‹ Le colporteurChapitre 36 sur 40 · IX · texte numérisé non relu

IX

La Haye, le 2 juillet 176a.

Monsieur (2),

Le domestique que la petite Louison avoit expédié â sou amant, à l'armée du Bas-Rhin, en arriva de retour mardi dernier au soir. Il est apparent qu'il lui a apporté quelqu'argent : il étoit parti de Metz le 27 du présent. La petite Louison a payé ses dettes dans son quartier et partit hier au soir, à 4 heures, avec sa vieille servante et son domestique pour aller coucher à Lyon d'où elle doit se rendre à Amsterdam. Elle a laissé dans son appartement ses malles et effets et dit qu'elle ne seroit que quatre jours dans son voyage. Je suppose que son but est de profiter de la circonstance où la directrice de la Comédie d'icy se trouve, avec sa troupe à Amsterdam, pour prendre des arrangements pour y fixer son séjour suivant les intentions de son amant, dont ce motif me paroit être plus de sûreté de sa personne ; quoiqu'il en soit, l'air de cette ville n'est nullement bon pour un tempérament comme celui de la petite Louison. Elle y trouvera encore plus de sujets d'ennuis, surtout s'il elle veut s'y tenir sage, car il y a assez de gros petits maîtres et riches ou mauvais singes, des fous et des anglois.

On n'a point ouvert le corps de Chevrier à Rotterdam. L'officier fut contenté de ceux qui étoient présents à la fin. Il Ta fait enterrer, ou plus tôt mettre dans le cimetière où l'on met les cadavres de la canaille, de ceux qui se défont, de ceux qui meurent dans les maisons de correction. Les deux chemises qu'il avoit sur lui ont servi à l'ensevelir. Son cercueil a coûté i5 francs, c'est-à-dire 10 écus de notre monnoie. C'est une attention qu'on a dans ce païs-ci de donner de bon bois et épais au moins d'un pouce pour les cercueils. On présume que le Grand officier par l'inventaire des nipes a jugé qu'elles ne produisoient pas de quoi faire mieux ; il faut quelque chose à ses

(1) Archives de la Bastille, 12,102, fol. 267.

(2) Même remarque que pour la précédente lettre.

gens. On mit ce corps, lundi, entre dix et onze heures du matin sur un carosse fait pour ces sortes de cérémonies, qui le porta au cimetière accompagné de quatre porteurs de la ville. L'officier a pris les trois ducats, une pièce d'un sou et une date ou denier qui se trouvoit dans la poche de culotte et la montre. Il a pris note de l'habit, veste, culotte, bas, souliers, boucles d'acier, épée de pinchbeck et chapeau, et a laissé le tout en garde à l'hôte du Maréchal de Turenne. La Louison vendit pour payer l'hôte, le chirurgien qui n'avoit rien fait, etc. J'en crois parce qu'il ne se présente personne qui réclame la succession de Chevrier. On dit qu'il a une sœur bien mariée à Nancy d'où il étoit. On m'a dit qu'on avoit trouvé, parmi ses papiers, quelques ouvrages obscènes. On saura, à la longue, si la copie de certaine chanson fût trouvée. Il est constaté que le défunt l'avoit lue à plusieurs personnes.

Je m'entretiendrai plus au long avec vous, Monsieur, mardi prochain, Dieu aidant. Je ne suis pas encore dans mon assiette ordinaire, ni parfaitement rétabli : il faut en ce païs plus de tems qu'ailleurs pour se refaire.

Nous ne voyons point encore clair sur l'action du 24, dans la Hesse, dont les Anglo-Prussiens ont fait tant de bruit ; vous devez à présent en être mieux informé que nous.

Un M. Goujon, de Paris, qui a été dans le service de notre compagnie des Indes, est arrivé à Helvaetshuys le 24 du présent, à bord d'un vaisseau de la compagnie Hollandoise. Il est logea Rotterdam, chez M. Blondel, gros négociant françois. On m'a dit qu'il seroit quelques jours en ce païs et iroit ensuite joindre sa famille.

Les deux couples dont je vous ai parlé sont revenus d'Amsterdam ; on m'a assuré qu'ils visoient à passer à Batavia ou à (1) établissements hollandois, d'où l'on pourroit inférer qu'il y auroit du fondement dans ce que Chevrier a dit de ces gens-là. Mais je suis cependant étonné que leurs créanciers, si cela est vrai, restent si tranquilles.

(1) Mot illisible.

Ce 8 novembre 1762.

Je joins icy, Monsieur, la lettre que M. le Contrôleur général m'avoit demandée. Je suis étonné que vous aies ignoré sa publicité. Je vous prie de faire les recherches les plus exactes pour vous assurer si les colporteurs en ont, et en empêcher le débit. Faittes en sorte de m'en procurer un autre exemplaire et vous me renverrés celui-cy en même tems.

Je suis, Monsieur, parfaittement à vous.

De Sartines.

Page 1