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ACTRICES

Mile Dehesse, femme du comédien de ce nom, est fille du fameux Tomassin; elle a été long-tems connue sous le nom de Catine : elle joue depuis trente-cinq ans tout ce qu'on veut lui faire jouer ; elle avoit pris d'abord l'emploi des soubrettes qu'elle a quitté par docilité pour le goût du parterre, qui donne en despote la loi aux Auteurs et aux Acteurs de Paris.

Mlle Ricgoboni (2), bel esprit, Auteur, femme galante, mais fort mauvaise actrice, joue depuis vingt-six ans quelques amoureuses; son âge et sa taille lui ont fait abandonner cet emploi pour prendre les personnages de mères qu'elle n'a jamais remplis dans l'état civil, quoiqu'elle y travaille infatigablement depuis quarante-cinq ans.

Un homme d'esprit qu'elle avoit trompé, composa contre elle cette épigramme marquée au bon coin :

Quand je prétends me veng-er d'une femme,

Dont les vices honteux emplissent l'univers,

Je ne vais point chercher le sel de l'épigramme,

Je la nomme et son nom la peint mieux que mes vers.

Mlle Biancolelli (3), (appelée vulgairement Mlle Thérèse)^ fille du dernier Dominique, connu par une traduction d'Horace et quelques bonnes parodies, joue depuis vingt-quatre

(1) Pierre-Antoine François Veronèse, né à Venise le 25 mars 1732, mort en 1776. Il débuta le 17 juillet 1754 et quitta la Comédie-Italienne en 1770, pour jouer dans une troupe de province.

(2) Marie-Jeanne Laboras de Mézière, femme de Antoine-François Riccoboni, acteur et auteur comique d'origine italienne. Née à Paris en 1744, elle quitta la scène en 1761, pour se consacrer aux lettres et mourut en 1792, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Elle a donné un grand nombre d'ouvrages médiocres qu'on ignore aujourd'hui.

(3) Marie-Thérèse Biancolelli, petite-fille du fameux Dominique et fille de Pierre-François Biancolelli. Née en 1723, elle débuta le 10 février 1738, joua les amoureuses et se retira en 1762. Elle était encore vivante en 1789.

ans les premières amoureuses dans le François; elle devoit aller plus loin, mais le public, qui a partout des idoles qu'il ne veut jamais quitter, ne l'a pas assez encouragée ; plus heureuse que l'Actrice dont nous venons de parler, MUe Biancolelli a eu le bonheur d'être mère plus d'une fois.

Mlle Favart (i) joue depuis treize ans dans les parodies, où elle fait un grand plaisir ; il y a quelque tems que la manie d'être auteur la gagna; elle a des fabriquans dont elle veut bien adopter le travail : ceux qui ignorent que M'ie Favart ne sait pas lire, croient qu'elle compose les pièces qu'elle met sous son nom (2). Le maréchal de Saxe l'aima assez pour l'enlever à son mari ; elle étoit la sultane favorite lorsque ce héros mourut à Chambort : on fît à cette occasion les quatre vers suivants :

0 toi qui (Y Albion défias le courage, Et qui fus des François l'unique boulevart, Toi qui portas partout la mort et le carnage, Devois-tu donc mourir sur le sein de Favart ?

Mlle Camille Véronèze (3) joue les soubrettes dans les pièces italiennes ; je n'ai jamais vu de femmes qui aient les passions aussi vives que celle-là; elle tombe dans des convulsions léthargiques à l'aspect d'un amant qui lui aura fait une infidélité ; elle aime de bonne foi et oublie difficilement, ce qui fait qu'on ne lui compte que six amans depuis dix ans qu'elle est dans le monde ; elle est danseuse pantomime excellente.

MUe Desglands (4), qui, de servante d'une abbaye de volupté,

(1) Marie-Justine-Benoite Cabaret Duronceray, épouse de Charles-Simon Favart, née à Avignon, en juin 1727, morte le 21 avril 1777. Elle avait débuté aux Italiens en 1749-

(2) Sans adopter à la lettre l'opinion de Chevrier, nous croyons savoir qu'elle était à peu près illettrée et que sa collaboration avec l'abbé de Voisenon, dont on a tant et si mal parlé, n'eut jamais rien de littéraire.

(3) Camille-Jacquette-Antoinette Veronese, née à Venise, en 1735. Elle était fille de Charles Veronese, dit Pantalon. Elle débuta le i" juillet 1747 et mourut le 20 juillet 1768, à l'âge de trente-trois ans. Peu d'actrices ont été plus regrettées qu'elle. (Voyez les Mémoires de Bachaumont, à la date du 23 juillet 1768.)

(4) Eulalie Desglands. Elle avait d'abord paru sur la scène de l'Opéra- Comique. Elle fut engagée aux Italiens, en 1753, et quitta le théâtre le a avril 1779. On ignore la date de sa mort.

LE THEATRE FRANÇOIS ET LE THEATRE ITALIEN 2l3

devint elle-même nonain de ce beau couvent, où elle prit le voile des mains de la révérende mère Paris, et quitta cette abbesse pour venir figurer sur le Théâtre Italien ; mais la grosseur de sa jambe ne lui ayant pas permis de suivre les éléments de Terpsichore, elle essaya quelques petits airs dans lesquels elle ne déplut point ; les suffrages du public lui ont donné le désir de faire mieux ; elle y a réussi ; sa voix s'est perfectionnée : argument bien fort contre ceux qui prétendent que la volupté la gâte ; si ce dernier système trouvoit encore des partisans, j'ajouterais, à l'exemple de MUe Desglands, vingt-trois Chanteuses qui jouissent à Paris, et ailleurs, des plaisirs les plus emportés sans rien perdre des grâces mélodieuses de leur voix.

Les Italiens, jouets éternels des caprices du public, ont actuellement un théâtre bâti sur le sable, je veux dire mobile au point que tous les expédiens leur paroissent bons pour attirer le public, ou le ramener quand le caprice, le goût ou l'inconstance le conduit ailleurs; ainsi je ne parlerai point des Acteurs à pension de ce théâtre, ni de la variété de leur spectacle ; c'est un mouvement perpétuel dont il ne serait pas aisé de développer les ressorts : enfin ces comédiens ardens à saisir tout ce qui peut affecter le public, tentent toutes les choses pour réussir, et je ne doute pas qu'ils ne mettent incessamment le comble aux moyens extraordinaires qu'ils emploient en offrant aux spectateurs des Actrices vertueuses : cette nouveauté leur attirera plus de curieux que le Coulevart et le Cailleau.

Toutes ces considérations m'empêchent de parler de ce Cailleau et quelques autres pensionnaires nouvellement attachés à ce théâtre.

État des filles de Spectacle riches et sages,

Qu'on m'en nomme une ? je la connoîtrai. Non l'austère sagesse N'habite point à l'Opéra, Depuis que la Salle (i), Danseuse enchanteresse Ne vit plus dans ce païs-là.

N'allez pas la chercher non plus Au Théâtre François ; ses aimables Actrices Diroient que vos pas sont perdus.

En effet les coulisses Ne sont en aucun tems l'asile des vertus. Silvia (2), Catinon (3) gisent dans l'autre monde, Ainsi gardez-vous bien D'aller faire la ronde Sur le théâtre italien.

Je ne vous parle point de la scène lubrique

Où l'amour libertin Règne sous le beau nom de l'Opéra comique ; Des nymphes de ce lieu le crapuleux essaim N'a jamais connu la sagesse ; Et les filles de cette espèce,

N'ayant pour Sigisbés Que des Robins et des Abbés, Doivent se faire honneur d'être un peu libertines, Ou de courir à leurs ruines.

(1) Marie Salle, née vers 1707, morte le 27 juillet 1756. Voir sur cette actrice célèbre le beau livre de M. Emile Dacier : j/"« Salle (1707-1756), d'après des docum. Inédits. (Paris, Pion, 1909, in-18.)

(2) Jeanne-Rose Guyonne Benozzi, dite Silvia, née à Toulouse, vers 1701, de comédiens italiens nomades. Elle entra, en 1716, dans la troupe italienne et elle excella dans les rôles du théâtre de Marivaux. Elle mourut à Paris en

(3) Catherine-Antoinette Foulquier, dite Catinon, belle-sœur du fameux Carlin Bertinazzi. Actrice médiocre, mais bonne danseuse, de la Comédie-Italienne, elle avait débuté le 20 décembre 1753. Elle quitta la scène en 1760. On prétend qu'elle était fort jolie.

Anecdotes littéraires.

Voltaire

Tout le monde sait que la passion la plus vive que ce poëte ait eue dans le cœur, est celle dont il a brûlé long-tems pour j/me la Maréchale de **\ C'est dans les premiers momens de son amour qu'il commença la Henriacle; la Maréchale devint coquette, et M. de Voltaire jaloux; les amants se brouilèrent; le Poëme étant fini, l'Auteur en envoya un exemplaire à la Maréchale avec ce madrigal, qui n'est imprimé nulle part :

Quand vous m'aimiez, mes vers étoient aimables, Je ebantois dignement vos grâces, vos vertus : Cet ouvrage naquit dans ces tems favorables; Il eût été parfait ; mais vous ne m'aimez plus.

PlRON

Femand Cortez, tragédie de cet auteur, ayant paru trop long- à la première représentation, les comédiens députèrent Legrand à M. Piron, pour le prier de faire quelques corrections à sa pièce; l'Auteur offensé du propos, se gendarma contre le comédien ; mais celui-ci insista, et apporta l'exemple de M. de Voltaire qui corrige ses pièces au gré du public; cela est différent, répondit Piron, Voltaire travaille en marquetterie et moi je jette en bronze : si le mot n'est pas modeste, il faut convenir qu'il est 'expressif.

Boindin(i) se plaignant au même auteur du mauvais ordre qui règnoit à la Comédie française, Piron lui dit : ne parlez pas d'elle, c'est une vieille Câlin qui a perdu ses règles.

(i) Nicolas Boindin, fils d'un procureur du roi au bureau des finances. Ses œuvres ont paru à Paris en 1753, 2 vol. in-12.

2l6 LE COLPORTEUR

La S émir amis de M. de Voltaire ne fut pas fort accueillie à la première représentation ; l'Auteur trouvant M. Piron dans le foyer, lui demanda ce qu'il pensoit de sa tragédie : Je pense, reprit celui-ci, que vous voudriez bien que je l'eusse faite... — Je vous aime assez pour cela, répondit M. de Voltaire.

Roy (i)

Le lendemain de la première représentation des Fêtes de Polymnie, opéra de feu Cahuzac, qui ne réussit point, M. Roi étoit à la messe aux Petits-Pères; un enfant de trois ans siffloit entre les bras de sa bonne ; le Poëte se tourne et lui dit d'un grand sang-froid : dites à cet enfant de ne point siffler ; ce n'est pas Cahuzac qui dit la messe.

Chateaubrun (2) Cet Auteur, maître d'hôtel du Duc d'Orléans, reparut sur la scène après 40 ans, en donnant la tragédie des Troyennes (3). Dans le second acte, un Troyen venoit se jetter aux genoux du vainqueur pour lui exposer la misère de sa patrie et lui demander du pain. J'aurois été bien surpris, dit alors un plaisant du parterre, 5/ on ne parloit pas de manger dans une pièce faite par un maître d'hôtel. Ce mot a fait changer le

trait.

Chevrier Ce n'est que moi.

Dans la comédie de la Revue des Théâtres, l'Auteur avoit introduit une Danseuse de l'Opéra; elle arrivoit précisément dans un moment où la pièce chanceloit; la critique voyant cette fille débuter par des entrechats, lui demande : Quel motif en ces lieux vous fait porter vos pas ? La Danseuse répond :

Je viens tirer un Auteur d'embarras* Ma foi, il étoit tems, repartit quelqu'un : le parterre se mit à rire, et la pièce tomba.

(1) Pierre-Charles Roy (1683-1764).

(2) Jean-Baptiste-Vivien de Chateaubrun, de l'Académie française (iG86-i77â), un des plus médiocres écrivains de son siècle.

(3) Cette pièce fut représentée en 1754.

Crébillon(i)

On demandoit un jour à ce Poëte, dont on a attribué les tragédies à un Chartreux, quel était son meilleur ouvrage : Je ne sais, répondit-il, quel est le meilleur; mais je suis sur, montrant son fils (2), que voilà le plus mauvais. — C'est, répliqua vivement celui-ci, qu'il n'est pas du Chartreux.

Le Chevalier de la morlière (3)

Dans la comédie de La Créole de cet auteur, un valet après avoir fait à son maître le détail d'une fête, lui demande ce qu'il en pense : Que tout cela ne vaut pas le diable, répond le maître; le parterre, en chorus, répéta ces mots et la pièce ne fut pas achevée.

Favart (4)

Il étoit garçon pâtissier chez son père, quand il fit ses premières parodies; ayant envoyé à M. de Voltaire celle d'ffyppolite et d'Aride, dans un pâté de sa façon, le Prince des Poètes lui répondit en deux mots : J'ai vu, monsieur, vos deux ouvrages, le pâté étoit bon, et la parodie excellente. Il est singulier que M. Favart, fort libre dans ses pièces, rougisse à la moindre équivoque comme une fille bien née.

Gaubier (5)

Cet auteur donna, en 1753, Brioché, parodie d'un acte d'opéra; cette pièce n'ayant point réussi, quelqu'un lui ayant demandé pourquoi il l'avoit risquée au théâtre : il y a si longtems que tout Paris m'ennuie en détail, que j'ai choisi cette occasion pour rassembler tout le monde et prendre ma revanche en gros. Il la prit effectivement avec usure.

(1) Prosper Jolyot de Crébillon (167A-1762).

(2) Glaude-Prosper Jolyot de Crébillon, dit Crébillon fils (1707-1777).

(3) Jacques de la Morlière (1719-1780), le plaisant auteur (XAngola. ■ (4) Cbarles-Simon Favart (1710-1792).

(5) Ami de Chevrier.

2l8 LE COLPORTE LR

Lattaignant (i)

Cet auteur, conseiller au Parlement de Paris, ayant donné la comédie du Fat en 1761, cette pièce tomba, parce qu'il n'avoit pas bien saisi les nuances de ce caractère. M. Piron, instruit de cette chute, s'écria: Je m'y attendais ; jamais un homme ne se connoît assez pour se peindre au naturel.

Sainte-Foix (2)

MUe la Mothe jouant le rôle de la Fée dans la comédie de Y Oracle de cet auteur, et ne remplissant pas ce rôle au gré de ses désirs, il courut à elle et lui arrachant la baguette qu'elle tenoit dans sa main, il dit d'une voix dure : Rendez cette baguette, j'ai besoin dans ma pièce d'une fée et non pas d'une sorcière. MUe la Mothe voulut insister, mais M. de Sainte-Foix lui répondit toujours avec la môme humeur : Vous n'avez pas de voix ici, parce que nous sommes au théâtre et non pas au Sabat.

Fréron

Lorsqu'on donna au Théâtre français le Soupe, petite pièce en un acte du Sr. Fréron, qu'il avoit faussement attribué au comte de Tressan, persuadé que le nom de ce poëte aimable préviendroit favorablement le public, l'auteur se trouva placé auprès d'un homme qui applaudissoit à tout rompre et crioit en même temps : Ah! que cela est mauvais! Fréron, surpris de ce procédé bizarre, va lui demander pourquoi il dit que la comédie est mauvaise, dans le môme tems qu'il l'applaudit : Vous m'avez donné, répliqua l'habitant du parterre, un billet pour applaudir ; je l'ai promis et je tiens parole; mais je suis honnête homme et je ne puis trahir mon sentiment; c'est pourquoi, tout en battant des mains, je dis et je répète que la pièce ne vaut rien. La sensation de ce personnage devint générale, et les spectateurs excédés d'ennui laissèrent les acteurs à table et allèrent chercher ailleurs un soupe moins mauvais.

(1) Gabriel-Charles, abbé de l'Attaignant (1697-1779).

(2) Germain-François Poullain de Sainte Foix (1698-177*}), l'auteur des Lettres turques.

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