‹ Le colporteurChapitre 24 sur 40 · scène · texte numérisé non relu

scène

Voici la charmante retraite De la félicité parfaite :

Voici l'heureux séjour Des jeux et de l'amour.

Jamais dans ces beaux lieux votre attente n'est vaine ; Le bien que vous cherchez se vient offrir à vous ; Et pour l'avoir trouvé sans peine, Devez-vous le trouver moins doux ?

Voici la charmante retraite, etc.

Pl. V

Mademoiselle Gmjssisi

Com*Vie Françoise.

Ouinault et Lulli, en chantant le palais d'Armide, avoient-ils en vue le troisième étage d'une maison de la rue de Seine? A Dieu ne plaise que je me l'imagine ! On ne peut rien ici toutefois de mieux adapté pour le local : l'allusion est exacte au dernier point. On ne sauroit me le nier, ni que Pégase innocemment porte ainsi quelquefois une selle à tous chevaux.

Ces paroles galantes, animées d'une voix touchante, d'une jolie figure et d'une physionomie spirituelle, achevèrent enfin de tourner tout de bon Similor du côté des bonnes manières.

— a Petite folle, lui dit-il d'un ton tout à fait radouci, tu sais trop que, d'emblée, ces sortes d'endroits où nous sommes, quelles que soient les beautés qui s'y rencontrent, n'inspirent guère la galanterie qu'à des sots. Je n'en suis pas un : oublie donc et pardonne-moi, de grâce, l'accueil un peu désobligeant que je t'ai fait. Touche là : nous voilà bons amis, et je te vois à cette heure tout d'un autre œil. »

Manon se prêta, comme elle le devoit, à ce petit raccommodement ; et le nouvel ami reprenant la parole, continua ainsi :

— Divertissons-nous. Ecoute, et te fais à ma façon. Tu n'es pas sans avoir lu les Contesde La Fontaine? — Non, vraiment, répondit Manon. — Te souviendrois-tu, poursuivit Similor, de celui de la Courtisane amoureuse? — Très bien; je l'ai présent, répliqua-t-elle. — Eh bien, reprit le galant, amusons-nous à jouer une comédie. Joue ici le rôle de Constance, et je me charge, moi, de celui de Camille : tu m'entends bien ? — Fort bien, tout des mieux ; vous n'êtes pas dégoûté. Camille est un bel indifférent, dont les rigueurs réduisent Constance aux premières et dernières avances : attendez, avant que je joue son rôle, que j'aie autant d'expérience qu'elle, pour que le vôtre vous fasse autant d'honneur et de plaisir qu'il en fît à Camille J et vous attendrez long-tems, continua-t-elle d'un air mortifié, car je ne m'y sens guère de disposition. — Hélas ! lui dit Similor, animé de plus en plus, je sais bien, ma pauvre enfant, que le plus souvent on ne se choisit point son état ; que celui d'honnête femme et le tien sont quelquefois bien involontaires. Aussi t'ai-je rendu presque d'abord, comme tu viens de voir, la justice de te croire digne d'une meilleure destinée. Oh ça,

conte-moi donc, là, tout naturellement tes petites aventures. Je suis tout prêt à te croire, à te plaindre et à te secourir. Pourquoi mènes-tu la vie que tu mènes ? parle-moi franchement : qu'est-ce qui t'y a réduite ? — Hélas ! répondit-elle, en devezvous douter un instant? ce qui, je crois, y réduit mes pareilles pour la plupart ; la profonde misère. — Pauvre fille, reprit le philosophe attendri, tu n'auras pas de peine à me le persuader ! Oui sait mieux que moi combien la bonne ou mauvaise fortune influe sur les mœurs ? que moi, dis-je, qui fais profession de sentir et de penser plus et mieux qu'un autre; que moi, l'anatomiste et le peintre éternel du cœur humain? Aussi, lisez mes écrits (car, à ce propos, il est bon que vous sachiez, mademoiselle, avec qui vous êtes ; vous voyez en moi quelqu'un que vous avez lu, et peut-être admiré plus d'une fois) ; qu'on lise, dis-je, mes vers, ma prose, qu'on m'entende parler : les termes de vice, vertu, cœur, esprit, crime, innocence, coupable et vertueux, brodent mes hémistiches, enflent mes périodes, et me remplissent la bouche ; ils ne me quittent point; ils sont continuellement au bout de ma plume, et sur le bord de mes lèvres. Mais c'est assez raisonner et trop parler de moi : ne songeons qu'à rire, qu'à boire et qu'à nous aimer. A ta santé, Manon.

La vieille prit le temps qu'il buvoit, pour saisir son tour à parler.

— La misère, dit-elle, où nous tombâmes fut si grande et si subite, qu'il n'y eut pas moyen de nous reconnaître, ni de nous tirer autrement d'affaire, ma nièce et moi ; car je vous découvre ici le comble de cette misère, mon cher monsieur, en vous avouant que je suis la tante de cette petite malheureuse. Et làdessus, elle se mit à pleurer d'assez mauvaise grâce. Quelque autre qui aurait la rage de description, détaillant la chose dans le menu, vous diroit :

Que sur son nez, sa prunelle éraillée

Versoit des pleurs, dont elle étoit mouillée (1).

Mais, dans une composition qui doit être d'un style enjoué,. (1) Vers lirc'-s de l'Enfant prodigue.

jo ne veux rien peindre que de comique et d'agréable ; et ceci ne seroit ni l'un ni l'autre.

— Et quel étoit votre élat? demanda Similor. — Un bon état vraiment, dit la tante. Nous faisions un nég-oce dont nous subsistions fort joliment, moi, cette nièce que vous voyez, et son pauvre frère, un fort honnête garçon, qui depuis est au diable-vauvert, à courir le loup-garou. — Et qui vous a fait discontinuer ce négoce ? poursuivit notre homme. — Une persécution la plus opiniâtre et la plus cruelle du monde, répondit la vieille. Dos saisies, des amendes, des emprisonnemens ; que sais-je ! tout ce que vous pouvez vous imag-er de plus ruineux pour des ge-is de commerce. — Ah ! je crois vous entendre, continua Similor ; dites la vérité : ne vendiez-vous pas de la contrebande? — Mais c'en étoit si vous voulez, répondit-elle, et ce n'en étoit pourtant pas non plus. Ce n'étoit ni sel, ni tabac, ni toiles peintes, ni rien qui fît tort aux fermiers-généraux ; c'étoient de beaux et bons livres fabriqués dans le royaume, bien moulés, faits comme les autres, et peut-être mieux, hormis pourtant, il faut tout dire, qu'il y manquoit un peu de veau par-dessus, et deux ou trois lig-nes qui sont à la lin des autres, signées de je ne sais qui, et qu'on ne lit jamais. Après cela, dans le vrai, vous m'en croirez si vous voulez, je n'y entendois pas plus malice que l'enfant qui vient de naître : je ne sais pas seulement ma croix de par Dieu.

— Oui, oui, dit Similor, je vous devine, et de reste : vous étiez des libraires ambulans. — Justement, mon cher monsieur, interrompit la babillarde. — Eh oui, poursuivit l'autre, prenant un air grave qui tenoit déjà de la sévérité, cela veut dire que vous jouiez sur le théâtre de la librairie des rôles à manteaux ; en bon français, vous étiez des colporteurs. — Vous y êtes, reprit la bonne femme, sans prendre trop garde à la morgue du renard auquel elle se confessoit. Mais, comme vous savez, monsieur, en tous métiers il est d'honnêtes g"ens qui les g-âtent. Il y a colporteurs et colporteurs : nous étions des forts, et des plus distingués ; et je défie bien qu'on me montre un de ces livres, un peu passables, vendu depuis quinze ou vingt ans, qui ne soit sorti de mes mains : aussi, vous dis-je, nous nous

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tirions fort joliment d'affaires, moi, ma nièce et son frère. Ah! le bon tems surtout que c'étoit du vivant de ce gros abbé (i) qui demeurait près d'ici ! La peste ! un grand latin celui-là ! Tout un chacun en disoit pis que prendre. Non pas nous, vraiment ! tout au contraire, et avec raison ; car, devant Dieu soit son âme, il étoit père nourricier de M. Chaubert (2) et de tous nous autres. Dis donc, Manon, t'en souvient-il de ses Lettres philosophiques, de son Préservatif, de sa Lettre à Uranie (3)? Hem, comme, ça se vendoit ! — Mon Dieu, ma tante, répondit Manon, vous vous blousez tout net. Ces livreslà, tout au contraire, venaient de quelqu'un que nous n'avons jamais vu ni connu, et qui en vouloit mortellement à notre gros abbé. Cet auteur-là, souvenez-vous-en bien, avait un émissaire qui n'étoit ni gros ni gras, et qui ressembîoit à l'abbé comme une latte ressemble à un boulet de canon. — Je croîs que tu as raison, dit la vieille : mais toujours ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'il y faisoit bon dans ce tems-là ; que ces brochures-là faisoient bien aller la timbale, et que si cela eût duré, tu aurois encore ton innocence, comme moi. Mais, monsieur, ce pauvre cher abbé n'eut pas les yeux fermés, qu'il nous fallut aussi fermer boutique. Cependant nous nous échappions, et nous vivotions tout doucement du débit des Nouvelles ecclésiastiques, et d'autres pareils brimborions, quand il s'est avisé de paroître un maudit chiffon (le diable en emporte cent fois l'auteur !) qui a achevé de renverser la marmite. Je ne sais ce qu'il y avoit, dans cette brochure, contre un monsieur de la cour qui a pris la mouche ; mais il l'a si bien prise, a tant manœuvré, tant couru, tant tracassé, tant fait enfin des siennes, en donnant la chasse au corps des colporteurs, qu'il nous a tous exterminés. C'est une vraie désolation. Figurez-vous, mon brave monsieur, que de misère ! Il a fallu que les uns se fissent mendians, d'autres soldats, d'aucuns filous. J'en connois qui, de désespoir, se sont faits auteurs. Pour mon neveu, il coni;nue le métier ; mais Dieu sait quel risque il court ! Je ne jure-

(1) Desfontaines, qui demeuroit alors dans la petite rue des Marais.

(2) Le libraire qui vendoit ses feuilles.

(3) Ouvrages qui se vendoient sous le manteau.

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rois pas qu'il ne fût, à l'heure que je parle, fouetté, marqué, et aux galères. Et nous qui sommes restées seules sur le pavé, sans savoir où donner de la tête, vous voyez où nous en sommes. Il fallait vivre, item ; et quand on ne fait pas ce qu'on veut, dame, on fait ce qu'on peut. Voilà toute notre histoire : à votre avis, monsieur, sommes-nous à plaindre ?

— A plaindre ! s'écria Similor, qui plein d'indignation, mais piqué de curiosité, Favoit écouté impatiemment jusqu'au bout : non, certes, vous n'êtes pas à plaindre, mais dignes bien plutôt de pis que vous n'avez. Juste punition d'un mauvais métier, dont ont pâti mille gens qui valoient mieux que vous sans comparaison, et que vous n'avez jamais plaints. Subissez la peine du talion. Vous viviez du déshonneur des autres : vous vivrez du vôtre désormais.

Ce retour de mauvaise humeur devoit et alloit vraisemblablement rebrouiller Constance et Camille. La courtisane amoureuse reprenoit déjà ses airs de fierté ; et son amant n'étoit plus guère en train de son rôle, quand, la porte s'ouvrant avec grand bruit, un nouvel acteur, entrant tout essoufflé, changea la scène. C'étoit un jeune gaillard assez mal dans ses nippes, et dont le désordre, joint à son air. effaré, n'annonçoit pas le meilleur fils du monde.

— Ma foi, chère tante, dit-il en jetant une epèce de malle sur la table, je viens de l'échapper belle ! J'étois à couvert dans un nid à rats, au faubourg Saint-Marceau : on a su m'y relancer ; les mouches volent dans le quartier ; et je donnois comme une grue dans les filets, si de charitables voisins, comme je rentrois chez moi, ne m'eussent couru au-devant, pour m'avertir du danger où j'étois. J'ai bien vite rebroussé chemin, sans quoi je serois à cette heure fort mal à mon aise, dans un cul de basse-fosse. Ayez la charité de me donner le couvert, en attendant que je trouve où me loger, et que je désoriente l'escouade.

Tandis que le jeune homme parloit, Similor l'examinoit attentivement, et son sourcil se défronçoit à mesure qu'il l'examinoit. La sérénité qui renaissoit sur son front paroissoit mêlée d'un profond étonnement, lequel enfin se termina par un grand

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éclat de rire. — Je ne vois pas, monsieur, lui dit le nouveau venu, ce qu'il y a de si plaisant dans ce que je viens de dire, pour en rire comme vous faites. — Mon cœur, lui dit Similor, en tirant une brochure de sa poche, ne seriez-vous pas l'énorme boseu qui me vendit hier ce livre, au sortir de l'Opéra? — Je ne le nie pas, repartit le neveu ; je vous crois trop galant homme pour me vouloir dénoncer. — A Dieu ne plaise! dit Similor : mais quel est l'habile opérateur qui vous a, d'un jour à l'autre, si bien extirpé la loupe effroyable qui vous couvroit l'omoplate? Indiquez-le-moi, en faveur d'un médecin (i) de mes amis, qui, tout savant qu'il est, n'a pas apparemment ce beau secret-là ; car il ne manqueroit pas de s'en servir pour lui-même. — C'est moi, monsieur, répond le Colporteur, qui viens de faire cette belle et prompte opération, tout à l'heure en montant l'escalier. Tenez, voilà ma bosse, continua-t-il en montrant la malle, qu'il avoit jetée en entrant ; et voici la clef. Ouvrez, choisissez, achetez, je vous mets à môme ; et, puisque j'y suis aussi, trouvez bon que je m'accommode pareillement. Disant cela, il s'assit à table.

Similor, qui n'aimoit guère moins l'abaissement de ses contemporains que son élévation, et qui savoit que par ses menées l'une et l'autre entroient pour quelque chose dans les brochures du jour, se fît un vrai régal du passe-tems qui se présentoit ; et le Colporteur aussi, de son côté, pressé par un besoin aussi naturel pour le moins, et qui voyoit devant lui de quoi le satisfaire, en profita, visitant aussi curieusement tous les plats, que l'autre inventorioit exactement la malle ; et tous les deux donnant à l'envi leur coup de dent à leur façon.

Le premier livre qui tomba sous la main de Similor fut le Recueil de ces messieurs. Recueil de misères ! dit-il ; ces prétendus messieurs étoient de grands fous qui n'avoient guère d'affaires : je n'excepte que le dernier (2), qui a si bien parlé contre la raison, et juge tous les autres sans les avoir lus, comme il l'assure très sagement lui-même. Celui-là du moins

(1) Le docteur Procope.

(2) Duclos.

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n'a perdu de tems, ni n'en a mal employé, que le peu qu'il lui a fallu pour prononcer à la boulevue, comme il a fait, et comme il fait sur ceci et sur toute autre chose, en battant ses gens et la campagne. Qu'est-ce que ceci? Les Fêtes roulantes (i). Autres impertinences qui ne valent pas le papier à sucre qui les couvre, et mille fois moins encore la peine que je pris de les lire dans le tems ! Ajoutez au néant de cela, que c'est une injustice criante. De quoi se moque-t-on ? Ces fêtes font tout l'honneur possible au magistrat qui les imagina. Les cinq chars ne valent-ils pas bien les cinq carrosses d'ambassadeurs, dont il n'en faut qu'un pour faire bâiller tout Paris? et la bonne chère par-dessus le marché, n'est-ce donc rien ? On ne sait ce qu'il faut à ces diables de badauds ; ils ne sont jamais contens, quelques efforts qu'on fasse pour leur plaire. Amusés, fètoyés, régalés, il leur manque toujours quelque chose. Vous pousseriez la galanterie jusqu'à les mener en lieux pareils à

celui-ci, qu'ils y demanderoient encore des sentimens Oh,

oh! continua-t-il, passant à une autre brochure, voici qui m'a bien la mine d'un bon libelle diffamatoire dans toutes les formes.

Oraison funèbre de l'abbé Desfontaines, où l'on s'est interdit le privilège de mentir.

La peste! je serois bien fâché d'être le héros d'une pareille pièce d'éloquence, et pour deux bonnes raisons. La première, dit le Colporteur, se devine aisément ; c'est qu'il faudroit, i« que vous fussiez mort : passe pour celle-là ; elle est valable. Mais pour l'autre, telle que je me l'imagine, je veux dire, qu'on dît du bien ou du mal de moi, ma foi, cela ne me feroit ni froid ni chaud ; et partant, je ne m'en soucierois guère. Doucement, doucement, notre ami, dit Similor ; vous ne savez pas, comme un homme de mon état, ce que c'est que d'avoir maille à

(i) Les Fêtes roulantes, ou les Regrets des petites rues; brochure satirique de 1747, contre le prévôt des marchands, dans le goùl des Étrennes de la Saint-Jean et des liais de bols, au sujet d'une réjouissance publique, qui consistoit en cinq chars de triomphe, da Bacchus, de Gérés, de la Gloire, de l'Hymen et d'Apollon ; vin, viande, filles et musique.

partir avec la postérité* S'il est fâcheux, comme vous en convenez, de mourir une fois, vous conviendrez qu'ii l'est encore plus d'en mourir deux ; et il ne faudroit qu'un placard comme celui-là, sur la tombe d'un illustre, pour le désimmortaliser tout net, ou, qui pis est, pour immortaliser ses sottises : car à qui n'arrive-t-il pas d'en faire ?

— Lisez, lisez cette feuille, lui dit le marchand, en lui montrant du doigt une brochure ; elle vient de bonne main, et on la dit plaisante. Je n'entends rien au titre, dit Similor.

Mémoire pour Janotus de Bragmardo, contre la Faculté.

— Qu'a-t-il voulu dire? Tout ce que j'en sais, dit l'autre, c'est que cela roule sur la querelle ridicule et sans fin des médecins et des chirurgiens. — Ah ! c'est assez, dit Similor : je suis au fait, et le Mémoire est sans doute pour les chirurgiens. — Je n'aurois jamais deviné, dit le Colporteur, ne sachant pas plus le latin qu'un chirurgien, que Janotus de Bragmardo voulût dire l'amphithéâtre de Saint-Côme. Du reste, à ce que j'en ai ouï dire, le Mémoire n'est ni pour l'un ni pour l'autre parti ; on daube également tous les deux. — Il n'y a pas de mal à cela, répliqua Similor. On ne sauroit trop se jeter sur la friperie des gens dont le métier est de s'égayer sur notre peau. On ne leur nuira jamais tant qu'ils nuisent aux autres. Leur rage de détruire va, comme on voit, jusqu'à se vouloir entre-détruire eux-mêmes. En puissent-ils venir à leur honneur ! c'est peutêtre là l'intention de leurs juges. Qui soit si leur lenteur à décider ce procès n'est pas un effet de leur sagesse et de leur amour pour le bien public ? Car assurément, quand les médecins et les chirurgiens cherchent à se détruire, c'est la précieuse occasion où rien ne seroit mieux que de les laisser faire : et qui les y peut mieux aider que ces lenteurs de la justice ?

De ce beau propos, il trouva bientôt de quoi passer à d'autres qui étoient plus de son ressort. Voici, dit-il, un titre qui ne me plaît point.

Transmigration des beaux esprits de France en Prusse. Transmigration ! Transmigration n'est pas là le mot propre. Pour parler correctement, il ne falloit mettre que colonie.

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Transmigration ne se dit que du transport de toute une nation expatriée par la force du conquérant; et, pour un bel esprit ou deux au plus que nous a ravis la cour de Berlin, il nous en reste au moins trente-huit de bon compte. Il faudra le dire à l'auteur, qui d'ailleurs ne me paroît pas un sot ; car l'ouvrage finit par une assez bonne épigramme ; il la lut, et la voici :

La France au roi de Prusse Prince ambitieux, arrête !

Pourquoi cette incursion ?

Et d'une juste conquête, Passer à l'invasion?

Reprends à ta fantaisie Et g-arde la Silésie ; C'est ton droit que tu poursuis :

Mais d'où vient, roi téméraire.

Nous enlever Maupertuis, Et la moitié de Voltaire?

Il est vrai qu'il n'y a pas de conscience à cela, disoit Similor en riant : du reste, continua-t-il sérieusement, me trompois-je dans mon calcul, quand je disois tantôt, pour un bel esprit ou deux que nous enlève la cour de Berlin ? L'enlèvement, vous le voyez, se réduit à un et demi tout en gros...

Mais en voici bien d'une autre : il faut l'avouer, la gaîté françoise est inépuisable en bagatelles : c'est dommage qu'elle ait renoncé au vrai comique.

Les Amours de milady Melpomène et de milord Amphigouri, nouvelle galante .

La belle union ! il n'est pas difficile de voir que c'est une pasquinade contre le tragique ampoulé qui succède à celui de Corneille et de Racine, et contre notre nouveau goût pour le théâtre anglais. Il y auroit bien des choses à dire pour et contre l'amphigouri : quant à notre goût nouveau pour le théâtre anglais, la plaisanterie seroit très injuste ; dans l'épuisement où se trouve le nôtre, c'est une mine de diamans pour lui; et, sans parler de Venise sauvée, et de toutes les belles suivantes qu'elle eut et qu'elle aura, on seroit bien surpris si je révélois tout ce que depuis douze ou quinze ans notre co-

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thurne doit à celui-là. Un mémoire exact, bien dressé là-dessus, feroit rougir plus d'un spectateur qui raille peut-être, et qui pourtant en a profité à son insu. Voici apparemment le second tome :

Thalie sur le retour et dans la haute réforme, sous la direction du R. P. de La Chaussée.

— Je n'ai rien à dire à ceci, ditSimilor. Il est vrai que depuis quelque tems cette pauvre Thalie prend un étrange visage. Qu'elle eût donné dans le sérieux et la morale, à la bonne heure. Le tems du génie est passé : tout le bel esprit imaginable peut ne pouvoir mener au beau naturel : laissons-lui ou pardonnons-lui la métaphysique : il faut bien, comme disoit tout à l'heure la bonne tante, que tout le monde vive ; et, quand on ne fait pas ce qu'on veut, faire ce qu'on peut. Mais qu'elle donne dans l'itos et le pathos, c'est un égarement, une usurpation intolérable. La pauvre tragédie, telle qu'elle est devenue, n'avoit pas déjà nos larmes si fort à sa disposition, sans que sa friponne de sœur vînt encore dîmer sur sa récolte. Ce sera sans doute ici que la petite nièce aura pris le trait qu'elle m'a décoché en entrant quand elle m'a présenté l'écran.

— Suivez, monsieur, suivez, interrompit le Colporteur, en lui montrant une brochure in-4° couverte de papier marbré : voilà qui va avec les deux précédentes que vous venez de voir. C'est un assortiment. Les trois ne se séparent point. Similor ouvrit, et lut :

Apollon pantin et les Muses panfincs, ballet neuf.

La musique est de MM. Innocent et Charivari,

et les paroles d'un je ne sais qui.

— Coïonnerie ! fadaises ! dit-il en jetant la brochure au loin. On voit bien d'où cela part : c'est de quelque malheureux poète lyrique qui n'aura obtenu pension, place, ni cordon.

— Oh ! pour cette feuille sur laquelle vous portez la main, dit le Colporteur, elle est seule de sa bande. Diable, elle a fait un beau bruit, celle-là I Elle nous coûte cher; c'est elle qui m'a fait endosser la bosse. Similor ayant lu les premiers mots du titre :

Discours prononcé à la porte de V Académie. — Au feu ! au feu ! s'écria-t-il. Et sur-le-champ il y jeta la feuille qui flamba, et se consuma en un clin d'œil, sous la pincette qu'il tenoit appuyée dessus. — Eh, morbleu, monsieur, quelle rage vous tient ! s'écria le Colporteur : que faites-vous ? — Je fais justice, dit Similor, et j'extermine un .écrit qui déchire un homme d'honneur, respectable à mille égards, et qui doit être cher à tous les amateurs du bon et du beau. — Respectable tant qu'il vous plaira, dit le Colporteur en furie : ma feuille me l'étoit encore plus ; il n'en existe peut-être plus que celle-là.

— Tant mieux ! disait Similor ; vous me comblez de me le dire : j'en suis ravi pour ce grand homme, et je lui ferai ma cour de ma bonne action, à la première rencontre. — Je n'ai que faire à tout cela, repartit le Colporteur d'un air menaçant : je me soucie bien que vous fassiez votre cour à mes dépens. Vous venez de me brûler pour dix francs de marchandises ; j'en ai refusé encore aujourd'hui un gros écu, et ventrebleu... — Pas tant de bruit, dit Similor, et un peu de prudence. Vos cris pourraient nous attirer ici la présence d'un commissaire, qui, ce me semble, est plus à craindre pour ces dames et pour un drôle de votre espèce, que pour un homme tel que moi. Après tout, je suis équitable : vous me dites que c'est le dernier exemplaire....

— Oui, monsieur, ou que le diable m'emporte. — A la bonne heure. Tenez, voilà un demi-louis : soyez aussi content que moi.

Cette petite branche du rameau d'or ramena, pour une troisième fois, la paix dans ce véritable antre de la discorde ; mais ce ne fut pas pour long-tems.

Chacun reprit ses fonctions ; et Similor ouvrit une nouveauté qui avoit pour titre :

Almanach du Diable, pour l'année 17^7.

La pièce, suivant la méthode et le style des almanachs ordinaires, débutoit par annoncer les éclipses, et l'on y lisoit :

« Il y aura cette année, sur l'horizon du faubourg Saint-Germain, une éclipse de bon goût. Elle arrivera le 18 janvier 1747» et elle sera totale, avec demeure dans l'ombre. Son commence-

ment sera à la première représentation d'une pièce nouvelle, et finira à sa première lecture. »

Cette raillerie univoque et mordante, qui tomboit à plomb sur un assez bon auteur et sur ses partisans, remit Similor en belle humeur ; et le livre qui suivit celui-là l'y maintint, mais sur tout un autre ton ; c'étoit :

Nocrion, ou Histoire véritable et merveilleuse d'un prodige arrivé à l'en droit d'un nommé Fois, muet du sérail d'Ispahan, qui avoit subitement recouvré l'usage de la parole.

— Oh ! voici à coup sûr de la gravelure et des gaudrioles ! Il ne faut pas être grand sorcier pour comprendre qu'un muet, sorti de si bon lieu, et dont la langue se dénoue, ne soit grand babillard, et n'ait de belles choses à dire. L'auteur est un grand maladroit, s'il n'a pas bien édifié sur un si beau fond. — L'ami, je veux prendre un Folz. — Prenez, monsieur, vous êtes à même. — Combien? — Tant. — Oh! c'est trop, dit Similor. Allez, allez, je suis au fait de cette marchandise-là, comme vous, depuis le tems que je m'en mêle pour mon compte : prenez ; voilà plus qu'il ne vaut. Que cela soit dit, vous n'en aurez pas une obole par delà. Il jeta ce qu'il voulut, prit un Fotz, l'empocha, et continua son inventaire. La dernière pomme de discorde attendoit ici notre curieux. Le fond de la malle étoit occupé de tous les exemplaires d'une première édition du livre intitulé :

Nouveau Supplément du Dictionnaire de Morèri.

Jusque-là, il n'y avoit rien de frappant ; mais ce qui piqua l'attention de notre homme, c'est l'année de l'impression; elle était de mdccci. Un supplément de Moréri en l'année 1801 ! s'écria Similor, battant des mains : si non è vero, bene trovatof Bon cadre à jeter de belles vérités au nez des vivans, supposés morts alors ! Il ne cessoit de se récrier sur la commodité de ce plan ; et, pour démontrer qu'il étoit très ingénieux, il dit vingt et vingt fois qu'on le lui avoit volé. Ensuite, ayant parcouru des yeux la première page, et grommelé à demi-voix

quelques lignes de l'avertissement, ce fut bien autre chose : mais, mais je ne m'en puis taire ! — Mais comment donc, voilà du neuf, du gentil, du léger, de l'heureux, du fin, du délicat! Ce ne fut jamais là de la drogue à vendre sous le manteau. Cela mérite, je ne dis pas privilège et permission seulement, mais récompense et pension. Je garantis à ce seul endroit, corps pour corps, une approbation, que dis-je ! une acclamation générale : je voudrois l'avoir fait. En effet, tel étoit le début de cet avertissement :

« Ce supplément contient les articles de tous les hommes plus ou moins illustres qui ont paru, depuis les dernières éditions de Moréri, jusqu'à la présente année séculaire 1801 ; c'est-à-dire jusqu'à une partie du glorieux règne de Louis XV, assis sur le trône dans le sein d'une paix profonde, et de son auguste famille, qu'il a le bonheur de voir multipliée jusqu'à la cinquième génération, etc. »

Similor s'informa du tems qu'il y avoit que cette nouveau lé paroissoit. On l'assura qu'elle n'avoit pas encore été mise en vente, et qu'il voyoit là tous les exemplaires, qui n'excédoient pas le nombre de deux cens. — Oh, parbleu ! cela fera fortune ; j'en répons, car j'en dirai du bien; je prêtons même faire plus : j'aime le roi : on ne l'ignore pas, après tant de témoignages éclatans que j'en ai donnés à sa convalescence. Il verra ce livre demain : demain je vole exprès à Versailles, et perce le petit coucher ; je veux y lire cet endroit-là à sa majesté : on peut compter là-dessus.

Le supplément étoit écrit en style de dictionnaire, avec simplicité et précision ; mais cette précision et cette simplicité étaient justement le tour ingénieux qui donnoit une certaine force aux traits dont l'ouvrage étoit parsemés : et de ces traits malins, les noms omis n'étaient pas les moins piquans. Tel avantageux de nos jours, qui, pour quelques faibles productions heureuses, en ce siècle de bagatelles, s'érige, dans ses lèves, un trophée chez M. Titan, devoit, selon l'esprit de ces omissions affectées, se voir déjà, en 1801, placé au rang des noyés. Du reste, ce livre, ainsi que de vives railleries, contenoit aussi, et avec raison, de très justes éloges. Par exemple,

IQO LE COLPORTEUR

Similor, qui eill désiré n'y trouver que le sien, eut le chagrin, en se cherchant sous le si, de rencontrer dans sa route au sa, celui d'une autre, dont la longueur l'impatienta furieusement pendant le cours de quinze ou vingt feuillets. A l'article de Saxe (Maurice, comte de), maréchal de France, on y détailloit les qualités éminentes de ce grand homme; et l'auteur s'étoit donné ses aises, en écrivain supposé du siècle futur, et qui n'avoit par conséquent plus de lois à prendre que de la vérité, ni plus rien à démêler avec la modestie du héros.

Similor, espérant qu'on n'auroit pas plus ménagé la sienne, se hâta d'avoir le nez sur l'encens, et parvint enfin à son article. Heureusement on ne l'avoit point omis : il n'eut garde de s'en étonner, mais voici ce qui l'étonna bien.

« Similor (Matthieu), écrivain superficiel et fleuri, qui brilloit encore vers le milieu du dernier siècle. Ses ouvragesr nombreux alors, et dont il ne nous reste plus que des fragments, durent leur peu de vogue à l'étrange activité qu'il eut, de son vivant, à leur procurer des suffrages. Il sut s'introduire chez les grands et s'insinuer chez les femmes, quidistribuoient alors les honneurs du Parnasse ; il déprimoit à demi-mot les bons \ oètes, exaltoit effrontément les mauvais, et soudoyoit nombre de prôneurs. Il faisoit composer, et composoit luimême ses éloges, que, par des envois anonymes, il faisoit ensuite insérer dans les feuilles périodiques, dont la capitale et les provinces étoient alors infectées. Tout ce manège ne le sauva pas d'un grand discrédit, et même de son vivant. Il n'étoit presque plus mention de lui sur la fin de sa carrière : de là vient qu'on ne sait pas précisément où, quand, ni comment il mourut. Les uns veulent que ce fut à la première représentation de sa dernière pièce, où il expira subitement avec elle sur le théâtre ; sur quoi même ils rapportent cette

épitaphe :

Ci g-it Similor, qui sur terre

A remboursé maint camouflet,

Et qui, par messieurs du parterre,

Fut tué d'un coup de sifflet.

« D'autres le font mourir tout naturellement, dans son litr

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d'une attaque d'apoplexie, causée par un embonpoint excessif. C'est au savant continuateur de l'abbé d'Olivet à nous débrouiller cette anecdote, et à constater lequel do ces deux faits est le plus vrai et le plus vraisemblable. »

Sa surprise et sa rage furent telles, qu'il en pensa tomber évanoui, et en quelque sorte vérifier ainsi d'avance la première de ces deux opinions. Il se remit et se posséda, roulant dans sa tête différons moyens pour empêcher ce livre de voir le jour* Son premier dessein fut de payer toute l'édition ; il en demanda le prix : on lui dit cent pistoles. L'avarice effrayée lia les mains à l'orgueil mortifié, pour les délier à l'artifice. Le plus simple eût été, sans faire mine de rien, d'aller chez le commissaire, et de faire mettre la main sur le collet du Colporteur et sur la malle : mais son objet étoit d'anéantir exactement les deux cens exemplaires ; et ce n'étoient \ as là de ces sortes d'effets saisis, ni de ces dépôts sacrés dont rien ne sort jamais des greffes. Ne voulant donc s'en fier qu'à lui seul, il s'y prit autrement.

Il commença, pour mener à bien son projet, par se bien rasséréner, prendre et payer deux exemplaires, bien refermer la malle, et rendre la clef. Ramenant ensuite un léger sourire sur le bord de ses dents, il se rapprocha de la table, reparla du voyage de Versailles et de sa protection, refit sa cour à Manon, sonna le Champagne et le versa gaîment à profusion.

Quand ses fumées eurent achevé de mettre la bonne compagnie sur le bon ton : — Mon camarade, dit d'un air enjoué Similor au Colporteur, ma foi, plus je vous examine de pied en cap, plus je me reproche d'avoir hier eu la berlue, en ne voyant pas que votre bosse en étoit une postiche. — Et à quoi cela devoit-il se voir? dit le colporteur. — A vos gras de jambes, reprit S-milor, à cette face de jubilation. — Belle rêverie, répliqua l'autre, d'imaginer qu'il y ait des jambes et des visages particuliers pour les bossus ! — N'en doutez pas, dit Similor; tenez, examinez-moi bien, vous verrez en moi, de la tête aux pieds, un homme vraiment taillé pour arborer la bosse avec succès; elle m'ira, comme de cire. Je veux vous en donner le passe-tems, et que vous me l'essayiez.

l9'2 LE COLPORTEUR

L'épreuve parut divertissante : on y taupe, on lui applique très correctement la bosse sur les épaules; il se la fait attacher par-dessous le justaucorps, et l'on éparpille galamment sa perruque naissante par-dessus la convexité. Cela fait, il se présente au miroir, comme feroit un abbé qui sort de sa toilette; se promène avec toutes les grâces d'un bossu, se carre, se tourne à droite, à gauche, se tord le cou à se regarder à la glace : — Eh bien, monsieur, eh bien, mesdames, suis-je bien? Comment me trouvez-vous? Voilà, voilà ce qui s'appelle un bossu.

Tous de se récrier qu'il étoit à peindre, qu'il étoit visiblement fait pour être bossu, tortu, tout ce qu'il voudra : on lui bat des mains, on crie vivat/ 11 s'égaie tout de bon, et comme par enthousiasme, il folâtre; on crève de rire; il danse, il fait la cabriole. Et saute le bossu ! Jamais Polichinelle ne fut si fêté, si claqué, si brillant; jamais scène si folle ne se joua sur le théâtre de la folie.

Cependant M. le Colporteur fessoit son Champagne, en grivois qui profitoit d'une bonne aubaine. Rien n'étoit plus naturel que des besoins qui l'obligeassent à sortir. Aussi rentroit-il pour la troisième ou quatrième fois, quand à son tour Similor, qui crut avoir assez préparé le moment pour enlever la malle, s'écria qu'un enfant en pleureroit, et courut à la porte, le cœur épanoui d'une joie secrète à l'approche d'un dénoûment heureux. Mais quel coup de théâtre pour les lecteurs! et quel coup de foudre pour le pauvre diable!

Tout en ouvrant la porte, il se vit l'estomac pointé par deux ou trois hallebardes que lui présentèrent autant de gens à moustache, suivis d'un commissaire et un exempt. — Ah, chien de bossu! lui cria l'exempt en lui serrant la gorge, nous te tenons donc enfin! Ah! tu paieras les peines que tu nous donnes depuis si long-tems! en prison ! — Messieurs, messieurs ! crioit de son mieux celui qu'on étrangloit, vous vous méprenez indignement. Entendons-nous, songez bien à ce que vous faites. — Nous y songeons très bien, dit le commissaire en se rengorgeant, et d'un ton de fausset : vous êtes bien celui que nous cherchons, et vous n'êtes pas fait de façon qu'on s'y puisse

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méprendre. — Au Châtelet ! monsieur le commissaire, dit Similor, en se regorgeant de son côté comme il put, vous vous trompez, vous dis-je, je ne suis pas plus bossu que vous. — C'est aussi, reprit l'homme de robe, un faux bossu que nous cherchons : ne vous faites pas mettre les menottes; obéissez de bonne grâce à la justice, et marchons. Similor, outré et se débossuant en fureur, jeta la malle à son maître, en disant : — Tenez, tenez, voilà votre bosse. Celui-ci lui rejeta la bosse, jurant qu'il n'y prétendoit rien, qu'elle étoit bien à lui. Tous deux pelottoient et se la renvoyoient à grands coups de piedsr avec les meilleures raisons qu'ils pouvoient imaginer. — Me serois-je avisé comme un sot, disoit le Colporteur, de vouloir faire le bossu avec cet air joufflu et ces jambes-là? Ne voit-on pas, clair comme le jour, que c'est un déguisement assorti à la figure de cet homme-là? Qu'il réplique à ceci. » Similor resta un moment interdit de se voir battu de ses armes. Le commissaire, qui n'étoit rien moins qu'un Salomon, pour démêler le vrai possesseur de la bosse, las de sa perplexité : — Çà, ça, marchons, dit-il ; voilà bien des raisons ! toutes les bosses du monde et tous vilains cas sont reniables, on le sait bien, et tout ceci ne finiroit pas. Qu'on les mène tous deux au cachot : le fait s'éclaircira là tout à loisir.

Similor, consterné, comme on peut se l'imaginer, en envisageant le mauvais tour qu'on donneroit à une pareille aventure, obtint enfin, par larmes et par prières, un moment d'entretien secret avec le commissaire et l'exempt. Étant donc passé avec eux dans une chambre voisine, il s'y nomme et fait un détail circonstancié de ce qui venoit d'arriver. Il n'en étoit pas mieux ; et toute son éloquence échouoit, sans une cinquantaine de pistoles qu'il avoit heureusement sur lui : il les jeta sur une table verte. A l'harmonie d'une si belle péroraison, M. le commissaire baissa son fausset d'un ton, et l'exempt s'humanisa. Ils se parlèrent à demi-voix pour se concilier sur le renvoi de leur suite, et promirent à Similor de lui rendre bon compte des exemplaires qui l'intéressoient si fort. Bref, ils lui montrèrent un petit degré dérobé qui descendoit dans la petite rue des Marais. Il l'enfila bien vite et regagna de môme son logis, lais-

sant tout le monde extrêmement satisfoit d'avoir eu, avec son soupe et son argent, une comédie si plaisante dans un tems où il y en- a si peu.

Car il est tems enfin de mettre mon lecteur au fait, en lui disant que, depuis la rencontre de la vieille jusqu'à l'entier dénoûment, tout ne fut qu'un jeu concerté par une bande de colporteurs, qui avoient de justes raisons d'en vouloir à Simi« lor (autre matière à une nouvelle nuit de Straparolé). Nièce, neveu, tante, archers, commissaire, exempt, tous n'étoient que de faux personnages qui, de longue main, s'étoient distribué les rôles et avoient su ajuster la scène au théâtre, selon les différentes circonstances; et les fréquentes sorties du Colporteur, après le vin de Champagne, avoient servi à faire les derniers arrangemens.

Après deux ou trois jours, il en revint bien à Similor des soupçons qu'il voulut éclaircir; mais en vain : on retrouva bien le théâtre, mais les acteurs étoient disparus. Il ne put plus douter qu'il n'eût été joué ; et cette découverte de sa part auroit manqué à la pleine vengeance ,des rieurs. Depuis ce tems, il ne voit passer malle ni bosse qu'il ne lui souvienne de la Malle- Bosse.

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