe de Guise accourt et décharge, à bout portant, des arquebuses sur les Réformés, qui ripostent à coups de pierre. La lutte fut peu vive, mais le massacre dura près d'une heure, après quoi le duc de Guise, blessé dans ce triste combat, se retira, emmenant prisonnier le ministre de Vassy, qu'il destinait au supplice. Quarante personnes, tant hommes que femmes, avaient été tuées ; un beaucoup plus grand nombre atteintes de graves blessures. Les relations protestantes nous ont conservé les noms de ceux qui périrent dans la journée du F' mars : Robert Portil, Jean Mongroce, Claude Guichard, Jean Collin, Nicolas Brissonet, Claude l'Orfèvre, Jean Longe, Simon Thigne, Nicolas Malart, Daniel Itomas, Jacob Jollin.
Voir la pièce irUituitT f^rudeUfan Guisiaca in oppido
V la p ) (Ril)
Vdsseio (Ribi. de Rernc
190 COLLOOl F I>E l'OISSY.
Pierre Arnold, etc. Noms vuliiaires el obscurs, inconnus à la poslérité, mais devant lesquels l'historien, qui les transcrit, s'arrèle avec respect et attendrissement. C'est pour une noble et sainte cause que ces hommes sont morts, presque certains, quand ils luttaient pour la faire triompher, de ne pas recueilHr eux-mêmes le fruit de leurs efforts et de leurs sacrilices. Sachons du moins leur en être reconnaissants! L'histoire, pour nous, n'est plus seulement l'histoire des princes; le peuple aussi y a pris sa place. De même en étudiant les progrès de l'humanité, noublions pas qu'à côté des grands hommes, des acteurs plus humbles, mais non moins dévoués, ont paru dans la lutte d'où sortirent ces progrès. Que parfois notre pensée se reporte donc pieusement vers ces premières victimes de nos guerres religieuses; en retour de la liberté de conscience que leur doit notre patrie et qu'ils ont fécondée de leur sang, est-ce trop demander pour eux que de demander un souvenir î