‹ Le colporteurChapitre 4 sur 9 · NT · texte numérisé non relu

NT

liii K* colporlcui'. Apres la tcnihlc calaslioplu^ dont le marquis avait été victime, le malheureux marchand s'était réfugié chez Tout-en- Cuir, avec lequel il conservait des relations amicales depuis long-temps, (tétait Courlin qui était chargé de fournir au chasseur de vipères tous les objets dont il avait besoin dans celle solitude où il ne pouvait compter sur personne; il avait même plusieurs fois servi d'intermédiaire entre lui et des apothicaires de différents pays pour le débit de ses vipères; en revanche, Tout-en-Cuir avait déposé entre les mains de Courtin les minces prolits qu'il avait pu retirer de son commerce pour les faire valoir de la manière la plus avantageuse, et il était résulté de ces rapports purement commerciaux dans l'origine, un échange de bons offices pour lesquels le colliberl n'était jamais resté en retard.

Aussi, dans la pressante nécessité où s'était trouvé le colporteur, de chercher un asile et pour lui et pour ronfant dont il avail été ri. 8

chargé, il avait songe do suite à Toul-en-Cuir^ la position isolée de sa demeure,, sa vie solitaire , l'espèce de répulsion qu'on éprouvait pour l'endroit qu'ail habitait, avaient semblé à Courtin des garanties de sécurité aussi complètes qu'il pouvait le désirer dans de pareilles circonstances ; et en effet , depuis trois jours qu'il partageait^ déguisé en paysan, l'hospitalité du coUibert, personne n'avait soupçonné la présence d'un étranger chez Touten-Cuir.

En ce moment, Gourtin attendait son hôte, qui était parti pour Fontenay depuis le matin, autant dans le but de recueillir des nouvelles sur les événements récents de la Fougeraie, que dans celui de vendre à ses pratiques ordinaires les produits de sa chasse de la semaine. Le colporteur commençait à s'inquiéter du retard prolongé de son compagnon, qui aurait dû, d'après ses calculs, être rentré depuis long-temps, et les dangers qui attendaient à chaque pas le voyageur dans ce pays boule-

Tcrsé par la guerre civile jnsliliaient siillisainnicnl cette in(|niéliKle.

Pour troniper son im|ialiencc, il (-lait entré tlansnn petit réduit (|ui attcnait à la pièce principale tic la chaumière ; c'était là, dans un berceau de jonc improvisé par le chasseur, qu'on avait j>lacé l'enfant, loin de tous les regards indiscrets. Une jeune chèvre blanche, dont le lait était utile au collibert pour sa chasse aux reptiles, servait de nourrice au petit-fdsdu marquis de la Fougeraie^ et l'enfant ne semblait pas se trouver trop mal de sa position nouvelle, car ses joues étaient plus roses que jamais et ses cris n'avaient pas importuné une seule fois ses deux protecteurs tiepuis son arrivée.

Après s'être assuré (ju'il ne manquait de rien et que la chèvre nourricière avait sa provende d'herbes fraîches et de fougères, Courtin rentrait dans la pièce |)rincipale, quand un violent coup de tonnerre ébranla la campagne. En même temps la porte s'ouvrit et, à

la hieiir rapide d'un éclafr, il aperçut sur le seuil un grand spectre noir et silencieux qui pénétrait dans la chaumière. Au premier moment, il éprouva un vague sentiment de surprise et d'effroi, mais une seconde réflexion lui fit reconnaître dans le mystérieux personnage son camarade Tout-en-Cuir.

C'était un homme de haute taille, mais maigre et efflanqué, autant du moins qu'on pouvait en juger sous le bizarre costume dont il était affublé. Ce costume consistait en une espèce de fourreau en épaisse basane qui l'enveloppait de la tête aux pieds; deux trous seulement étaient placés à l'endroit des yeux comme au capuced'un franciscain. C'était là le costume que portaient alors ceux qui exerçaient la dangereuse profession de chasseur de vipères^ et c'était à lui que le collibert avait dû le sobriquet de Tout-en-Cuir , sous lequel il était connu dans le voisinage. Sur son dos était une espèce de baril en bois léger, fermant au moyen d'une soupape, et du-

— IJI -^

(|iu>l soilail iiii iiiiii iiuii'i; .M)iii'(t el coiiliniicl. Ses vôltMîienls de iiiir ruissclaienl d'eaii cl il semblait accablé de laliguc.

— Ah .' vous voilà enfin, Jérôme, dit le colporleur revenu de son saisissement; ne pou- Nioz-vous vous hâter un peu plus pour éviter cet épouvantable orage? En vérité , je finirai par croire, comme vos voisins, que vous aimez la pluie et que vous prenez plaisir à vous y exposer ! Vous-même vous m'aviez prédit ce matin cjue la journée ne se passerait paslran- (|iiillement.

— Oui , oui , répondit Jérôme d'une voix douce et mélancolique (jui faisait contraste avec sa haute stature, ce malin j'ai entendu les vipères s'agiter dans la Caisse et je me suis dit : — Il y anr.» une teujpéte aujourd'hui.

En même temps il déposa dans un coin le baril dont il était chargé et dans l'intérieur du<|uol le bruit sendilaaugmenler au mouicnt où il toucha la tcrro. Puis le colliberl, rejetant en arrière, comme un capuchon, la partie

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supérieure de sou vêtement de cuir, faiss^r voir une figure pâle, maladive, empreinte de mélancolie et de résignation. Quoiqu'il eût près de trente ans, ses traits avaient un caractère enfantin; il n'avait que peu de barbe, el elle était blonde et soyeuse comme celle d'un adolescent arrêté dans sa crue par quelque maladie subite. C'était une nature frêle, énervée ; son œil bleu était un peu vague et hagard , mais n'avait rien de cet idiotisme que l'on reproche encore a ujourdUiui à la race dégénérée des colliberts.

Le colporteur tendit la main à Jérôme, qui la serra d'un air delimidité comme un homme qui n'est pas habitué à recevoir de pareilles marques dMntérêt. Quoique l'état d'isolement dans lequel il vivait eût imprimé depuis longtemps à ses traits une teinte d'abattement et de tristesse, il était encore plus triste et plus abattu que d'ordinaire, et tout en faisant les apprêts d'un frugal repas, il jetait sur son

Ijôie des rt'^ords eoiislornt'S tjui m ccliappcri'nl pas au bon colporleur.

— Eli bien! eh bien ! mon pauvre Toul-cn- Cuir, (|u'ave/-vous donc ce soir? deinandal-il d'une voi\ (ju'il \oulait rendre gaie (juoi- «jue ses propres inquiétudes conlredissent secrèlemenl ses paroles; on dirait, nja foi, que vous êtes fatigué d'avoir porté votre marchandise sur vos épaules d'ici à Fonlenay! J'en ai pourtant bien porté, moi, de la marchandise, et par des chemins plus longs et plus difticiles, sans avoir le soir la figure aussi allongée que vous en ce moment! Ma pauvre balle! conlinua-t-il avec un soupir, et dire que ce sont ces pillards de la Fougeraie qui ont profité d'un si bel assortiment! Mais au moins, Jérôme, avez-vous bien vendu vos articles à Fontenay? Cola console des fatigues du voyage.

— J'ai rapporté toutes mes vipères, dit le coUibert en désignant le baril qu'il avait placé à l'autre bout de la chambre.

— Allons, encore! reprit le colporteur du ton d'un pédagogue qui régente son disciple, en vérité, Jérôme, vous ne réussirez jamais dans le commerce ! ne vous ai-je pas dit cent fois que lorsqu\in article est démodé ou avarié, ilTaut le donner quelque prix qu'on en trouve, si on ne veut perdre le tout? Il ne faut pas vous dissimuler, mon bon Jérôme, que les apothicaires d'aujourd'hui ne fabriquent plusautantde Ihériaque qu'autrefois, et que par conséquent vos vipères sont en baisse; si vous avez trouvé des chalandSj il fallait vendre atout prix...

Le coUibert secoua la tête d'un air mystérieux.

— Non , dit-il , j'ai un projet... J'ai pensé (pie si nous étions attaqués, ces serpents serviraient à vous défendre. Je me souviens <ju'un Jour des Bleus entrèrent ici et voulurent me forcer à leur servir de guide pour aller brûler la Flocetière. J'ouvris la soupape de ma caisse, et à la vue de tant de serpents qui se répandaient dans la chambre, les

Bleus s t'iil'iiircul tous sans me l'aire de mal. Au récit de cet exploit (jui avait fait épO({iie dans sa vie, un sourire de salisfaelion ridait doucement les lèvres du paria. Mais Courtin , par un geste railleur, vint relbuler ce naïl sentiment de triomphe.

— Et si , pour se venger, ils avaient mis le feu à votre pauvre bico(|ue, Jérôme, qu'auriez-vous fait ? C'était un moyen de vous avoir loul cuits vous et vos anguilles de buisson! Mais laissons cela , et dites-moi ce (|ui a pu vous faire penser que nous pourrions être attaqués ici. Est-ce (|ue vous avez entendu parler de quelque chose à Fontenay? Est-ce qu'il est (piestion de moi".^

— Oui.

— Ah! diable! et que dit-on?

— Que vous avez tué le marquis de la Fougeraie.

— Cette nouvelle s'est répandue bien vite! Et savez-vous à quelle cause on attribue ce mauvais coup ?

— On l'ignore, mais...

— Allons , allons , parlez , Jérôme , dit le colporteur avec impatience en voyant l'hésilalion du collibert, dites-moi la vérité, mon gars; je m'attends à tout... Parle-t-on de l'enfant ?

— Non; mais l'aubergiste du Chêne-Vert, à Fontenay , m^a dit comme ça : « Tout-en- Cuir, as-tu vu Courtin le colporteur, lu sais?» Je lui ai répondu non , comme nous en étions convenus; puis il m'a dit : « Si tu le vois, tu peux faire la fortune : l'armée catholique et royale a promis cinq cents louis en or à celui qui le livrerait pour le fusiller , parce qu'il a assassiné le marquis de la Fougeraie. »

— Assassiné?

— Il a dit assassiné, reprit le chasseur de vipères avec une simplicité d'enfant. Puis , comme je m'en allais dans la ville pour vendre mes bêtes, j'ai vu à la porte de la municipalité une grande afïlche devant laquelle tout le monde s'arrêtait. Je me suis arrêté comme

K'saiilics flj';u ilciitaiidi- ce t\uï\ y :n;iil d'ôcril, |)aiCL' (|nc je in; sais pas lire. Alors un monsionr , (jiii avait sur la tôk' uue grande cocarde tricolore, ma dit : « ('/est un airôlé du citoyen représentant (|ui met hors la loi un brigand de la "Vendée (jui a assassiné un cidevant noble. La nation promet cent mille livres en assignats à celui (|ui livrera l'auteur de ce crime. » Alors j'ai demandé à ce monsieur comment s'appelait celui que l'on accusait; il m'a répondu : « Courtin le colporteur. ') Alors je suis venu bien vite, sans vendre mes bêles, et me voici.

Le malencontreux Courtin était attéré par t;int de malheurs à la fois.

— Ainsi donc, dit-il en serrant les poings avec colère , me voici accusé d'assassinat ! Mais on ne sait donc pas tjue si j'ai tué ce La Fougeraie, c'était dans le cas de légitime défense! On ne sait donc pas (jue c'était cet enragé de niar(|Mis (jui asait fait mettre le feu nu château de 'Irézières, qu'il était là avec sa

bande^ et qu'il était impossible qu'un pauvre diable tel que moi...

— On dit qu'il est impossible de comprendre comment un ci-devant noble a pu attaquer un pauvre colporteur et qu'il faut que vous ayez tendu un piège au marquis...

— Un piège, un piège! C'est pardieu bien lui, qui m'en a tendu un avec un enfant pour amorce, et je me suis laissé prendre au traquenard comme une vieille fouine alfamée! Aussi j'avais bien besoin de me mêler de tout cela, moi! Me voilà dans de belles affaires 1 Les républicains veulent me guillotiner et les royalistes me fusiller; les uns offrent cent mille livres qui ne valent pas un sou, les autres cinq cents louis qu'ils ne paieront jamais; c'est cher la peau d'un pauvre diable! Voilà une belle récompense pour avoir porté pendant six heures sur mon dos un enfant de contrebande et avoir risqué cent fois ma vie à le défendre ! Condamné par les deux partis, moi qui jusqu'ici avais trouvé moyen de ven-

lire à l'im el à Paiilrc, des v\\:\\)ii\c{s à celiii-oi, des écliarpcs à celui-là , cl (.l'ôtrc ami avec, tous! d'un côté la guillolini', (!«' l'autiv un peloton de fusiliers! mais, par la barbe de Ions les capucins de l'univers , je ne me laisserai pas faire si aisément!... Que ce soient des Vendéens ou des Bleus qui méprennent, il (iiudra bien qu'on me juge , et alors je dirai la vérité... Mais à propos, Jérôme, a-t-on des nouvelles du chevalier de Torcy? 11 peut me sauver, lui! il sait tout, il dira ce qui s'est passé.

— 0^ n'en a pas entendu parler; on croit qu'il a péri dans l'incendie de Trézières.

— Ah bien ! il ne manquait plus que cela! mais c'est un épouvantable guqiier que celte position-là! Les Bleus d\m coté, les Blancs de l'autre! Je ne puis m'adresser à mademoiselle de la Fougeraie, j'ai sauvé son enfi\nt, il est vrai, mais j'ai eu la maladresse de tuer son père et je ne sais comment elle aura pris cette nouvelle: maintenant voilà que

le seul homme qui pouvait me justifier est mort peut-ôlre, car je ne compte pas sur le témoignage des deux gars qui suivaient le marquis. Je ne pourrais les reconnaître et ils ne se soucieraient pas de se dénoncer euxmêmes pour me sauver; ils me détestent trop depuis l'accident... Comment me tirer de là ? Tout contre moi^ personne pour moij je n'ai pas de protecteurs, pas d'amis, je suis perdu...

Tout en se lamentant, le colporteur se promenait à grands pas dans la chaumière. Aux dernières paroles qu'il venait de prononcer , le collibert lui dit d'une voix mélancolique en Axant sur lui son œil vague et timide :

— Et moi, monsieur Courtin, et moi !

— Vous, mon pauvre Tout-en-Guir, vous vous entendez mieux à chasser aux vipères qu'à tirer d'embarras un homme dans ma position. Vous n'êtes pas robuste, mon digne garçon, mais vous le seriez dix fois plus encore que vous ne pourriez me dé-

— lai —

rendre ni conlro les Veniléens ni conlrc les Biens!

— Je puis du moins l'essayer , répondit le colliberl en désignant un vieux fusil suspendu au manteau de la cheminée; maître Couriin, je puis au moins mourir avec vous, quiètes mon seul ami sur la terre, (pii seul n'avez pas dédaigné de vous, asseoir à la table d'un collibert tel que moi et de me serrer la main.

11 y avait quelque chose de si naturel et de si plaintif dans les paroles du pauvre chasseur que Courtin ne put s'emj)écher d'être profondément ému.

-- Oui, je le sîhs, mon brave Jérôme; je vous l'ai dit souvent : quoiqu'on pensent les imbéciles paysans du voisinage, il y a plus de simple raison et de générosité sous votre veste de cuir que sous les scapulaires et les croix bénites qui ornent leurs poitrines, à tous. Oui, je sais que vous vous feriez tuer pour moi, comme vous le dites.. Mais ce n'est pas de cela

qu'il s'agit. Il s'agit au contraire de vivre tous deux et de vivre long-temps... Comment? je n'en sais rien ; mais il faut s'arranger pour ça!... Oh! maudit enfant! maudit enfant! continua-t-il en se frappant le front.

Puis, par une transition brusque de sa pensée, il ajouta en désignant au coUibert la porte de la pièce voisine : — Pourvu que le petit gars ne manque de rien! Regardez, Tout-en- Cuir , puisque vous avez consenti à partager avec moi les fonctions de nourrice , il ne faut pas que cette pauvre créature paie pour les autres : mais si l'on m'y reprend!...

Le coUibert enlr'ouvrit la porte avec précaution, et revint un moment après se rasseoir au coin du feu, en disant avec une admiration naïve :

— 11 dort... Oh! quec'estjoli un enfant!

Il ajouta en souriant :

— On ne m'avait jamais permis d'en embrasser un. Les voisines disaient que je leur porterais malheur, et elles s'enfuyaient à mon

approclic, comme si j'avais été capable de faire du mal à de jolis enfants!

— Pauvre diable! dit le colporteur avec une préoccupation pénible.

\-A\ ce moment l'orage était dans toute sa force, le tonnerre grondait sans cesse, la pluie tonjbait avec un grand fracas, et le vent, qui s'engouffrait dans la forêt voisine, brisait les rameaux des châtaigniers et dos chênes. Cependant, au milieu dece vacarme des éléments, les deux amis entendirent tout à coup frapper violemment à la porte de la chaumière , et en même temps une voix brusque demanda du dehors :

— Ouvrez, ouvrez à un voyageur égaré.

Courtin regarda par la petite fenêtre; c'était

un cavalier qui venait d'attacher sans façon son cheval sous une espèce de hangar attenant à la chaumière. Il était enveloppé dans un vaste manteau qui empêchait de juger de son costume; mais son chapeau militaire décoré I. I. 9

(le la cocarde tricolore dénotait suffi sa m ment un soldat de la république.

Le colporteur, qui n'avait de courage que dans des nécessités pressantes, ne parut pas très-content de sa découverte ; il regarda Tout-en-Cuir d'un air effaré , et sembla vouloir le consulter sur le parti qu'il avait à prendre; mais le voyageur ne lui en laissa pas le temps :

— Ouvrez! Mais ouvrez donc! répéta-t-il avec impatience.

Au même instant la porte, qui n'était fermée qu'au loquet, céda à ses efforts, et il entra sans attendre qu'on l'y invitât. Il commença par se débarrasser de son manteau ruisselant de pluie, et dit en fixant sur les deux habitants de la chaumière un regard sévère :

— Vous n'êtes guère hospitaliers, citoyens! Que diable ! tout Vendéens que vous êtes , on doit ouvrir sa porte même à un bleu par un temps pareil.

Toul-eii-Cuir seiul)lail inlenlil , mais liouiliii, qui \il d un coup cl (LmI (|u'il n avait rien à craindre de rincoiinu, lui dit d'un air dégagé qu'il crul de circonstance en ce moment :

— Entre, citoyen , et (jui (jue tu sois , sois le bienvenu : royalistes et républicains sont égaux devant l'orage.

— Bien dit 1 répondit Tinconnu avec un accent brel' et en s'approc liant du feu.

En ce moment les deux amis purent observer à loisir l'hôte singulier que le hasard leur avait donné. C'était un homme d'une trentaine d années , aux traits réguliers , à la démarche noble et imposante. Il avait un costume moitié bourgeois , moitié militaire, qui témoignait d'une grande hardiesse de la part de celui (|ui o: ait s'en montrer revêtu dans un pays qui s'était levé en masse contre le parti républicain. Il avait des longs cheveux pendants , et une vaste craNate ensevelissait son menton suivant la mode du temps.

Son habit à revers rouges avait la coupe d'uniforme; une culotte blanche et des bottes à retroussis complétaient ce costume. Un grand sabre suspendu à un ceinturon de cuir verni et des pistolets passés dans ce ceinturon prouvaient néanmoins qu'il avait pris certaines précautions contre une attaque imprévue. Cependant, malgré son attirail faroucheet la brusquerie de son langage et de ses manières, un observateur exercé eût reconnu dans cet étranger une certaine distinction qui trahissait malgré lui l'homme bien né. La rudesse qu'il affectait était trop exagérée pour qu'elle fût naturelle. Si les deux amis observaient Tinconnu avec attention, l'inconnu à son tour les examinait avec non moins de curiosité. L'équipage de Tout-en-Cuir excita surtout sonétonnement; cependant , il parut aussitôt se souvenir à à quelle espèce de personnage cet équipage pouvait convenir, et il jeta un regard dédaigneux autour de lui en disant avec une tranquillité un peu forcée :

— Vous ùtcs, à ce que je nois , dos chasseurs do vipères? C'est bien. Pour le peu de temps <pie j'ai à passer ici , continua-t-il comme à lui-mùuic, que m'importe?

Il s'assit traruiuillement sur un billot de bois, au coin du feu, pour sécher ses vêtements. Les deux hôtes prirent j)lace à côté de lui , et Courtin, qui seul avait la parole dans ce moment solennel, répondit d'un ton détaché :

— Oui , citoyen ; lu as raison , nous sommes de pauvres chasseurs de vipères , et nous pouvons dire en passant que les temps sont durs depuis que l'on abandonne l'usage de la ihériaque; mais, pour que tu aies reconnu si vite, au costume de mon frère, la profession que nous exerçons l'un et l'autre , il faut cpie tu sois du pays...

— Que te fait cola ? dit l'étranger avec un geste d'impatience.

Il y eut là un moment de silence, après lequel l'inconnu demanda avec distraction :

— Crois-Ui (ju'après cet affreux orage, les chemins soieiil encore assez praticables pour que je puisse me rendre à clieval au ci-devant château de la Fougeraie?

A ce nom de la Fougeraie , Courtin fit un mouvement involontaire de frayeur; mais il se remit aussitôt.

— Je n'en sais rien , dit-il avec insouciance; sans doute tu connais ces chemins aussi bien que moi , tu peux en juger.

Le jeune homme semblait secrètement honteux de la familiarité de cet obscur paysan qui traitait avec lui d'égal à égal. Mais il déguisa le mécontentement qu'il éprouvait en secret et se contenta de dire en se pinçant les lèvres :

— Tu m'as l'air d'un grossier , quoique bon patriote, et je crois que je puis me fier à toi. J'ai le plus grand intérêt à arriver cette nuit même à la Fougeraie et je te demande

si lu penses que les chemins soient praticables..

— lAU —

— Demande ecl:» ;i rurale (|(ii bouleverse les roules en ce uiouienl... Mais je n'ensuis rien.

L'étranger (il un ellort sur lui-même pour modérer son lU» patience :

— Tu as raison, dil-il, je n'ai pas répondu ;\ tes questions et tu as le droit de ne [)as répondre aux miennes : c'est l'égalité civique. Mais ne nous fâchons pas; parole pour parole, réponse pour réponse. Tu m'as demande si j'étais du pays, je te réponds : — Oui, j'ai habité long-temps le château delà Fougeraie.

— Alors, vous êtes le baron Charles de la Fougeraie, capitaine au régiment des gardes françaises! s'écria Courtin avec entraînement; vous êtes le cousin de mademoiselle Amélie...

— Halte-là! dit l'étranger d'un air contrarié en entendant prononcer ce nom et ces titres; mais je te ferai remarquer, citoyen patriote, (ju'il n'y a [dus de barons, ([u'il n'y a plus de gardes françaises, et que les bons citoyens se tutoient fraternellement ! Je^uis peut-être le citoyen Charles Fougeraie, corn-

mandant au régiment des Sans- Culottes, au service de la république une et indivisible... Mais tu n'a pas répondu à ton tour à ma question... Penses-tu que les chemins...?

— Eh bien ma foi ! je pense que les chemins sont impraticables poiu* le moment, et je doute qu'un homme à cheval...

— Cependant, interrompit le jeune homme avec distraction, il faut que j'arrive ce soir... à tout prix...

— Vous avez donc un motif bien important pour arriver aujourd'hui même?

Cette fois l'étranger ne put se contenir, et il s'écria d'un ton exaspéré :

— Gomment? tu connais mon nom et mon titre... je veux dire le titre que je portais autrefois, et toi, qui semblés si bien au courant des affaires du pays, tu me demandes ce qui m'amène à la Fougeraie? Tu ne sais donc pas que ma cousine est seule et abandonnée au château? Tu ne sais donc pas qu'un crime a été commis sur la personne de son père, mon

— \Âl —

oncle... une mauvaise lèle, il est vrai... mais enlin mon oncle et son i)èi'C, et que je Nions pour rccherclier, au nom de la ici)ublique, les auteurs de cet inlàmc assassinai.

Courtin baissa la tète pour cacher la pâleur qui couvrait ses traits en ce moment. Touten-Cuir tremblait de tous ses membres.

— Les auteurs du crime! mais on les connaît donc?

— Oui, répondit le commandant avec distraction; on a parlé d'un colporteur, d'un vagabond qui doit être caché dans le voisinage. Demain un détachement de mon régiment sera à la Fougeraie; nous ferons des perquisitions et nous le trouverons sans peine... Ah ça mais, ajouta-t-il en regardant fixement son interlocuteur, il me semble que lu me fais causer ' En voilà assez, citoyen chasseur de vipères, et réponds fraternellement à ton tour. As-tu entendu parler dans le voisinage du citoyen ïorcy, le i)ropriélaire de Trézières?

— J'ignore ce qu'il est devenu, répondit Courtin qui avait tout juste assez de présence d'esprit pour comprendre ce qu'on lui demandait; on croit qu'il a péri dans l'incendie de son château...

— Il faut que cela soit, dit le jeune la Fougeraie d'un air pensif; pauvre ami! il m'aurait écrit, lui! il ne m'aurait pas laissé depuis trois jours dans cette mortelle inquiétude...

Il s'aperçut que Courtin écoutait avec avidité ses paroles, et il s'interrompit brusquement :

— Sacrebleu! je crois, citoyen paysan, que tu m'espionnes? Prends garde que je n'aime ni les indiscrets ni les écouteurs... Mais, reprit-il d'un Ion plus doux, pour en revenir à ce pauvre clievalicr... je veux dire à ce ci-devant chevalier Torcy, sait-on quels sont les gens qui ont eu l'audace d'attaquer la nuit son habitation et d'y mettre le feu?. . .

— Personne, je pense, n'ignore que ce sont le marquis et les gars de la Fougeraie.

— ('/est faux'. iv|)Oiulil le foiiuiiimdaiil ascivivarilé; lu ments, citoyen! les gens de lu Fougeraie i^nt juré (|u'iis n'avaicnl pas (luitté leur village, et le marquis a été assassiné à une lieue de là par ce vagabond au moment où il allait au secours de Torcy ! On a retrouvé sur \c lieu uicnic du criuic les marchandises du colporteur...

— Mais, commandant, ilest inexplicable... En ce moment l'orage avait cessé; l'étranger se leva.

— Allons, dit-il, voilà le temps qui s'arrange; je vais partir. Je crois, continua-t-il en remettant son manteau, que tu pourras nous donner quelques renseignements pour l'instruction de l'airaire qui m'amène en ce pays ; demain, si j'ai besoin de toi, je te ferai appeler... Mais le temps me presse, adieu. Seulement songe à brider ta langue sur tout ce que tu as vu et entendu cette nuit. Si le colporteur apprenait qu'on va commencer des poursuites, il pourrait déguerpir, et ce ne

serait pas mon compte; royalistes ou patriotes, la république entend que les coupables soient punis !... A demain donc, et jusque là silence. Imite ton camarade que voilà, ajouta-t-il en désignant Tout -en-Cuir, qui en effet n'avait pas desserré les dents ; tu parles pour lui et il se tait pour toi.

Le colporteur grimaça un sourire.

— Allons, adieu, braves gens, reprit le commandant en s'approchant de la porte; merci de votre hospitalité fraternelle, et tenez, voici pour boire à la santé de la république une et indivisible... ou à la santé du diable, si vous voulez, murmura-t-il entre ses dents.

Cinq minutes après, on entendit le pas de son cheval résonner sur le cailloutis du chemin. Les deux amis étaient attérés et gardèrent un moment un morne silence. Courtin semblait plongé dans de graves et pénibles réflexions. Enfm Jérôme se hasarda à murmurer tout bas avec timidité :

— Il n'ira pas plus d'un quart de lieue

sans tomber dans les ravins et les loiulrieiesl — Qui donc? cet aristocrate déguisé (|ui veut se faire passer pour un l)on i>aliiole et un l'ervent ami delà république? dit le colporteur; puisse-t-il, en sortant d'ici, se casser le cou'. Voilà mon s,ouhMl f m icn ici , à moi. A-ton \u un endiablé pareil! Ce marquis, qu'il détestait cordialement pendant qu'il était vivant, voilà qu'il veut le venger à toute force maintenant qu'il est mort! Il veut montrer du zèle, se faire passer pour un républicain rigide et intègre, en me faisant fusiller... fratcrnellcmeni! Que faire? que faire, mon Dieu?

Tout-en-Cuir se baissa, ramassa à terre un papier qui était tombé de la poche de l'étranger sans qu'il s'en aperçût, et le présenta à Courtin. Celui-ci s'approcha vivement de la lampe et lut ce qui suit :

« Charles, venez vite; vous savez de ({uel effroyable malheur je viens d'être frappée. Mon pauvre père... et j'ai d'autres malheurs

aussi grands peut-être à vous annoncer! Venez, venez vite, vous n'avez plus besoin de vous cacher maintenant. Je vous attends.

Amélie. »

Le colporteur tourna et retourna dans ses mains, d'un air pensif, ce billet mystérieux. Jérôme le regardait en silence, attendant une explication qu'on ne songeait pas à lui donner. Enlin pourtant Courtin poussa une exclamation de joieet se leva rapidement comme s'il venait de faire une grande découverte.

— Oui, c'est cela, murmura-t-il ; j'en suis sûr, ce doit être lui !

— Que dites- vous donc, Courtin ? demanda Jérôme.

— Je dis, mon cher Tout-en-Cuir, que je connais enfin le père de l'enfant que j'ai colporté dans tout le pays. C'est l'hommequi était là tout à l'heure.

— Ahl fit le collibert en ouvrant des yeux étonnés.

— Oui, oh ! je me souviens maintenant...

tlel ollirior, <|ni avait une mission socicU' de la républiijuo ol qui se oacliail dans le voisinage, c'étail lui rougeraic! Celait lui

encore «|ui a\ait chargé sou auii le chevalier (le (aire parvenir à la jeune fille le billet iloui i ai été le porteur ! Le chevalier en elfet nie parla, le soir de l'inceudio, d uu personnage mystérieux... Oh! oui, oui, je ne me suis pas trompé...

Jérôme, dont, malgré les éloges du colporteur, r intelligence était émousséc lorscjuil s'agissait d'apprécier les actes de la vie sociale qui lui étaient étrangers, ne paraissait pas trouver un sens très-clair aux paroles de son hôte. Mais, habitué à se défier de son jugement, il ne chercha [)as à pénétrer tous les mystères de cette intrigue.

— Eh bien, maître Courtin, demanda-t-il simplement, ce que vous venez d'apprendre vous sauvera-t-il la vie? Y a-t-il encore du danger pour vous?

— Au diable soit le dn)le avec ses ques

lions! Est-ce que j'en sais quelque chose? Ce sans-culotte manque de commandant n'est pas du tout rassurant, et je ne sais pas si la \ue de cet enfant, à supposer que ce soit le sien... Mais n'importe! Voyez-vous, Jérôme, il faut que tout cela finisse, je ne puis plus ■vivre dans de pareilles inquiétudes; je veux savoir à quoi m'en tenir à tout prix... demain matin vous me prêterez un de vos costumes de cuir afin que l'on me prenne pour vous, et que je puisse aller et venir dans les environs sans être inquiété.

— Il n'y a donc plus de danger ! répéta le coUibert de plus en plus dérouté.

— J'ai peur que si, répondit le colporteur après un long silence.

Tous les deux passèrent la nuit sur un banc sans se coucher. Courtin était agité; il semblait changer de projet à chaque instant. Enfin pourtant quand le jour vint, il se revêtit du costume de cuir et il se prépara à sortir. Le collibert le regardait faire avec inquiétude;

l:i résolution dc son aiui ('lait inexplicable pour lui.

— Écoutez-moi, J(.^rômc, dit le colporlour d'un ton solennel, je sais que je puis compter sur vous, et (|u'au besoin vous vous jx-rdiiez pour me rendre service; eli bien, j'ai un giarid service à vous demander.

Toul-en-Cuir lui répondit par un regard qui valait à lui seul plus que toutes les protestations.

— Mon sort va se décider aujourd'hui mémo, reprit Courtin; je saurai si les dangers auxquels je me suis exposé pour sauver cet enfant d'un noble, pourront excuser le malheur que j'ai eu de tuer un autre noble; mais souvenez-vous bien d'une chose, c'est que cet enfant doit rester entre vos mains comme un otage, comme une garantie pour ma sûreté et ma liberté ; vous ne le remettrez à nul autre, entendez-vous, à nul autre que moi. On pourra vous dire que c'est par mon consentement qu'on le réclame, que je suis là

tout près, que je vous ordonne de le rendre. Ne croyez pas cela; c'est moi qui vous le confie, ce sera moi-même qui vous le redemanderai. Si on vous menace, prenez-le dans vos bras et fuyez avec lui dans la forêt, dans les genêts, enfin, dans quelque cache où on ne puisse vous trouver; si on veut employer la force pour vous l'arracher, employez tous les moyens possibles pour le défendre, parce qu'il faut que vous vous souveniez bien d'une chose, Jérôme, c'est que tant que cet enfant sera en notre pouvoir je n'aurai rien à craindre; si on nous l'enlève... je ne sais ce qui arrivera. Comprenez-vous?

Tout-en-Cuir lui serra la main avec force.

— Ils ne l'auront pas! murmura- t-il.

— C'est bien, je sais ce que vaut une promesse de vous ; je pars sans crainte de ce côté, et maintenant, mon pauvre Tout-en- Cuir, il faut nous dire adieu ; qui sait si nous nous reverrons en ce monde !

Jérôme, en l'écoutant, avait le cœur gonflé

de soupirs cl les \c'u\ pleins île larmes, (.louilin lui-niènie était aussi ému que ieeompoitait sa iialuiv positive et vigoureuse.

— Tout-en-Cuir, reprit-il avec un accent de cordialité, pendant mes longues courses à travers le nioiulc, j'ai vu de près bien des grands seigneurs et des grandes dames, bien des gens tiers de leur fortune ou de leur science qui ne vous valaient pas, quoicjue vous ne soyez qu'un pauvre coUibeit ignorant, méprisé, que tout le monde luit, que tout le monde repousse ; aussi vous êtes pour moi un ami, un frère...

— Eh bien ! reprit Tout-en-Cuir avec une timidité gauche et comme en tremblant, j'ai vu quelquefois de loin, là bas au village de Trézières, que lorsque deux amis^ deux frères, allaient se séparer pour long-temps...

— Us s'embrassaient! s'écria Courtin, dont la figure commune était sublime en ce moment j pauvre malheureux! vous ne saviez cela (|ue pour l'avoir vu de loin !

lit il se jeta dans les bras du paria. En ce moment, Jérôme n'était pas le même homme j son œil un peu hagard d'ordinaire s'était animé tout à coup de bonheur et d'orgueil. H n'était donc plus en dehors de l'existence commune, hors la loi de l'humanité! Il avait donc un ami aussi, un ami qui le serrait dans ses bras, qui pleurait avec lui, lui le collibert, l'idiot, le chasseur des serpents ? Tout cela était exprimé par la pose, le geste, le regard de Jérôme; ce moment était le plus beau de sa vie.

— Oh ! restez, restez ! murmura-t-il.

Mais Courtin se dégagea doucement de ses

bras.

— Allons! assez d'enfantillages, dit-il en s' avançant vers la porte et en rabattant le capuchon de cuir qui devait cacher ses traits, adieu, mon bon Jérôme; nous nous reverrons peut-être... Souvenez-vous de votre promesse...

— Mais ils vous tueront ! s'écria le coUibert avec un affreux désespoir.

— A la' gartlo do Diou ! ré[)li(|ua (loui lin on sV'loigiianl InusciuoiULMit [)Our ne pas s'altcniliir.

Le collibcrt s'arrèla à la [)orle,ot tant (jn'il juit l'apercevoir gravissant une colline (;ui s'élevait en face de la cabane, il resta immobile et muet. Lorsque son liùte eut disparu derrière les haies qui ombrageaient le chemin, lorscju'il n'entendit plus le bruit de ses pas sur les feuilles sèches, il se retourna, regarda rinlérieur de sa chaumière si triste maintenant et si déserte, puis il s'assit sur le seuil et se mit à pleurer.

Au moment même où Courtin, sous le costume de son ami, se mettait en marche pour trouver la (in de cette longue et terrible aventure, le château de la Fougeraie allait devenir le théâtre de scènes bien différentes. Le soleil n'était pas encore levé et déjà tout avait pris

un air d'agitation et d'activitc dans le petit manoir. Les domestiques allaient et venaient d'un air affairé; les portes de la grille et du château étaient ouvertes comme pour recevoir des hôtes nombreux qui allaient arriver. Quelques habitants du village se rendant à leurs travaux, s'étaient approchés avec curiosité pour questionner les domestiques sur les événements survenus pendant la nuit; mais, au premier mot qu'on leur avait répondu, ils s'étaient enfuis vers le village en donnant des signes d'effroi.

Dans une chambre à coucher du premier étage, mademoiselle Amélie de la Fougeraio était déjà debout, malgré l'heure peu avancée, et avec l'aide de la vieille Jeannette, sa gouvernante, qui ne l'avait pas quittée depuis le jour de sa naissance, elle achevait de mettre les vêtements de deuil qu'elle portait depuis la mort de son père. Toutes les deux semblaient se hâter, comme si la jeune fille eût été impatiente d'achever sa toilette pour recevoir quel-

(|u'iin (lejtuis long-loinps atlfiulii, cl bjut cii pressant la bonne Iciunie, elle lui disait d'une voix émue :

— 11 est donc arrivé, ma bonne Jeannette ? Oli ! je savais bien <iu'il ne m'abandonnerait pas, lui! (ju'aussitôt qu'il ai)[)reniliail l'isolement où je me trouve, il accourrait ici jjour me protéger ! et lu dis qu'il semblait écrasé de fatigue, qu'il s'était exposé ù de grandsdangers pour arriver ici plus lot?

— Je le crois bien, il a marché toute la nuit, et après le terrible orage d'hier soir tous les chemins étaient bouleversés! Son cheval est tombé plusieurs fois dans les ravins, et ils ont pensé périr tous les deu\ au passage du Lay ! c'est miracle qu'il ail pu arriver jusqu'ici! Aussi si vous aviez vu dans quel élat il était!... couvert de boue et de limon... et le cheval à demi estropié...

— Mon pauvre Charles! Oh ! il m'aime bien, n'est-ce pas? J'ai tant souffert à cause de lui î Pour lui j'ai encouru la malédiction de mon

père... et mon père est mort victime de sa propre vengeance! Que de maux, mon Dieu, pour mériter l'amour de mon époux !

Elle versa quelques larmes, puis elle reprit avec terreur :

— Et cependant, Jeannette, quel que soit le plaisir que j'éprouve à le revoir, je t'avouerai que je tremble. Que lui répondrai-je, mon Dieu, quand il me demandera ce que j'ai fait de son fils...?

— Il l'a déjà demandé, Madame^

— Que me dis-tu?

— Lorsqu'il est arrivé il y a quelques heures, tout mouillé et tout brisé par la fatigue, sa première parole a été pour s'informer s'il pouvait vous voir. Je lui ai répondu que pendant trois nuits vous n'aviez pas pris de repos et que depuis un instant seulement vous étiez assoupie. — Pauvre Amélie, a-t-ildit, ne l'éveillez pas ^ ce sommeil est trop précieux après lantdesouffrance. Puis il s'est approché de moi cl il m'a dit tout bas: — Eh bien, Jeannette, ne

puis-je voir mon (ils, le presser dans mes ljr:»s! Je n'ai pas cneorc eu ce bonheur depuis (pi'il est né... Mais tu connais ce secret, loi ; lu sais que je veillais de loin sur lui el sur ma chère Amélie... Il me semblait si heureux el si fier en pensant à son lils,quejen'ai pas osé lui dire la triste vérité. Comme il me voyait embarrassé, ila ajouté en souriant: — Ah.'je comprends!.. ilesl avec sa mère! elle nepeutle quitter ni le jour ni la nuil. Eh bien, à leur réveil tu me préviendras!

— Ha dit cela? Oh! (pie faire, que faire, grand Dieu !

En ce moiuenl on frappa un coup léger à la porte, et une voix bien connue se fit entendre. Aussitôt Amélie s'échappa des mains de sa gouvernante, et oubliant ses craintes, sa faiblesse, ses douleurs, elle se jeta éperdue dans les bras de Charles, qui entrait en ce moment, en s'écriant avec une indicible joie :

— Oh ! Charles, Charles, c'est vous? Je u ai plus lien à craindre maintenant! Mon anii ! nioii époux !

— iCO —

Charles de la Fougeraie n'était plus auprès de sa jeune cousine le rude et sentencieux républicain que nous avons vu la veille dans la chaumière de Tout-en-cuir. Une fois loin de ceux dont il croyait avoir à se défier, il quittait ce masque d'emprunt que la nécessité l'obligeait de porter. C'était maintenant un jeune homme aux manières élégantes et polies, au langage correct , aux gestes nobles et affectueux.

— Oui, c'est moi, ma chère Amélie, répondit-il en pressant la jeune fille sur son cœur, c'est moi qui reviens, après tant de traverses, adoucir vos chagrins et vous rendre le bonheur ! . . . Pauvre Amélie, que notre amour vous a coûté cher!... Je sais tout ce que vous avez eu à souffrir de la pa:-t de votre père ; mais nous serons heureux maintenant, Amélie! la mission secrète que j'avais reçue dans ce pays est enfin terminée. J'ai repris mon rang dans cette armée républicaine où le désir de vous protéger vous et votre père m'avait jeté. Oh!

merci mille fois de n'avoir pns dévoilé mon seerel! tout eût été perdu ; votre père exaspéré eût fini par découvrir le lieu de ma retraite; il eût rendu impossible la mission que j'avais reçue de faiie une carte de ce pays (|ue j'ai habité si long-temps, et de cette mission, Amélie, dépendait ma vie, comme vous le savez... J'avais été dénoncé comme aristocrate: je parvins à faire taire mes accusateurs ; mais on exigea une preuve de mon civisme, on demanda cette carte en témoignage de la bonne foi de mes opinions... Je ne pouvais plus refuser, parce que déjà, dans une de mes rapides excursions ici, vous m'aviez appris que vous seriez bientôt mère... et je devais me conserver pour vous, pour notre enfant. J'arrivai donc, je restai caché chez mon ancien ami Torcy, et j'achevai ce travail dont notre vie à tous devrait être la récompense... Mais enfin, Amélie, j'ai repris mon crédit ; je puis vous épouser, depuis que la mort funeste de votre père a levé tout obstacle, et main-

tenant avec vous, avec notre fils, nous pourrons. . .

— Charles, oh! Charles, pourquoi n'ai-je pu dévoiler ce secret plus tôt? peut-être mon père existerait encore. ..

— Votre père, Amélie, je viens le venger. Je me suis fait investir de pleins pouvoirs par le général en chef de l'armée républicaine pour poursuivre cette affaire; aujourd'hui même mon bataillon sera ici, et alors... Mais laissons des sujets si sérieux et si tristes, Amélie; parlez-moi de vous, de notre enfant que je n'ai pas encore embrassé !

Amélie devient toute pâle à ce moment décisif.

— Eh bien, où est-il donc? demanda le jeune militaire en regardant avec étonnement autour de lui; on m'avait dit...

— Mon ami, dit Amélie avec un embarras mortel, il n'est pas ici... depuis trois jours....

— Vous n'avez pas gardé votre enfant près de vous? dit le commandant d'une voix sévère;

vous avez consoiiti à vous en séparer, à le confier aux soins d'une autre femme!... Kli bien, donnez des ordres^ qu'on le fasse venir ici sur-le-champ ! Je faime aussi, moi, cet enfant... Oh ! je l'aime. . plus que vous peutêtre!

— Cliarles, par pilié, ne m'accablez pas, notre fds...

— Eh bien?

— Je ne sais ce qu'il est devenu.

Et elle tomba à genoux.

Charles resta un moment silencieux et comme étourdi par ce malheur inattendu.

Puis peu à peu la plus épouvantable colère prit la place de cet abattement passager. Il attacha sur Amélie un regard étincelant et la releva dune main en lui disant avec une rage concentrée :

— Vous ne savez ce qu'il est devenu ! Et c'est là tout ce que vous me répondez, quand, après tant de chagrins, de fatigues et de périls, je >iens, plein de joie et d'espérance, pour

voir, pour embrasser mon enfant? Qui donc (levait veiller sur lui si ce n'est vous; qui devait le défendre au péril de sa vie si ce n'est vous; qui devait me le présenter et le mettre dans mes bras, à moi son père, si ce n'est vous. Madame? Mais, au moins, existe-t-il encore? Quels dangers faut-il affronter pour le retrouver maintenant ?... Parlez! mais parlez donc ! Vous ne comprenez donc pas mon inquiétude?... Mauvaise mère!

Ace dernier reproche, la pauvre Amélie fût tombée sans connaissance si, par un énergique effort de sa volonté, elle n'eût maîtrisé la nature défaillante afin de repousser cette accusation.

— Charles ! par pitié, reprit-elle en joignant les mains, ne me condamnez pas sans m'entcndre ! C'est pour éviter un crime à mon père que je me suis séparée de mon enfant, que je l'ai confié à un inconnu dont le cœur me paraissait bon, et qui^ d'ailleurs devait remettre notre fils à un ami commun ! Charles! mon

per4' Ifùl lu»'... il I Cùl Hic, \<mis <li^ j" . M;ii.s vous nu fompreiiez donc pas .'

Le coiiiinandant était trop l'xallc en rv luoinent par la doulciii- et la < olcre, [loiir pivler l'oreille aux excuses et aii\ protestations de la jeune femme.

— lîst-ce que vous n'auriez pas su Kdiilendre vous-même? s'écria-l-il iinpélueuseuient, est-ce qu'une mère qui défend son eid'anl n'est pas plus fuite cpiune aiinée, plus teirible (ju une lionne? Lst-ce (|u'un père, aussi dur et impitoyable qu'il soit, aurait eu le courage de venir arracher son petit- fils des bras de sa lille pour i'étoufl'er? Et si l'aïeul avait eu réellement cet affreux dessein, la jeune lille ne pouvait elle s'échapper, seule, à pied, n'emportant (|ue son enfant, sourde aux cris et aux menaces, lière, heureuse, forte, avec son précieux fardeau?... Confessez vos fautes, Madame, el ne les atténuez pas; en les confessant, peut-être trou\erons-nous un moyen de les réparer, s'il en est temps en-

core... Parlez, à qui avez-voiis confié mon enfant? qu'en avez-vous fait enfin? Oh! -voilà donc ce maliieur que vous n'osiez m'écrire, et auquel, dans mes mortelles intjuiéludes, je n'avais pas même osé penser !

Amélie rassembla toutes ses forces pour raconter en peu de mots ses angoisses, ses luttes de chaque jour avec le marquis; puis elle vint à la scène violente qui avait eu lieu en présence du colporteur, à l'impérieuse nécessité où elle s'était trouvée de confier son enfant à cet homme. Enfin , arrivée à la catastrophe finale , elle dit comment un des paysans qui suivaient le marquis au moment où il tomba mort avait vu le colporteur emporter un objet blanc qui pouvait être un enfant nouveau-né.

— Oh! il nous reste encore de l'espérance! s'écria Charles , que cette dernière circonstance comblait de joie ; mais cet homme, ce colporteur qui , je le vois, Amélie, malgré vos réticences, n'a fait que se défendre contre votre père, cet homme, épouvanté du coup qu'il venait de

— ir,7 —

fîHppiT , aura cjuilU' le pays pour échappor à la veiigoancc delà loi; il se sera enfui dans quehpio autre provinee , ij^norant combien il se ferait pardonner de crimes en nous rendant notre fils... et moi qui ai lait mettre sa tète à priv:! nioi (pii Tai Ibrcéà chercher les retraites les plus cachées, les plus impénétrables! Mais n'importe, il faut que je retrouve mon fils... Dans quelques instants, sans doute, mon détachement, que je n'ai devancé que de quelques heures , \a arriver, et alors je me mettrai à la tète de mes soldats , je fouillerai toute la contrée , buisson par buisson , chaumière par chaumière,... et nous réussirons peut-être.

— Charles, je vous accompagnerai partout, je vous suivrai partout dans cette sainte recherche. Oh! j'aime mon lils aussi, alh/J si vous saviez combien je l'ai pleuré pendant ces trois mortelles journées qui viennent de se passer! Oui, jevoussuivrai, je partagerai toutes vos fatigues... et si, pour revoir mou lils vivant , pour rembrasser un instant plus lot,

il laul courir les plus grands dangers, exposer ma \ie, vous verrez si j'ai mérité que vous m'appelier mauvaise mère !

Le commandant lui prit la main avec douceur.

— Pardonnez-moi ma cruauté, Amélie ; la douleur rend égoïste et méchant , j'ai été injuste envers vous.

En ce moment un bruit de tambours et des voix nombreuses se firent entendre dans l'avenue du château : c'était le détachement d'infanterie que Charles devait commander.

— Les voici enfin ! dit-il en se préparant à sortir; Amélie, dans quelques heures nous saurons ce que nous avons à craindre ou à espérer.

La jeune fille, qui s'était mise instinctivement à la fenêtre pour voir les défenseurs qui lui arrivaient, poussa un cri subit en retenant Charles.

— Nous le saurons bien plus tôt! s'écriat-elle en désignant la fenêtre; c'est lui... je

lo i('coiiii;iis.. . I;i , au niilicii dv nos soldais. t

Le coiiiiiiaïutuDl cuuriil à lu l'eiièlio à son loin .

— De qui parle/.-vuus tiouc, Amélie'?

— Mais vous ne voyez cloue pas? vous ue reconnaissez donc pas, là, dans ce groupe, cet lioniine pâle... le bras eu écharpe I li'esl Torc>!...

— C'est Dieuqui nous l'envoie! Allons, Amélie, allons, vile; et s'il nous apprend lui malheur, du courage,je vous resterai toujours...

Tous les deux s'élancèrent dans l'escalier, «•l un moment après ils parurent sur l'esplanade. La place élait couverte de monde. Les soldats élaient rangés en bon ordre en face de la grille, cl malgré l'aspect délabré de leurs vètemenls, leuis figures guerrières et leur attitude calme imposaient à la l'oule éparse aut(»ur d'eu\. Les habitants du village examinaient avec curiosité ces hommes infatigables ipiils avaient vus plus d'une fois peut-èlre sur l"' chainp dt' balaillc; iiiai;> au<uin' j>arolc,

aucun geste, aucun cri, ne vint troubler la tranquillité générale. Les Vendéens échangeaient en silence des regards inquiets, car ils sentaient qu'en cas d'altercation, ils ne seraient pas les plus forts.

Quand Charles et Amélie parurent sur la place , les soldats portèrent les armes et rendirent les honneurs militaires à leur commandant. De leur côté les paysans se découvrirent tous en présence de mademoiselle de la Fougeraie, qu'ils considéraient comme leur seule maîtresse depuis la mort du marquis; mais ni le commandant ni Amélie ne remarquèrent ces preuves de respect et d'affection. Tous les deux n'avaient qu'une pensée; dans cette foule si diverse , ils ne virent qu'une personne , le chevalier de Torcy, qui, caché dans un groupe d'officiers, parlait avec chaleur à un personnage confondu dans la foule. Comme nous l'avons dit, il semblait souffrir d'une blessure récente et portait le bras en écharpe.

Le premier mouvement de Charles fut de

l'embrasser avec efliision; mais Amélie ne hissa pas aux deux amis le temps de se livrer à leurs épancheuienls.

— Mousieur, dit-elle d'une voix haletante , par pitié répondez-moi... mon enfant, (pi'estil devenu?

— Il existe, Madame, et bientôt, je l'espère, vous allez le revoir...

La pauvre mère était si émue qu'elle ne pouvait plus prononcer une parole; la joie la suffoquait.

— Oh', merci, merci, mon ami, dit le commandant; tu nous rends la \ie'. Mais pourquoi ne nous avoir pas transmis plus tôt cette bonne nouvelle, pourquoi nous avoir si long-temps laissé ti'embler et pour toi et pour lui ?

— Oh! moi , dit le chevalier avec un sourire, j'avais de bonnes raisons pour cela... Quand vos drôles sont venus incendier Trézières, j'ai eu toutes les peines du monde à ni' échapper... J'y suis parvenu , cnlni , mais j'ai reçu une balle qui m'a fracassé le bras...

Je me rendais cependant à Fontenay pour le prévenir de ce qui se passait , mais mes forces me trahirent à quelques lieues d'ici, je tombai devant une chaumière où on me prodigua les soins les plus enipressés. Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu me lever et que j'ai appris la mort du marquis... Tes braves passaient devant la maison où j'étais, je me suis joint à eux espérant vous trouver ici.

— Oh! Monsieur, que de reconnaissance!...

— 11 est quelqu'un à qui vous en devez plus encore (ju'à moi.

— A (|ui donc?

Torçy fit signe au personnage avec lequel il causait un moment auparavant de s'approcher. Celui-ci obéit, et tous les assistants re«connurent avec étonnemcnt qu'il portait le costume bien connu de Tout-en-Cuir ; mais l'étonnement devint plus graud encore quand le capuchon s'enleva tout à coup et laissa voir la ligure cahue et joviale de Courtin le colporteur.

— C'est iiioii (li(M(' (le < ('ll<' imil ? dit !<• «'oiiiiiiandiiiit stii|)(''r;iit.

— C'est celui ;i «|iii i';n («mli*' mon fils... C'est celui qu'on accuse d'avoir tué mon père, mui'mura le jeune femme en (h'toninnnt involontairement les veux.

— C'est un honmic généreux , dont le dévouement mérite tous vos éloges ! dit Torcy avec force; ne vous souvenez-vous pas (|u'il vous avait juré de défendre votre enfant même contre votre père? Il a tenu parole.

— Vous voyez bien que je n'ose le maudire ! dit la pauvre femme en sanglotant.

Torcy parla bas quelques instants à Charles Fougeraie, qui répondit toujours par un signe d'assentiment. Une foule considérable s'était amassée autour des acteurs de cette petite scène, et tous les regards étaient (ixés sur eu\. Quand la courte conférence de Torcy et du commandant fut terminée, le colporteur à son tour dit à l'oreille du chevalier de Malle :

— Lui avez-vous fait mes conditions"?

— Oui.

— Et il les accepte 1

— Oui.

Alors Courtin se plaça en face du commandant et dit à voix haute :

— Citoyen commandant , je sais quelle est ta mission en venant ici ; tu cherches le meurtrier du ci-devant marquis de la Fougeraie ; c'est moi.

L'audace de cet aveu fit pâlir de colère tous les paysans vendéens qui étaient rangés à l'entour du groupe principal; plusieurs portèrent la main à leurs vestes comme pour chercher leurs couteaux. Mais le prudent Courtin n'avait pas touché un pareil sujet sans prendre ses précautions. Il saisit le bras du paysan qui semblait le plus exaspéré et lui dit tout bas :

— Si un seul de vous fait un geste pour m'attaquer, je vous dénonce tous au commandant comme incendiaires du château de Trézières ! Devant ses soldats il ne pourra vous

l'aire grâce... les lUeus , comme vous voyez , sont les plus nombreux , leurs armes sont chargées. . . prenez garde !

Le paysan à qu\ il \<'nait de s'adresser, et (jui n'étiiil autre que le sacristain, le plus coupable (le tous, IVémit à cette menace et prononça à l'oreille d'un de ses voisins quelques mots qui circulèrent de proche en proche parmi les paysans. Us se calmèrent comme par miracleet redevinrent muets et attentifs. Courlin se rapprocha de Charles :

— Tu déclares, citoyen commandant, repritil d'une voix haute et distincte, de manière à être entendu de tous les assistants, que d'après les renseignements qui t'ont été donnés par moi et par le citoyen Torcy ici présent, c'est par suite d'un malheur et d'un mal-entendu qui ne peut m'èlre imputé, que j'ai donné la mort au citoyen Fougeraie, ci -devant marquis, et que je ne puis être poursuivi pour ce meurtre involontaire...

— Je le déclare sur l'honneur, «lit le corn-

mandant du mémo Ion ; et un sauf-conduit te sera accordé pour aller où tu voudras... quand tu m'auras rendu mon enfant, ajouta-t-il plus bas.

— Je vois que j'ai bien fait de prendre des garanties ! dit le colporteur en souriant avec malice. Eh bien , suivez-moi, votre fils vous sera remis.

Charles donna des ordres à ses officiers pour que les soldats fussent provisoirement casernes dans le château; Amélie, de son côté, chargea un de ses domestiques de mettre à leur disposition toutes les provisions de la maison.

— Mais, dit Torcy au colporteur, ne pourriez-vo us envoyer quelqu'un à Tout-en-Cuir, pour lui ordonner de rapporter cet enfant ici?

— Tout autre que moi qui se rendrait à la cabane de Tout-en-Cuir trouverait la cabane vide et l'enfant disparu , et Dieu sait où et quand on pourrait les retrouver.... Oh! mon plan était bien combiné, allez!

— ILh \noi\, parlons! dit Viiidir avcr roiira-(v

— Quoi ! ma bien-aiméo, vous voulez nous» suivre, malgré votre étal de fliiblesse, vos soûl' frances?...

— Je vous précéderai tous, Charles!

Ce fut vainement (pi'on cliercha à la détourner de ce projet; elle résista avec opiniâtreté, et il fallut consentir à ce qu'elle exigeait. Torcy, à cause de sa blessure que la marche venait d'envenimer encore, ne pouvait se remettre en route ; il resta au château pour en faire les honneurs aux officiers républicains , en attendant le retour du commandant.

La petite caravane se mit donc en route pour se rendre à l'habitation de Tout-en-Cuir. Courtin s'avançait le premier, du pas relevé et égal qu'il avait dans ses voyages , le dos courbé comme s'il eût eu encore sur le dos la bienheureuse balle dont il voyait les produits parer les paysans et les paysannes du hameau. Il avait rabattu son cîipuchon pour se garantir

du soleil qui brillait on ce moment de tout son éclat, et les Vendéens ne pouvaient voir les regards furibonds qu'il lançait sur eux en reconnaissant les différents objets dont ils se faisaient de glorieux ornements. Après lui venait Amélie, soutenue d'un côté par le commandant, et de l'autre par la gouvernante Jeannette, qui n'avait pas voulu la quitter. Les deux fiancés s'entretenaient à voix basse tout en marchant, et leurs yeux brillaient de joie et d'espérance. Quelques paysans, parmi lesquels se trouvait le sacristain, venaient ensuite, curieux de savoir ce qui allait se passer et ne voulant pas laisser leur jeune maîtresse sans escorte, dans le court trajet qui les séparait de la cabane du collibert.

Plusieurs fois Courtin pria le commandant de les renvoyer, mais son insistance même excita la défiance de Charles , qui craignait encore que le colporteur ne lui échappât sans tenir sa promesse. D'ailleurs, on s'aperçut bientôt de la nécessité d'avoir des guides nom-

brt'ux (jui plissent aider les voyageurs au besoin. L'orage de la nuit préerdente avait bouleversé la eampagne; à eliaque iuslanl de profonds ravins ou de vastes (laques d'eau intereeptaienl la roule. Aniéli»' (pii , dans son impatience maternelle, ne voulait i iculcr devant au( un obstacle, eût mis ses compagnons déroute dans de cruels embarras, si les paysans n'avaient pris dans leurs bras leur jeune maîtresse et sa gouvernante , et ne les avaient transportées jusqu'aux endroits praticables du chemin.

Après deux heures de cette marche lente et pénible à travers des torrents et des amas de boue, où Ton enfonçait quelquefois jusqu'à mi-jambe, les voyageurs arrivèrent à une partie plus montueuse et dont le terrain plus ferme a\ait résisté aux ravages des eaux pluviales. Le secours des Vendéens devenait donc inutile, et Courtin insista sérieusement pour qu'ils fussent renvoyés à la Fougeraie , alléguant p(»ur raison que Tout-en-Cuir, qui veil-

lait sans doute à la [wrlo de sa cabane, pourrait se laisser effrayer par la vue de tant de monde et s'enfuir dans les bois avec l'enfant avant leur arrivée, ce qui eût entraîné de nouveaux retards. Le commandant réfléchit, à part lui , que tant de personnes étaient inutiles pour veiller sur son guide que luimême désormais ne perdrait pas de vue, et il congédia la troupe en disant d'une voix sévère :

— Gars de la Fougeraie, mademoiselle Amélie vous remercie de vos soins^ mais ils ne nous sont plus nécessaires. Votre zèle peut atténuer les fautes que vous avez commises quand vous êtes allés brûler le château de Trézières, mais il ne les excuse pas; allez m'attendre à votre village 5 ce soir vous saurez ce que j'ai décidé sur vous.

Les paysans s'arrêtèrent consternés à cette vive allocution du chef républicain , et ifs saluèrent la petite caravane , qui continua sa roule.

— Charles, dit la jeune lille aussilcH <|u'ils ne lurent plus à portée de l'ontondic; , coin[»tez-vous réellement agir de rigueur avec ces malheureux? Oubliez-vous quel était leur chef au moment...

— réassurez -vous, Amélie, murmura le commandant ci souriant , je ne veuv (pie les eflrayer , et ils en seront quittes ce soir pour une admonestation fraternelle. . . Je ne puis aujourd'hui sévir contre personne... et pourtant, ma bien-aimée , je tremble en songeant au compte que j'aurai à rendre de ma mission lorsque je retournerai au quartier-général... On m'accusera de tiédeur, on me reprochera de n'avoir pas exercé ce qu'on appelle là bas des rigueurs salutaires... Au fait, tous ces genslà sont des traîtres ou des meurtriers : je devrais faire un exemple'....

— Pardieu! pensait Courtin , qui , à quelques pas, écoutait d'un air indifférent ce dialogue, j'ai bien fait de prendre mes précautions! Oh! bienheureux petit ^ars, je ne te

maudis plus autant (ju'autrefois! Sans toi ton père m'eût fait fusiller pour l'exemple!

Cependant les paysans de la Fougeraie n'avaient pas repris la route du village, comme le leur avait ordonné le commandant en les congédiant. Les dernières paroles du chef républicain les avaient frappés de terreur; ils ne doutaient nullement que sa justice ne dût s'exercerle soir surles coupables, et ilsl'étaient tous. Ils formèrent donc sur le lieu même une espèce de petit conseil , présidé par le sacristain, afin do savoir s'ils devaient gagner le village pour attendre le châtiment dont on les avait menacés ou s'enfuir dans la campagne jusqu'à ce que les soldats eussent quitté le voisinage ; aucun de ces deux plans ne prévalut.

— Écoutez, gars delà Fougeraie, dit le sacristain, leur oracle ordinaire, il y a peut-être un moyen de toucher le cœur de M. le commandant , si Dieu et la sainte Vierge veulent bien nous prêter assistance. Vous savez où il va, le commandant, avec notre maîtresse, que Dieu garde.

Depuis trois joms, l'histoire de la scdintinii «r Amélie, de la vengeanei^ impuissante du marcjuis, avait été le sujet de toutes les conversations dans les chaumières de la Fougeraie. Ce ([uils avaient vu et entendu sur la plac<3 du château avait sufli pour mettre au iail de cette longue histoire tous les assistants.

— Oui . répondit 1 un d'eux , ils vont chez Tout-en-Cuir chercher leur enfant — car elle s'est laissée tromper , notre jeune maîtresse , et c'est une tache pour cette sainte famille !

— Qu'est-ce que cela te fait, à toi:^ dit le sacristain , lidèlc à son admiration à toute épreuve et à son respect religieux pour tout ce qui portait le nom de la Fougeraie ; est-ce à toi à juger ta maîtresse? Oui, ils vont chez Tout-en- Cuir. ..Mais il fnutquenousy soyonsavanteux.

— Pourquoi cela, monsieur le sacristain?

— Pourquoi? Parce que le commandant et madame la marquise paraissent aimer comme leurs yeux cet enfant (ju ils croyaient perdu et qu'ils vont retrouver ; parce que si nous sommes les premiers à présenter le petit gars au

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commandant , et si nous lui disons : « Commandant, faites grâce aux gars de la Fougeraie , au nom de votre enfant que voici , » M. le commandant ni madame la marquise ne sauront rien nous refuser. Le commandant est un la Fougeraie aussi , et quoiqu'il fasse le méchant devant les autres, il est un bon au fond du cœur. Du moment que les Bleus ne seront plus là... il nous pardonnera tout...

Ce moyen chevaleresque, qui était dans le goût et les idées des paysans vendéens, excita au plus haut point l'admiration des auditeurs. Tous applaudirent avec enthousiasme à l'expédient proposé par le sacristain.

— C'est dit, répondirent les Vendéens.

— Eh bien, égaillez-vous tous, chacun de son côté... Nous nous retrouverons chez Tout-en- Cuir le sorcier, dont Dieu nous préserve 1

Ils se mirent à fuir vers la forêt , avec agilité, prenant toutes les précautions imaginables pour ne pas être aperçus des voyageurs.

Un quart-d'heure après , Courtin et la pe~ tite société qui l'accompagnait arrivaient en

suivaiil le chemin oïdiiiiiiro au suidiiicI de la eolline (jui, fious le savons, s'élevait devant la cabane du coliibert. De là on apercevail un vaste paysage, dont la forêt de Pouzauges formait l'arrièrc-plan et dont la cabane de Touten-Cuir occupait le centre. Un brillant soleil perniellait de distinguer les objets à une grande distance; l'air était pur, transparent, comme il arrive parfois le lendemain d'une tempête.

— Amélie, dit le commandant dans un transport de joie en désignant la bienheureuse chaumière, regardez : c'est là qu'est notre enfant 1

Cependant Courtin ne send)lait i)as aussi satisfait de ce qu'il voyait en bas de la vallée. 11 s'était arrêté, et plaçant une main devant ses yeux pour se garantir du soleil qui l'éblouissait, il regardait avec attention ce qui se passait au dessous de lui. Bientôt il poussa une exclamation de mécontentement et dit au commandant du ton de rin(|uiétude :

— Commandant, je ne me trompe pas.

Voyey-vous ce groupe d'hommes qui s'avancent \ers la chaumière? Ce sont vos gens de tout à l'heure; ils n'ont pas obéi à vos ordres; ils ont voulu vous désarmer par un excès de zèle. . . Pourvu qu'il ne résulte pas de tout ceci un nouveau malheur !

La voix lui manqua tout à coup. La porte de la chaumière venait de s'ouvrir, et un homme revêtu d'un costume semblable à celui que Courlin portait en ce moment, parut sur le seuil tenant dans ses bras quelque chose, qu'on ne pouvait distinguer à cause de la distance. Il sembla mesurer du regard l'espace qui le séparait encore du groupe de paysans, et il se précipita vers la foret avec son fardeau.

— C'est lui! s'écria Courtin avec angoisse, c'est mon pauvre Jérôme! il tient fidèlement sa parole... Il ne veut pas rendre sans mon ordre le dépôt que je lui ai confié! Mais les autres le poursuivent... Us lui coupent le chemin de la forêt!... Ah', mon Dieul il vient de tirer un coup de pistolet sur l'un des assaillants... H tombe... Il l'a tué... Non,

le piiysan se relève; il n'est (jiie blessé.

— Mais je ne vois pas mon (ils...

— Attendez... Ils lui ont décidénjent coupé le passage; il est obligé de battreen retraite; il entre dans sa chaumière... Il leirne la porte sur lui... VA maintenant, marchons, marchons bien vite... Mon pauvre Tout-en-Cuir ! Oh ! s'il lui arrivait malheur à cause de moi, je mourrais de douleur !

ïls descendirent rapidement le revers de la colline.

Au moment où les arbres qui ombrageaient le chemin disparurent tout à coup et leur permirent de voir ce <|ui s'était passé pendant ce trajet, Tout-en-Cuir était désarmé et terrassé par plusieurs paysans (pii le frappaient avec rage. Derrière eux la porte de la chaumière était ouverte, et cependant aucun de ceux (juf avaient poursuivi le collibert n'osait entrer j il semblait au contraire que tous s'éloignassent avec effroi. Dans le premier moment Courlin ne songea ((u'à son ami :

— Arrêtez', arrêtez! s'écria-l-il d une voix

terrible; si quelqu'un porte un coup de plus à ce malheureux, je jure...

— Il a tiré sur nous ! dit un des agresseurs en montrant le sacristain qui pansait une blessure à la jambe, (jue lui avait faite Touten-Cuir un instant auparavant.

— Pourquoi m'a-t-on désobéi ? dit Charles avec sévérité.

Les Vendéens laissèrent Jérôme, mais ils avaient eu le temps de satisfaire leur vengeance. Le chasseur de vipères avait été frappé de plusieurs coups de couteau et son vêtement de cuir était couvert de sang.

— Mais mon enfant! s'écria la jeune femme en cherchant à écarter les paysans pour pénétrer dans la chaumière ; il est là, n'est-ce pas? il ne peut être que là...

— Entrons! dit le commandant.

11 jeta un regard rapide dans la cabane et devint blanc comme un linceul en reculant avec terreur.

— Mais qu'y a-t-il donc ? s'écria Amélie en regardant à son tour.

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