‹ Le combat des trois, notes et documents sur la conférence de la paixChapitre 10 sur 41 · Elle avait été élue t-n novembre · texte numérisé non relu

Elle avait été élue t-n novembre

et dans le pays de Galles, qui comptent ensemble 37.600.000 habitants sur 47 millions de la population totale du Royaume-Uni *, la grande masse avait voté « unioniste », c'est-à-dire « conservateur »; mais elle avait surtout manifesté sa volonté que le gouvernement restât aux mains de l'ancien radical, naguère tant honni des conservateurs .

C'était pour Lloyd George un plébiscite qui lui conférait une sorte de dictature . Ce triomphe personnel, il l'aurait remporté sans nul doute en montrant seulement ses services de guerre, la victoire dont il avait été l'artisan civil, et en demandant à la Nation le mandat d'achever cette victoire par un bon traité. Il avait commencé sa campagne électorale avec Bonar Law, alors leader au parti Unioniste, sur un ton très modéré. Mais dans la bataille i'agitateurqu'il avait été, avant de prendre, avec tant de responsabilités, sa figure d'homme d'Etat, reparut.

Un de ses collègues, Barnes, ministre sans portefeuille, qui appartenait au parti travailliste, avait le 3o novembre demandé « la pendaison du Kaiser ». Gomme font, dit-on, les vieux chevaux de régiment qui entendent une sonnerie de trompette, Lloyd George, à ce cri de réunion publique, prit le galop. Le II décembre il lan^a un second manifeste électoral où il s'engageait à faire juger le Kaiser, à faire punir les auteurs des atrocités, et à faire payer à l'Allemagne tous les frais de la guerre.

Ce programme, que notre opinion publique était bien loin de désapprouver, était malheureusement en contradiction sur un point — (le paiement total des frais de guerre) — avec les engagements pris vis-à-vis de Wilson, par tous les alliés. Nous avions seulement parlé de « réparation »; et au sens de ce mot Klotz avait heureusement su faire donner dans la discus-

1. i;cosse : -';.St;4.000: Irlande : 4.4':0.000. SlalefunarCs yeur iiuok for /.9:'/, chiflres approximatifs au 30 juin 1920^

sion des conditions de Tarmislice une extension satisfaisante. Les deux autres engagements de Lloyd George (jugement du Kaiser et punition des coupables) étaient très difficilement exécutables. Le Sénat, le6 juin 1917, avait bien, dans son ordre du jour, réclamé « la sanction des crimes ». Mais pour passer du dire au faire, combien de difficultés prévoyaient les hommes réfléchis! Guillaume était en Hollande. Comment croire que la Hollande l'extraderait? les Alliés oseraient-ils même demander à un petit État ce qu'ils auraient trouvé impertinent qu'on leur demandât à eux-mêmes? Et pourquoi faire à un piètre sire le même traitement qu'à un Napoléon? Pendu, Guillaume aurait été un martyre. Détenu, on lui aurait fait une légende. Pour les coupables qui se trouvaient en Allemagne, serait-il possible d'obtenir qu'on nous les livrât? Qui serait allé arrêter Hindenburg et Ludendorir, puisque ces deux chefs, restés malgré tout populaires, devaient être inscrits sur la liste des accusés? Des arrestations avant la signature de l'armistice auraient été possibles sous la menace ; mais après la signature de la paix elles se seraient heurtées à des impossibilités morales qui seraient devenues vite des impossibilités matérielles. Malgré tout ce qu'on i)ensait du programme que Lloyd George faisait acclamer par le peuple anglai s , on se garda bien d'y contredire. Du moment que le Premier ministre britannique voulait exiger « l'indemnisation totale », on devait penser qu'il serait fermement à nos côtés pour que toutes les réparations qui nous étaient dues nous fussent accordées, sans rabais en faveur de l'auteur de nos dommages'. Du moment que le Premier ministre promettait avec tant d'emphase que le Kaiser et les auteurs des crimes qu'il

1. Un membre du Cabinet, sir Eric Geddes, avait dit, pendant la campagne électorale : « Nous tirerons de lAUemagne tout ce que vous pouvez exprimer d'un citron et même plus, je la serrerai jusqu'à ce que vous entendiez craquer les pépins. »

Pt^ait ordonnés* fussent châtiés, il ne voudrait pas avoir de démenti.

Quelle ne devait pas être plus tard notre surprise, quand nous verrions Lloyd George, à la fin de la Conférence de Paris, puis dans les conférences subséquentes, batailler pour que la créance générale des Alliés sur TAUemagne fût réduite, renoncer, le premier, à exiger que fussent livrés les hommes coupables d'avoir violé les lois de la guerre et, par cette renonciation à une des clauses du Traité, à une clause dont il était lauteur, faire dans ce traité une première brèche, procurer un premier succès à l'Allemagne. On commettrait une injustice en attribuant ces variations de Lloyd George à des arrière-pensées déloyales. Lloyd George varia parce qu'il est influençable et mobile. Un de ceux qui ont pu le voir de plus près pendant la Conférence a dit de lui : « Il fait l'Anglais, mais il n'est pas Anglais. )> Les idées caractéristiques de l'Anglais de race saxonne ou normande, des races conquérantes qui se sont assujetties les populations celtiques, ne sont pas chez lui des idées innées, mais des idées acquises, aux étages successifs de son élévation. Le pays de Galles, Irlande protestante, a été pendant plusieurs siècles moins une partie intégrante de lAngleterre proprement dite que son appendice. Ayant son idiome propre il ne cessa pas dépenser en celtique plus qu'en anglais. L'homme du peuple gallois — et Lloyd George est de souche et d'éducation populaire — n'a pas une formation intellectuelle identique à celle de son ancien conquérant, resté son voisin dontilest devenu le concitoyen, l'Anglo-Saxon. Les mêmes influences héréditaires ne s'exercent pas chez l'un et chez l'autre. Le Gallois n'a pas eu une part à

1. Lettre à TEmpereur d'Autriche, en septembre 1914, dans laquelle Guillaume II justifiait la guerre terroriste en disant qu'en semant l'épouvante il faisait œuvre d'humanité, car il amènerait plus vite ses «nnemis à poser les armes.

rorientation de la politique britannique. Il n'a pas fait l'histoire de l'Angleterre et il ne naît donc pas avec toutes les pensées, tous les ]3artis pris, tous les préjugés qui placent l'homme anglais, sans qu'il ait à tâtonner, dans la voie qu'il doit suivre — la voie des ancêtres. Lloyd George, Anglais imparfait, avait eu, à mesure qu'il montait, à s'adapter de plus en plus étroitement, au britannisme traditionnel. L'adaptation était achevée quand, ayant depuis quatorze ans eu part au gouvernement et ayant été depuis deux ans le chef national reconnu par tous les partis, il vint s'asseoir à la Conférence. Il était alors un homme d'Jitat de l'ancienne frappe britannique, voulant les mêmes choses qu'avaient voulues tous ses prédécesseurs , depuis qu'il y avait eu une politique européenne. S'il en différait encore, c'était seulement en surface, par une impressionnabilité qui déterminait en lui des volte-face, par une vivacité dans la discussion qui parfois prenait le ton de la polémique , par la mobilité avec laquelle il passait du grave au plaisant, coupant de saillies humoristiques les délibérations sur les sujets ardus, tour à tour emporté et caressant. En lui, rien de cette hauteur que l'on rencontre chez quelques Anglais même les plus courtois; autoritaire, mais s'il semblait parfois s'impatienter contre le contradicteur, aimant pourtant la contradiction, parce qu'elle lui donnait occasion d'ouvrir l'écluse à son humeur batailleuse.

Par son agilité, sa causticité il était le digne partenaire de Clemenceau. Ses changements étonnaient, causaient même de l'irritation, mais qui ne durait pas, car, sous sa mobilité, sa sincérité était constante. Il ne dissimulait pas, ne cherchait pas à tromper. Il s'expliquait complètement avec une franchise sans apprêt, d aussi bonne foi dans « le pour » que dans « le contre », évitant l'équivoque d'où sortent les malentendus. Autant que son veston était sans les chamarrures, son esprit était sans les roueries classiques de la vieille diplomatie.

Avec ces qualités brillantes et ces défauts encore non sans éclat, le radical qui avait si longtemps senti le révolutionnaire soutint la politique de la vieille Angleterre conservatrice comme s'il avait été imprégné de ses traditions. Cette politique était celle de l'Equilibre continental. L'Allemagne avait voulu le rompre à son avantage. L'Angleterre ne pouvait pas vouloir qu'il fût rompu à l'avantage d'une autre puissance. Lloyd George n'eut pas à avouer cette préoccupation, car l'aveu en aurait été une déclaration de défiance envers la France. Mais inavouée, si elle ne fut pas en lui dominante, elle est en quelque sorte comparable à la toile de fond du décor où il jouait son rôle. D'autres considérations encore le guidèrent dans les méandres de sa politique sinueuse. Ces considérations, il les exposa avec ampleur à la fin de mars I9i9,au moment où on allait passer à la rédaction des clauses du Traité. L'allocution quïl adressa à Wilson et Clemenceau a l'accent d'un testament politique. Elle trace la ligne, accidentée de tant de brisures, que Lloyd George avait suivie à la Conférence et qu'il devait suivre dans l'application du Traité.

Nous ne prétendons pas en donner le texte littéral, mais seulement une analyse très fidèle.

Les idées de Lloyd George. — « Quand des nations sont épuisées par des guerres dans lesquelles elles ont déployé toute leur énergie et qui les laissent saignantes et ruinées, il n'est pas difficile de bâcler une paix qui soit susceptible de durer aussi longtemps que la génération qui a connu les horreurs de la guerre. Les scènes d'héroïsme et les chants de triomphe n'ont de charme que pour ceux qui ne connaissent rien des souffrances et des horreurs de la guerre. Il est donc relativement facile de bâcler une paix qui devra durer une trentaine d'années.

<( Ce qui est difficile c'est de rédiger un traité de Paix qui ne provoque pas de nouveaux conflits lorsque

auront disparu ceux qui, par expérience, savent ce qu'il y a dans la guerre. L'Histoire prouve qu'une Paix qui a été saluée par la nation victorieuse comme le triomphe de l'habileté de ses hommes d'État et de ses diplomates et même comme un acte de modération, l'histoire a prouvé qu'à la longue une telle paix avait été faite sans prévoyance et était pleine de dangers pour le vainqueur.

« L'Allemagne fut persuadée que la paix de 1871 non seulement assurait sa sécurité, mais encore lui conférait une suprématie durable. Les faits ont prouvé combien cette croyance était erronée. La France ellemême a démontré l'erreur de ceux qui disent que nous pouvons tellement aflaiblir l'Allemagne que jamais elle ne pourra plus recommencer le combat. D'années en années, la France devint numériquement plus faible par rapport à son voisin et vainqueur, mais en réalité elle ne cessa pas de devenirpluspuissante.EUesurveilla l'Europe; elle contracta des alliances avec ceux que l'Allemagne offusquait ou menaçait; elle ne cessa pas d'avertir le Monde du danger qui la menaçait et finalement elle put renverser la puissance beaucoup plus grande qui l'avait traitée avec tant de brutalité. On peut enlever à l'Allemagne ses colonies, on peut réduire son armée à l'état d'une simple force de police intérieure, abaisser sa marine au rang d'une puissance de cinquième ordre. A la fin tout de môme, si elle a le sentiment que le traité de 1919 aura été un traité injuste, elle trouvera les moyens de se venger de ses vainqueurs. L'impression, la profonde impression causée par le massacre sans exemple qui a duré quatre ans, s'efiîicera en même temps que disparaîtront ceux qui en auront été les témoins.

« La paix ne pourra plus alors être maintenue que si le traité n'a pas laissé subsister des causes d'exaspération, s'il ne contient pas de stipulations contraires à la justice et au droit, qui stimulent l'esprit de patriotisme et de revanche.

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(( Nos conditions doivent être sévères, dures, impitoyables même, mais en même temps elles doivent être tellement justes que le pays à qui nous les aurons imposées sente qu'il n'a pas le droit de se plaindre. Mais l'injustice, l'arrogance à l'heure du triomphe ne seront jamais oubliées ni pardonnées.

« Pour ces raisons, je suis absolument opposé à une politique qui tendrait à enlever à Fx^llemagne pour les faire passer dans d'autres Etats plus d'Allemands qu'il ne sera absolument commandé par les circonstances. Le peuple allemand vient encore de prouver qu'il était une des plus vigoureuses races du monde. Mettre autour de lui de petits Etats dont beaucoup sont formés de peuples qui ne se sont jamais gouvernés eux-mêmes, et qui contiendraient de grandes masses d'Allemands demandant leur retour à la mère-patrie, de tels arrangements me paraîtraient comporter la plus grande cause de guerre dans l'avenir.

(( La proposition de la Commission de la Pologne, d'après laquelle nous devrions placer 2.100.000 Allemands sous l'autorité d'un peuple d'une autre religion et qui, au cours de son histoire, n'a jamais montré qu'il savait se gouverner, cette proposition nous mènerait tôt ou tard à une nouvelle guerre dans l'Est européen. Ce que j'ai dit des Allemands n'est pas moins vrai des Magyars. Il n'y aura pas de paix dans l'Europe orientale si chacun des petits Etats qui viennent de naître contient dans ses limites un nombre important de Magyars.

<( En conséquence, je voudrais me guider d'après ce principe que, autant qu'il sera possible, chacune des différentes races devra être réunie à sa mère-patrie. Ce critérium de la nationalité doit primer, à mon jugement, toute considération militaire, économique, les besoins de cet ordre pouvant être satisfaits par d'autres moyens que par l'annexion.

« En second lieu je dirai ^i\e les paiements pour les réparations doivent autant que possible être échelon-

nés sur un nombre d'années qui ne dépasse pas la vie de la génération qui a fait la guerre.

a Mais il y a une considération en faveur d'une paix inspirée par des vues d'avenir qui agit plus fortement encore sur moi que le désir de ne pas laisser subsister de causes d'un nouvel embrasement pendant ces trente prochaines années. On trouve dans la présente situation du monde un élément qui n'existait pas en i8i5. Les guerres napoléoniennes avaient également fatigué toutes les nations mais l'esprit révolutionnaire s'était consumé lui-même dans le pays où il avait pris naissance, et l'Allemagne avait donné de légitimes satisfactions aux aspirations populaires du temps, par ! des changements dans la société, qui dénotaient chez ses hommes d'État un esprit de fermeté et de prévoyance. Même en Russie, le Gzar avait décrété de grandes réformes qui étaient peut-être prématurées dans un pays encore à demi barbare. La situation est maintenant bien différente. La révolution en est encore à ses débuts, en Russie; la terreur y règne; l'esprit révolutionnaire s'est répandu sur toute l'Europe. Il y a chez les ouvriers un profond sentiment non seulement de mécontentement mais de colère et de révoltes contre les conditions d'avant-guerre. Tout l'ordre politique, social, économique est mis en question dans les masses d'un bout à l'autre de l'Europe. Dans quelques pays comme la Russie et l'Allemagne le malaise prend la forme de rébellion déclarée ; dans d'autres comme la France, l'Angleterre et l'Italie, il se manifeste par des grèves, par la répugnance à retourner au travail. Ce sont là, avec les demandes d'augmentation de salaire, les symptômes d'une tendance vers un changement politique et social.

« Dans ce malaise, tout n'est pas anormal. Nous ne pouvons pas songer à faire une paix sociale durable si nous prétendons revenir aux conditions économiques de 1914. Le danger est que nous jetions les masses dans les bras des extrémistes qui, pour régé-.

nérer riiumanité, ne voient d'autres moyens que la destruction complète de la société. Ces hommes sont les maîtres en Russie. Ils le sont devenus à un prix exorbitant. Des centaines de milliers d'hommes ont péri.

« Les chemins de fer, les routes, les villes, toute 1 hyperstructure de la Russie ont été presque entièrement détruits, mais d'une manière ou d'une autre, il semble qu'ils aient assuré la durée de leur puissance sur les masses russes ; et, ce qui est plus significatif encore, ils ont réussi à créer une grande armée qui paraît être bien commandée, bien disciplinée et qui, en majorité, est prête à mourir pour son idéal. Dans une année à venir, la Russie, inspirée par un nouvel enthousiasme, pourra renoncer à son j)arti-pris présent de paix et elle aura à sa disposition la seule armée ardente parce que ce sera la seule armée qui croira qu'elle a des raisons pour se battre.

« Le plus grand danger que je vois dans la situation actuelle, c'est que l'Allemagne mette le bolchevisme dans son jeu et mette ses ressources, sa puissance intellectuelle, son génie organisateur au service des révolutionnaires fanatiques qui veulent conquérir le monde par la force. Ce danger n'est pas une chimère. Actuellement le gouvernement allemand est faible ; il n'a pas de prestige, son autorité est contestée, il dure seulement parce que l'on ne lui voit d'autre adversaire que le spartacisme, pour lequel le peuple allemand n'est pas encore mûr. Mais Targument des spartacistes, avec lequel ils produisent grand effet, c'est qu'eux seuls peuvent tirer l'Allemagne de l'intolérable situation où l'a mise la guerre. Ils offrent de libérer l'Allemagne de toute dette vis-à-vis des Alliés et aussi vis-à-vis de la classe capitaliste. Ils disent au peuple qu'ils lui donneront le contrôle complet sur toutes ses affaires et ils montrent en perspective un nouveau paradis terrestre. Il est vrai qu'il coûtera cher pour y arriver. Il y aura deux ou trois ans d'anarchie, peutêtre de massacres. Mais à la tin la terre existera

encore, les hommes existeront, les chemins de fer et les routes subsisteront ainsi que le plus grand nombre des maisons et des usines, et l'Allemagne, s'étant allégée de toutes ses charges, pourra reprendre sa marche d'un pied léger. Si l'Allemagne passe au spartacisme, il est inévitable qu'elle s'alliera avec les Bolchevicks de Russie. Alors toute l'Europe orientale tombera dans l'orbite de la révolution bolcheviste et il ne se passera pas une année sans que nous voyions 3oo.ooo.ooo d'hommes organisés en une immense armée rouge commandée par des instructeurs et des généraux allemands, pourvue de matériel allemand et prête à renouveler l'attaque contre l'Europe occidentale. Voilà des perspectives qu'on ne peut pas envisager avec sérénité. Les nouvelles de Hongrie nous montrent encore que ce danger n'est pas imaginaire. Et quelles sont les raisons alléguées pour justifier cette révolution hongroise? C'est l'appréhension qu'un grand nombre de Magyars ne soient placés sous des lois étrangères * .

« Si nous sommes sages, nous devons offrir à l'Allemagne un traité qui tout en étant dur sera préférable, pour tout homme raisonnable, à la solution bolcheviste. En conséquence, je voudrais voir placer au frontispice du Traité de Paix, que si l'Allemagne accepte nos conditions et notamment celles qui sont relatives aux réparations, nous mettrons à sa disposition les matières premières et les marchés du monde sur un pied d'égalité avec nous-mêmes, et que nous ferons tout notre possible pour mettre le peuple allemand à même de se remettre au travail. Nous ne pouvons pas en même temps les paralyser et vouloir qu'ils nous paient.

« En résumé, nous devons offrir des conditions qu'un gouvernement allemand responsable i^uisse

1, Le comte Karolyi venait, en mars 1919, de céder au communiste Bêla Kuhn le pouvoir sur l'Etat hongrois, dont il s'était emparé, en novembre 1918. Karolyi fut le Kerenski de la Hongrie.

espérer de pouvoir remplir. Si nous présentons à l'Allemagne des conditions qui soient injustes ou excessivement lourdes, aucun gouvernement responsable ne voudra les signer, certainement le présent gouvernement qui est si faible, ne les signera pas. S'il les signait, on me dit qu'il tomberait dans les vingtquatre heures. Mais si nous ne trouvons personne en Allemagne qui veuille mettre sa signature au bas du traité, dans quelle position nous trouverons-nous?

« Il ne peut pas être question d'occuper le territoire allemand avec une grande armée, pendant une période de temps indéterminée. L'Allemagne ne s'en inquiéterait pas. Il y a beaucoup d'Allemands qui verraient avec satisfaction notre occupation car elle leur assurerait la conservation de l'ordre de choses existant. L'objection contre l'occupation ne viendrait pas de l'Allemagne^ mais de nos propres pays. Ni l'Empire Britannique, ni l'Amérique ne voudraient occuper l'Allemagne. La Franco seule ne pourrait pas supporter la charge de l'occupation. Nous serions en conséquence ramenés à la politique du blocus. Elle rendrait inévitable le spartacisme depuis les Monts-Ourals jusqu'au Rhin, avec l'inévitable conséquence d'amener une armée rouge sur le Rhin. En fait je ne crois pas que l'opinion publique nous permettrait d'affamer TAllemagne. S'il n'y avait entre elle et nous qu'un débat, sur un plus ou moins de charges à lui imposer, je mets en doute que l'opinion tolérerait la condamnation à mort par privations de millions de femmes et d'enfants. Les iVlliés subiraient une défaite morale s'ils avaient cherché à imposer à l'Allemagne des conditions qu'elle aurait pu rejeter.

« Pour toutes ces raisons, il me semble donc que nous devons nous efforcer de rédiger le traité comme si nous étions des arbitres impartiaux dégagés de toutes les passions de la guerve. Pans l'élaboration du traité, nous devons nous proposer une triple fin :

« !*• Faire rendre justice à nos alliés en considéra-

tion de la responsabilité de rAUemagne dans la déclaration de guerre et de la manière dont elle a fait la guerre; 2° proposer des conditions qu'un gouvernement allemand responsable puisse signer, parce qu'il lui paraîtra possible de tenir les engagements qu'il aura pris; 3'^ n'inclure dans le Traité aucune condition qui puisse provoquer une guerre dans l'avenir, ni placer i'Allemag-ne dans l'alternative de l'accepter ou d'aller au Bolchevisme; n'y inclure aucune condition qui à l'opinion des hommes raisonnables ne soit pas équitable et ne règle pas les problèmes européens.

« Il ne suffit pas de rédiger un juste Traité. Si nous devons offrir à l'Europe un abri contre le bolchevisme, il faut que la Ligue des Nations soit à la fois une sauvegarde pour les peuples qui voudront respecter leurs voisins et une menace pour ceux qui ne les respecteraient pas, pour les impérialistes, qu'ils soient monarchistes ou bolchevistes. Par conséquent, un élément essentiel d'un traité durable est la constitution de la Ligue des Nations en gardien eftectif du droit et de la liberté dans le Monde.

« Si cela doit être, la première chose à faire est que les principaux membres de la Ligue des Nations s'entendent entre eux pour la réduction des Armements. A mon avis^ il est vain de vouloir imposer une limitation permanente de la force armée allemande si nous-mêmes ne sommes pas disposés à nous imposer une semblable limitation. Je reconnais bien que jusqu'à ce que l'Allemagne ait retrouvé le calme et prouvé qu'elle n'a plus d'ambition conquérante, et que jusqu'à ce que la Russie ait également prouvé qu'elle ne veut pas partir en croisade militaire contre ses voisins; je reconnais donc bien que jusqu'à ce que nous ayons ces assurances, il est nécessaire que les membres principaux de la Ligue conservent des forces considérables et sur terre et sur mer pour défendre la liberté du Monde. Mais s'ils doivent se présenter avec unité de front contre les forces de la réaction et contre le bol-

chevisme, ils doivent pourtant faire entre eux, relati- Tcment aux armements, de tels arranj^ements qu'il soit impossible que jamais on puisse soupçonner leurs intentions les uns vis-à-vis des autres.

« Si la Ligue des Nations doit remplir sa mission dans le Monde, ce sera seulement parce que il n'y aura entre ses participants aucune jalousie ni aucune rivalité d'armement.

« La première condition de réussite pour la Ligue des Nations est donc une entente entre l'Empire Britannique et les Etats-Unis, et entre la P'ranceet l'Italie, pour qu'entre ces Etats, il n'y ait pas compétition dans la construction des flottes et l'augmentation des armées. A moins que cela ne soit, la Ligue des Nations, avant même que le covenant ne soit signé, ne sera qu'un sujet de moquerie. On jugera, et à bon droit, que ses fondateurs n'ont eux-mêmes aucune confiance dans leur œuvre. Mais l'avenir et l'autorité de la Ligue seront assurés si ses principaux adhérents démontrant qu'ils se sont entendus à la fois pour donner à la Ligue la force qui lui est nécessaire pour protéger ses membres et si, en même temps, ils démontrent qu'ils ont rendu impossible entre eux toute mésentente, impossibles les soupçons que fait naître la rivalité des armements.

« T^a Ligue pourra alors — et ce sera une garantie essentielle de la paix — imposer non seulement à l'Allemagne mais aux petits Etats de l'Europe une limitation des armements et l'abolition de la censcription. Si les petits Etats peuvent organiser des armées de service obligatoire, mobilisant des centaines de milliers d'hommes, des guerres de frontière seront inévitables, dans lesquelles toute l'Europe sera entraînée. A moins d'imposer cette limitation universelle des armements, nops ne ferons pas une paix durable et nous n'obtiendrons même pas ce que nous avons en vue aujourd'hui, la limitation permanente de la force armée allemande. »

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