‹ Le combat des trois, notes et documents sur la conférence de la paixChapitre 13 sur 41 · LA DÉLÉGATION JAPONAISE · texte numérisé non relu

LA DÉLÉGATION JAPONAISE

Que des diplomates japonais dussent un jour siéger dans une Conférence où s'élaborerait un nouveau statut pour l'Europe, qui Taurait cru, il y a quelque quarante ans, quand Jules Ferry parlant des races jaunes disait dédaigneusement : « les races inférieures » ? Dans le préjugé public, ces races étaient tenues pour une partie de l'humanité négligeable et ridicule. On jugeait les Chinois sur leurs potiches : de gros bonzes ventrus aVec une natte dans le dos; les Japonais étaient d'adroits jongleurs qui avaient du succès dans les cirques, ils sculptaient agréablement l'ivoire et s'amusaient à produire des arbres nains. On voulait ne voir en eux que de petits hommes qui faisaient de petites choses. Ils en avaient fait de grandes. Tandis que la Chine trop vaste et trop lourde, impotente dans son obésité, laissait pratiquer des brèches dans le mur de son indépendance par les concessions que lui arrachaient les puissances européennes, et, à toutes les convoitises qu'excitait sa richesse latente, n'opposait d'autre résistance que celle de sa masse molle ; tandis que dédaigneuse des armes elle ne savait pas se faire respecter, le Japon souple et nerveux, serrant dans ses îles, d'une superficie inférieure d'un quart à celle delà France, une population de

55.000.000 d'habitants', accomplissait une révolution qui, sans lui faire rien perdre de ses caractéristiques nationales, allait l'amener peu à peu sur le plan des nations occidentales, le faire sortir du rang des peuples asiatiques, qui semblent faits pour la servitude, et le hausser au rang des peuples dominateurs. Cette métamorphose du Japon s'était accomplie grâce à l'esprit militaire qu'il avait conservé, car l'esprit militaire n'est autre que le sentiment de la dignité chez un peuple. Sans esprit militaire, sans cette volonté fière de rester son propre maître, un peuple est une proie : Malheur à ceux « qui sont trop fiers pour se battre ! »

Ayant reçu leur première instruction d'une mission militaire française, le Japon avait fait son apparition dans l'histoire contemporaine par sa guerre avec la Chine où il avait facilement vaincu, son sabre pénétrant sans peine dans le tissu graisseux du Céleste Empire.

On l'avait vu ensuite braver la Russie ; et pendant la guerre, dite de Mandchourie (igoS), des Asiatiques, pour la première fois, dans les temps modernes, avaient été vainqueurs, sur terre et sur mer, d'armées et d'escadres européennes. Avec ses bons soldats, aussi endurants que braves, et ses chefs pleins de science, il avait produit sur la scène du monde une nouvelle grande puissance guerrière.

En 1914, le Japon avait un traité d'alliance avec l'Angleterre. L'exécuterait-il? L'Allemagne espérait que non. A Berlin on se flattait que les Japonais, comme tous les peuples, croyaient à l'invincibilité allemande et qu'ils ne se mettraient donc pas avec ceux dont la défaite était inévitable.

Mais, à Tokio, ou bien on avait sur la fin de la grande guerre d'autres prévisions, ou bien on pensa que, même si l'Entente était vaincue, le lointain Japon n'en

1. Non compris la Corée et Formose, acquisitions récentes, possessions de caractère colonial. La Corée a 17 millions et Formose un peu plus de 3 millions d'habitants.

souffrirait pas beaucoup, T Allemagne ayant à sa portée d'autres ennemis à rançonner; ou bien encore on comprit qu'un acte déloyal, l'abandon d'un allié, atteindrait dans sa considération l'Empire rajeuni, qui voulait se faire admettre dans la famille des Grandes Puissances, et le ravalerait au rang de ces perfides et pusillanimes peuples d'Asie avec lesquels il ne voulait plus être confondu. Toujours est-il que, loyal autant qu'il était intelligent, le Japon fut fidèle. Le i5 août, alors que la Chancellerie de Berlin attendait de lui au moins une déclaration de neutralité, elle en reçut sommation « d'avoir à évacuer avant le i5 septembre la province chinoise duShantung et d'avoir à la remettre sans condition ni compensation aux autorités impériales japonaises ».

Cette province du Shantung ^ avait été cédée à bail à l'Allemagne pour 99 ans, en 1898. Un grand port y avait été aménagé à Kiao-Tchéou, à la fois échelle de marine commerciale et station de marine de guerre.

Par cette « location » l'Allemagne était devenue puissance continentale sur le Pacifique, dans lequel elle possédait déjà beaucoup d'îles ; elle s'était en quelque sorte « mise à table », pour saisir une bonne part, dans le dépècement en voie de s'accomplir, parla constitution des Sphères d'influence, de la grosse volaille chinoise.

En réponse à sa sommation, le Ministre du Japon à Berlin avait reçu ses passeports. En réplique au refus de l'Allemagne d'obéir à l'injonction du Mikado, les Japonais avaient attaqué Kiao-Tchéou. Ils s'en étaient emparés, s'étaient substitués dans tous les droits que le bail avait conférés à l'Allemagne et avaient obtenu enfin, en janvier 1915, que la Chine donnât son agrément à ce transfert.

Donc par droit de conquête sur l'Allemagne, avec l'assentiment de l'État souverain dont dépendait le Shantung, le Japon est en possession en 1916, du pri-

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