‹ Le colporteurChapitre 3 sur 9 · GD · texte numérisé non relu

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de sa mission pour s'exposer à être aperçu avec son singulier fardeau par les gens du village, donl celle renconlre n'eût pas manqué d'exciter la curiosité. Il doubla donc le pas, afin de s'éloigner au plus vite du voisinage du hameau, et il se dirigea vers le château de Trézières, dont il connaissait parfaitement le chemin, malgré l'obscurité, qui commençait à devenir de plus en plus épaisse.

Cependant, quand il fut à une dislance suffisante de la Fougeraie pour n'avoir plus à craindre les indiscrets, le brave homme songea à s'arrêter quelques instants, autant pour reprendre haleine que pour réfléchir à la bizarre aventure dans laquelle il se trouvait si subitement engagé.

Il était parvenu à un endroit solitaire, au milieu d'une de ces landes couvertes de genêts de dix ou douze pieds de haut qui servaient si souvent de refuge à celle époque aux familles vendéennes poursuivies par les soldats de la république. Quelques châtaigniers qui bor-

— (iT —

(lairnl le cl»cn)iii coiivraioiii i\o leur fciilllng*' loinhaiil prcs(]UG jusqu'à Icrrc une licrbc liiic et ilrucdonl nn j^olit ruisseau sorti <ln snhloi «le la lande cnlrelcnait la fraîcheur. CVtail là une station agréable cl commode pour le rolporleur, (nrdu pied des clultaigniers il pouvait apercevoir à une assez grande distance tout ce qui se passait sur le chemin, et à la moindre aleite il pouvait se jeter dans les genêts, où il eût trouvé un asile sur pour quel- (]ues instants. D'ailleurs, quelle que fût la nécessité de se hAlcr afin d'arriver à Trézières avant la nuit noire ^ un autre embarras était venu se joindre aux embarras d(^à si grands du porte-balle. L'enfant, (ju'il avait pourtant arrangé le plus commodément possible au dessus de ses marchandises, soigneusement enveloppé de ses langes , ne semblait pas se trouver fort à l'aise, et protestait par ses vagissements contre celte retraite précipitée.

Cette dernière cîrconslance décida Courlin. Il déposa son fardeau sur l'herbe, à l'ombre

(les châtaigniers, et il se laissa tomber à côté, épuisé de fatigue et de chaleur. Ce n'était pourtant pas à lui qu'il devait songer d'abord : son petit compagnon réclamait impérieusement ses secours, et quels secours pouvait lui donner dans ce désert un pauvre marchand ambulant plus initié aux roueries de son humble profession qu'aux fonctions de nourrice? Il prit dans ses bras l'enfant, qui pleurait toujours : c'était une jolie petite créature , fraîche et rose, aux yeux bleus, et dont la bouche mignonne semblait plutôt faite pour sourire que pour pousser des cris de douleur. Le brave homme le regarda avec attendrissement, lui donna un baiser sur le front; mais cela ne remédiait à rien, et les vagissements continuaient de plus belle.

— Que faire! que faire, mon Dieu ! disait Courtin dans un embarras comique. Au diable soit la commission et le commissionnaire ! et cependant cette pauvre mère... Je ne pouvais pas lui refuser la grâce qu'elle me demandait!

Ce brûlai de marcjuis cul lue co luiillieureux enfanl, ^\l\\ n'eu peul mais si sa naissance n'(isi pasparlailemeulen règle. Allons, du courage, Courlin, mon ami; lu es habitué à porler de la marchandise de contrebande! il est Nrai que l'autre ne crie pas comme celle-là.

Malgré son inexpérience, il devina pourtant que c'était la faim plus que toute autre chose qui causait les cris de l'enfant. Heureusement il trouva dans un coin de sa balle (|uelques biscuits donl il était toujours pourvu afin de se rendre favorables les marmots de ses meilleures pratiques. H trempa l'un de ces biscuits dans l'eau claire du ruisseau et le présenta à l'enfant, (jui se tut aussitôl et se mit à sucer avec appétit ce qu'on lui présentait. Peut-être n'élait-ce pas là pour lui une nourriture convenable et parfailement de son goût; cependant il parut se prêter aux circonstances de la meilleure grâce possible et avala sans trop rechigner la légère panade de l'apprenti-nourrice; bientôt même il le remercia par un sourire.

— A la bonne lieure donc ; dit le colporteur en s'essuyantjle front ; que diable, mon petit bonhomme, il ne faut pas non plus se montrer trop exigeant 1 A la guerre comme à la guerre!...

Sans doute l'enfant ne comprit pas les exhortations encourageantes de son protecteur, mais du moins il agit comme s'il les avait comprises. Après ce frugal souper, il s'endormit ; c'était ce qu'il avait de mieux à faire.

Le colporteur, libre enfin de songer un peu à lui-même, réfléchit, tout en puisant avec sa tasse de cuir dans l'eau pure du ruisseau , au parti qu'il devait prendre dans les circonstances actuelles. Courtin, quoi qu'on ait pu penser, n'était pas autre chose que ce qu'il paraissait être, c'est-à-dire, un humble marchand ambulant de Nantes, jovial, insouciant, dont toute la sagacité consistait dans ces temps de trouble à ne se brouiller avec aucun parti, à vendre le plus cher possible à l'un et à l'autre le contenu de sa balle, et à ne laisser sup-

poser à pcrsonno (|n il IVil pliiJùl royalistf^ (|no républicain. Il avait dil vrai lorsipi'il avait nHîriîié (pi'il n'avait pas en connaissance dn fatal billet glissé furlixcincnt dans ses marchandises. Au chàlcaii de Trézières , il avait été la dupe de quelque manœuvre dont il comprenait parlaitemenl le but en ce moment sans en comprendre la cause. Comment ce chevalier de Malte avait-il pu glisser le billet? Était-ce lui (jui l'avait écrit? Ktait-il réellement le père de cet enfant, quoique mademoiselle delà Fougeraie eût assuré le contraire? Enfin corn-' ment, lui, Courtin, serait-il accueilli à Tré-' zières quand il allait tomber des nues avec un enfant sur les bras chez un homme qui avait fiiil vœu de chasteté et (pii pourrait ironv* !■ la plaisanterie fort mauvaise ?

— Ma foi' n'importe, dit-il enfin en jetant un regard sur l'enfant, qui déjà sommeillait paisiblement ; si personne ne veut du gars , je le garderai, moi... J'ai promis à sa petite mère de. vdller sur lui et je tiendrai ma pro-

messe, foi <le Coiirlin... En avant ^ (piand même !

Il rechargea sa balle, arrangea l'enfant par dessus avec de minutieuses précautions, lui couvrit le visage pour qu'il n'eût rien à craindre des branchages qui à chaque instant embarrassaient le chemin, et il allait quitter son poste sous les châtaigniers, lorsqu'un cri guttural, aigu, ce cri qu'on a comparé au gloussement du dindon, et que les paysans vendéens poussent en renversant la tête en arrière, se fit entendre tout près de lui comme un signal. Des cris pareils répondirent au premier de distance en dislance jusqu'aux extrémités de l'horizon; plusieurs semblaient sortir des genêts dans lesquels Courlin avait cru pouvoir se cacher en cas de nécessité.

il comprit aussitôt qu'il était tombé au milieu d'un parti de royalistes vendéens qui s'avançaient sur une longue ligne pour quelque embuscade. Mais où allaient-ils? Était-ce à lui qu'ils en voulaient? Le marquis accomplissait-

il déjà ses lerril)les monaces"? Courlin se perdait dans CCS sii|)posilions; mais quels (|ue fussent ceux (|ui approchaient, et <piels que fussent leurs projets, il remarqua (pie les cris semblaient sortir de la partie du chemin cpii conduisait à la Fougcraie; l'autre cùté, dans la direction de Trézières, était donc libre encore. Après quel(|ues secondes d'hésitation , il résolut deconlinuei' sa roule et de chercher à gagner de vitesse ceux (pii peut-être le poursuivaient.

Malheureusement pour l'exécution de ce projet, au moment où le colporteur quittait l'ombre protectrice des arbres, il aperçut à la lueur de la lune qui se levait en ce moment, à trente pas environ de lui et sur le chemin même, vers le point où le premier cri s'était fait entendre, un homme en costume de paysan, dont un grand chapeau cachait les traits, mais entre les mains du(|uel brillait une carabine. Il était trop tard pour rebrousser chemin, car l'étranger avait vu Courtin au uio-

lueiU où Courliii avait vu l'élranger. Le colporteur fit donc bonne contenance et continua sa roule comme s'il n'eut pas appelé mentalement tous les saints du paradis à son secours.

Il suivit résolument le chemin qui s'enfonçait en serpentant sous les genêts et les châtaigniers. L'ombre était si épaisse autour de lui qu'il eût pu se cacher sans peine dans les halliers sans être aperçu. Mais, outre que sa disparition subite eût pu exciter les soupçons du personnage inconnu qui le suivait de près, le bruit de ses pas sur les feuilles sèches devait le trahir. D'ailleurs à droite et à gauche, à quelque distance du chemin, il entendait un frémissement inégal mais continu dans les buissons, comme celui produit par le passage diificile de plusieurs personnes, et derrière lui s'approchait de plus en plus le mystérieux compagnon de route comme un spectre noir et silencieux. Le colporteur était cerné de toutes parts.

Tout ;i coup lo porsonnap;»' (|ui lo suivait cl qui avait liiiî pai' l'alloindro lui posa la main sur l'épaule eu lui disant d'une voix basse (|uoi(pic nullemenl nicnaçanle :

— Eh bien, monsieur ('ourlin, esl-cc ainsi (pic vous tenez vos promesses à vos amis?

Courlin tressaillit en reconnaissant le paysan qu'il avait vu (piel(|ues heures auparavant à la Fougeraie et (pi'on appelait le Sacristain. Quoi(pie cet homme fût un fanati- <|ue, dévoué au marquis corps et ànie, il no passait pas pour méchant, et sa rencontre dans un pareil moment ne fut pas trop désagréable au colporteur.

— Ah! c'est vous, sacristain, dit-il en faisant bonne contenance; eh bien, ma foi, je ne croyais pas vous rencontrer ce soir ! Et où alloz-vous donc ainsi à pareille heure ? Est-ce (jue vous allez à la recherche des lileusl Si je ne me trompe, ils ne sont pas de ce côté...

— Qui vous a dit que nous allions chercher les Bleusl dit le Vendéen d'un ton bref; ne voyez-vous pas (pie je suis seul ■

Et comme pour démentir ces paroles, le frôlement des genêts des deux côtés du chemin devenait de plus en plus distinct.

— Ma foi, balbutia le marchand, qui ne se souciait pas de se vanter de sa découverte , je croyais... je pensais... des cris que j'ai entendus tout à l'heure...

— Ah bah! dit le Vendéen d'un air détaché , quelque gars en belle humeur qui retournait au village... Mais vous cherchez à oublier ce que vous m'avez promis , monsieur Courtin, et c'est mal à vous.

— Mais... qu'ai-je promis?

— Et cette croix d'argent donc! cette croix bénite par le pape , cette croix qui préserve des balles des républicains et des sorciers...

Courtin reprit toute son assurance. Évidemment ce n'était pas à lui qu'on en voulait pour le moment.

— Ah! cette croix, dit-il en souriant; eh bien , sacristain , je veux vous montrer que je ne suis pas un Gascon et , (|uoi que vous en

disiez^ je liens la [)arolo doiiiio*' ;'i un ami; colle croix , je vous l'eusse roiiiisc ce soir uième , si lies raisons..., (ju'il esl inulile de vous dire, ne m'eussenl obligé de (iniller |)réci[)ilan)nienl la Fougeraie sans vous avoir \u. La voici ; je prie Dieu qu'elle vous préserve de lout mal.

En même lemps il lira de sa poche une pelile croix suspendue à un ruban noir , et qu'il présenta au Vendéen. Celui-ci examina à la clarté de la lune le cadeau <|u'on venait de lui faire, et il ne put contenir sa joie en reconnaissant qu'on ne l'avait pas trompé au moins sur la qualité du mêlai.

— Eli bien ! ceci vous portera bonheur, monsieur Courlin , dit-il d'un ton amical, et je veux vous rendre service.

— Parlez, parlez! dit le colporteur, qui élail d'autant plus rassuré (pi'il voyait à quelque dislance devant lui le château de Trézières,oùsans doute il eût trouvé des secours en cas d'attaque.

Le sacristain , qui avait peul-èlre ses rai-

sons pour ne pas approcher davantage, le retint par le bras.

'*-*'— 11 est bien vrai au nioins, reprit-il avec un reste de défiance , que cette croix a toutes les vertus que vous m'avez dites ?...

— Oui.

— Qu'elle a été bénite parle pape et qu'elle préserve contre les Bleus et les sorciers ?

— Oui.

— Eh bien , monsieur Courlin , encore une Ibis, service pour service : vous allez au château de Trézières , je le sais... ne vous y arrêtez pas...

— Comment? que voulez-vous dire?

— Ne vous arrêtez-pas au château de Trézières... c'est un conseil d'ami que je vous donne en échange de votre croix... Et maintenant nous sommes quittes... Adieu !

— Mais puis-je savoir...

— Adieu... dit le Vendéen en replaçant son fusil sur son épaule, et il rentra dans les genêts, derrière lesquels il disparut bientôt.

' Conrlin s\jri('l;i. Toiilos ses irrésolutions, loulcs ses craiiiles, élaienl reveimes.Sans nul doiile le sacristain dail de bonne foi dans ses dernières paroles. Eu récompense du léger cadeau ({u'il venait de recevoir, il avait voulu laire entendre; au colporteur qu'un danger raltendail au château de Trézières ; mais de quelle nature était ce danger? Etait-ce Courtin qui était menacé ou l'enfant qui lui avait été confié, ou seulen)ent le chevalier de Torcy, le propriétaire du châleau qui était devant lui? Le colporteur se retourna plusieurs fois tantôt vers ces massifs de fcuillag(! desquels sortait couime auparavant un murmure sourd dont il devinait la cause , tantôt vers ce manoir silencieux dont une fenêtre seulement était éclairée. Cependant il se souvint des ordres positifs du marquis, de ses propres promesses à mademoiselle de la Fougeraie; d'ailleurs peut-être y avait-il autant de danger à revenir en arrière <|u'à pénétrer dans le «hàteau. Iindn il élail accablé de filigue , cl il

ne se sentait pas la force, avec le fardeau énorniQs qui pesait sur ses épaules , d'aller chercher un autre gîte.

Le brave homme n'hésita plus : il fit un mouvement d'épaules pour raffermir sa balle , poussa une légère exclamation d'encouragement et s'avança à grands pas vers Trézières.

Celle habitation cju'on décorait si pompeusement du nom de château , méritait pourtant encore moins ce titre que l'humble manoir de la Fougeraie. C'était tout bonnement une vaste maison blanche aux encoignures de briques et dont la date de fondation ne pouvait guère remonter plus haut que le règne de Louis XIV. Aucune apparence de tours, de créneaux ou de fossés n'avait pu lui valoir l'honneur que lui faisaient les gens du voisinage ; mais tel était le respect qui s'attachait, dans ce pays antique, à tout ce qui tenait à la noblesse, qu'on eût cru insulter à la caste privilégiée en appelant du simple nom de maison de campagne l'habilalion d'une noble famille.

Cependanl, avec son loil prcscjue plat , sa vigne en espalier (|iii grinipail le long des njiirailles el les vastes haies (pii ceignaient le parc voisin, on eût dit plutôt une bonne ferme habitée par un habile agriculteur roturier, que le manoir d'un fief seigneurial. D'ailleurs les membres de la Aimille de Torcy, depuis leur établissement dans cette contrée, ne semblaient pas Irès-entichés de ces titres nobiliaires dont tant d'autres de leurs voisins étaient si fiers. On savait (|uc l'ancien propriétaire de Trézières , le père du chevalier, avait été un fougueux disciple de Voltaire et de Rousseau; le chevalier lui-môme, malgré l'espèce de dignité ecclésiastique dont il était revêtu, était un sujet de scandale pour tous les pj/rs de son voisinage. INous avons vu déjà qu'il passait pour un Jacobin chez ses intolérants compatriotes et ses relations avec quelques officiers de l'armée républicaine semblaient justifier cette assertion. Ces rapports vrais ou faux avaient pris une telle consis-

lance depuis quelque lemps , que l'irritation était au comble contre le faux-frère, ainsi qu'on rappelait dans tout le Bocage ;, et celte irritation devait amener tôt ou tard , dans celle épo(|ue de haines et de discordes civiles, quelque sanglante catastrophe.

Au moment où un \ieux domestique de confiance , dont la livrée avait été remplacée depuis peu par un costume de paysan, vint annoncer l'arrivée de Courtin à Trézières, le chevalier de Torcy , ou plutôt le citoyen Torcy, comme il s'intitulait lui-même en public, était occupé à souper dans une salle basse, lambrissée en bois de cerisier, dont les élégantes sculptures faisaient honneur à Partislc compagnard dont elles étaient l'ouvrage. Le chevalier était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, aux manières brusques et pétulantes , au sourire moqueur mais franc. Son costume avait la même simplicité que celui du domestique , cependant quelques bijoux ou-, bliésçàetlàdans sa toilette eussent fait promp-/

lemont reconnailrc i'arislocralc sous criic défroque ilo paysau vendéen. Unepclile croiv blanche brodée sursaveslo, de manière pourtant à pouvoir élre caeliée au besoin par !•• parement de Tliabil , désij^nait seule sa dignité.

Il venait d'achever un succ-uJont repas doni les restes étaient étalés devant lui sur une table à pieds torts , et il s'était enfoncé dan.s son fauteuil avec béatitude, regardant iran- (|uillemcnl la flamme vacillante de deux bougies qui brûlaient devant lui dans de lourds chandeliers de cuivre , lorsque ce nom de Courlin vint l'arracher tout à coup à sa contemplation muette. Il se redressa vivement et dit au valet avec émotion : ; ,

— Courtin... le colporteur qui a passé ici ce matin ? voilà qui est étrange! Il devait, je crois, coucher à la Fougeraic, et je ne puis deviner... Qu'il entre, qu'il entre!

Courtin parut un moment après haletant , épnisé; il déposa sa balle avec précaution sur

une chaise, et regarda d'un œil d'envie les mets étalés sur la table. Le chevalier fit signe au domestique , qui sortit aussitôt.

— Eh bien ! mon ami , dit-il au colporteur en s'approchant de lui d^un air inquiet, qui t'amène ici à pareille heure?

— Monsieur^ dit Courtin tranquillement en prenant dans l'ombre quelque chose qu'il présenta au chevalier, vous m'avez chargé ce matin à mon insu d'un petit billet dont je vous apporte la réponse.

En même temps il enleva rapidement le mouchoir blanc qui recouvrait l'offrande annoncée, et il laissa voir l'enfant, qui, effrayé par la lumière subite des bougies, se mit à vagir plus fort que jamais.

— Un enfant! s'écria le chevalier avec un élonnement inexprimable. Que signifie...

— Cela signifie, Monsieur, que si vous êtes bon père, vous ferez donner du lait à ce pauvre petit gars qui en a autant besoin que moi d\in verre de quelque chose...

— Moi! son père! Je ne comprends pas...

— Je n'y comprends pas grand'chose non plus , Monsieur ! Mais , croyez-moi , abrégeons les explications, car, si je ne me trompe, dans quel(|ues instants vous serez attaqué ici , et vous aurez pour vous défendre plus grand besoin d'action que de paroles... Tn mot d'abord : vos gens sont-ils nombreux et bien

armés. ^

— Il n'y a cpie deux domestiques , une femme de charge et moi dans le château... Mais au nom de Dieu ou du diable, dis-moi ce qui te fait parler ainsi.

En quelques mots le colporteur apprit à M. de Torcy tout ce qui lui était arrivé à la Fougeraie. Quand il en vint à l'indice du billet qui avait fait soupçonner au marquis le nom du séducteur de sa fille, le chevalier l'interrompit avec chaleur :

— Je ne suis pas le père de cet enfant! s'écria-t-il , je n'ai pas écrit cette lettre ; il e^t vrai que c'est moi qui l'ai cachée dans

les eOels destinés à la demoiselle, mais... un devoir sacré , un service demandé par un ami... Continue, Courtin , continue , car tu as raison , je crois que le temps presse.

Le marchand acheva son récit en rapportant les paroles énigmatiques que lui avait adressées le sacristain un moment auparavant dans l'avenue du château. Torcy en l'écoutant était sombre et préoccupé, comme s'il cherchait à rassembler les fds de quelque horrible trame.

A peine Courtin eut- il terminé sa narration que ce cri aigu , retentissant , qu'il avait déjà entendu quelques moments auparavant, s'éleva encore à quelque distance et se prolongea de proche en proche tout autour du château.

— Nous sommes perdus! dit le chevalier quand le dernier cri se fut éteint au milieu du silence de la campagne.

— Perdus ! pas encore, je l'espère !

— Tu ne comprends donc pas , toi , cet exécrable piège, dit Torcy avec épouvante, tu

— ST- UC comprends pas avec «picl art infernal ccl orgueilleux marquis (.le la Fougeraio a conduit sa \cngcancc contre nous lous ? Les préparatifs d'allacpie <pie lu as vu faire à son viliagi^ ne pouvaient être dirigés (pie contre moi... Juge de sa colère cl de sa rage (juand il a cru que moi , son ennemi politique, j'étais encore le séducteur de sa lille, le père de cet enfant à qui je ne puis donner mon nom. 11 t'a envojé ici pour que reniant et ♦toi vous i:)érissiez avec moi , pour étouffer tous à la fois ceux qui peuvent divulguer ce fatal secret dont dépend son honneur. Oh ! je connais le marquis de la Fougeraic. Il ne reculera pas devant un crime pour assurer son secret... Ils ont entouré la maison, ils vont venir...

Le colporteur fil un mouvement d'eff*roi; il commençait à entrevoir toute l'épouvantable vérité. L'appétit (ju'il avait manif'eslécpieUpies instants au[)aravanl lui passa tout à coup,

— Mais , Monsieur , objecta-t-il en baissant la voix , si le marquis en voulait réellement

à moi et à cet onfanl , ne pouvait-il tout à l'Iieiireau milieu de la campagne, quand j'étais peut-être à la portée de son fusil ou du fusil de ses gens...

— C'eût été un assassinai alors , et tout hardi qu'il est , il n'eût osé s'en rendre coupable aux yeux de ses gars; d'ailleurs la mort d'un enfant l'eût rendu odieux et eût éveillé les suppositions... Mais, moi qui suis noté parmi ces fanatiques comme un buveur de sang, moi que l'on accuse de cacher ici des chefs républicains, et qui depuis quekiues jours ai été signalé par les chefs vendéens comme un faux-frère, on peut m'attaquer en toute sûreté! Nous périrons tous pour assurer le secret du marquis... et on fera de cette mort une vengeance politique que personne ne blâmera.

— Mais que faire! dit le pauvre colporteur , qui se trouvait par sa générosité poussé dans un abîme sans fond.

— Oh ! pourquoi est-il parti ? dit le chevalier en se frappant le front; il nous eût

iloiiiio un bon coup cio main, lui... Maiscuiiiuieiil lui apprendre .

— De qui parlez-vous , Monsieur ?

— Oli I rien... rien ! dit le chevalier revenanl à luij mais écoule : lu dois connailre dans le voisinage cpielqu'un de sur chez cpii on pourrait secacher pendant quelque temps...

— Quelqu'un de sur! par le temps (|ui court... est dilTicile.

— Mais il y a pourtant...

— Oui, à une lieue environ d'ici , du cùlé de la forêt, je connais un pauvre diable de collibert à qui j'ai rendu de grands services , et qui serait disposé à tout faire pour moi. Il est vrai que sa condition n'est pas bien relevée; mais il habite une chaumière écarlée où il est dillicile de venir le surprendre. . .

— C'est cela... eh bien, mon ami, souvienstoi que tu as promis à une pauvre jeune mère de veiller sur son enfant et de le défendre au péril de tes jours , envers et conlre tous. Cet enfant n'est pas le mien , il est vrai ; mais

son père est mon ami le plus cher et j'ai été Te seul confident tie celte funeste liaison! Tu vas reprendre cette pauvre petite créature, l'emporter chez cet homme dont tu me parles , et vous vous tiendrez cachés l'un et l'autre jusqu'à ce que le danger soit passé. Peut-être nos ennemis n'ont pas entouré le parc , tu pourras t'échapper par là avec l'enfant. Moi , pendant ce temps , je chercherai à les occuper ici le plus long-temps possible^ afin qu'ils ne t'aperçoivent pas ! puis j'irai chercher des secours... mais il faut sauver cet enfant; cet enfant avant tout !

— Mais c'est impossible , Monsieur ! dit Courtin avec accablement : à supposer que j'échappe aux balles des gars quand je sortirai du château , je n'aurai jamais la force de me rendre jusqu'à la forêt où demeure Tout-cn- Cuir, l'ami dont je vous ai parlé... Je suis épuisé de fatigue et de besoin...

— Mange... bois! dit le chevalier en désignant la table encore servie; fais un effort,

mon ami , pour tenir ton serment ù mademoiselle de la Fougeraie... D'ailleurs il n'y a pas plus de chance de salul pour loi <|ue pour moi si lu restes ici...

Le colporteur se versa un grand verre de vin de Bordeaux, (ju'il avala d'un trait.

— Eh bien, oui , iMousieur , dit-il avec résolution; je tenterai .raventurc , si périlleuse qu'elle soit.

— Brave hon)me ! dit le chevalier en lui serrant la main... AJais le service que tu rends au père et à la mère de cet enfant ne sera pas sans récompense... Tiens, prends ceci d'abord...

Et il lui remit une bourse pleine d'or , que Courtin accepta sans irop se faire prier.

— Laisse ta balle ici, reprit-d ; un poids semblable pourrait ralentir la marche, jeté tiendrai com[)te de ce sacrifice.

— Mon sac et moi nous ne nous quittons jamais, répondit le colporteur , cjui avait le courage du désespoir, et il pourra me rendre

pliisde services que vous ne pensez... J'ai mon projet Pouvez-vous me donner des armes ?

— Voici mes pistolels.

Le colporteur plaça les pistolets dans la poche de sa veste , arrangea l'enfant au dessus du sac comme auparavant, avala un nouveau verre de vin , et , au moment de partir , il dit à M. de Torcy :

— Si je meurs à la peine , Monsieur, n'oubliez pas de dire à la pauvre demoiselle que j'ai tenu mon serment..^ et maintenant montrez-moi le chemin et que Dieu nous protège !

Le jeune homme l'embrassa avec effusion , le conduisit à une porte qui donnait dans le parc, lui donna les indications nécessaires pour gagner le chemin de la forêt , puis il rentra au château pour faire face aux ennemis qui allaient sans doute venir l'attaquer.

— Allons, se dit le colporteur à lui-même dès que la porte fut refermée sur lui, me

voilà <le nouveau couraiil raventnrc par monls et par vaux , écrasé de (alif^uie , mourant de faim , avec une charge pesante et un enfant pleurant sur le dos. Pourvu encore que je n'attrape pas quelque bon coup de carabine vendéenne pour me consoler !

Mais il s'arrêta tout à coup au milieu de sa boutade: la position où il se trouvait réclamait toute son attention.

Il avança avec précaution à travers les vastes et nombreuses allées du parc de Trézières.M. de Torcy lui avait dit qu'en suivant à gauche la haie touffue qui servait de clôture, il trouverait un de ces petits passages appelés éc/ja/iers dans le pays, au moyen duquel il pourrait gagner la campagne. Mais la lune était cachée par un nuage, et l'ombre projetée par les grands arbres de toute espèce qui remplissaient le parc était si épaisse, que le colporteur était obligé de se diriger par le loucher plus encore que par la vue. Il continua pourtant de marcher avec toute la réserve imaginable vers le point indiqué. Un

profond silence régnait autour de lui et cependant, soit par suite de l'impression profonde qu'il avait éprouvée dans son trajet de la Fougeraie au château, soit que ses sens en effet ne l'abusassent pas, plus d'une fois il crut entendre bruire près de lui les feuilles sèches comme si elles eussent été froissées par des pas aussi furtifs que les siens; mais ce fnMement était si faible qu'il eût pu l'attribuer à la brise qui s'engouffrait par intervalles sous ce dôme de feuillage. L'enfant dormait sur son sac où il avait eu le loisir de l'accommoder convenablement, et il mettait tous ses soins à éviter que quelque branche basse ne vînt à l'éveiller d:.ns ce moment où le silence pouvait être si précieux.

Cependant le hasard l'avait servi à souhait ; après quelques minutes de celte marche pénible, il crut apercevoir devant lui, à la lueur vague que projetaient encore les étoiles, le bienheureux échalier. Il ne lui resta plus de doute quand la lune, se dégageant tout à coup,

lui laissa voir clistiucU'meiit clovaiil lui le passage qu'il avait tiaiiit de manquer à cause de sou ignorance des localités. Seulenieut il lui l'allait |)OUi" l'alleiadre , quitter l'obscuiité protectrice des massifs de feuillage et marcher un instant à découvert. Courtin comprit qu'il était nécessaire de redoubler de précautions, car cedevrait être là cjue l'attendrait le danger, si toutefois il y avait danger.

Il ne s'était pas trompé. Il allait sortir du fourré pour traverser le plus rapidement possible l'espace découvert où il pouvait être aperçu, lorsqu'il entendit tout à coup un mouvement assez brusque dans le feuillage tout prèsdelui. Il s'arrêta couil au moment où il se préparait à franchir la ligne d'ombre cl à se montrer tout entier dans l'allée brillamment éclairée par la lune. En même temps il entendit qu'on se rapprochait et on demanda (l'un ton bref:

— Est-ce toi, sacristain?

Le son de cette \(»i\ fit < han( «ler le paii\rc

colporteur; c'était celle du marquis de la Fougeraie. Cependant une réflexion rapide lui rendit un peu d'assurance; il ne pouvait voir le marquis dans l'obscurité uniforme qui l'enveloppait, et le marquis par sa méprise prouvait suffisamment qu'il ne pouvait le voir lui-même. Il fallait payer d'audace, ou il était perdu...

— Oui , monsieur le marquis, réponditil d'un ton bas et mystérieux qui déguisait sa voix.

— Les gars sont-ils disposés tout autour de cette maison de perdition de manière à ce qu'aucun de ceux qui s'y trouvent ne puisse échapper sans qu'on fasse feu sur lui ?

— Oui , Monsieur, répondit lebravehomme, dont la voix, toute faible qu'elle était , avait peine à s'échapper de son gosier.

— C'est bien. Alors, sacristain, souvienstoi de mes ordres : il faut que de ce repaire de jacobins il ne reste pas une pierre debout demain malin. Le feu partout !.. . et on tirera sur tous ceux (jui tenteront de s'échapper...

— in —

Siii' tous, ontcnils-tii 1 s:\ns t'\<'«'|>lion. .. nu'iiic sur \o ('ol|»t»il(Mir ijur lu ;is siiiNcilIc si cxMcti'inoiil aiijonid liiii. lu sais? S'il s'évade... nous ne retrouverons plus une aussi l)ellc occasion.

— C'est dit ! nnirniura Courtin dont le sang se glaçait dans ses veines.

— Et maintenant, fais avancer nos gars à pas lents, de manière (ju'on nelesentendepns. Moi, je vais approcher, |)Our voir si l'alarme n'a pas été dimnée par cet imbécile de marchand qui, quoi que tu dises, avait l'air de se douter du piège. Quand je donnerai le signal, tenez -vous prêts...

Et le marquis se dirigea rapidement du côté du château. Courtin attendit quelques secondes, mais bientôt sa présence d'esprit l'abandonna. Il s'élança tout d'une haleine vers l'issue protectrice, franchit d'un bond la petite échelle qui s'élevait à quelques pieds de terre pour faciliter le passage, et s'élança dans la campagne.

Malheureusement, celte précipitation lu\ devint fatale. Au bruit de cette course rapide, le marquis retourna la tête, et un rayon de lune lui laissa voir Courtin au moment où il franchissait l'échalier. Un cri de l'enfant, éveillé encore une fois par ces mouvements brusques et saccadés, parvint jusqu'à lui au milieu du silence. Il mit en joue le fusil qu'il avait sur l'épaule 5 mais avant qu'il eût lâché le coup, Courtin avait disparu derrière la haie d'enceinte.

Le marquis poussa une exclamation de rage qui attira près de lui le sacristain et deux hommes de sa troupe.

— Sacristain, dit-il rapidement, exécute les ordres que je t'ai donnés relativement au château. Yous, continua-t-il en s'ad ressaut aux deux autres, suivez-moi.

Et tous les trois se mirent à courir vers l'échalier , à la poursuite du colporteur, tandis que le sacristain allait remplir sa mission avec cette obéissance aveugle qui caractéri-

sait le paysan vendéen visa vis de son seigneur. Cependant Courlin, untî lois vn rase campagne, dans un pays dont il connaissait chaque recoin , espérait n'avoir plus rien à craindre et s'applaudissait déjà du sang-froid inouï qu'il lui avait fallu déployer pour échapper au terrible la Fougeraie. 11 avait gagné le chemin qui devait le conduire à sa destination du coté de Pouzauges, et il croyait pouvoir moins se hâter, puisque les gens du marquis avaient sans doute trop d'affaires de l'autre côté pour s'occuper de lui. Il ralentit donc le pas, sans cependant bannir toute précaution ; aussitôt que l'enfant sentit un mouvement plus tranquille et plus régulier, il se rcndorniit, et Courtin, tout en cheminant dans l'obscurité, put enfin reprendre le cours des réflexions que cette dernière et terrible aventureavaitinterronq)u. L'habitude de voyager seul à travers dos campagnes désertes, lui avait donné la manie des soliloques et il murmurait à demi-voiv :

— Pai dieu ! cette fois je puis dire que je l'ai échappé belle!... Le chevalier avait raison : ce damné de marquis s'est mis particulièrement dans la tête de me démolir... Mais heureusement on ne tue pas tous les lièvres que l'on tire... Ah ça! Courtin, mon ami, savez-vous que vous faites un singulier métier depuis quelques heures? Vous voilà tout à fait devenu colporteur d'enfants. Mais il paraît que cette marchandise-là ne se débite pas comme l'autre; personne n'en veut, même pour rien ! Cependant il ne faut pas trop se plaindre, ce monsieur de Torcy m'a fait un joli cadeau, et il paraît qu'on ne s'en tiendra pas là ! Et d'ailleurs j'ai promis à la petite maman, que diable! et un honnête homme n'a que sa parole, dussent tous les marquis de l'univers en prendre les armes! Somme toute, Courtin, mon ami, du courage! et peut-être tout cela finira bien pour nous !

Le porte-balle en était là de ces réflexions où se peignait son caractère généreux et mer-

i'anlilc à la (ois, l()rs(|ii(' |ilusi(Mirs colins de lou suivis (le cris nombreux se lircnt onleiiviredans le lointain, du côté de Trézières.

— Aie! aie! dit le colporteur en tournant la icte, il paraît que tout ne va [)as aussi hien là bas pour ce pauvre M. de Torey ! c'est dommage, car il a l'air d'un bon riche, celui-là, et (pii n'ain)e pas chipoter sur les prix. Mais aussi pourquoi diable va-t-il séduire la lille de cet autre vieuv liéron? Car, quoi(|u'il en dise, c'est lui, j'en suis sur... IMa foi! qu'ils s'arrangent après tout; que peut un malheureux marchand fo'.ain comme moi dans ces querelles de ci-devant nobles qui veulent toujours se manger l'âme? A chacun son fardeau; moi j'ai le mien, à (|ui je pardonne d'être lourd pourvu qu'il ne pleure pas...

En achevant ces réllexions, il lit un houp lK)ur changer un peu la position de sa balle, regarda pardessus son épaule l'enfant auquel il venait de faire allusion, et se remit en marche avec plus de courage que jamais.

Bientôt il arriva à un endroit où le chemin creux qu'il aNait suivi se bifurquait brusquement et prenait une allure qui nécessitait plus de précautions que jamais. Un embranchement continuait à suivre les sinuosités ombragées de la petite vallée que Courtin venait de traverser, tandis que l'autre grimpait hardiment sur le flanc nu et pelé d'une de ces collines si fréquentes dans le Bocage et d'où Ton domine tout le pays. Or, c'était justement celui-ci que devait prendre le colporteur; mais comme il ne vit rien autour de lui qui dût exciter sa défiance, il commença à gravir à travers les fougères courtes et les maigres ajoncs qui couvraient la colline et qui en cas d'attaque ne lui eussent offert aucun abri.

A mesure qu'il s'élevait, les détonations et les clameurs devenaient pi us distinctes derrière lui. En même temps un reflet rougeàtre commençait à se répandre sur la campagne. Le colporteur s'arrêta, et alors seulement il aperçut une immense flamme qui semblait s'éle-

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ver juscju'au cifl ; le <.liàl«';ui de rii'/irrcs elail en IVij.

Le brave hoiuiiie ne put i-elrnir un eii diudignalion. Cepeiidaul le senlimenl de son propre danger vint proinptcment l'ariaclier à la préoccupation du danger des autres. Pendant qu'il contemplait ce vaste incendie, dont, la sinistre lueur venait jusqu'à lui et le rendait visible à une grande distance, une explosion se fit entendre au pied de la colline et en inème temps une balle sillla à ses oreilles et vint s'enterrer dans la fougère.

Courtin jeta les yeuv au dessous de lui et aperçut alors quebiucs hommes dans lesquels il reconnut tout de suite des paysans vendéens; ils sortaient du chemin (ju'il venait de quitter, et ilscommençaient à monter la colline avec rapidité pour venir à lui.

— Imprudent (jue je suis î murmurn-t-il, ils m'ont vu.

En ce moment, il oublia ses fatigues, ses terreurs, le poids énorme qui pesait sur ses

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épaules, et il se mit à grimper de toute sa vitesse. La grandeur du péril lui rendit toutes ses forces, et il était robuste; il enjambait les fougères et les genêts, profitant des plus légers accidents de terrain pour se couvrir contre les balles qui de temps en temps sifflaient autour de lui. Cependant la lutte était trop inégale pour que l'avantage dût lui demeurer si elle se prolongeait ; Courtin , sans ralentir sa course, entr'ouvrit sa balle sur le côté et usa alors d'un stratagème qu'il avait préparé d'avance, lorsqu'il avait insisté pour que le chevalier lui permît d'emporter ses marchandises.

Un caractère commun à tous les paysans, et surtout aux paysans vendéens, est l'avidité. Courtin connaissait ce côté faible de ceux qui le poursuivaient. Il plongea donc une main dans les marchandises que contenait son ballot et en retira plusieurs objets qu'il jeta au hasard autour de lui. Sans doute, c'était là un. grand sacrifice pour un petit

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inaicharul «loiit ces objets élaioiil [uesquc loiile la l'orlune, mais les circoiislancesélaicnl pressantes, il s'agissait de sauver sa propre vie et celle de reniant (pii lui avail élcconlié, et il tomplail (jiie tandis «pie ses ennemis recueilleraient ou se dis|niteraient ces objets précieux pour eux, il gagnerait du temps et allégerait sa charge d'autant

En se retournant pour juger de l'effet de sa ruse, il s'apervul pourlaiU avec douleur qu'elle n'avait pas eu tout le succès désirable. Deux des paysans, il est vrai, s'étaient élancés pour recueillir les étoffes, les bas rayés que le colporteur avait disséminés derrière lui, mais le troisième leur ordonna impérieusement de cesser cette recherche, et les balles continuèrent de sifller aux oreilles du pauvre marchand. Cependant il ne se découragea pas ; les mouchoirs rouges de ChoUet, les coiffes de dentelles, les quarterons d'épingles, sortaient (lu sac comme d'unecornc d abondance et voltigeaient de toutes parts sur le |ienchanl de la

colline,' mais les \ cndéens ne s'arrêtaient pas, et semblaient même gagner du terrain sur leur ennemi.

— Diable! diable! dit Courtin avec angoisse, il l'aut qu'il y ait là avec eux quelqu'un de bien puissant pour qu'ils n'osent pas touchera ma pauvre marchandise quand c'est moi (jui la jette à leur nez... IN'imporle, je n'en aurai pas le démenti!

Tout en grommelant, il prit l'enfant dans ses bras comme pour lui faire un rempart de son corps. Puis, détachant peu à peu les courrois qui retenaient sur ses épaules le sac à demi-vide, il le laissa tomber tout à coup. Le ballot roula avec un bruit sourd jus(ju'aux pieds des Vendéens.

— Prenez toute la boutique ! dit le marchand avec un soupir... et maintenant, au galop !

Malheureusement, le dernier sacrifice avait été aussi inutile que les autres ; les Vendéens, dominés par une autorité à laquelle ils ne

fX)uvaient icsisler, passèrent à cùlé île la luiturie (lu pauvre marchand, sans s'arrêter, et il sembla même, lors(pi'ils le virent courir lilue et dispos sur la fougère, ([uc leur agilité augmenta. Ils ne tirèrent plus, car ils perdaient à recharger leurs fusils un temps dont le colporteur savait habilement profiter, et ils continuèrent à le poursuivre avec un acliarnement qui tenait de la fureur.

Un d'eu\ surtout devançait les autres et gagnait à eha(|ue instant du terrain sur le malheureux Gourlin, (piune journée de fatigue avait peu rendu projjre à une course pareille sur le penchant d'une montagne. Celuilà semblait avoir un intérêt tout particulier à atteindre le fugitif; sombre, muet, il ne lui donnait pas de repos, et l'instant était proche où l'on pouvait prévoir qu'il allait le joindre,

Courtin ne connaissait sûrement pas l'histoire des Iloraces et des Curiaces ; cependant la nécessité lui suggéra en ce moment l'cxpé-

dient qui fit triompher le jeune Horace. Celui qui le serrait de si près était à une assez grande distance des deux autres pour qu'ils ne pussent lui porter secours immédiatement. Il s'arrêta donc, saisit un des pistolets que lui avait remis le chevalier, et serrant d'une main l'enfant contre sa poitrine, il se servit de l'autre pour décharger son arme, presque sans regarder, sur l'ennemi qui se précipitait sur lui. Le Vendéen tomba raide mort sans pousser un cri.

Au bruit de l'explosion, les deux autres s'arrêtèrent tout court. Le colporteur, effrayé de son ouvrage, s'était déjà remis en marche, la main sur la poignée de son second pistolet pour tenir les agresseurs en respect. Mais ils ne songeaient plus à le poursuivre, tant leur consternation était grande, et il entendit l'un d'eux dire avec terreur :

— Qu'allons-nous devenir? Le malheureux a tué M. le marquis la Fougeraie!

Ce mol retentit aux oreilles de (iourtin

d'iiin' iiKiiii/'i'o plus sinisti'ci encore (jiic le sifllemonl clos balles ; il courut couiiiu' un insensé vers le soiuniet de la nionlague, sans oser retourner la tète, et bientôt il disparut aux regards des deux Vendéens avec l'enlant, cause innocente de tant de malheurs et de crimes.

Trois jours après ces cvùneincnls, vers le soir, 1111 violent orage élail sur le point d'éclater sur les campagnes ombreuses du Bocage. Le sommet du mont des Alouettes, ce phare du voyageur vendéen, avait disparu derrière un amas de vapeurs noires (pii scm-

blaioiUseiépandro decepointculininant, comme d'un centre, sur tout l'horizon, et déjà quelques gouttes larges et rares avaient retenti >ur les feuilles jaunies des châtaigniers et des hêtres. Les charretiers , tout en fredonnant d'un ton monotone ces ballades traditionnelles qu'ils font entendre de temps immémorial lorsqu'ils se rendent d'un endroit à un autre, aiguillonnaient leurs attelages de six à huit bœufs, pour atteindre la ferme avant l'orage; et les piétons qui , en sortant de ces chemins profonds et humides qu'un auteur a surnommés des souterrains de verdure, se trouvaient tout à coup sous ce ciel noir et menaçant , cherchaient avidement du regard le toit hospitalier où ils pourraient trouver un abri.

Cependant il ne vint dans l'idée d'aucun des fuyards d'aller chercher un refuge dans une petite chaumière isolée qui s'élevait sur le bord d'un chemin ou plutôt d'un sentier, à (juelques pas de la forêt de Pouzauges, à deux lieues environ de la Fougeraie. Cette cliau-

mièiv tldiil r;i|»|>;ii(>n((' «'lail |i;»iivre, ii :iNail poiii'lam lion à l'cxlérieiir (iiii dut eUV.iycr !<■ voyageur allanli'. Une niche prali(|née dans lalaçade,;! Iianlcur d'appui , renfcrniail un<> slatuelte de la Vierge ornée de guirlandes il<^ fleurs desséchées. I.a croix blanelie à la chaux était empreinte au dessus de la porte comme au dessus des autres chaumières vendéennes; un vase d'eau fraîche pour les ablutions des gens de la maison et des passants était placé au côté droit de lo porte , et par une fenêtre basse on pouvait voir briller dans la pièce principale de la modeste demeure un grand feu allumé tout exprès sans doute pour sécher les babils mouillés par la pluie.

Mais un préjugé superstitieux s'attachait à celte habitation , et tous ceux qui l'apercevaient s'en éloignaient au plus vite en faisant un signe de croix et en murmurant :

— Dieu et Notre-Dame d'Auray nous préservent de tout mal ! voici la maison de Toulen-cuir le sorcier , celui qui a appelé cet ora-

— îlï —

go... il va Lien se diverlir lout à T heure, le misérable colliberl !

Puis ils s'enfuyaienl sans tourner la lèle.

Pour comprendre les paroles des crédulus liabilanls du Bocage il faut sa\oir qu'on appelle colliberts, daiîs la Vendée , une race d'hommes idiots et à moitié sauvages qu'on suppose presque aussi disgraciés de la nature que les crétins de la Maurienne. Cette race, assez nombreuse encore, surtout dans la parlie qu'on appelle le Marais, est accusée d'idolâtrie par les paysans fidèles aux vieilles traditions locales; encore aujourd'hui, ils affirment que les colliberts adorent la pluie.

C'était à un individu de cette espèce qu'appartenait la cabane que nous \enons de décrire, et l'on conviendra pourtant qu'il n'y avait rien à l'extérieur qui pût sentir l'idolà- Irie païenne. Aussi n'était-ce pas seulement cette tache originelle de caste qu'on reprochait au propriétaire de la chaumière isolée. Touten-Cuir , puisque tel était le nom qu'on lui

liô —

;»\ail (loiuic ol nous saurons [»lus lard poiu- (juoi, Toul-cn-(iuir, donc ^ passait |»oura\tiir une inlelligoncc un peu plus relevée (pie les autres individus de sa race niôprisée; (juchpics paysans <pii l'avaienl vu de près soulenairni même <pi il élail plus raisonnable (juaucun de ceux (pii le fuyaienl. Mais le préjtigé, pour n'avoir pas le dénienli, avail fait de lui un sorcier , ne pouvant pas en fu're un imbécile ; aussi élail-il bien avéré auprès de toutes les ménagères du voisinage (pie pas une tempèlc n'éclatait à vingt lieues à la ronde (pii n'eût été appelée par le colliberl Tout-en-Cuir.

La profession toute particulière du malheureux paria semblait fortifier encore l'aversion <ju'on lui manifestait à toute occasion. Toulen-Cuir était chasseur de vipères et il avait acquis dans ce genre d'industrie une réputation d'habileté que le vulgaire avail du nécessairement attribuer à la sorcellerie. On sait que le Poitou et surtout le Bocage de la \ endée fourmillent de serpents de toutes espèces,

— ne —

parmi les(|iielles celle de la vipère est la plus abondante. Le bruit courait que le collibert avait toujours chez lui une bonne provision de ces dangereux reptiles, qu'il allait vendre de temps en temps aux apothicaires des villes voisines pour la fabrication de la thériaque, et cette circonstance fera comprendre mieux que toute autre la répugnance des Vendéens à s'approcher d'une habitation où ils pouvaient rencontrer de pareils hôtes.

Au moment où l'orage allait éclater, un homme se promenait à grands pas dans cette pauvre demeure. Par moments , il entr'ouvrait la petite fenêtre qui donnait sur le chemin et écoutait lesbruits vagues et indistincts qui s'élevaient au milieu du silence de la nature; mais chaque fois son attente était trompée sans doute , car il refermait la fenêtre avec impatience, et reprenait sa promenade.

Cet homme, disons-le tout d'abord , n'était autre que notre ancienne connaissance Cour-

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