‹ Le colonel de SurvilleChapitre 4 sur 12 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

f,2 LE COLONEL DE SURVILLE.

je me défie toujours des gens qui ont des mains pareilles...

— Ma tante , quelle folie .'...

— Folie tant que vous voudrez , mais cela est- D'ailleurs, qu'il ne soit plus question de cet étranger... Seulement, ma chère, ne laissez pas vos clefs à voire secrétaire quand ce mélancolique petit monsieur vient travailler avec votre mari.

— Oh ! madame , quels odieux soupçons ! s'écria la duchesse indignée.

La maréchale, sans s'apercevoir de l'émotion de sa nièce , se tourna du côté du colonel , et lui dit :

— Voilà comment elle est toujours : à l'entendre le mal est impossible... J'ai pourtant de bonnes raisons pour dire ce que je dis... L'autre jour, elle était aux Tuileries avec son mari... ; je vais, par hasard, danslabibhothèquepourprendre un livre ; en passant près de l'escalier, qui est-ce que je vois? Cet Allemand, qui rôdait près de la porte de la chambre de Jeanne.. . au lieu de s'occuper du travail que M. de Bracciano lui avait donné à faire pendant son absence. .. Je vous dis,

LES ADIEUX. g;,;

moi , ajouta madame de Monllaur en se retournant vers sa nièce , que vous avez chez vous pour plus de deux cent mille écus de diamants, et un jour ou l'autre vous serez dévalisée , si vous n y faites pas attention !

Madame de Bracciano, pâle, agitée, allait éclater , lorsque le colonel lui dit à voix basse : Silence ! vous vous perdriez.

A ce moment , M. de Bracciano entra chez sa femme , qui contint à peine son émotion pendant que la maréchale aspirait longuement une prise de tabac d'Espagne.

Les ennemis de M. de Bracciano disaient qu'il ressemblait à une fouine qui aurait la jaunisse. Ses traits fins et rusés, ses petits yeux perçants, qui regardaient toujours par-dessus ou par- dessous ses besicles d'or, son teint bilieux, rendaient cette comparaison assez raisonnable.

Cette apparence chétive était loin d'annoncer la volonté de fer, la froide et impitoyable énergie

«f» LE COLONEL DE SURVILLE.

de cet homme, un des plus puissants leviers qu'eût employés Tempereur !

Pour ajouter à ce contraste, la voix de M. de Bracciano était faible ; son accent grêle et toujours d'une égalité parfaite.

On racontait que, revêtu d'un pouvoir presque dictatorial en Tyrol, il avait ordonné, sans témoigner la moindre émotion, le supplice de huit condamnés (nécessaire et terrible exemple), de cette petite voix aiguë comme le cri d'une cigale.

Après avoir respectueusement salué madame de Montlaur, avoir dit bonjour à sa femme avec cordialité, le duc, s'adressant au colonel :

— Est-il vrai, mon cher colonel, que vous partiez pour l'Allemagne? J'arrive du conseil d'Élat : on m'a dit que vous devanciez à Vienne le prince de Neufchàtel.

— Il est vrai , monsieur , je venais faire mes adieux à madame la duchesse, et prendre ses ordres.

— Vous savez l'objet de votre mission... Ce n'est d'ailleurs plus un secret... L'empereur Ta officiellement annoncé au conseil... Il divorce avec l'impératrice Joséphine, il s'unit à l'archi-

duchesse Marie-Louise, et le prince de Neufchàleï va épouser Sa Majesté Impériale au nom de Sa Majesté.

— Voilà l'impératrice délivrée du poids de sa couronne, se dit madame de Bracciano.

— Votre empereur épouse la fdle des Césars ! s'écria la maréchale après quelques moments d'étonnementet de silence... Puis elle reprit avec une sorte de compassion : Pauvre soldat... il n'a pas lu Molière... Il fait là un mariage de George Dandin.

— Ah ! madame ! dit le colonel.

— Eh! sans doute, reprit la maréchale, est-ce que le grand philosophe du grand siècle n'a pas dit : Et j'aurais bien mieux fait, tout riche que je suis , de mallier en bonne et franche 'paysannerie ! Ah ! les hommes... les hommes ! Les exemples ne leur servent jamais de rien.

— Madame la maréchale, dit gaiement Raoul , avouez au moins que M. de Sottenville serait, je crois, mal venu à dire... Silence, mon gendre, à un pareil gendre !

— Eh ! mon Dieu ! votre empereur croit , en s'alliant avec l'Autriche , qu'elle lui sera fidèle ;

VOUS verrez... vous verrez si un jour ou l'autre , ce sournois de ministère anglais , que je déteste, car j'ai toujours exécré Tanglomanie qui nous a perdus , ne jouera pas auprès de cette puissance le rôle de Clitandre..., ajouta la maréchale en aspirant de nouveau une forte prise de tabac. Et alors mon pauvre soldat de dire : Tu Vas voulu, George Dandin ; mais il sera trop tard.

— Vous voyez loin ! madame la maréchale , dit le duc de Bracciano d'un air sérieux et en paraissant frappé des paroles de la princesse de Montlaur.

— C'est que j'ai vu longtemps et beaucoup.. . dit celle-ci avec mélancolie.

Pendant un moment, les acteurs de celte scène demeurèrent muets , absorbés par des pensées différentes.

Le duc de Bracciano rompit le premier le silence , et dit au colonel : — Puisque vous allez à Vienne, seriez-vous assez bon pour vous charger de quelques réclamations auprès de la chancellerie de l'empire? 11 s'agit d'un pauvre garçon que j'emploie comme secrétaire interprète... Il a été compromis dans je ne sais quelle affaire

politique. C'est une lêle Colle, ardenle, un Brutus (Je dix-huit ans, qui prend ses souvenirs de collège pour des idées , et ses amplifications pour des convictions politiques... un enfant qui ne rêve que révolutions et régénérations. . . Tout le monde a été comme ça... à son âge.

— Tout le monde! M. le duc, dit la maréchale d'un air glacial ; je ne le crois pas.

— Nous sommes convenus , madame la maréchale , de ne jamais parler politique , car j'aurais le chagrin de ne pas toujours partager vos idées, dit M. de Bracciano d'un air impassible ; puis il reprit en s'adressant au colonel : — En un mot , il s'agit de ce pauvre diable d Herman , que vous avez vu souvent ici ; il est malheureux comme les pierres, orphelin... et je voudrais faire lever l'arrêt qui le proscrit, afin qu'il puisse retourner dans son pays.

Madame de Bracciano rougit , et Raoul arrêta pour ainsi dire au passage un regard d'étonnement qu'elle jetait à son mari.

La maréchale parut insensible à cette nouvelle, et le duc reprit : — J'en ai déjà dit deux mots à notre ambassadeur , M. de Narbonne. Je ne

doute pas que votre recommandation et peut-être celle du prince de Neufchàtel ne puissent être uide à mon protégé, qui mérite d'ailleurs tout mon intérêt, et à qui madame de Bracciano veut aussi beaucoup de bien.

Ces derniers mois furent prononcés d'un air si naturel , si simple , qu'ils dissipèrent les soupçons qui s'étaient un instant élevés dans Tesprit du colonel.

— Je ferai mon possible pour vous être agréable, monsieur, reprit-il, et vous pouvez compter sur mon désir de remplir vos vues. Puis, saluant madame de Bracciano, il allait prendre congé d'elle , lorsque, se souvenant de Boisseau , il lui dit : Me permettez-vous , ma cousine , et vous , monsieur, de vous recommander avantmon départ un de mes meilleurs amis, M. Ânacbarsis Boisseau ? Il est arrivé ce malin même ; je ne pourrai pas avoir le plaisir de vous le présenter ; mais si vous le permellez , il vous remettra une lettre de moi...

La maréchale regarda Baoul avec surprise en entendant le nom de Boisseau, et prit, sans mot dire, une forte prise de labac.

— Il était attaché à l'ambassade d'Espagne , reprit Raoul. Il a quitté la diplomatie pour s'occuper exclusivement d'antiquités. C'est un homme de fortune et de loisirs, rempli de cœur, de loyauté. Je l'aime comme un frère, et je vous saurai un gré infini , ma cousine, de ce que vous voudrez bien faire pour lui.

— V'ous pouvez être sûr que, recommandé de la sorte et par vous, il sera de nos amis, dit la duchesse.

— Pourrai-je aussi espérer votre bienveillance pour mon cher Boisseau , madame la maréchale ? dit le colonel en souriant.

— Pour M. Anacharsis Boisseau? Mais comment donc , je serai enchantée de faire sa connaissance ! comme disent vos belles fournisseuses et sénaleuses , reprit en riant la maréchale ; puis elle ajouta, d'un ton plus dii^ne et plein de bonté : Vous savez, Raoul, que, quoi que disent les philosophes et les gazetiers , personne n'a moins de fierté que nous autres, ou plutôt que personne plus que nous n'est fier de compter avec le véritable mérite. Monsieur votre père était un trèsgrand seigneur , et il se faisait gloire d'avoir pour

amis Texcellent, le vertueux Tronchet, et notre charmant abbé Delille. Mon oncle ne me parlait jamais sans un touchant ressouvenir du bon Maréchal (i), qui fut pendant vingt ans son médecin et son ami. J'accueillerai donc M. Anacharsis Boisseau comme il méritera deVêtre, et, si je vous crois , il sera accueilli à merveille , quoique son nom grec et païen sonne assez mal à mon oreille chrétienne. Vous le savez , j'aime mieux les villageois que les bourgeois, mais j'aime encore mieux les bourgeois que les parvenus...

— Je vois avec peine que M. Boisseau m'en lèvera vos bonnes grâces , madame la maréchale, dit Jérôme Morisson, duc de Bracciano, en s'inclinant d'un air sec et poli...

— Je sais la valeur des mots , M. le duc , M. Colbert n'était pas parvenu... il était arrivé... répondit la princesse de ^lontlaur en se campant fièrement sur son grand cheval d'Espagne et du saint-empire , comme disait sa nièce, et en faisant sentir à M. de Bracciano l'inconvenance de son observation ironique.

(1) Premier chirurgien de Louis XIV.

Voulant détruire cette légère cause de dissentiment , le colonel reprit gaiement : Je vous livre donc mon pauvre Boisseau , madame la maréchale, je le confie à votre générosité et à la vôtre, ma cousine. Puis se retournant vers M. de Bracciano, il lui dit, en lui serrant cordialement la main : M. Boisseau est mon meilleur ami... Je n'ai pas besoin de vous faire de nouvelles recommandations , n'est-ce pas ?

— Soyez tranquille , mon cher colonel.

— Allons..., adieu Raoul... Revenez-nous bientôt... Vous savez qu'à mon âge... on part quelquefois bien brusquement... dit la princesse de Montlaur en souriant avec mélancolie.

— 11 reviendra pour causer encore avec vous du pauvre soldat Tempereur , dit Jeanne , en tendant sa main à Raoul.

— N'oubliez pas mon protégé , dit le duc.

— Je n'oublierai rien, dit le colonel, en répondant à ces différentes marques d'amitié et en jetant un regard expressif sur sa cousine.

— Le soir même le colonel partit pour Vienne.

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