‹ Le colonel de SurvilleChapitre 5 sur 12 · EUG. SUE · texte numérisé non relu

EUG. SUE

Deux ou trois jours après le départ du colonel , madame de Bracciano était assise dans son boudoir; Herman Forster, à quelques pas d'elle, avait les yeux timidement baissés. Quoiqu'il fût âgé de vingt-cinq ans, sa figure était si juvénile qu'il paraissait avoir dix-huit ans à peine. On ne pouvait voir des traits plus candides, une physionomie plus enchanteresse ; ses longs cheveux blonds , séparés sur son front, à la mode des étudiants aile-

mands , tombaient en nombreuses boucles sur son cou , un profil d'une pureté antique , de grands yeux bleus chargés de mélancolie , une bouche presque toujours elîleurée par un triste et doux sourire , complétaient celte ravissante figure.

Sa taille mince, svelte , aisée , ne perdait rien de sa grâce sous les simples vêtements qu'il portait. La seule chose qui déparait ce séduisant ensemble était des mains courtes, aux ongles plats et livides , mains fatales qui semblaient à la princesse de Monllaur d'un fâcheux pronostic.

Conservant le costume des universités allemandes , il portait une redingote bleue , un pantalon de pareille étotfe et des bottines noires, qui lui montaient au-dessous du genou.

Herman semblait résister à une prière que lui faisait Jeanne.

— Monsieur Herman, disait-elle d'une voix attendrie , pourquoi me refuser celte preuve de confiance ? Ne voyez pas , je vous en conjure , dans ma demande, un sentiment de curiosité indiscrète, c'est l'intérêt le plus vrai qui me guide...

— Hélas ! madame la duchesse , répondit Herman d'une voix enchanteresse, avec un accent

(rindéfinissable mélancolie , que vous dirai-je ? Rien dans ma vie passée ne mérite votre attention. Ce sont des malheurs vulgaires, monotones, arides; c'est la vie du pauvre et de Torphelin dans sa triste uniformité. Il n'y a dans ces douleurs, madame , ni poésie , ni grandiose... ajouta Herman avec amertume.

— Est-ce donc un reproche que vous me faites! dit doucement madame de Bracciano. Pouvez-vous interpréter ainsi mes questions?

Puis , après un silence , elle ajouta :

— Vous avez raison , j'ai eu tort de vous faire cette demande. Ce sont les gens heureux qui peuvent jeter un regard satisfait ou indifférent sur les temps qui ne sont plus. . . Hélas ! pour l'infortuné , chaque souvenir est un chagrin.

— Oui , mais le malheureux qui compte ses années par les souffrances, se console en pensant que chaque jour sa lâche avance... répondit Herman.

Il y eut, dans l'accablement douloureux , dans le regard vague dont il accompagna ces mots , quelque chose de si désespéré , que les yeux do Jeanne se mouillèrent de laimes.

— Après tout, dit Herman, je ne pourrai jamais , madame , m'acquitter envers vous. .. Vous êtes la première , la seule personne qui ayez daigné me dire quelques paroles de pitié.

— De pitié ! ! ! murmura Jeanne.

— Quelque cruelle que me soit cette triste confidence , je la dois à ma bienfaitrice.

— Ah ! je comprends si bien la susceptibilité des âmes délicates. Mais rassurez-vous... je suis disfnedevous entendre... lésâmes souffrantes ne sont-elles pas sœurs ? ajouta madame de Bracciano, en baissant la voix et les yeux.

Herman ne parut pas Tentendre , et commença son récit en ces termes :

€ Je perdis mon père, étant tout enfant. Il occupait les modestes fonctions de receveur dans un bourg voisin de Vienne ; ma mère ne lui survécut que peu de temps ; elle avait concentré sur moi toute sa tendresse. Les seuls souvenirs de mon enfance datent de cette fatale époque. La nuit , je m'éveillais quelquefois , je trouvais presque toujours ma mère en larmes , vêtue de ses vêtements de deuil , assise auprès de moi , et me contemplant avec une anxiété douloureuse.

RÉCITS. 'y

J'ai conservé pieusement quelques lignes tracées de sa main, pendant ses longues insomnies... Je ne devais les lire que plus tard... < Un secret <i pressentiment l'avertissait, écrivait-elle, qu'il »! lui restait peu de temps à vivre ; elle voulait «I passer ce temps à regarder son enfant... se « privant pour cela de sommeil... » Bientôt elle ne dormirait que trop... !

— Pauvre mère , dit Jeanne , en essuyant une larme î

Herman continua d'une voix émue ;

— Hélas! elle ne se trompait pas ; madame... L'année de son deuil n'était pas expirée, que je perdis ma mère... Je restai orphelin, sans ressources ; le pasteur du bourg me recueillit par charité ; je n'avais pas de parents. Ce ministre était le meilleur des hommes , d'une douceur , d'une angélique piété. Malheureusement pour moi , sa femme était d'un caractère brusque et jaloux; elle voyait sans doute avec peine sou mari me prodiguer presque les mômes soins qu'à ses deux fils... Il est inutile devons dire ce que je souffris alors, madame la duchesse... Mais je souffris beaucoup... car je serais mort plutôt que

de me plaindre , plutôt que de faire part à mon bienfaiteur... de Téloignement que sa femme me témoignait ; malheureusement encore , les deux enfants du pasteur étaient jaloux de moi comme Tétait leur mère , ils repoussaient toutes les avances que je leur faisais; ils s'éloignaient de moi avec dédain ; alors j'allais prier et pleurer sur la tombe de ma mère... Le bon ministre ignorait tout , il me reprocha d'abord doucement mon humeur triste et solitaire ; ses enfants, plutôt par espièglerie que par méchanceté , lui dirent que c'était moi qui les fuyais ; leur mère , loin de les démentir, confirma leurs plaintes... Peu à peu les remontrances du bon ministre devinrent plus sévères, je commençai à m'apercevoir qu'il me traitait avec froideur , je ne l'accuse pas , mon Dieu , il me croyait des torts inexcusables envers ses enfants... Je fus bien malheureux de celle découverte... C'était mon seul protecteur... mon seul ami. Pour ne pas me l'aliéner, je tâchai par tous les moyens possibles de gagner la bienveillance de sa famille... Ce fut en vain... Voyant cela... je voulus tenter un dernier moyen...

Ne trouvant aucun plaisir aux jeux de mon âge , auxquels j'étais obligé de me livrer seul , j'avais cherché dans Tétude quelques distractions à mes chagrins , et puis le ministre était si content , si heureux de mes succès... que je redoublais d'ardeur... Souvent il me disait en soupirant... « Vous avez un caractère ombrageux et « fier , vous fuyez ceux qui devraient être pour < vous des frères... mais au moins, vous répon- « dez aux soins que je donne à votre éducation. « Mon seul regret est que mes autres enfants « n'aient pas votre aptitude... i> En effet, ses deux fils, idolâtrés par leur mère , étaient, quoique plus âgés, beaucoup moins avancés que moi dans leurs études , et dans nos classes j'avais toujours l'avantage. Je pensais que peut-être mes succès et mon application causaient la jalousie et l'éloignement que j'inspirais.

Voulant à tout prix regagner l'affection du ministre qui , sans doute , irrité par de faux rapports , devenait de plus en plus froid à mon égard, sentant que je n'y réussirais jamais tant que sa lemme et ses enfants me seraient hostiles , je me décidai à laisser prendre à ceux-ci l'avantage sur

moi dans nos travaux communs... je commis à dessein des fautes grossières... et pour la première fois depuis deux ans , les fils du pasteur me surpassèrent dans mes études... Hélas! je m'étais cruellement trompé, ces succès que je leur rendais si faciles ne changèrent pas leurs dispositions pour moi...

— Pau\Te malheureux enfant , s'écria madame de Bracciano , en essuyant ses larmes. Vous perdîtes peut-être au contraire le seul protecteur que le ciel vous avait laissé ?

— Oui , madame... Le ministre prit pour de la paresse , pour de Tinsouciance ce secret sacrifice que je faisais à ses plus chères affections. Il en vint , lui si bon ! lui si généreux ! à me reprocher le pain et Tabri qu'il me donnait , me disant qu'un fainéant , ingrat et fier , était indigne du moindre intérêt... Oh ! madame la duchesse , je vous Favoue , j'eus un instant la lâcheté de vouloir tout apprendre au ministre , et d'emporter au moins comme mon seul trésor l'afTectiou de cet excellent homme... Le cœur rongé d'amertume, j'allai au cimetière ; ma douleur était si profonde, si insensée, que je m'écriai, en me jetant à genoux.

en joignant les mains comme si ma mère eût pu m'entendre : Oh ! ma mère ! comme on traite votre enfant !...

— Infortuné ! ! dit Jeanne , en levant les yeux au ciel.

— Je pleurai beaucoup... Je me relevai plus calme , la pensée de ma mère m'avait noblement inspiré , je rougis de la honteuse idée que j'avais eue de dévoiler au ministre la conduite injuste et cruelle de sa famille à mon égard. C'était le rendre malheureux... lui à qui je devais tout, lui qui était , sans le savoir , l'instrument d'un complot domestique. Je préférai de partir sans lui laisser au cœur une pensée douloureuse.

— Ame noble ! âme généreuse ! s'écria Jeanne ; et que devîntes-vous , si jeune , car vous étiez bien jeune alors , n'est-ce pas?

— J'avais quinze ans , madame. Le ministre , au moment de me quitter , sentit se réveiller en lui son ancien attachement pour moi , il voulut me retenir ; je pensai que les causes qui nécessitaient mon départ existeraient toujours, je me jetai dans ses bras une dernière fois et je m'éloignai.

— Et alors , où allâtes-vous ?

— A Vienne. . . le minisire m'avait recommandé à un de ses amis , savant professeur de cette ville. Il m'employa comme secrétaire traducteur; il était brusque et dur , il m'accablait de travail ; mais au moins je gagnais ma vie. Tant que je pus supporter ces fatigues, je les supportai ; pour le satisfaire je travaillais de toutes mes forces , trop sans doute » car en suite de veilles très-prolongées je tombai gravement malade , je fus porté à l'hospice des pauvres...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Jeanne.

— J'y restai longtemps ; ce dont j'eus le plus à souffrir , c'était l'espèce de familiarité avec laquelle j'étais traité par des mendiants grossiers et souvent criminels ; la différence que l'éducation avait mise entre nous me rendait cette communication odieuse ; ne pouvant y échapper et quelquefois dissimuler mon aversion, je fus en butte à leurs mauvais traitements ; j'étais faible , j'étais seul , je me résignai , je souffris.

— Il n'a donc pas échappé à une des douleurs humaines, dit Jeanne , en attachant sur Herman un regard noyé de larmes.

— Pourtant je ne me désespérai pas , les nombreux travaux auxquels je m'étais livré pendant deux ans , chez le professeur, avaient complété mon éducation , agrandi mes idées. Je comptais pouvoir assurer mon existence à force de travail. . . En sortant de Thospice , faible et sans ressources, j'allai chez le savant qui m'avait jusqu'alors employé : il avait pris un autre secrétaire. Alors je passai quelques jours bien amers...; je connus la faim , je connus ces luttes affreuses entre le besoin qui vous pousse à tendre la main , et la honte qui vous retient.

— Oh ! mon Dieu ! encore cela , dit la duchesse , en cachant sa figure entre ses mains !

— Ne pouvant me résoudre à mendier , j'étais en proie aux pensées les plus désespérées et les plus sinistres , lorsqu'un heureux hasard me fit rencontrer un ami de l'excellent ministre qui m'avait élevé : par lui , j'obtins une place dans un des bureaux de la chancellerie de l'Empire , je me vis sauvé ; pendant quelques mois , je me trouvais bien heureux , presque rassuré sur l'avevir. J'employai mes loisirs à perfectionner mon instruction , un nouveau coup vint m'accabler.

Le ministre qui m'avait élevé par charité mourut, laissant sa femme et ses deux enfanis dans la misère ; quoique plus âgés que moi , et presque des hommes, ils ne pouvaient encore subvenir à leurs besoins... L'un d'eux pourtant s'engagea dans l'armée ; l'autre était infirme. Je le pris avec sa mère dans ma pauvre habitation. Je donnais quelques leçons ; j'eus le bonheur d'être utile , à mon tour, à la famille de celui qui m'avait autrefois généreusement secouru.

— Cette famille avait été bien cruelle pour vous.

— Je ne m'en souvins que pour mettre dans ma conduite tous les ménagements possibles. J'aurais été désolé de laisser croire à ces malheureux que je voulais tirer avantage de ma position pour leur faire regretter leur injustice d'autrefois.

— Et dans cette vie si laborieuse , si dure... quelles étaient vos distractions au moins? Je ne vous parle pas de plaisirs.

— Quand le travail me laissait quelque repos, j'allais , Tété, me promener dans la campagne; mais ces jours de fête étaient bien rares. Le soir, l'hiver, je lisais nos poêles et ceux de votre pays ,

madame ; je ne me plaignais pas de mon sort ; il était humble , obscur , mais paisible ; j'étais presque fier , à force de travail , de pouvoir, moi sichétif, soutenir deux personnes. Leur vive gratitude me payait de mes peines... car cette pauvre veuve et son fils , reconnaissant leurs anciens torts envers moi , me dédommageaient bien de mes soins... Mon seul chagrin était de penser que le bon ministre avait emporté peut-être en mourant de fâcheuses impressions contre moi...

— Et qui vint troubler cette vie si pure , si noblement occupée ?

— Un entraînement fatal , que je me reproche quelquefois, car il eut une déplorable influence sur le sort des deux pauvres créatures dont j'étais le seul soutien...

— Ne fut-ce pas alors que vous fûtes afiilié à une société secrète ?

— Oui, madame la duchesse... Mais si je regrette renlraînement qui me fit embrasser la cause de la liberté, parce qu'il compromet lavenir de la famille de mon bienfaiteur , je suis et je serai toujours fier des convictions qui ont dicté ma conduite , s'écrie Hcrman , les joues colorées,

le regard brillant d'enthousiasme. — Oh! si vous saviez, madame, quelle noble, quelle sainte guerre nous avions déclarée à la tyrannie , à régoïsme, à Tintolérance !...

Nous voulions sauver TAllemagne de Tinvasion française , et pour prix de cette oeuvre vaillante , réclamer et obtenir d'un pouvoir vieilli les jeunes franchises dont votre sublime révolution a semé en Europe les germes immortels ! Nous vouHons, au lieu de continuer une lutte stérile et sanglante contre la France ; nous voulions la soulever, au nom de l'humanité , contre l'éblouissant et désastreux despotisme qui pèse encore sur elle...

— Silence!... Prenez garde!... s'écria la duchesse, saisie à la fois de crainte et d admiration on entendant Herman exposer des doctrines si dangereuses avec une si noble exaltation.

Celui-ci , emporté malgré lui par la violence de ses opinions, reprit sans paraître avoir entendu Jeanne : — Nous ne voulions plus de tyrannie , plus de règnes de violence et de destruction ; nous voulions la paix, la prospérité , une sage liberté , aux riches nous voulions moins de superflu , aux pauvres plus de nécessaire... Nous voulions chez

nous que l'homme fût jugé par ses actes , par sa valeur , que les injustes privilèges de la naissance fussent abolis ; nous voulions chez vous , et de concert avec les esprits fidèles à la glorieuse émancipation de 89 , que la féodalité abattue ne fût pas relevée sous une nouvelle forme. Mais pardon , dit Ilerman en baissant la voix , d'un air timide et plein de grâce , qui contrasta d'une manière charmante avec son exaltation passagère ; pardon, madame la duchesse , ces paroles doivent vous blesser... Il est ingrat à moi de les prononcer devant vous... Je suis en France... et j'y reçois chez vous une hospitalité généreuse...

— Ne savez-vous pas, dit Jeanne en .s'animant , que malgré ma naissance , que malgré ma position dans cette cour... je suis pour les victimes contre les bourreaux, pour ceux qui souffrent contre ceux qui jouissent, pour ceux qui méritent contre ceux qui possèdent ! Ne savez-vous pas enfin , dit Jeanne en rougissant , comme si elle en eût fait un aveu , que je partage toutes vos idées... et que je souffre de toutes vos peines! Pauvre orphelin...

Madame de Bracciano prononça ces dernières

paroles d'un air si ému , si attendri , en tendant sa main charmante à Herman , que celui-ci fut sur le point de se jeter aux pieds de Jeanne ; mais une insurmonlable timidité sembla le retenir ; il rougit , baissa les yeux , laissa retomber , avec autant d'émotion que d'embarras , la main de la duchesse qu'il avait un instant tenue dans la sienne... Puis, comme s'il eût cédé à une lutte intérieure , après avoir un moment hésité , il dit à Jeanne :

— Pardon... madame... si je vous quitte si brusquement ; mais je ne sais , un étourdissement... un vertige...

Et il quitta précipitamment le boudoir...

Ânacliarsis Boisseau avait accepté Toffre de Uaoul. Il habitait son petit hôtel de la rue de la Victoire, en attendant ([ui[ eût acheté une maison à sa convenance.

Une nuit, il fut éveillé en sursaut, par son valet de chambre, qui vint lui annoncer qu'un courrier arrivait à Tinstant de Vienne, portant une lettre très-importante du colonel.

Le courrier avait reçu Tordre de faire la i)lus

9i LE COLONEL DE SLRVILLE.

extrême diligence : il devait se présenter à M. Boisseau à quelque heure de la nuit qu'il arriv ât.

— Ah ! diable ! dit Anacharsis en se frottant les yeux, quelle heure est-il donc.

— Deux heures du matin, monsieur.

— Et ce courrier, où est-il ?

— Dans la salle à manger, monsieur, où Glapisson lui fait du feu pour le réchauffer, car il pleut à torrent de la neige fondue.

— Cela nrinquièle ; qu'est-il arrivé à Raoul ? dit Anacharsis en passant sa robe de chambre.

Dans la salle à manger il trouva le courrier debout devant un grand feu, en compagnie de Glapisson, qui lui versait à boire.

C'est à peine si, à travers la boue qui le couvrait, ou pouvait distinguer les galons et la couleur de la livrée de cet homme, dont la figure joviale et hardie ne porlait pas la moindre trace de fatigue.

En voyant entrer Boisseau, le courrier posa sur la cheminée le verre qu'il porlait à ses lèvres, salua respectueusement Anacharsis, ol lui remit la lettre de Raoul.

— Le colonel n'est pas malade, j'espère? dit Anacharsis.

— Non, monsieur... Dieu merci, M. le marquis se porte bien... 11 m'a ordonné de crever dix chevaux, s'il le fallait, pour arriver plus tôt ; de me reposer deux heures, et de revenir à Vienne, si monsieur avait une réponse à me donner.

— Peste, mon garçon, vous faites là un rude métier, dit Boisseau en décachetant la lettre.

— Ah ! ce n'est rien , monsieur, une fois je suis allé de Leipsig à Cadix sans m'arréter, et pour faire marcher les postillons andalous, il fallait taper autant sur l'homme que sur la bête... J'y ai usé trois fouets... et les manches avec...

— C'est comme le colonel Ledoux, le brave des braves, le père du soldat, quand ces canailles d'alcades ne voulaient pas nous donner des vivres, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas, il les forçait à manger des galettes de terre pour les apprendre à se laisser surprendre sans vivres, dit Glapisson.

Pendant cette intéressante conversation, Âna-

charsis lisait rapidement ces mots tracés à la hâte par Raoul :

i Mes soupçons n'étaient que trop fandés... 1 Herman Forster est un misérable; il faut qu'il « quitte à l'instant Paris... mais sans éclat. H i n'hésitera pas, lorsqu'il verra ses projets dé- « couverts ; pour lui prouver que je suis instruit « de tout, tu n'auras qu'à lui dire ces deux « noms : Wilhelmine Butler • qu'il parte donc i à l'instant de Paris pour Bayonne ; là , il re- < cevra de nouveaux ordres... Comme une mii nute de retard peut être fatale, je compte « assez sur ton amitié, pour te prier de te rendre, *i à quelque heure que ce soit du jour ou de la i nuit, chez Herman Forster... S'il manque i d'argent , tu lui en donneras ; mais qu'il parte <i à l'instant , et devant toi. Le fils de mon con- 1 cierge, homme sûr et déterminé, l'accompa- « gnera jusqu'à Bayonne , et restera dans cette « ville pour le surveiller jusqu'à nouvel avis. Si <i Herman , chose impossible ! résiste à ces or-

* dres , tu remettrais à l'instant une des deux

* lettres ci-jointes à madame la princesse de

WILUELMINE BUTLER. 9r,

< Monilaiir !... et tu ferais parvenir l'autre à « l'empereur , en la portant toi-même au grand « maréchal du palais... Je n'ai pas le temps de i te dire par quel miraculeux hasard j'ai surpris <( ce secret, tant j'ai hâte d'arracher qui lu sais « à ces abominables machinations... Renvoie- '( moi mon courrier, dès qu'Herman Forster '( sera parti... Que je sois rassuré sur ce point... ^ J'oubliais une chose importante. Un homme « très-dangereux, nommé Pierre Herbin, doit > fréquemment visiter Herman Forster.

« ' Dans le cas où ce dernier ne voudrait pas

< quitter Paris, dis à Glapisson de couper ses « moustaches, de s'embusquer près de la maison « qu'habile Herman, rue du Faubourg-du-Roule, '( n° 56 , et de surveiller les gens qui peuvent y 1 entrer, de remarquer Pierre Herbin , de le 1 suivre et de te rendre compte de ses démari ches.

« Se voyant découverts , ces deux misérables * pourraient tenter quelque dangereuse entre-

< prise avant que le résultat que j'attends de ma « lettre à l'empereur ne soit obtenu ; que Gla- « pisson surtout redouble de vigilance , s'il les

« voyait rôder du côte de l'hôtel de B. Ce

< Pierre Herbin a 60 ans environ; il doit être « boiteux. Une profonde cicatrice lui partage la

< lèvre supérieure en deux. Je crois faire un « rêve en songeant à ce qui vient de m'arriver. « Ma tête se perd dans ce chaos... Si le plus « impérieux devoir ne me retenait ici , je serais « à l'instant parti ; l'empereur m'a chargé d'une

« mission de la plus haute importance , et ce i

< n'est que dans cinq ou six jours que je pour- « rai l'avoir terminée. Adieu , mon bon Ana-

< charsis, adieu en hâte. N'oublie rien... ne né- « glige rien de tout ceci... 11 y va du sort de la

< personne que j'aime et que je respecte le plus K au monde. ., Mon courrier est un homme actif, « intrépide. Si tu ne me le renvoies pas immé- « diatement, utilise-le ; lui et Glapisson me sont <t très-dévoués et t'obéiront comme à moi. »

Anacharsis Boisseau , après avoir relu deux fois celte lettre, mit à part celles qui étaient destinées pour l'empereur et pour la princesse de Montlaur, et dit au courrier : Vous ne repartirez pas jusqu'à nouvel ordre ; allez vous reposer ;

WlLIIELUliNE BUTLER. 97

VOUS, Glapisson , d'après Tordre du colonel... A ces mots, Glapisson mit sa main à son bonnet de police et se tint au port d'armes.

— Vous aurez peut-être à couper vos moustaches pour n'être pas remarqué et mieux suivre un vieux drôle boiteux qui a de mauvais desseins.

— Contre mon colonel !

— Non , Glapisson , mais contre les amis de votre colonel, ce qui est la même chose. Plus tard je vous expliquerai cela.

— Suffit, monsieur, quoiqu'il soit dur de couper ça; et il prit ses moustaches en soupirant. Ça qui a été en Italie, en Egypte, en Espagne et en Allemagne. Pourtant, si le colonel le veut , ça sera fait.

Puis , s'adressant à son valet de chambre , Boisseau lui dit de tout préparer pour sa toilette. .

— Monsieur va sortir ? demanda Joseph , stupéfait.

— Sans doute, et vous allez dire au concierge d'aller à l'instant me chercher un fiacre : on en trouve toute la nuit à la porte de Frascati.

Une demi-heure après , Boisseau , bien envo-

loppé d'un manteau , monta en voiture, et dit au cocher d'aller rue du Faubourg-du-Roule , n° 56.

Pendant le trajet, Anacharsis se réjouissait de se trouver à même d'être utile à Raoul. Grâce aux détails que celui-ci lui avait donnés avant son départ , sur madame de Bracciano , il ressentait pour elle un vif intérêt.

Et puis il trouvait un certain orgueil à être chargé de cette affaire aussi importante que délicate; il supputait déjà par la pensée les avantages qu'il devait trouver à rendre un tel service à madame de Bracciano.

La nuit était sombre et orageuse , la pluie tombait à torrents.

Le fiacre s'arrêta devant le n'' 56 de la rue du Faubourg-du-Roule , alors très-peu habitée.

Boisseau mit la tête à la portière, vit une maison isolée , d'une misérable apparence.

De chaque côté s'étendaient de longs murs, qui bornaient sans doute des jardins ; en face , c'étaient de vastes terrains inhabités.

— Hum ! se dit Boisseau , ça m'a tout à fait l'air d'un coupe-gorge. C'est bien la digne haiiilalion d'un pareil scélérat. — Cocher, frappez.

— Où ça, mon bourgeois? c'est une porte irallée , et il n'y a ni marteau ni sonnette.

— Alors frappez des pieds et des mains.

— Ah çà ! c'est donc pour éveiller un médecin ou une sage-femme, dit le cocher?

— Frappez toujours.. . et cent sous pour votre course si on ouvre bientôt , car il fait un froid atroce...

Hcrman avait le sommeil très-léger, il fut réveillé en sursaut par un coup assez fort donné à sa porte.

11 écouta , saisi d'une crainte involontaire.

Par un mouvement instinctif, il prit sous son traversin un poignard renfermé dans sa gaîne, et, le cœur palpitant, il attendit un nouveau coup , croyant s'être trompé.

On heurta de nouveau à sa porte.

llerman essuya la sueur froide qui lui coulait du front, et demanda néanmoins d'une voix ferme : Qui est là? Que veut-on?

— C'est un monsieur très-pressé qui veut vous parler, dit le portier.

— Je me nomme Anacharsis Boisseau , dit une

aulre voix. J'ai, monsieur, une très-importante communication à vous faire.

Un peu rassuré , Herman laissa tomber le poignard , alluma une bougie , pria Boisseau d'attendre un seul instant , s'habilla et ouvrit sa porte, non sans une secrète émotion.

La physionomie de Boisseau offrait un curieux mélange de crainte, de suffisance et de curiosité.

Un moment il garda le silence , frappé malgré lui de la beauté , de la jeunesse , et surtout de l'air triste et candide d'Herman.

Il ne pouvait croire que cette mélancolique et charmante figure cachât un génie aussi pervers.

Malgré son malencontreux essai diplomatique, Boisseau , dans ce moment décisif, se sentait fort embarrassé d'expliquer le sujet de sa visite.

Il poussa de fréquents hum , hum , en se débarrassant de son manteau le plus longuement possible.

Herman , surpris du silence que gardait Boisseau, lui dit de sa voix douce et perlée :

— Puis-je savoir, monsieur , à qui j'ai l'honneur de parler, et à quoi je dois attribuer une visite à une heure aussi indue?

WILUELMINE BUTLER. 101

— Rien de plus juste, mon cher monsieur, rien de plus juste , reprit Boisseau d'une voix un peu émue , car en jetant machinalement les yeux autour de lui, il venait d'apercevoir le poignard qu'Herman , dans sa précipitation à se lever , n'avait caché qu'à demi sous son traversin , et dont la lame aiguë et brillante élincelait dans l'ombre par un jeu de lumière.

— Un homme qui couche avec un poignard , se dit Anacharsis , doit être capable de tout. Raoul a raison , malgré sa figure douce , c'est un tigre. Le portier est descendu , il a d'ailleurs fort mauvaise mine, cette maison est isolée et de sinistre apparence. Je suis seul , ceci devient aussi délicat que ma position avec les guérilleros. On dirait, en vérité, que le sort s'obstine à me prendre pour cet enragé de Boitot.

Ces réflexions mentales ne satisfaisaient pas la curiosité inquiète d'Herman.

Il reprit avec une sorte d'impatience.

— Je désire savoir, monsieur, le but de votre visite... il est trois heures du matin , je n'ai pas riionneur de vous connaître... cl il faut sans doute un motif grave...

— Très-grave en effet , mon cher monsieur ; sans cela , je n'aurais pas pris la liberté de venir vous éveiller de si bonne heure.

— Parlez , monsieur, je vous écoute.

Les hésitations de Boisseau recommencèrent. P;'.r où devait-il aborder ce difficile entretien? Enûn il reprit courage , appela toute son adresse à son aide , et dit à Herman , d'un air à la fois paternel et mystérieux :

— Jeune homme... des prolecteurs inconnus m'envoient vers vous... votre sort les a sensiblement touchés , ils veulent vous faire beaucoup de bien... Mais les circonstances sont telles qu'ils ne peuvent se livrer ici à toute leur bienveillance... pour que vous en ressentissiez pleinement les effets... il faudrait que vous fussiez hors de Paris...

— Je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites Thonneur de me dire... monsieur, dit Herman d'un ton froid , et jetant sur Boisseau un regard perçant, qui parut très-sinistre à l'ex-diploniale.

Néanmoins il affecta une assurance qu'il n'avait pas et reprit : — Il me semble pourtant , mon

cher monsieur, que je m'explique très-clairement. Des protecteurs inconnus auraient la plus grande satisfaction à vous voir éloigné de Paris, séjour toujours dangereux pour les jeunes gens , et qui n'offre qu'un médiocre attrait aux personnes que la fortune n'a pas favorisées. Vos protecteurs vous conseillent, dans votre intérêt, pesez bien ces mots, monsieur; ils vous conseillent, dans votre intérêt tout particulier, de quitter la capitale... de voyager dans le Midi... L'air y est très-salubre , le pays fort pittoresque... et Rayonne , par exemple , leur semblerait une résidence si convenable , qu'ils vous l'indiquent de préférence... C'est là, ajouta Boisseau d'un air mystérieux, c'est là , jeune homme , que vous recevrez d'eux des marques , des preuves d'intérêt qui vous surprendront... qui auront droit de vous surprendre...

— Monsieur, répondit Ilerman après un assez long silence , vous me paraissez un homme de bonne compagnie, et je ne puis croire que vous veniez chez moi, à trois heures du matin, pour vous jouer de moi. Vous êtes évidemment la dupe d'une méprise.

— Nullement, mon cher monsieur, je ne crois pas m elre trompé , vous êtes bien M. Herman Forster, employé comme secrétaire chez M. le duc de Bracciano, n'est-ce pas?

— Je suis bien en effet Herman Forster, monsieur. En cela vous ne vous êtes pas trompé, mais vous êtes dans une profonde erreur en me supposant des protecteurs connus ou inconnus... 11 n'entre pas dans mes projets ni de quitter Paris ni d'aller à Bayonne.

Croyant faire un coup de maître et décider Herman par un argument sans réplique, Anacharsis tira de la poche de son gilet un rouleau cacheté, et dit, en le tenant bien en vue entre le pouce et Tindex de sa main droite :

— La preuve, monsieur, que tout est fort sérieux , c'est que ces protecteurs inconnus dont vous déclinez Texistence me chargent de vous remettre ce rouleau de cent napoléons. Cet argent est destiné à vos frais de voyage et à votre premier établissement à Bayonne... une fois là... vous ne savez pas ce qui vous attend, — dit Boisseau en posant déHcatement le rouleau sur un coin do. la cheminée , pensant avoii' triomphé

WILHELMINE BUTLER. lOr,

victorieusement du refus (VHeruian ; puis il répéta d'un air confidentiel , en scindant pour ainsi dire ses paroles et en frappant légèrement sur le bras d'Herman :

— Non, mon cher monsieur, vous ne savez pas ce qui vous attend.

Herman fit un pas vers Boisseau, d'un revers de main dédaigneux il jeta le rouleau à terre ; les napoléons s'échappèrent et roulèrent sur le plancher.

— Comment , monsieur ! s'écria Anacharsis.

— De l'or î dit Herman en le regardant fixement; de l'or, monsieur... Cela devient en effet fort sérieux... la somme est assez forte , et ceux qui vous envoient doivent avoir un grand intérêt à m'éloigner d'ici...

— Cet intérêt est le vôtre, mon cher monsieur. . . Croyez-moi , ramassez cet or, et je vous aiderai, si vous le voulez... Profitez-en, parlez pour Bayonne, c'est ce que vous avez de mieux à faire.

— Vous croyez, monsieur?

— J'en suis certain... J'ai la mission de vous accompagner jusqu'à la diligence. Faites ce qu'on

d06 LE COLONEL DE SURVILLE.

VOUS demande... Ne vous opiniàtrez pas... dans une résistance inutile... Entre nous, voyez-vous, ce serait l'histoire du pot de fer contre le pot de terre...

— Vraiment? et si je n'obéissais pas à ces protecteurs inconnus... monsieur?

— Eh bien ! monsieur, vous courriez de grands risques...; mais, d'ailleurs, vous vous rendrez à la raison , vous ferez ce qu'on vous demande... sans cela...

— Sans cela? reprit Herman , en attachant sur Anacharsis des yeux qui semblaient vouloir lire jusqu'au fond de son cœur.

— Sans cela, reprit vivement Boisseau, qui, autant par crainte que par impatience, voulait mettre fin à celte scène ; sans cela , monsieur , je vous forcerai à obéir en prononçant deux mots, deux simples mots.

— Ceci tombe tout à fait dans le roman, mousieur ; et ces deux mots... ; car je suis déterminé, vous entendez bien, absolument déterminé à rester

— Prenez garde ! craignez...

— Je crains peu de chose...

WILIIELMINE BUTLER. iOl

' — Eh bien! tant pis pour vous... Je voulais, par égard pour votre jeunesse, vous épargner sans doute d'humiliants souvenirs...; mais vous

m'y forcez ; ces deux mots sont... sont...

Allons, au diable les noms allemands! — s'écria Boisseau; heureusement j'ai sur moi la lettre de Raoul.

Fouillant dans sa poche , il tira la lettre du colonel , l'approcha de la bougie , et après avoir parcouru quelques lignes , s'écria , triomphant d'avance de l'eflet qu'il allait produire : — Ces noms sont : wiluelmine butler.

— Wilhelmine Butler ! s'écria Herman , en devenant pâle comme un spectre et en arrachant la lettre des mains d'Anacharsis.

— Monsieur , c'est un indigne abus de confiance.

Et Boisseau , pourpre de colère , se précipita sur lïerman pour reprendre cetle lettre.

Dans la lutte , l'unique bougie qui éclairait cette scène s'éteignit et tomba.

Le flambeau de cuivre , en roulant sur les carreaux , rendit un son perçant et métallique qui retentit dans le profond silence de la nuit.

i08 I.E COLONEL DE SURVILLE.

Saisi de crainte , Anacharsis cria au secours !

— Par la mort ! silence ! s'écria Herman à voix basse , en tâchant de rencontrer Boisseau dans Tobscurité.

Malgré le cri de Boisseau , le silence qui régnait dans la maison ne fut pas troublé ; seulement on entendit au-dessus du plafond de la chambre d'Herman un bruit sourd et brusque , comme si quelqu'un se jetait précipitamment en bas de son lit.

Puis la même personne sans doute descendit pieds nuds de l'étage supérieur , poussa la porte d'Herman , qui était restée entr'ouverte , et une voix creuse , enrouée s'écria : Qu'y a-t-il donc ? Est-ce qu'on s'assassine ici !

— Pierre Herbin , c'est vous ! dit Herman.

— Oui , répondit la voix.

— C'est le boiteux... l'homme dangereux? dit Boisseau , tout tremblant et se sentant saisi dans l'obscurité par Herman.

— Entrezvite, reprit celui-ci, je tiens l'homme. Rallumez la bougie, le briquet est sur la cheminée.

— Quel homme ? dit Pierre Herbin , en s'approchant.

— Un émissaire de cet infernal colonel , qui sait tout ; mes lettres à Wilhelmine Butler sont surprises.

— Mille tonnerres ! dit Pierre Herbin , et au même instant, il fit jaillir une vive lumière d'une fiole phosphorique qui illumina de sa clarté verdâtre ses traits d'une laideur repoussante.

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