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INSTRUCTIONS POUR MON FILS QUI SE DESTINE A LA NEGOCIATION

« La Brillant jetta un coup d'œil sur ce papier, et elle vit bien que c'étoit un quiproquo; ainsi, sans désespérer de sa fortune, elle retourna sur le champ à l'Hôtel du Mort, où elle trouva son Fils qui revenoit de la Cour. Celui-ci s'étoit apperçu de la méprise de son Père, mais il crut que l'acte de la rente viagère, qui étoit tombé entre ses mains, valoit mieux que les Instructions que la Brillant lui présentoit, et abandonnant ce papier à celle qui en étoit munie, il ne voulut point avouer la méprise. La Maîtresse de son Père, à qui on avoit légué une pension de douze cens livres, fut forcée de se contenter d'un écrit inutile à son état, et que dans son dépit elle fit imprimer

avec une préface qui n'honoroit ni la mémoire du Père, ni la générosité du Fils.

« Que disoit cette Pièce? demanda la Marquise. — J'en ai un ici exemplaire, répondit Brochure, permettez que je vous le lise.

« Je touche, mon cher Fils, à ma dernière heure, souf- « frez que j'emploie le peu de momens qui me restent, à « vous tracer quelques préceptes qui pourront vous être <( utiles dans la carrière que vous allez courir.

« Attaché depuis trente ans au Ministère, j'ai ébloui « sans persuader, et mes succès ont été l'effet du « hazard, bien plus que de la politique et de la saine rai- « son.

« Les instructions que je vous donne ici seront tout à « la fois la critique de ma conduite, et la base de celle « que vous devez tenir dans la place que vous allez rem- « plir.

« Persuadé de la dignité de votre titre, faites respecter « l'Ambassadeur, mais ne compromettez jamais la perce sonne. Je ne veux pas dire par-là que, minutieux « observateur d'étiquette ministériale, on ne trouve en « vous que l'homme du Prince, sans y rencontrer « l'homme aimable. Quand vous verrez un Ministre con- « centré sans relâche dans une gravité méthodique, et « toujours rempli de lui-même, et occupé des formalités « accessoires de sa* place, prononcez hardiment que cet « homme est un esprit médiocre, qui n'ira jamais au « grand; il saura très-bien, comment un fauteuil doit « être placé, à qui il doit donner la main, et composer « son visage à l'aspect du Ministre d'une Puissance enne» « mie ou indécise ; mais toute sa pénétration, bornée au « faste, ne pourra s'étendre sur un traité essentiel, en « saisir l'esprit, en prévoir les motifs, et à en déterminer « les conséquences.

<( Depuis que la plupart des souverains sont convenus « de n'observer que les traités qui leur sont avantageux, « on a quitté les grandes règles de la Négociation, et « on a substitué la supercherie à l'étude de la politique « et du droit des gens, que si peu d'Ambassadeurs con- « noissent.

« Voyez toutes les négociations du quinzième et du « seizième siècle, celles que l'équité, la bonne foi, et le « code diplomatique ont cimentées, ont passé jusqu'à « nous dans toute leur intégrité, et les conventions des « Princes qui n'ont eu pour base que la surprise et la « fourberie, sont anéantis, et elles ne subsistent dans les « Ecrits des Publicistes, que pour y déposer contre la « gloire de ceux qui les ont signées. J'en dois excepter « cependant tous les traités conclus par Louis XI Roi de « France. Ce Monarque appelle par tous les auteurs de « sa nation (i) superstitieux et fourbe, n'accorda jamais « une clause de réciprocité ou d'échange dans une négo- « ciation, qu'il n'en jurât, in peto, la violation au « moment de la signature. Louis XI réussit, parce « qu'il n'avoit contre lui que des souverains qui avoient « de la bonne foi, ou dont les forces étoient inférieures « aux siennes.

« Ce Prince qui, pour me servir des expressions de « Mezerai, fut le premier qui tira les Rois hors de « page, ne doit point servir de modèle, parce que les « succès fondés sur la violation des loix, sont toujours « odieux.

« Quand je lis l'histoire du dernier siècle, je suis sur- « pris que le Cardinal de Richelieu, qui avoit le sens

(i) Philippe de Comines, Domestique de ce Monarque, Mezerai, de Thou, MM. Duclos et Hénault, disent que, quand Louis vouloit manquer à ses sermens, il croyoit être à l'abri de la perfidie, en prévenant une petite image de la Vierge qu'il appeloit sa « bonne Dame ». [Note de Cheurier.)

(( droit, et l'ame élevée, ait employé, pour réussir, toutes « les petites finesses qu'un esprit médiocre met en œuvre. « La sublimité de son génie, et les grands hommes qu'il « trouva à son avènement au trône, c'est ainsi qu'on doit « appeller le Ministère de Richelieu, auroient dû lui « épargner toutes les souplesses dont il se servit, et qui « dévoient répugner à la hauteur de son caractère et de « ses sentimens. Je crois, mon cher Fils, trouver les « motifs de la conduite du Cardinal dans les inquiétudes « qui agitèrent son Ministère : son autorité l'avoit rendu « odieux ; que cela ne vous étonne point. Tout homme « élevé par ses dignités ou par son mérite au dessus des « autres, encourra la haine des sots qui forment « la moitié de l'Univers, et les deux tiers des Cours. La « vie de Richelieu fut exposée à une infinité de conjura- « tions toujours terrassées et toujours renaissantes, et « l'embarras et le soin de conserver tout à la fois ses « jours et sa faveur, ne lui permettant pas d'employer « les grands moyens pour réussir, il fut toujours obligé « de faire jouer de petits ressorts qui le menèrent à son « but par des voies obliques.

« Mazarin lui succéda, et malgré l'étalage pompeux « que le Président Hénault fait des talens de ce premier « Ministre, Mazarin ne pouvoit pas être un grand homme, « il étoit avare. Indépendamment de ce vice essentiel « dans une place supérieure, le Cardinal n'avoit pour « lui que l'art de feindre : rampant et petit, quand il « doutoit du succès, il n'étoit orgueilleux que quand il « avoit réussi. Tout plein de cette Astuce Italienne, il « avoit l'art de tromper, misérable talent qui affiche la « fourberie et la médiocrité.

« Il y a cependant, mon Fils, deux époques glorieuses « dans le Ministère de Mazarin; mais si vous réfléchissez « sur les objets qui occupoient alors l'Europe, et que

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« vous rapprochiez les événemens des circonstances, « vous verrez que le Traité de Westphalie, et la Paix des « Pirénées, contribueront peu à la gloire du Cardinal. « Les qualités éminentes du Comte d'Avaux, firent l'un, « et la mauvaise foi de Mazarin signa l'autre. Dom Louis « de Haro, génie éclairé et Négociateur très-supérieur au « Ministre François, fut trompé, parce qu'il avoit de la « bonne foi, et qu'il crut que la renonciation à la Couce ronne d'Espagne étoit réelle. Philippe IV, son maître, « Prince borné, appella la renonciation une Pétaradas, « il devina juste; pourquoi? c'est qu'il pensoiten Roi, et « que son Ministre avoit raisonné en homme.

« Les circonstances où nous sommes, et la guerre que « nous touchons, ne me permettent point de m'étendre « sur ces deux traités, parce qu'en vous donnant des « conseils, je ne veux pas écrire une satyre.

« Fuyez donc ces détours subtils qui décèlent la « sécheresse de l'esprit, etôtent à la fin la confiance.

« Un Ministre des affaires étrangères écrivoit à un « Ambassadeur de sa Cour : « Promettez toujours, mais « nous ne tiendrons rien ». Celui-ci qui connoissoit ses « forces, et qui devoit moins encore à l'étendue de ses « talens qu'à sa probité, la réputation dont il jouissoit, « répondit : «Je ne promettrai point, parce que je neveux « pas me deshonorer : vous ne tiendrez rien, puisque je « ne vous engagerai point; mais je réussirai sûrement « avec de la bonne foi, voilà ma seule finesse. Si vous « voulez en employer une autre, rappeliez-moi, parce que « je ne veux pas perdre dans un instant le fruit de vingt « années de travaux et de confiance ». Il est à remarquer « que celui qui s'expliquoit de la sorte n'a échoué dans « aucune négociation : ses succès le firent parvenir au « Ministère ; il eut la foiblesse d'accepter cette place, et « la honte de ne pouvoir s'y soutenir, parce que son

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« esprit porté vers un seul objet, le remplissoit parfaire tement; mais l'étendue de la machine, et la quantité « de ressorts qu'il falloit faire mouvoir dans toutes les « branches de son département le rebutèrent. Il voulut « substituer la finesse et la séduction aux grands prin- « cipes ; il dérangea l'état en payant des Espions, et en « achetant des Créatures dans toutes les cours : chacun « le trompa, parce qu'il vouloit tromper, moins par « mauvaise foi que par l'impuissance où il étoit de réus- « sir par d'autres moyens, et il fut forcé de quitter sa « place, chargé de la haine de sa patrie, et du mépris des « étrangers.

« Que cet exemple, l'écueil de l'ambition, soit toujours « devant vos yeux. Un Poëte François, traduit dans notre « langue, l'a très-bien dit :

« Tel brille au second rang-, qui s'éclipse au premier.

« Que d'Empires sauvés ! Que de Bataille gagnées, si des « Guerriers excellens, pour conduire dix mille hommes « au plus, n'avoient pas présumé trop de leurs forces, « en se chargeant du commandement d'une armée! Far- « deau que la vanité allège aux yeux de celui qui doit le « porter, mais qui n'en a pas moins un poids réel, que « la médiocrité ne peut soutenir.

« Il en est, mon cher Fils, de la partie politique du ce Gouvernement, comme de la militaire : tel peut suivre « avec intellignce l'esprit d'une Cour dans laquelle il est « resserré, qui échouera quand il voudra étendre sa « négociation, et porter ses vues trop loin.

« Connoissez vous, et n'embrassez que les objets que « vous pouvez remplir dignement. J'ai vu toutes les « Cours, et au moment où j'écris cette instruction, je ne « connois que trois hommes en Europe capables d'être « à la tête du département des affaires Etrangères dans

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« un Royaume vaste. Vous voyez par-là que je ne veux « point vous parler des petits Princes d'Allemagne et « d'Italie; le train de leur domination se monte comme « une pendulle à laquelle on rend l'activité, quand les « poids affaissés suspendent le mouvement des ressorts. « Quand je vous ai recommandé plus haut de fuir, « dans les négociations dont vous serez chargé, tout ce « qui tient au subterfuge et à la finesse, je n'ai pas pré- « tendu vous dire par-là de renoncer à l'art de cacher « votre secret, en cherchant à développer celui des « autres; il y a des occasions où il est essentiel de mettre « en avant une proposition singulière, chimérique, et « quelquefois révoltante, pour juger par l'impression « qu'elle fait sur celui qui l'écoute, de l'esprit et de l'in- « tention de sa Cour. Le Marquis des Issarts, homme « de beaucoup d'esprit et de talens, disoit, en parlant de « cette manière de se conduire, «c'est jetter une sottise à « terre, pour voir qui courra après». Ces procédés sont « des ruses de l'art, qu'on peut employer sans être taxé « de perfidie : ce sont enfin de ces finesses que le plus « fameux des Poètes Latins met à côté du talent ; Dolus « an virtusy etc. Le soin de composer sa physionomie « doit sans doute entrer dans l'art du Négociateur; mais « un homme supérieur saura se soustraire à cet appren- « tissage puéril, quoique nécessaire, s'il conserve tou- « jours le même visage gai ou triste, serein ou flegma- « tique. «Le Comte, Duc d'Olivarès, écrivoit un François « qui étoit à Madrid, n'a jamais changé de visage; que « les Espagnols soient battus ou vainqueurs, sa physio- « nomie est la même ; heureux ou malheureux, il ne « sourcille pas, et jamais visage ne fut moins Baromètre « que le sien». Croyez, mon fils, que de pareils Ministres, « qui joignent une sage discrétion à cette égalité d'hu- « meur, seront toujours impénétrables, et que le secret

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« que les Ambassadeurs étrangers croient lui arracher, « n'est qu'une chose qu'il est essentiel qu'ils sçachent « pour l'honneur de celui qui fait la confidence.

« Les Espagnols que le climat et l'orgueil rendent fleg- « matiques, se laissant rarement deviner, pénètrent sans « peine ceux qui veulent les approfondir, et ils ont déjà « votre secret quand vous cherchez le leur.

« Le talent ne consiste pas dans le flegme, mais une « présence d'esprit taciturne, réuni au mérite, contribue « beaucoup au succès, et triomphera toujours à coup sûr « de cet esprit volatil et superficiel, qui consiste dans « un assemblage de grands mots qui annoncent moins « une politique qu'un homme fastueux qui croit que l'Eues rope doit être tranquille, quand il a dit le Roi son maître. « Gardez-vous d'avilir jamais votre dignité, mais « n'allez pas donner dans une autre extrémité, en affec- « tant toujours de vous monter sur des échasses, et de « compromettre votre Souverain en le plaçant par-tout. « Soyez Ministre dans le cours des affaires soumises à « votre négociation, mais ne prenez point le ton d'un « Ambassadeur dans la société où vous êtes entraîné par « la nécessité de vous distraire du travail, et de chercher « de la dissipation.

« La gravité Ministériale est un fardeau qui devient « incommode à mesure que vous le portez mal à propos. « J'ai vu à la Cour de Turin un Ambassadeur qui ne prête noit jamais son chocolat, que son maître d'hôtel qui « t'apportoit, ne fut précédé de deux Ecuyers, et suivi de « vingt valets de pié. Ce pénible service étoit à peine <( fini, que le Ministre reconduisant d'un geste toute « cette Valetaille, se plaignoit du joug superbe auquel « sa dignité l'asservissoit, grimace dont personne n'étoit « la dupe, parce que l'on ne plaint pas un homme qui se « met lui-même dans les fers.

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« Evitez aussi ces cérémonies d'éclat qui, tenant de la « souveraineté, sont au dessus de la qualité d'un repréa sentant, dont les fonctions sont toujours motivées, « quoique subordonnées aux circonstances. N'allez pas « imiter cet Ambassadeur qui, voulant parodier son « maître dans une cérémonie respectable, lavoit tous les « Jeudis Saints'les pies de douze pauvres, acte apparent « d'humilité, qui affichoit l'orgueil le plus ridicule.

« Respectez les lieux où vous êtes. Le représentant « d'un Souverain, que dis-je? un Souverain même ne « peut, dans une Cour étrangère exercer aucun acte d'au- « torité sur ses propres sujets.

« L'Ambassadeur d'une certaine Puissance fit pendre à « Gonstantinople, vers le milieu du siècle dernier, un de « ses gens dans la cour de son Palais. Le Grand Visir ne « s'en plaignoit point, parce qu'il dit que c'étoit un « Chrétien de moins ; mais si cet attentat avoit été com- « mis dans toute autre Cour de l'Europe, il pouvoit « entraîner une guerre dont la tête de l'Ambassadeur « indiscret auroit répondu.

« Je sçai, mon Fils, que des Ministres ont prétendu éta- « blir la validité du prétendu droit de juger leurs gens; « mais ils ont eu tort : je vous renvoie pour n'en pas « douter, à ce qui arriva sous Louis XIV lorsque cette « femme trop fameuse, qui quitta la religion de ses « Pères par inconstance, et le Trône par singularité, « viola l'asyle que le Monarque françois lui avoit donné « à Fontainebleau. Christine condamna le Marquis « Monadelschi, son premier Ecuyer, à mort, et le fit « périr dans la salle des Cerfs, où les murs teints encore « du sang de ce malheureux, déposent contre la Reine de « Suède.

« Le Roi très-Chrétien, instruit de cette forme illicite « de procéder, priva Christine de la retraite honorable

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« qu'il lui avoit donnée (i) et lui fit sçavoir qu'aucun « Souverain n'avoit le droit de juger, encore moins <( de faire exécuter un de ses sujets dans les Etats d'un « tiers. Le Prince, moins modéré, auroit pu ajouter que « Christine ne régnoit plus, et qu'elle venoit d'agir moins « en Reine qu'en femme galante qui termine une intrigue « amoureuse par un assassinat.

« Or si la prérogative de condamner n'appartient « point à un Souverain hors de sa domination, je de- « mande s'il est possible qu'un Ambassadeur puisse rai- « sonnablement la réclamer.

« Vous serez toujours certain de ne point vous écarter « des maximes reçues, quand, joignant l'intelligence « que je vous connois à l'étude du droit des gens, vous « préférerez d'une main équitable les principes que Pus- « sendorff, Grotius, et quelques Publicistes modernes, « ont établis sur le droit public, combiné avec celui de <« la nature.

<s N'allez pas vous charger de citations érudites, dont « on reproche la pesanteur à notre nation, et ne cher- « chez point à négocier dans un amas de livres qui « parent les Bibliothèques d'Allemagne, et que les « hommes sensés ne lisent point. Nous avons en fran- « çois deux livres sous le titre de l'Ambassadeur, et un « troisième sous celui du Prince et de son Ministre : ces « divers ouvrages, peu instructifs n'ont pour eux que le « titre; l'un ne regarde précisément que les misères « sublimes de l'étiquette : il peut être utile aux Ambas-

(i) Il semble que la France ait été destinée de tout tems à recevoir les Rois, comme M. de Voltaire le remarque.

Et la Cour de Louis est l'asyle des Rois.

Casimir Roi de Pologne, les deux Stuard d'Angleterre, et Christine, se réfugièrent en France sous le Règne de Louis XIV, et la Cour du Roi régnant a servi d'asyle glorieux à plus d'un Prince ; mais Casimir étoit un pauvre Roi, mais les Stuard... la pitié m'arrête. (Note de Chevrier.)

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« sadeurs, qui, ne pouvant traiter de grands intérêts, « croient réparer leur incapacité dans l'observation « symmétrique des petites choses. Les deux autres « parlent de la négociation, et ils essaient même de « donner des préceptes pour y réussir; mais les auteurs « de ces productions imparfaites n'ont pas réfléchi, « qu'en vous indiquant les moyens de subjuguer celui « avec lequel vous traitez, ils ont rendu le secret géné- « rai, et fournissent à vos rivaux des armes contre vous- « même.

« Une intelligence supérieure, un esprit vrai et indé- « pendant de tous préjugés, la connoissance du droit « des gens, et sur-tout une étude réfléchie du code « diplomatique, et de tous les traités, voilà, mon fds, « tout ce qu'il faut pour former un Ministre accompli. « S'il ne faut que cela, me direz-vous sans doute, pour- « quoi voit-on si peu de bons Ministres?

« Ma réponse vous compromettrait, et quoique l'état « languissant où je me trouve, me mettra bientôt à l'abri « du ressentiment des vivans, je dois me taire par consi- « dération pour vous. Sçachez cependant qu'il y a trois « personnes au moins dans l'Europe, dignes des princier pales places qu'ils occupent à la Cour de leurs Maîtres, « et qu'on compte aujourd'hui dans l'Univers policé « douze représentants de leurs Souverains capables de « négocier utilement, et d'honorer à la fois leurs nations « et leurs places. Le nombre en seroit plus considérable, a. si les événements pouvoient être subordonnés aux « principes, mais ils sont presque toujours au dessus des « loix écrites, et privé alors des ressources que les pre- « ceptes fournissent, il faut qu'un Ministre ait une supé- « riorité de génie pour se décider d'après lui, et pour « prendre un parti victorieux dans l'objet soumis à sa « sagacité.

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« Faites un bon choix des livres relatifs à vos fonc- « tions, mais n'allez pas errer par excès de bonne foi, en « vous rapportant vaguement aux titres des ouvrages « qu'on vous présentera.

« Lamberty a donné un recueil diplomatique peu utile, « parce que l'excès d'exactitude l'a rendu minutieux ; « d'ailleurs, il ne suffit point de rapporter un traité, il « faut qu'un Ecrivain politique, qui s'attache à instruire, « en développe les causes, et fasse connoître les raisons « de politique ou de nécessité qui ont obligé les Souve- « rains à contracter.

« Rousset est préférable à Lamberty, en ce qu'il parle « souvent d'après lui sur les objets relatifs aux matières « qu'il traite, et que l'autre n'est qu'un compilateur « avide.

« Un esprit sain, aidé de la réflexion, et rempli des « maximes des Ambassadeurs qui ont écrit leurs négoce ciations, développera sans peine les causes les plus « secrètes des traités qu'il examine, et il saura, en rai- « sonnant par parité, éviter les inconvéniens qu'on fera « naître, et applanir les obstacles qui arrêtent la marche « de ses projets.

« Je ne vous dirai, mon cher Fils, que très-peu de « choses sur deux politiques Italiens, dont vous ne devez « pas juger d'après leur réputation.

« L'un est un Florentin, dont le nom est une tache flé- « trissante. Machiavel abusant de ses talens pour dégra- « der l'humanité, est devenu le Précepteur des Tyrans. « Son livre, qu'il composa par ordre de Borgia, Pape, « sous le nom d'Alexandre VI, est l'école du crime et de « la barbarie. Il semble que l'auteur Toscan ait voulu, « pour plaire à un monstre qui a deshonoré la thiare, « tremper sa plume dans le sang. Ne vous trompez point « sur c« Hvre que de grands hommes ont eu le malheur

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« d'estimer; et après l'avoir lu, prenez le contre-poison « dans Y Anti-Machiavel publié par le Roi de Pjusse. « Cet ouvrage est celui du siècle, qui fait le plus d'hon- « neur aux Rois, à l'humanité et à la vertu. L'autre est « un Moine Vénitien nommé Père Paulfra-Paolo. Les « maximes de ce Religieux Servite, sont puisées dans la « saine raison ; mais elles ne peuvent être regardées « comme des principes généraux, parce que fra-Paolo a « paru n'écrire que pour sa République. Laissez donc « ces deux politiques ; le Vénitien vous seroit peu utile, « et le Florentin corromproit votre heureux naturel.

« N'allez pas, je vous en conjure, chercher des notions « législatives dans le recueil de Testamens politiques, « ouvrage de la déraison ou du besoin ; j'en excepterai « seulement celui du Cardinal de Richelieu, qui est sûre- « ment de lui (i). Vous y trouverez souvent des secours, « et presque toujours des vues élevées. A l'égard des « prétendus testamens de Louvois, de Colbert, de « Charles V, Duc de Lorraine, ce sont des productions « stériles que la faim a enfantées sur le fumier d'Irus, « plutôt que dans le cabinet d'un Négociateur. Je ne « vous parle point du Testament politique du Cardinal « Albéroni : j'ai eu le malheur d'estimer cet ouvrage, et « de protéger l'auteur en Italie. Revenu de mes préjugés, « j'ai vu que cet Écrivain s'étoit attaché à honorer la « mémoire du Ministre Espagnol aux dépens du Cardinal « de Fleuri et du Maréchal de Belle-Isle. Pour que je « vous éloigne de la lecture de ce livre, il suffira, mon « Fils, que je relevé une des moindres absurdités qu'il « renferme. L'auteur, parlant de la guerre de la succes-

(i) M. de Voltaire a fait une brochure pour prouver que ce testament n'étoit point de Richelieu ; le Père Griffet, Religieux de la ci-devant Compagnie de Jésus, a répondu à cette réfutation, en lui montrant l'Original de ce testament, apostille presque par-tout de la main du Cardinal. M. de Voltaire, forcé de respecter ce témoignage, s'est tu, mais il ne s'est pas rétracté. (Note de Chevrter.)

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« sion d'Espagne, qui a divisé pendant si long-tems les « maisons de Bourbon et d'Autriche, a la stupidité de « soutenir que le Testament de Charles II, en faveur du « Duc d'Anjou, a été dicté au Monarque Espagnol par le « Ministère Autrichien, sous le prétexte insensé de rendre « Louis XIV infidèle au traité de partage, et odieux à « l'Europe, c'est-à-dire, suivant l'extravagant Maubert, « que l'Empereur Léopold, descendant de son cabinet, « se cassa une jambe pour avoir le triste plaisir de dire « que les escaliers de son Palais étoient mal faits. Je « vous prie d'excuser la comparaison; mais je crois qu'il « falloit cette Caricature pour montrer l'imbécillité du « Testateur du Cardinal Alberoni, qui croit que l'Uni- « vers va lui supposer de vastes connoissances, parce « qu'il est le seul de son avis.

« Gardez-vous bien, mon cher Fils, de protéger ainsi « que moi, ces transfuges de leur religion, et de leur « patrie, qui changent de culte et de Prince au gré de « leur intérêt. Gardez-vous bien de recevoir de ces Aven- « turiers qui sçavent s'impatroniser dans les maisons « des Ambassadeurs, pour trouver à l'abri de cet appui « les moyens de faire des dupes, se deshonorer, et vous « compromettre.

« L'inconvénient, dont je vous entretiens, est moins « commun depuis que l'usage a été introduit de ne rece- « voir que des personnes munies de Lettres du bureau « des affaires -étrangères; cette précaution a produit « deux avantages aux Ambassadeurs; i°. En ce qu'elle « écarte de leur table une foule de Parasites qui, pour <c être nés à Vienne, à Paris ou à Madrid, croient avoir « un couvert fondé chez l'Ambassadeur de leur Nation. « 2°. En ce qu'elle évite des désagrémens à un représen- « tant, sujet à être trompé et par conséquent à se com- « promettre.

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« J'ai vu, mon Fils un exemple de ce que je dis, à la « Cour de Berlin ; un aventurier Lorrain s'adressa à « Milord Tirconel, Ambassadeur de France auprès du « Roi de Prusse, pour être présenté à la Cour sous le « nom du Marquis de Lenoncourt, d'une des premières « maisons de Lorraine. Milord, séduit par cet aventurier « qui avoit cependant moins d'esprit que lui, le présenta « au Roi et aux deux Reines : cet impudent eut même « l'honneur de manger avec les Princesses la veille qu'il « fut découvert pour être le fils d'un Marchand de Draps « de Nanci (i). Le Roi, indigné, blâma dans des termes « durs l'imprudence de l'Ambassadeur, et fit mettre a l'Aventurier à Spandau, d'où le Prince Louis de Wir- « temberg le tira pour s'en repentir quelque-tems après.

« Il ne faut pas cependant qu'une circonspection trop « grande vous rende inaccessible aux Sujets de votre « Maître à qui vous pouvez être utile. Jugez, pour les « protéger, du mérite de leur droit plutôt que de leur « naissance, et ne leur faites point acheter par des basce sesses et des humiliations l'avantage que vous avez de « pouvoir les servir ; souffrez encore moins que vos Sé- « cretaires vendent vos bons offices, comme cela se pra- « tique chez plus d'un Ministre, et ne permettent à un

(i) Il se nommoit Hugues ; après avoir été tiré de Spandau par le Prince Louis de Wirtemberg, il composa un livre plein d'esprit et d'absurdités, intitulé la Politique et la Morale calculées, qu'il publia sous le nom de d'Ancarville. En 1700 il essaya une conspiration en Corse, pour faire élire un Prince d'Allemagne Roi de cette Isle : la mèche fut éventée avant que les conjurés quittassent Marseille, et comme ils s'étoient fait faire des habits brillans pour en imposer aux Corses, on appella ce complot la Conjuration des Tailleurs. Cet aventurier poursuivi par ordre du Prince qu'il avoit compromis, prit le nom de Comte de St. Edme, et passa sous ce titre en Portugal, où il resta peu, parce que M. le Comte de Baschi, Ambassadeur de France, avoit reçu des éclaircissemens relatifs à cet homme : il s'embarqua pour Rome où il parut avec le nom de Comte de Graffeneck, Prince Souverain de l'Empire ; il en sortit après avoir dupé le Lord Burnet, et passa à Paris où il fut arrêté au mois de Novembre 1760, dans la diligence de Bruxelles; et mis au Fort l'Évêque, d'où il est sorti après un séjour de quatre mois. Exilé à 110 lieues de Paris, il s'est retiré à Bordeaux, où il vient de donner un projet sur le défrichement des Landes. (Note de C heurter.)

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« homme de votre Nation de changer de climat, qu'en ce lui faisant payer d'avance l'air qu'il va respirer ailce leurs; je parle des passeports au bas desquels presque ce tous les Ministres ont soin de faire le mot gratis, et ce que beaucoup de Secrétaires font payer malgré cela, ce Veillez donc avec soin sur ce désordre, parce que les ce friponneries qui se font chez vous, vous compromettent. ce N'allez pas sur-tout, plein d'un orgueil déplacé, ce vous effaroucher d'un mot, et quitter votre Ambassade ce de votre propre mouvement. Un Ministre ne doit point ce abandonner la Cour auprès de laquelle il est envoyé, ce que le Roi son Maître n'ait été insulté dans sa perce sonne, et qu'on n'ait point réparé l'insulte. Telle fut la ce conduite du Duc de Grequi avec Ghigi, Pape, sous le ce nom d'Alexandre VII. Ce Pontife, victime de l'insoce lence du Prince Mario son neveu, osa manquer à ce Louis XIV, qui respecta l'Église et mortifia Rome, en ce la forçant de venir s'humilier à Versailles; ce qui a ce fait dire que les François baisoient les pies du Pape, ce et sçavoient lui lier les mains. Ayez toujours le cas du ce Duc de Crequi devant les yeux, et songez que vous ne ce pouvez décemment vous éloigner que dans des circonsee tances équivalantes à celles que je viens de citer, c'est- « à-dire, lorsque la dignité du Souverain est vivement ce attaquée dans son représentant. N'allez jamais immoler ce la gloire de votre caractère à un premier mouvement, ce et ne suivez point l'exemple de cet Ambassadeur qui ce quitta brusquement une Cour d'Allemagne, parce ce qu'ayant invité une des Filles du Souverain à danser, ce la Princesse fort fatiguée refusa pour l'instant. Ce Mice nistre imprudent cria que l'on manquoit essentiellece ment à son Maître, et partit au milieu de la nuit. Que ce résulta-t-il de cette vivacité ridicule? A peine l'Ambasce sadeur étoit il arrivé sur les frontières, que son Maître

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« informé de son procédé, lui ordonna de retourner à sa « légation, et il revint avec la honte d'avoir fait une « fausse démarche.

« Il faut que la même circonspection qui guide vos « actions, régie aussi vos paroles : le représentant d'un « Roi n'est pas un Souverain, et il ne faut jamais fran- « chir tout-à-fait l'intervalle qui vous sépare du trône « du Prince auprès de qui vous êtes accrédité. Quand je « vous recommande une extrême tempérance dans vos « actions et dans vos propos, je ne prétends pas que « vous essuyiez sans répliquer la mauvaise humeur ou « les bons mots d'un Souverain.

« Un Prince d'Italie, à qui les saillies ne réussissent « jamais, parce qu'il y mettoit plus d'aigreur que d'es- « prit, étant un jour sur un balcon avec un Ministre « étranger qu'il cherchoit à humilier, lui dit : « C'est de « ce Balcon qu'un de mes Aïeux fit sauter un Ambassa- « deur. — Apparemment, répondit sèchement le Ministre, « que les Ambassadeurs ne portoient point l'épée dans « ce tems-là. » La répartie est vive ; mais le Prince avoit « bien mérité qu'on la lui fit, parce qu'en voulant man- « quer à un seul homme, il avoit offensé les représen- « tans de toutes les puissances.

« Ce même Prince qui prenoit les titres de Roi de « deux Souverainetés, où il n'avoit pas un pouce de « terre, voulant humilier une seconde fois le même « Ministre, lui demanda en public, où étoit situé le Mar- « quisat dont il prenoit le titre ; entre vos deux « Royaumes, Monseigneur, répliqua froidement l'Ambas- « sadeur. La Cour, témoin de ces bons mots, blâma l'im- « prudence de son Maître, et le Ministre étranger eut les « rieurs de son côté. Ces réponses, toutes humiliantes « qu'elles soient, sont permises, et celui qui s'en plaint, « doit se reprocher de les avoir méritées.

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« Souvenez-vous, si vous vous trouvez jamais dans le « cas de répondre à des saillies, de consulter aupara- « vant votre naturel, et de ne vous livrer à un bon mot « que quand vous vous appercevrez que le projet du « Souverain qui vous adresse la parole, a été de vous « attaquer personnellement.

« Je blâme fort la répartie de Milord R ***. Un Prince « auprès de qui il résidoit, lui ayant demandé pourquoi « le Lord un tel, qui avoit été pendu pour avoir conspiré, « n'avoit pas eu la tête tranchée : il lui répondit, « Sire, « c'est que ce supplice est celui de nos Rois » ; ce trait « hardi est d'autant moins pardonnable qu'il attaque la « Nation Angloise, et tous les Rois : d'ailleurs le bon « mot étoit faux, parce qu'à Londres on tranche comme « ailleurs la tête à un simple Gentilhomme. J'en excepte « notre pays où, nous dérobant pour cette fois à la « morgue de l'étiquette, nous ennoblissons un Bourreau « qui a tranché douze têtes de Brigands de la lie du « peuple.

« La question que le Prince faisoit, étoit modérée : il « falloit que la réponse le fût également.

« Un Roi du Nord, qui passa pour cruel, demanda un « jour à un Ambassadeur d'Angleterre, s'il harangueroit « le peuple en cas qu'on le pendit, ou qu'on lui tranchât « la tête; le Ministre sans se déconcerter, répondit qu'il « avoit toujours son discours prêt, et ses gants blancs « dans sa poche. Je voudrois bien vous entendre, répar- « tit le Monarque.

« L'Ambassadeur s'étant mis alors dans l'attitude « d'usage, parla ainsi (i).

« Vous me voyez, Messieurs, au moment de perdre le

(i) Je copie cette harangue sur les Mémoires d'une personne alors en Caractère à cette Cour du Nord. {Note de Cheurier.)

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<( jour, je ne regrette point la vie, mais je vois avec « peine que ceux qu'on ne devroit connoître que par des « actes d'humanité et de bienfaisance, viennent jouir « avec avidité d'un spectacle cruel qu'ils ont mendié. Ces « scènes tragiques sont faites pour la barbare populace, « mais les cœurs vertueux et sensibles, devroient rougir « d'entendre de sang-froid... En voilà assez, Monsieur « l'Ambassadeur, dit le Roi, qui reconnut alors que le « but de la harangue étoit de lui reprocher une curiosité « qui le dégradoit.

« Ces manières de faire sentir votre ressentiment à un « Prince qui a voulu vous humilier, sont tolérables, « quand on ne les emploie qu'avec discrétion, et dans « des cas indispensables.

« Je dois aussi, mon cher Fils, vous recommander de « ne point avilir votre place, en faisant des dettes, et « sur-tout de celles qui font crier le petit peuple : mesu- « rez votre dépense et vos plaisirs sur vos revenus, et « n'imitez point ces Ministres dont l'antichambre n'offre « aux yeux des étrangers que des Usuriers et des Farce ceurs qui, se voyant préférés aux honnêtes gens, « jouissent avec insolence des premiers momens de l'au- « dience. Bannissez les Usuriers, estimez les Comédiens « qui auront des mœurs, ne voyez les autres que sur les « planches, et n'allez point traîner l'Excellence dans les « loges des Actrices qui riront de votre bonhommie avec « le fat qui vous supplante.

« Ne donnez jamais de prise aux épigrammes du « public, en vous extasiant sur les talens d'une Actrice « ou d'une Danseuse, au point de faire cabale, et de for- « mer un parti en sa faveur. Ces manœuvres ne con- « viennent qu'à des freluquets qui vont acheter, par ces « singularités deshonorantes, les faveurs d'une Fille de « Spectacle, qui prend tout au défaut d'argent comptant.

Pl. IV

CAlINtr os

De B elle- Cour

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« Si jamais une inclination déplacée, ou le goût « du plaisir, vous ébranloit jusqu'à concevoir le dessein « de vous prêter au manège méprisable de la cabable, « rappellez-vous ce qui vient d'arriver à la Cour de « Copenhague, à l'occasion de la Franchi et de la « Moretti, Danseuses Italiennes, qui ont causé une « espèce de schisme politique en divisant tous les « Ministres étrangers qui avoient pris parti, les uns pour « la Franchi, les autres pour Moretti, et avoient fait, des <x Gambades de ces baladines, un objet de leur Négocia- « tion.

« Sachez, mon Fils, que les querelles qui s'élèvent « entre deux Ministres pour des objets qui n'ont aucune « analogie à leur Mission, ont souvent brouillé leurs « Maîtres, parce que l'Ambassadeur le plus honnête, ne « pouvant écarter la prévention qui l'anime contre celui « à qui il croit avoir des torts à imputer, n'épie plus ses « démarches de sang froid, et leur donne aux yeux de la « Cour une tournure qui, aigrissant les esprits, engage à « des partis violens. Si on n'avoit pas mis ces démêlés « puérils en arbitrage, ils auroient eu des suites; mais « le scandale étant au comble, on voulut mettre un « terme à ces scènes ridicules, et on imagina un moyen <( qui n'honorât aucune des deux ligues : il fut donc con- « venu que les Cabales cesseroient à condition que les « Ministres partisans de la Moretti applaudiroient la « Franchi, et que ceux qui avoient pris la défense de « celle-ci, crieroient brava lorsque sa rivale paroîtroit. « Ces tracasseries et les clauses humiliantes qui les ont « anéanties, doivent vous éclairer, et vous apprendre « qu'il faut abandonner la destinée des gens de Théâtre « aux Auteurs, aux oisifs et aux sots.

« Je me persuade que la fureur épidémique ne vous « prendra point, et que vous n'imiterez pas cet Envoyé

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« de France, qui, depuis cinq ans, chausse toutes les « semaines le Brodequin à la cour du Prince auprès de « qui il représente. La Comédie, je le dirai toujours, est <r un amusement honnête que la Noblesse auroit tort de « dédaigner; mais un homme en place altère le respect « qu'on doit à son Caractère, quand il paroît aux yeux « du vulgaire hébété, sous l'habit d'Orgon, le manteau « de Scapin, la livrée de l'Olive, et les bottines de Cris- « pin. Le public s'habitue à croire que celui qui l'amuse « fait son métier, et ne perdant point cette idée hors de « la scène, il a beau revoir le Ministre se hérisser de gra- « vite, il ne veut plus y croire, et il se plaît à retrouver « le Maraud de Crispin, et le Faquin de l'Olive dans une « Excellence humiliée avec raison.

« N'allez pas non plus imiter les petits Merveilleux de ce France, qui courent le matin en habit de Polissons, « déguisement mal-adroit, qui devient leur vêtement de « Caractère. Ces travestissements de porte-faix peuvent « aisément vous faire méconnoître. Un homme du peuple « qui vous prend pour son égal vous manquera; le gou- « vernement auquel vous porterez vos plaintes, ne punira « point un particulier qui ne pouvoit deviner un Ambas- « sadeur sous la souguenille d'un crocheteur, et vous « aurez le désagrément d'avoir été insulté, d'être blâmé <( ensuite.

« La même dignité qui doit régler toutes vos démarche s, « ne veut pas que vous fréquentiez ces Maisons ouvertes « aux jeux, dans lesquelles la bonne foi succombe sous « les coups de l'adresse. Si vous êtes soupçonné, vous « êtes perdu : En vain chercherez-vous à vous justifier « en implorant des témoignagnes qui attestent votre « probité. Un homme en place est déshonoré, dès qu'il « est forcé de donner son apologie dans un cas aussi « grave. Si je connoissois moins vos sentimens, je vous

« rapporterois ce qui est arrivé à un Ministre le plus ché- « tif et le plus opulent de tous ceux qui sont répandus « sur la surface des Cours (i).

« Je croirois manquer à vos sentimens, si je vous entrete- « nois ici des dangers d'une passion aveugle, et d'une « alliance déshonorante ; la place que vous occuperez, ne « vous mettra jamais au dessus des règles reçues, et si vous « osiez vous marier sans le consentement de votre maître, « vous perdriez votre Etat, votre fortune, et la considé- « ration attachée à l'un et à l'autre.

« Portez vos regards sur l'Angleterre, et voyez l'op- « probre qui vient de couvrir le Ministre d'une Répu- « blique d'Italie, qui, pour avoir eu la foiblesse de se « laisser séduire par une Françoise, nommée Fauques, « a perdu sa réputation et sa place, quoiqu'il n'eût été « convaincu que d'avoir fait une promesse de mariage à « cette Fille, qui, d'un Cloître d'Avignon, passa à Paris « en 1751, où elle a donné un Ouvrage sous le titre du « Triomphe de l'Amitié, et qui a traîné, depuis ce « tems, son tempérament, sa misère et son portefeuille « à Londres, où elle végète dans le grenier d'un « Libraire.

« Si vous voyez que le parti de votre Maître soit « balancé dans la Cour où vous résidez, faites-vous des « partisans ; mais, sage dans vos choix, prenez des gens « dont les mœurs ne sont point suspectes, et gardez-vous « de faire donner des pensions, qui chargent l'État, à ces « aboyeurs téméraires qui se font un jeu de votre sim- « plicité, et vous trahissent en mangeant l'argent de « votre Prince. Ne procurez aucun établissement à ces

(1) Le Ministre qui a donné lieu à cet Article, loin de recevoir des Honoraires du Prince qu'il représente, fait le Négociateur à ses dépens, et envoie tous les ans un habit de chaque saison au grand Maréchal de la Cour de son Maître. Ce procédé ameneroit un homme plus méchant que moi à des réflexions avilissantes pour celui qui en est l'objet. {Note de Chevrier.)

« banqueroutiers qui, sous un faux nom, viennent trom- « per votre crédulité, et surprendre votre protection. Les a soutenir et leur accorder des grâces, c'est devenir en « quelque sorte complice des friponneries qu'ils ont « faites dans votre patrie. Ne payez point pour écrire de « ces barbouilleurs imbéciles à qui vous pourrez suppo- « ser de l'esprit parce qu'ils auront pour mérite unique « l'art dangereux de flatter votre amour-propre.

« J'espère aussi que vous ne suivrez point l'exemple « de ces héros à talons rouges, qui croient avoir acquis « une célébrité guerrière, parce qu'un écrivain famé- « lique, soudoyé dans son grenier pour en imposer, les « représente couverts de poussière et de sang, portant parte tout l'épouvante et la mort, dans le teins qu'éloignés « du champ de bataille, ils s'enivrent paisiblement à « l'abri des coups, et que les chevaux qu'on fait tuer « sous eux, sont pleins de vigueur, et donnent, en « hennissant, un démenti à l'extrait mortuaire des « Gazettes (i).

« Concluez, mon Fils, de ce que je viens de vous dire, « que vous ne devez pas imiter ces Ministres minutieux, « qui, n'ayant pour occupation que la lecture des papiers « publics, font des Gazettes une affaire d'Etat, prennent « ces chiffons hebdomadaires pour un code diploma- « tique, et partent delà pour assommer le Ministère de « leur Cour de réflexions vuides et puériles, qu'on « enveloppe dans de grands mots qui veulent afficher la « Politique, et qui ne montrent aux connoisseurs qu'un

(i) J'ai lu une lettre d'un Officier Général (je tairai sa Nation) qui, écrivant le 8 décembre 1707, à un Historien connu, lui disoit ces propres mots : « j'ai « eu un cheval tué sous moi à Rosbach. Si vous étiez détourné de le croire, « toute l'Armée, vous dira que j'ai fait la retraite à Cheval sur un Canon de « Bataillon, je ne sais comment cette affaire est venue à mes parens de Turin, « mais le Roi de Sardaig-ne a bien voulu me faire dire des choses agréables à ce « sujet. » Je crois qu'on pourroit retrouver cette lettre; mais l'Armée interrogée, s'est tu. (Note de Chevrler.)

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« Espion désœuvré, qui cherche à se rendre nécessaire « pour perpétuer dans l'apparence du crédit une inutile « Excellence.

« Je connois de ces politiques à Gazettes, qui se font « un point capital de Négociation, d'emplir les feuilles « périodiques de la prétendue protection qu'ils accordent « aux gens de lettres, dans le tems qu'ils les avilissent, (( pour prévenir le mépris dont ceux-ci accableroient « leur fastueuse imbécillité, ou des fêtes qu'ils donnent, « et dans lesquelles le complaisant Gazetier, réunissant « le goût à la magnificence, et l'abondance à la délica- « tesse, arrange de lui-même un repas imaginaire, et « fait gagner, dans une table à fer à cheval, des indigeste tions à beaucoup d'honnêtes gens qui n'ont point mangé.

« J'ai eu cette orgueilleuse manie; elle a excité la « générosité de notre Cour qui a payé plus d'une fois « mes dettes d'après le détail pompeux des Gazetiers que « je payois, et dont je faisois passer les gages dans le « Tableau des dépenses secrètes (i). Les gens qui m'exa- « minoient de près m'ont berné. Evitez donc ces petites « supercheries, si vous voulez ne pas mériter les repro- « ches que j'ai essuyés plus d'une fois; et fuyant une

(i) Un Ministre célébrant mesquinement dans la Cour où il étoit envoyé, la Naissance de l'héritier présomptif de la Couronne de son maître, ne rougit point de s'exprimer ainsi dans une lettre adressée au bureau... (t Un Péristile « dont chaque colonne représentoit des emblèmes analogues à l'événement, « étoit éclairé de cent flambeaux de cire blanche, dont la clarté, qui le dispu- « toit au jour, conduisoit dans un jardin où la musique la plus harmonieuse « et des rafraichissemens de toutes les espèces, inspiroient l'admiration et la « gaieté. » Le Secrétaire de l'Ambassadeur et non d'Ambassade, comme beaucoup de ces Messieurs Copistes le prétendent mal à-propos, du moins en France, où il n'y en a eu que cinq depuis que le Cardinal de Fleuri, ne voulant plus leur payer les six mille francs qu'ils avoient par année, les suprima; le Secrétaire osa adresser au M. D. P. une lettre qui disoit que « quatre planches « peintes en azur, et sciées en arc, formoient le Péristile prôné par son « Excellence, lequel étoit illuminé par trois douzaines de lampions d'un mau- « vais suif, dont la pâle lueur conduisoit à tâtons sous un verger où quatre « violons attachés à leurs tréteaux, jouissoient malgré eux de toute leur rai* « son, au milieu de deux Baquets d'eau à qui quelques citrons et un peu de « cassonade avoient acquis le nom de rafraichissemens » ; ce détail véridique n'honore pas la narration du maître. {Note de Chcvrier.)

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« glojre misérable et chimérique, ne prenez jamais les « papiers publics pour vos fastes. Si vous voulez mêler « votre nom à la multitude, que ce ne soit, mon fils, que « pour la gloire de votre Prince, et le bonheur de ses sujets.

« N'allez pas, entêté dans vos préventions, rejetter la « vérité qu'on vous présentera, et ne persécutez point un « honnête homme qui démasquera les fourbes et les « ignorans que vous protégez; aimez tous les talens, « accueillez ceux qui sont utiles, mais ne vous lais- « sez jamais surprendre par des imprudens qui vous « en imposent sur des livres qu'ils n'ont pas faits, ou sur « des Monumens qu'ils n'ont point élevés, et vous « engagent à de fausses démarches, dont vous êtes tôt ou « tard contraint de vous repentir aux yeux de votre Cour « surprise de vous voir la dupe des frippons et des sots « que vous n'auriez pas protégés, si vous aviez voulu les « connoître.

« Voilà, mon cher Fils, tout ce que le tems me permet « de vous écrire; votre esprit suppléera à ce que j'ai « omis, et votre juste défiance vous garantira des pièges « dans lesquels je suis tombé : adieu ; ma langue s'épais- « sit, mes yeux se troublent, et ma main chancelante ne « me laisse que le triste plaisir de vous dire adieu pour « toujours. »

Brochure eut à peine terminé la lecture de cette Instruction, que cinq heures sonnèrent. La Marquise se fit passer une robe, monta en carrosse, et alla en bonne fortune dans sa petite loge de l'Opéra ; elle y assista à une représentation d'Hercule mourant, héros malheureux, dont l'agonie, longue et pénible, ennuya le public, et fit tort à la réputation de l'Auteur, ou pour mieux dire confirma tout Paris dans l'idée où il est que M. Marmontel, Poëte nerveux, agréable conteur, n'est point fait pour chausser le Cothurne.

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