LA DÉLÉGATION ITALIENNE
Orlando, président du Conseil, et le baron Sonnino étaient les deux principaux plénipotentiaires de l'Italie à la Conférence.
L'un et l'autre, hommes très distingués; mais qui n'avaient pas dans leur pays une autorité comparable à celle de Clemenceau et de Lloyd George en France et en Angleterre. La guerre n'avait pas, en Italie, mis fin aux compétitions de partis. On n'y avait pas proclamé rUnion sacrée, mais « l'Égoïsme sacré ». Par là, on avait signifié que l'Italie chercherait dans la guerre la satisfaction de ses seuls intérêts, plus que des réalisations de principes. A Londres et à Paris on n'était pas résigné à sacrifier les intérêts vitaux aux principes, mais puisque, principes il y avait, on s'appliquerait à les ajuster aux revendications nationales, non seulement à celles de l'Angleterre et de la France, mais aussi à celles des Alliés — et le conflit entre Lloyd George et Wilson d'une part, et Clemenceau d'autre part devait justement naître de la différence entre les méthodes d'ajustement.
A Rome, au contraire, sous la poussée d'un chauvinisme surchauffé, que ne contenait pas une autorité vigoureuse, on faisait assez li des principes quand ils contrariaient les visées de l'Italianité.
On prétendait tirer de la victoire tous les profits sans égard aux droits légitimes de ceux qui avaient combattu à nos côtés.
Par un traité de igiS, l'Angleterre et la France s'étaient engagées à faire entrer l'Italie en possession de toute la côte et de toutes les îles Dalmales, Fiuuie excepté.
A ce traité nous avions montré notre fidélité, quand nous avions interrompu la négociation de Sixte de Parme en 1917 parce qu'une paix séparée avec l'Autriche — si elle avait été possible — aurait laissé subsister un État autrichien. Or l'Italie nous avait catégoriquement déclaré à Saint-Jean- de-Maurienne 1, qu'elle ne se tiendrait pour satisfaite que par la destruction de cet État. Ayant donné à leur alliée cette preuve de leur loyauté, ni l'Angleterre, ni la France ne songeaient à répudier, dans la réalisation de la Paix» les engagements qu'elles avaient pris, mais l'Amérique n'avait pas été contractante au traité anglo-francoitalien; elle était donc libre de discuter les prétentions italiennes, d'autant plus libre que Wilson dans le neuvième de ses i4 Points avait seulement dit : « Une rectification des frontières de l'Italie devra être opérée, selon la ligne de démarcation clairement reconnais^ sable etitre nationalités. »
Cette promesse conditionnelle de «rectifier ses frontières » était peu rassurante pour l'Italie. Car les annexions qu'elle demandait auraient fait passer sous sa domination des populations certainement difiérentes des Serbes par la religion, mais qui avaient avec eux un cousinage certain. Croates et Dal mates faisaient partie de ce ramas de peuplades venues des steppes de la Sarmatieet même de plus loin, que le hasard de leurs migrations et la poussée d'autres barbares avaient conduites au sud du Danube jusqu'à l'Adriatique. La prétention italienne se heurtait donc à une