LA DÉLÉGATION FRANÇAISE
Le 8 janvier 19 19, au Conseil des Ministres, Clemenceau présenta, sans plus de solennité qu'il n'en aurait mis pour toute autre proposition, le décret qui nommait les plénipotentiaires de la France à la Conférence de la Paix. Pas de discussions. Le décret fut approuvé et pourtant combien d'espoirs il décevait!
On a dit que Poincaré avait pensé à s'asseoir en face de Wilson. Chef d'État en face de chef dÉ'tat. Mais la position constitutionnelle du Président de la République française n'était pas, comme nous l'avons déjà marqué, semblable à celle du Président de la République des États-Unis : l'un irresponsable, l'autre responsable; l'un appelé à présider les réunions d'un Cabinet àla tête duquel se trouve un Premier Ministre ayant, avec le droit de a regard » sur tous ses collègues, toutes les responsabilités ; l'autre assisté de collaborateurs par lui désignés qui ne constituent pas un Cabinet solidaire mais qui sont responsables un à un devant le Président; l'un chef de l'État selon la formule du roi qui règne, et ne gouverne pas ; l'autre, chef du Gouvernement, vrai directeur de la Politique fédérale, ayant à prendre des décisions; l'un appelé à conseiller, l'autre à vouloir, à résoudre, à faire exécu
ter; l'un ne pouvant prétendre qu'à l'ascendant, l'autre ayant la puissance, exerçant une partie de Vimperium.
Si Poincaré, qui ne pouvait pas méconnaître ces dissemblances entre ses pouvoirs et ceux de Wilson, éprouva le désir de présider en personne aux travaux de la Conférence — un désir dont la réalisation aurait porté atteinte à la Constitution, car, le traité devant être discuté au Parlement, la personne du Président n'aurait pas pu être tenue en dehors de la discussion — , si donc il éprouva ce désir, il ne s'en ouvrit à personne. Il laissa seulement parler ses amis ou du moins il ne put pas les empêcher de parler.
Peut-être Poincaré aurait-il revendiqué pour luimême le premier siège français à la Conférence, si le Président du Conseil avait été quelque homme de second plan. Mais avec Clemenceau, la prétention du Président de la République de sortir du rôle contemplatif que la constitution lui avait assigné, pour assumer un rôle actif, aurait certainement été écartée. Il ne la produisit donc pas et pendant toute la Conférence il devait demeurer — en attendant de s'en faire le censeur un peu aigre — l'observateur attentif de la grande construction à laquelle il ne lui était pas permis de mettre la main. Sans doute cet homme d'Etat, démangé du besoin d'agir dut-il regretter, une fois de plus, l'honneur qui lui était échu, en i9i3, quand il s'était fait enlever de la scène, où se joue le drame de l'histoire, pour se iaire mettre dans une loge d'où on ne peut que regarder le spectacle et où, à lui qui n'avait pas payé sa place, il n'était permis ni d'applaudir ni de siffler. Il avait obtenu un avancement qui lui interdit de s'élever .
Les Aspirants. — Mais d'autres que Poincaré eurent l'ambition qu'avec quelque vraisemblance on lui a prêtée et qui pour lui était irréalisable. D'abord les anciens présidents du Conseil, Briand, Ribot, Bourgeois, tous trois désignés par l'éclat de leurs per-
sonnalités et la longueur de leurs services : Briand qui aimait à rappeler que six fois il avait été chef du Gouvernement et qui disait plaisamment, mais non sans orgueil : « Je suis un professionnel de la Présidence du Conseil, » Ribot qui avait presque aussi souvent que Briand exercé le pouvoir, et à qui son ancienneté et son grand talent donnaient de Fautorité ; Bourgeois qui, bien avant Wilson, avait tracé un plan de la Société des Nations. Les amis de Bourgeois rappelaient qu il avait été le porte -parole de la France à ces conférences de la Haye où, sur l'initiative de l'infortuné Gzar Nicolas II, les premiers efforts avaient été faits pour substituer l'Arbitrage à la vieille et cruelle ultima Ratio, à la guerre. Puisque la garantie de la Paix perpétuelle que l'on voulait fonder serait une Ligue des Peuples, qui plus que Bourgeois était qualifié pour recevoir les pouvoirs de la France ? Ne sagissait-il donc pas d'achever Pœuvre qu'il avait commencée à la Haye ?
Pour Briand et Ribot leurs amis faisaient valoir que depuis 1914 ils étaient, entant que ministres, puis chefs du Gouvernement, entrés en relations personnelles avec tous les hommes d'Etat alliés, qu'ils avaient l'habitude des négociations directes avec Lloyd George, Balfour, Sonnino. Briand n'avait-il pas, en 1915, su rallier l'Angleterre, malgré l'opposition de Kitchener, à l'idée de continuer en Macédoiae cette diversion qui, en 1918, avait tant aidé à fixer la fortune; Briand n'avàit-il pas pu, en février 1917, faire subordonner, pour la durée de l'oftensive, qui allait s'engager, le maréchal anglais Haig, au général de division français Nivelle'; n'avait il donc pas réalisé cette unité de commandement dont on faisait tant d'honneur à Clemenceau ? Briand avait remporté tous ces succès par la douceur insinuante qui chez lui était l'enveloppe et l'arme de la fermeté. Et cette qualité ne trouverait-elle
1. Voir la Deuxième crise du Commandement : Xtuelle et Painlevé,
112 LE COMr>\T DES TROIS
pas son utile emploi dans une négociation où nous aurions non à imposer notre volonté à l'ennemi, puisqu'on ne discuterait pas avec lui, mais — tâche bien moins aisée — à convaincre nos amis, nos alliés, à dissiper en eux les préventions qui du fond de l'histoire leur remonteraient au cœur lorsqu'il s'agirait de laisser la France se rétablir dans un état de puissance qui la mettrait définitivement — et avec elle l'Europe — hors de danger? Quand on passait à Ribot, on montrait en lui l'un des doyens des hommes d'Etat de l'Europe, celui qui avait mis fm en 1892 à l'isolement de la France et qui, en 1917, avait su reconnaître les pièges où la diplomatie secrète de l'Allemagne avait cherché à nous faire tomber, et avec nous nos alliés. Ces propos, car ce ne lurent que des propos et ce ne furent pas des propositions, faisaient connaître l'existence dans les milieux politiques, contre la popularité de Clemenceau, alors torrentielle dans la nation, de petits courants qui avaient leurs sources dans des ambitions personnelles et dans les inimitiés que le Président du Conseil avait excitées contre lui. Ceux qui auraient voulu que Clemenceau quittât la place, ou que tout au moins il appelât auprès de lui des hommes politiques auxquels il avait fait une si perse vérante opposition depuis 1914, ne contestaient pas la part que le vieux jacobin philosophe avait eue dans la victoire. Mais n'avait- il pas fini son œuvre? Dans un discours à la Chambre, n'avait-il pas annoncé que, sitôt gagnée la bataille, il a tirerait sa révérence » au Parlement? De tenir cette promesse l'heure n'était-elle pas venue; l'homme de la Guerre avait-il les dons requis pour être l'homme de la Paix? Pour être cet homme de la Paix, disait la rumeur des couloirs, il ne fallait pas de cette humeur caustique, parfois atrabilaire, dont la fermentation se manifestait par des mots toujours spirituels mais souvent trop piquants; par ces saillies d'une verve gamine, d'une ironie gouailleuse que les étrangers ne comprendraient cer-
tainement pas puisque les Français ne les comprenaient pas toujours. Clemenceau, impatient, impérieux, irrespectueux, avait-il cette souplesse, ce liant qu'exige la Diplomatie? Telles étaient les interrogations que posaient et telles les justifications que donnaient à leurs clabaudages, ceux qui auraient voulu que la France se présentât à la Conférence sinon avec un nouveau Gouvernement, du moins avec une Délégation composite où Clemenceau, s'il en avait fait partie, aurait eu pour collègues des hommes dont les qualités auraient complété les siennes, ou atténué ses défauts. Personne n'osait aller rapporter ces suggestions au Président du Conseil qui, sur ses résolutions, quant à la représentation de la France, demeurait muet. A la fin pourtant il se trouva un zélateur qui, s'inspirant de tout ce qu'il entendait dans les couloirs et lisait dans quelques journaux, alla proposer à Clemenceau, sans ambages, de se faire assister par « un Conseil de la Paix ».
On dit qu'il cita, comme devant avec quelques autres entrer dans ce Conseil, Deschanel, Ribot, Briand et même Renaudel. Ce dernier nom aurait fait sourire Clemenceau si le nom de Briand ne l'avait mis en colère.
Lui-même parlant à la Chambre le 29 décembre 1918 dit en quelques phrases flagellantes :
'( J'ai lu dans les journaux que je n'étais pas Thomme de <( la Paix. Cet homme quel est-il donc? J'ai reçu plusieurs u visites où Ton a voulu me le désigner. Cette pression je ne « raccepte pas, je ne Taccepterai jamais, dans aucun cas; je « la repousse de la façon la plus dédaigneuse. Chacun a le <( souci de sa dignité. Ces questions de personnes, on est venu « les soulever jusque dans mon Cabinet. »
Clemenceau avait parlé de plusieurs visites, mais il semble bien que la seule où la proposition contre laquelle il s'emporta eût été formellement faite, la seule au cours de laquelle des nom» eussent été pro-
nonces, fut celle de Lebey, député socialiste de Seineet-Oise. I^ebey en a témoigné dans une lettre du 4 janvier 19 19 :
<( Je dis, a écrit Lebey, qu'il me semblait opportun « de créer une sorte de Conseil de la Paix, qui devrait « réunir les personnalités les plus qualifiées pour « mener à bien les négociations. Parmi celles-là, <( j'indiquai M. Briand. M. Clemenceau s'écria : « C'est « lui qui vous envoie. Me prenez-vous pour un inno-
(( cent? » Je protestai, les deux affirmations
« étaient également fausses ».
Les papiers du baron Coppée. — Lebey, dans sa dénégation, dut être véridique. Il avait cru bien faire en se chargeant de donner à Clemenceau un conseil, mais il est invraisemblable qu'il fut d^ns cette circonstance le commissionnaire de Briand. Briand connaissait trop Clemenceau pour croire que, s'il s'était déjà tracé une ligne de conduite, l'influence de Lebey pût l'en faire dévier; il le connaissait assez pour savoir que la proposition de se dessaisir de ses pouvoirs à la Conférence, ou de les partager, ne ferait que fortifier en lui, s'il l'avait prise, la résolution de les retenir tous. Enfin, il y avait, juste à ce moment, une histoire, qui, ajoutant à toutes les autres une cause de mésintelligence personnelle entre Briand et Clemenceau, rendait toute collaboration entre eux impossible à moins qu'ils n'y eussent mis l'un et l'autre une abnégation que l'approche d'un ennemi menaçant ne commandait plus.
On se souvient que Briand ^ en 1917, avait été l'objet de la part de Lancken de tentatives d'approche pour lesquelles l'agent allemand avait employé l'intermédiaire d'un industriel belge, le baron Coppée. Ribot avait coupé court à cette intrigue et, entre Briand et lui, dans un comité secret, en octobre 1917, il y avait
. 1. Voir les ^égocialiona secrèles ef les quatre Armistices.
eu des explications au cours desquelles Briand avait promis de briser avec Lancken.
Il avait tenu sa parole. Mais en février 1918, Coppée était revenu à Paris ou, s'il n'y était pas revenu luimême, y avait dépêché un émissaire. Coppée, ou son homipe, avait vu Briand et l'entretien entre le visiteur et le visité avait naturellement porté sur la guerre et sur la paix future. Pouvait-on avoir alors d'autres sujets de conversation?
Cette fois^ l'industriel belge ne s'était pas présenté en émissaire de Lancken et Briand, ayant causé avec lui à titre privé, comme avec un homme distingué qu'avaient auprès de lui cautionné l'année précédente le ministre des Affaires Étrangères de Belgique, et le très révéré Cardinal Mercier, n'avait pas cru nécessaire de mettre les bureaux du quai d'Orsay dans la confidence d'une conversation banale.
Mais Coppée ou son émissaire n'avait pas échappé à la surveillance de la police. Les agents de la Sûreté nationale avaient, selon l'expression professionnelle, pris le voyageur « en filature » et « cette filature » les avait conduits chez Briand.
Pendant quelques jours l'ancien chef du Gouvernement avait eu la sensation qu'il était surveillé et, de se voir traité en suspect, il avait été froissé. La vérité c'est que la police n'en avait pas à Briand, njais à son visiteur et, qu'une fois disparu le visiteur, elle avait cessé de s'occuper du visité. Cette affaire insignifiante ne serait jamais sortie de l'oubli, si Coppée n'avait pas dressé pour Lancken un compte rendu de l'entretien, ou des entretiens, qu'en février 1918 il avait eus avec Briand, soit lui-même, soit par personne interposée. Ce compte rendu il l'avait fait avec plus ou moins de fidélité, sans l'aveu de Briand qui ne l'avait chargé d'aucun message pour l'agent polijtique de l'Allemagne en Belgique.
Or, en novembre 1918, Lancken, fuyant Bruxelles, y avait laissé beaucoup de papiers parmi lesquels se
116 LE COMBAT i3ES TROIS
trouvaient les lettres de Coppée ^ Nos amis belges avaient transmis tout de suite à Paris ces lettres avec tous les autres documents qui pouvaient nous intéresser. Le bruit que Briand avait reçu, postérieurement au Comité secret de 191 7, un homme qui faisait des sondages pour l'Allemagne n'avait pas tardé à se répandre et les colporteurs d'anecdotes prétendaient que, parlant du compte rendu où Goppée avait mis en scène Briand, Clemenceau avait dit : (( C'est la Haute- Cour. » En supposant que le mot eût été dit, ce n'était qu'un mot de buvette, une boutade à rapprocher de rénorme facétie dont en 1908 s'était un jour amusé Clemenceau quand, aux reporters lui demandant le nom de l'assassin du peintre Steinheil, il avait gravement répondu : « Vous le cherchez? Mais c'est Thompson I » Dans les deux circonstances, Clemenceau avait cédé à son penchant à l'ironie; il avait voulu, en les effarant, narguer des questionneurs dont la curiosité lui cause toujours de l'agacement.
Briand, au point de vue national, était aussi hors de l'atteinte du soupçon que Thompson, collègue de Clemenceau dans le Ministère, de 1906 à 1908, l'était au point de vue criminel. Et la preuve qu'il n'y avait pas, dans la rencontre de Briand en 1918 avec l'officieux de Lancken, matière à grief contre Briand, c'est que la rude justice de Clemenceau ne l'inquiéta pas. Mais le mot qu'avait dit le Président du Conseil, ou qu'on lui avait prêtée avait été bientôt répété et la menace qu'il semblait exprimer, Briand paraît l'avoir prise au sérieux, car, en 19121, il y fit allusion à la Chambre dans une interruption à André Tardieu.
A la fin de 1918, Briand, se tenant pour offensé personnellement par Clemenceau, ne pouvait donc pas
1. D'après une autre version beaucoup de papiers, parmi lesquels
ceux (le Coppée, nous seraient venus de Berlin, à nous livrés pat'
quelque fonctionnaire de la Wilhelmstrasse ou par quelque émeu-
tier^dans les jours de désordre qui suivirent la fuite de Guillaume 11.
CLEMENCEAU, LLOYD GEORGE, WILSCH ll7
penser qu'il pût devenir son collègue. Cenfemement donc il ne fut pas l'inspirateur du député Lebs/.
D'autres Aspirants. — Après les liommfc» de premier plan entre lesquels il aurait fallu choisi? le chef de la Délégation française, si Clemenceau s'était effacé, bien d'autres se croyaient — et à quelques-un* d'entre eux on ne les déniait pas — des titres à f aire;ipartie de cette Délégation. D'abord l'ancien ministre des Affaires Étrangères, l'historien de Richelieu, l'auteur de ce beau Tableau de la France en 1610, Gabriel Hanotaux. Il avait fait, en vue de l' Armistice et du Traité, des mémoires qui, d'abord adressés les uns au Grand Quartier Général, les autres au Gouvernement, furent publiés en 1919. Par ces exposés de ses vues dont toutes n'étaient pas d'une incontestable justesse — notamment sur l'existence juridique de l'Empire allemand, — Hanotaux posait sans le dire sa candidature à la Conférence. Venaient ensuite le Président des Commissions des Affaires Étrangères à la Chambre et au Sénat, Franklin-Bouillon et J. de Selves. Leurs amis, s'ils ne le faisaient pas eux-mêmes, représentaient qu'en les associant à la négociation on y associerait les Commissions qu'ils présidaient et qu'ainsi on ferait un acte utile, habile, de déférence envers le Parlement. Les généralités sont complaisantes personnes, on les trouve toujours quand on les sollicite pour appuyer des ambitions particulières.
Parmi les ministres, collègues de Clemenceau, plusieurs aussi aspiraient à l'aider de leurs lumières dans les négociations.
Leygues, qui avait précédé Franklin-Bouillon à la présidence de la Commission des Affaires Étrangères et à qui Clemenceau avait donné le portefeuille de la Marine, n'avait-il pas acquis dans sa fonction d'hier et dans sa charge d'aujourd'hui des titres à être un de nos premiers négociateurs ? Autour de lui on le disait. Un autre ministre, Clementel, avait fait partie de tous
les Cabinets en qualité de ministre du Commerce depuis iQiS. Pour le règlement des questions économiques, il avait beaucoup voyagé, ^beaucoup fréquenté les ministres et les chefs de grands services en Angleterre. L'intérêt public ne commandait-il pas d'utiliser les connaissances qu'il possédait de ces questions et les sympathies que, par son amabilité naturelle, il avait su se concilier chez les Alliés ? Si les candidatures de Leygues et de Clementel se soutenaient par des raisons qui valaient d'être discutées, il y eut aussi des prétentions qui se fondaient seulement sur le désit* de quelques-uns déjouer un rôle. Telle fut par exemple la prétention de Nail. Nail, ministre de la justice et garde des sceaux, était « vice-président du Conseil » des Ministre — titre de pure courtoisie, qui ne correspond à rien de réel, car il confère seulement à celui qui le porte la prérogative de lire les Déclarations ministérielles au Sénat et de dire, dans les Conseils de Cabinet, les jours oii le Président du Conseil n'y est pas* : « La séance est ouverte. »
1 . Thiers, élu chef du Pouvnir exécutif de la République française le M février 1871, resta président du Conseil des Ministres et, à ce titre de ministre, il conservait le droit de participer aux débats de l'Assemblée; il était chef d'Etat responsable. Du 17 février au 2 septembre 1871, tous les ministres furent égaux sous le chef du Pouvoir exécutif qui exerçait elïectivement la Présidence du Conseil. A cette dernière date (2 septembre) un décret fut pris fixant qu'en cas d'absence du Chef du Pouvoir exécutif, le Conseil des Ministres serait convoqué et présidé par un des membres du Cabinet et que ce délégué porterait le titre de vice-président du Conseil. Dufaure était alors Ministre de la Justice : c'est lui qui reçut la délégation et le titre de vice-président du Conseil qu'il conserva jusqu'à la chute de Thiers. le 24 mai 1873.
Sous Mac-Mahon, les premiers ministres, duc de Broglie, général de Cissey, Êuffet, qui se succédèrent du 25 mai 1873 jusqu'au 9 mars 1876, ne furent encore que « vice-présidents du Conseil ». C'est seulement quand le Maréchal de Mac-Mahon fo/ma le premier cabiDet constitutionnel (c'est-à-dire sous le régime de la Constitutiou de 1875) que le pretnier ministre — et par là il fallait entendre celui qui était investi le premier et qui contresignait les décrets investissant se^ collègues — ; c'est donc quand fut formule premier
Clemenceau avait donné cette place à Nail, inoins pour reconnaître en lui un mérite, encore irrévélé, que pour lui donner une compensation. Sous-secrétaire d'Etat de Ribot, Nail avait été débarqué, avec une brusquerie désobligeante. C'est par les journaux, du moins il le dit, qu'en juillet 1917, il avait appris qu'il était « démissionnaire » et qu'il était remplacé par Monzie. Comme tous les mécontents, civils et militaires, il avait porté ses doléances chez « l'Homme enchaîné », alors chef de l'opposition. Lorsqu'il s'agit de former un Cabinet après la chute de Painlevé, en novembre 1917, Clemenceau se souvint de Nail' ou Nail se rappela au souvenir de Clemeuceau. La « viceprésidence du Conseil », quand elle est tenue paf un homme de large envergure et ayant une grande clientèle parlementaire, peut être une cause de faiblesse pour la Présidence. Un Cabinet fort ne doit avoir qu'une seule tête. C'est parce que Nail ne pouvait pas encore être une tête, c'est parce qu'on ne trouvait, ni dans son passé, ni dans les perspectives de son avenir, rien qui lui permît de se poser en rival, que Clemenceau, qui entendait n'être pas troublé par des cabales dans l'intérieur de son Cabinet, appela Nail à le « viceprésider ». Mais Nail avait pris sa « vice-présidence » au sérieux, il crut qu'il s'était imposé à Clemenceau par la supériorité de ses talents. Ayant cette illusion, il se figura que. sa place était à la Conférence et il considéra comme une injustice que cette place ne lui eût pas été donnée.
ministère constitutionnel que le premier ministre reçut te titre de a Président du Conseil » qui ne se trouve pas dans la Constitution. Dufaure fut le premier à recevoir le nouveau titre, comme il avait été le premier à porter celui de « vice-président du Conseil » Comme il avait, dans tous les cabinets de Thiers, occupé le Ministère de la Justice, on s'habitua, même quand il y eut un Président du Conseil, à considérer comme « vice-président » le titulaire du ministère de la Justice. Mais cette vice-présidence n'est fondée sur aucun texte,
Clemenceau quand il eut fixé ses choix ne douta pas qu'il allait faire autant de mécontents qu'il y avait parmi ses collègues de prétendants évincés. Voulant adoucir chez eux l'amertume du dépit, il dit après avoir fait connaître la liste de ses élus : « Les cinq plénipotentiaires auront à conduire la négociation générale, mais chacun de vous, Messieurs, sera appelé à y concourir pour les affaires qui sont du ressort de son département ou pour celles où il possède une compétence particulière. »
Parole de consolation qui devait être assez largement tenue, excepté vis-à-vis de Nail qui, ministre de la Justice, ne fut pourtant pas même appelé à entrer dans la Commission des questions juridiques. Sept ministres ^reçurent le titre de « Délégués et Conseillers techniques » : Loucheur ' pour « la Rive gauche du Rhin », « les Clauses militaires », « les Réparations et clauses financières », « les questions du Travail », « les clauses économiques et les Transports »; Georges Leygues ' ce pour les clauses navales » ; Clementel * et Claveille ^ ce pour les clauses économiques et les trans-
1. Un livre jaune publié le 1«' avril 19i9 sur la Composition et le fonctionnement de la Conférence de la Paix, présente quelque désordre. En sa première partie il' donne une liste desNOélégués et conseillers techniques très dissemblable d'une seconde liste de ces Délégués qui compose la deuxième partie de ce document officiel. Par exemple dans la première partie, Georges Leygues n'est pas mentionné comme faisant partie de la Commission des Affaires Navales; mais il est mentionné dans la deuxième comme président de cette Commission. C'est ainsi encore que Loucheur, dans
a première partie, ne figure qu'à la Commission du Travail et que dans la seconde on trouve son nom dans cinq Commissions des plus importantes. .C'est ainsi enfin que Lebrun nommé dans la première partie comme membre de la Commission des questioas économiques n'est pas au tableau de la seconde partie.