‹ Le combat des trois, notes et documents sur la conférence de la paixChapitre 14 sur 41 · Trente millions d'habitants · texte numérisé non relu

Trente millions d'habitants

vilège d'administrer cette province et d'en faire l'exploitation économique.

Mais en mars 1917, suivant l'exemple de l'Amérique, la Chine rompt les rapports diplomatiques avec l'Allemagne, et devient un des Etats associés de l'Entente. La question qui se pose devant la conscience de Wilson et qui se posera à la Conférence de la Paix est celle-ci : «L'entréedela Chine dans la guerre n'a- t-elle pas fait tomber tous les traités^ tous les contrats existant entre elle et l'Allemagne? »

Si oui, « le bail » a été dénoncé le i4 mars 191 7, par la déclaration de guerre et l'objet en fait retour au bailleur.

C'est la thèse chinoise, à laquelle s'oppose la thèse japonaise, qui peut ainsi se résumer : « Le Japon a chassé par les armes les Allemands du Shantung et la Chine s'est engagée, par une convention de janvier 1915 », à adhérer à tous les arrangements qu'à la conclusion de la paix le Japon fera avec l'Allemagne, pour entrer en possession des droits et privilèges de toute nature concédés à cette dernière Puissance par le « bail » de 1898. « Il se peut que le bail soit devenu caduc par la déclaration de guerre de la Chine, mais cette déclaration n'a pu annuler que les conventions passées avec l'Etat devenu ennemi, elle ne peut porter atteinte aux conventions passées avec un État devenu allié. Or la Chine a consenti que le Japon soit substitué à l'Alleaiagne dans le bail du Shantung. Ce consentement est toujours valide. Et le Shantung doit rester une sphère d'exploitation économique japonaise. »

Dans cette controverse, l'Amérique penchait pour la Chine, parce que la Chine, avec ses trois millions de kilomètres carrés et ses trois cents millions d'habitants, est sur le Pacifique une voisine beaucoup moins gênante que le Japon. La Chine désarmée, sans tradition guerrière, est sans ambition et sans force pour soutenir les revendications de la race jaune, revend!-

cations conformes à l'absolu des « droits de l'Homme » qui veulent que tous les êtres humains soient égaux, quels que soient leur couleur et leur langage. Mais s'il est beau de proclamer des principes pour les autres, il en coûte quelquefois d'y conformer sa politique; et alors, sans les renier, on se donne à soi-même de bonnes raisons pour y déroger. Les Américains, ardents apôtres de l'égalité, la trouvent inopportune et même inadmissible entre le jaune et le blanc parce que cette égalité leur porterait préjudice. Le travailleur jaune loue en effet ses bras à meilleur prix pour l'employeur que le blanc; et le commerçant jaune, patient, ingénieux est un redoutable concurrent. Par leur législation, les États occidentaux de l'Amérique font donc obstacle à l'entrée des jaunes sur leur territoire. De la part de la Chine, des protestations ne sont pas à redouter, car son pacifisme la condamne à la résignation. Mais le Japon, qui s'est posé en champion des races de sa couleur, est moins patient, car il est fort; et plus il deviendra fort, plus il élèvera la voix, jusqu'à la voix du canon, f>our réclamer le bénéfice des principes que les peuples d'Occident, y compris les Américains, senorgueillissent d'avoir proclamés et sur lesquels ils prétendent que se règlent leur politique et leur administration.

L'Amérique, qui pressent que la concurrence des races tournera tôt ou tard au conflit dans TOcéan Pacifique, doit désirer tout ce qui fortifiera la Chine, cette grande Chine paraissant devoir être pendant bien longtemps incapable d'organiser sa force et de s'en servir; et elle doit désirer que le Japon n'acquière pas de nouveaux éléments de puissance, qui dans ses mains ne resteraient pas inutilisés.

C'est pourquoi les négociateurs américains, Wilson tout le premier, étaient favorables à la thèse chinoise, de l'invalidité du Bail consenti à l Allemagne et de la caducité, découlant de cette invalidité, de la convention par laquelle le Japon s'était fait reconnaître, par le bailleur chinois, le droit audit bail.

Les plénipotentiaires japonais, assez indifférents aux choses d'Europe, vinrent à la Conférence avec le souci d'un « égoïsme aussi sacré» que celui de l'Italie. Deux revendications composaient tout leur programme, l'un de principe, la reconnaissance de l'égalité des races, l'autre de réalisme, la reconnaissance des droits du Japon à la succession de l'Allemagne dans le Shantung. Ces plénipotentiaires avaient été choisis judicieusement, car, à un ancien président du Conseil, le marquis Saionji, et à un ancien ministre des Affaires Etrangères, le baron Makino, venus de Tokio, on avait adjoint les trois ambassadeurs du Mikado à Londres, à Parisetà Rome, le vicomte Chinda et MM. K. Matsui et H. Ijuin. Gomme il s'agissait d'une négociation avec des Anglais, des Français et des Italiens, le gouvernement japonais employait des diplomates qui pendant toute la guerre avaient été les observateurs et les collaborateurs des hommes d'État de l'Entente. Chacun d'eux apporterait aux premiers plénipotentiaires les connaissances particulières, acquises dans son poste, des ressorts à faire jouer pour le succès de leur cause nationale. ,

Tout d'abord les représentants du Japon tirent partie du Conseil des Dix qui réunissait les chefs des gouvernements et les ministres des Affaires Étrangères des cinq gi'andes Puissances.

Quand, à la fin de mars, le conseil des Dix eut été remplacé par le Comité plus restreint des quatre chefs du gouvernement, le Japon ne put pas être appelé à se faire représenter dans ce comité puisque aucun de ses plénipotentiaires nexerçait dans son pays la haute fonction qui l'eiit qualifié pour y entrer. Mais un des délégués japonais continua à faire partie du Conseil des Ministres des Affaires Etrangères, qui était résulté du démembrement du Conseil des Dix; et dans ia plupart des commissions importantes, l'Empire jaune fut représenté : commission des Questions territoriales qui avait à proposer des solutions intéres-

sant toutes les nations, commission des Affaires polonaises, commission des Affaires belges et danoises, comité Militaire et Naval, commission des Réparations, commission législative du Travail, commission des Postes et Voies ferréeS;, commission des Questions financières, commission des Responsabilités de la guerre et des Sanctions .

Fortune vraiment inespérée qui, à une puissance de l'extrémité de l'Orient, représentant un membre pendant si longtemps dédaigné de la famille des races « inférieures », donnait voix délibéra tive sur des affaires si diverses, si éloignées de sa sphère d'activité, en faisait un des législateurs de PEurope ! Cette fortune ne tourna pas la tête des négociateurs japonais. Ils se comportèrent non comme des débutants, mais comme des vétérans de la diplomatie ; loin de se conduire en parvenus, ils agirent comme s'ils avaient derrière eux des traditions. Ils firent admirer leur tact, ne se mêlant pas des choses qui ne les touchaient pas, écoutant, ne se « faisant pas petits » mais se gardant de faire les importants, se réservant, pour gagner la sympathie de leurs collègues, et recommandant mieux leur cause par cet effacement volontaire qu'ils ne l'auraient fait en se gonflant.

Gomme de juste, le Japon avait envoyé deux représentants à la Commission de la Société des Nations : Chinda et Makino. C'est devant cette commission, que présidait Wilson, que fut faite la proposition d'insérer dans le « Pacte » la déclaration que toutes les races humaines étaient^égales. La proposition était fort embarrassante pour Wilson, car demandant fort justement l'égalité entre toutes les nations grandes ou petites, comment pourrait-il refuser de reconnaître les droits égaux à tous les hommes? Il lui fallait bien pourtant s'opposer à ces déclarations d'un principe qui aurait eu pour conséquence de mettre la législation internationale en opposition avec les législations particulières qui, dans beaucoup d'Etats de la Fédération

américaine, réglementent étroitement l'immigration jaune, et aurait donné aux hommes asiatiques le droit de circuler et de travailler que l'Amérique leur dénie encore. Son opposition était favorisée, sinon soutenue ouvertement, par l'Angleterre qui devait épouser les préventions de ses coloniaux d'Australie

|etde la Nouvelle-Zélande contre les « colored men ». Les Japonais tinrent bon, menaçant de ne pas signer le Pacte de la Ligue des Nations, si la grande injustice dont souffrait leur race n'était pas abolie. Cette menace fit impression sur Wilson et comme il tenait à la Société des Nations comme à la pierre angulaire de la construction qu'il croyait faire du Monde, elle le prépara à une capitulation sur la question du Shantung. Cette deuxième question avait été évoquée devant le Conseil des Dix, à la fin de janvier. Le Délégué chinois, Wellington Koo, y avait plaidé que tous les traités avec l'Allemagne ayant été dénoncés par la déclaration de guerre, le transfert de droits issus de ces traités était nul . Chinda et Makino avaient soutenu la thèse contraire. Ils reconnaissaient bien que la conquête ne leur avait pas conféré de Droit, puisque telle était l'idéologie en vogue, mais ils arguaient de la convention de iQiS, et d'une seconde convention signée en septembre 1918, toute récente donc, par laquelle la Chine avait confirmé au Japon le privilège d'occuper le chemin de fer du Shantung et

! d'exploiter les mines des deux côtés de la voie ferrée, sur une bande de territoire d'une largeur déterminée. Les Dix avaient ajourné leur sentence sur le litige qui se trouvait encore pendant lorsque à la fin d'avril le moment fut venu de mettre la dernière main à la double rédaction du Pacte de la Société des Nations et du Traité avec l'Allemagne. Les Japonais reproduisirent leurs déclarations de janvier : ils ne signe-

! raient pas le Pacte, si satisfaction ne leur était pas donnée sur l'égalité des races.

A ce moment, iltalie s'était retirée et on ne savait

pas si elle reviendrait à la Gonféreace. Wilson craij^nait que la solidité de son œuvre fût atteinte si les signatures de deux des grandes puissances, ses associées, y manquaient. Il fallait donc qu'il retînt les Japonais.

Gomme il ne pouvait pas, pour des raisons de politique intérieure, accéder à leur demande sur l'égalité des races, il transigra avec eux sur le Shantung. Le baron Makino déclara le 28 avril qu'il n'insistait pas pour l'insertion immédiate dans le Pacte, de son amendement de principe et, en retour, Wilson se résigna à reconnaître au Japon la réalité substantielle de ses privilèges sur l'ancienne colonie allemande.

Par cette résignation, le Président était incontestablement infidèle à sa doctrine, car il autorisait le Japon à s'assujettir sans qu'ils fussent consentants 3o millions de Ghinois — mais l'afTaire était excellente pour les Japonais. De leurs deux revendications, Tune portait sur une idéalité. Même si on avait mis dans le Pacte que les hommes étaient égaux, les Jaunes auraient continué à être considérés et traités comme des hôtes indésirables, parce que « inférieurs », dans les Ktats de TOuest de l'Amérique et dans les colonies britanniques du Pacifique.

Une inscription dans le Pacte n'aurait pas changé les habitudes de penser des populations, dans cesÉtats et dans ces colonies. La satisfaction qu'aurait eue le Japon de faire signer par les Plénipotentiaires de tous « les li^tats blancs » que les Jaunes entraient dans le droit commun de l'humanité civilisée eût donc été platonique, d'autant plus platonique que les choses ne changeant pas dans la pratique, les peuples jaunes n'auraient pas connu le service, sans portée immédiate, que le Japon leur aurait rendu. Son prestige n'en aurait donc pas été accru. Mais combien ce prestige aurait été abaissé si le Japon avait dû évacuer le Shantung» y renoncer à tous les privilèges qu'il s'y était fait attribuer. En se faisant concéder une sphère

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crinfluence et d'exploitation économique en Chine, il s'était, devant tous les peuples d'Extrême-Orient, élevé au niveau des Grandes Puissances européennes. La renonciation au Shantung l'aurait fait déchoir de ce rang.

Wilson en sacrifiant à l'ambition japonaise le principe du « droit des Peuples à disposer d'eux-mêmes » avait agi contrairement à l'avis de tous les membres de la Délégation américaine. Lansing, le général Bliss, While et même House avaient soutenu que le sacrifice était inutile. « Le président, disaient-ils, n'avait pas à craindre que le Japon, quoi qu'on lui fît, refusât de signer le Pacte de la Société des Nations et le Traité de Paix. La situation du Japon était, à certains égards, comparable à celle qu'avait eue la Sardaigne dans l'alliance franco -anglaise contre la Russie en i855. Le petit royaume piémontais s'était mêlé de faire la guerre à l'Empire russe parce que, entrant dans une grande alliance, il prenait pied dans la politique européenne; il cessait d'être uu petit État, confiné dans la sauvegarde de petits intérêts particuliers, pour se placer au nombre des Puissances à intérêts généraux^, qui ont le droit de s'occuper de ce qui « ne les regarde pas » directement. Le Japon devait avoir la même ambition en 1919 que la Sardaigne en i855. Se seraitil retiré, boudeur, du congrès; aurait-il refusé de mettre sa signature au bas du Traité qui donnait à l'Europe un autre statut, et il aurait perdu le fruit de tous les efforts qu'il avait faits pour s'élever. Il y avait tout avantage, pensaient les collègues de Wilson dans la délégation américaine, à le laisser se rencoigner.

« Dans le monde oriental on n'aurait pas cru qu'en se rtîtirant de la Conférence, il avait accompli un acte de fierté; on aurait cru qu'il avait été traité sans égards, comme un associé qu'on n'avait pas à ménager. Et quel ébranlement pour son prestige I Les hommes d'Etat Japonais étaient des politiques trop avisés pour se priver eux-mêmes des avantages que leur procurait

leur participation au règlement des Affaires de l'Europe. Il n'y avait donc pas à leur céder sur la ques tion du Shantung. Sur cette question ils ne seraient pas plus intransigeants que sur la question de Téga lité des races. » Les subordonnés de Wilson étaienl probablement clairvoyants quand ils annonçaieni qu'au dernier moment, si on les mettait dans l'alterna tive ou de se soumettre ou de s'en aller, les Japonais se soumettraient. Mais les diplomates de Tokio soute naient leur cause avec une telle modération dans lé forme, sans éclat de voix à la mode italienne, que Wilson en fut impressionné. Il ne put pas st déprendre de la crainte que sous la douceur de leurs manières il y eût une inÛexible fermeté. Et c'esi pourquoi le Japon sortit de la conférence avec une conquête — conquête grosse de périls pour la paix dt: Pacifique ^

1. En décembre 1921, le Président Hardinpfa su conjurer ce péri par les arrangements de la conférence de Washington.

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