CLEMENCEAU
Le chef de la Délégation française était le Maréchal civil de la guerre, Clemenceau, en qui la nation reconnaissante saluait avec affection l'homme aux mains fortes qui, ayant restauré à Farrière l'autorité et la confiance, avait rendu possible la victoire. Quand il avait pris le pouvoir en novembre 1917, les Armées françaises et alliées se battaient « le dos au mur ». Mais ce mur, en quelques-uns de ses pans, était menacé d'écroulement par les infiltrations de la trahison et du découragement. Clemenceau avait su arrêter ce travail de désagrégation devant lequel' ses prédécesseurs s'étaient montrés hésitants. Le mur rapidement et solidement étayé, Foch avait pu, après ses parades aux attaques de Ludendorfl\ d'avril à juillet 1918, passer à la charge et porter à l'ennemi les coups qui l'avaient terrassé.
La tâche devant laquelle s'était trouvé Clemenceau avait été pareille à celle que Rome confiait à ces dictateurs temporaires, quand elle enjoignait aux consuls de créer un de ces magistrats exceptionnels : Ca^eant consules ne qiiid detrimenti Respublica capiai.
Le Dictateur romain avait à pourvoir par des improvisations d'autorité à tous les besoins du salut public,
Clemenceau, dans le péril qui nous pressait, avait, avec le même devoir, la même latitude de tout faire. Mais sa dictature, car c'en fut bien une, put s'exercer dans les limites de la légalité, notre organisation constitutionnelle donnant tous pouvoirs au Parlement et par conséquent au Ministre qui, chef accepté de la majorité, sait, conformément à lesprit des lois, s'en faire suivre, même dans les chemins où, laissée à elle-même, elle ne s'engagerait pas. Dans ce rôle dictatorial il ne convient ni datermoyer ni de ménager. Clemenceau avait donc frappé vite et fort. Distribuant une justice sévère, il avait soulevé contre lui les ressentiments de ceux auxquels il demandait des comptes et la colère, née de la peur, de beaucoup d'autres qui craignaient que leur tour ne vînt d'avoir aussi à se justifier. Autour de lui beaucoup de haines sifflaient et à leurs sifflements faisaient chorus ceux de l'envie qui enfiellait certaines âmes.
A travers ces hostilités, Clemenceau passait sans )'ien faire pour les apaiser, les avivant même par son indifférence narquoise et parfois par des sarcasmes. Elles étaient sans prise sur une popularité qui faisait de lui l'Homme National. Le voyant invulnérable à leurs coups, ceux qu'il menaçait dans leur sécurité, et ceux dont il contrariait les ambitions éprouvaient une irritation chaque jour croissante : il se formait en eux un état d'esprit analogue à celui des Thermidoriens contre Robespierre. Mais cette ébuUition de haines et d'envies se produisait en vase clos. La nation n'y prenait pas garde. En cet été de victoire et en cette fm d'automne de 1918 où, après l'armistice, se prépara la Conférence, toute la France était avec Clemenceau. On ne se fût pas expliqué que « le premier des Français » ne fût pas le premier à représenter la France dans la Haute Cour des Nations qui, sur l'Allemagne, allait prononcer l'arrêt. Ceux qui avaient peur et les politiciens, chefs et hommes de clans, avaient beanclabauder, l'opinion, unanimement, main-
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tenait à la première place pour faire la paix celui dont toute la politique avait été de « faire la guerre ».
Toute confiance était alors donnée au vieil homme au cœur résolu qui, dans les grandes crises de mars, de mai, de juillet \ n'avait pas désespéré. En était-il un mieux qualifié que le vieux chef de guerre pour apporter devant nos alliés les revendications de la France? Qui donc avait plus de prestige à la fin de 1918 et qui aurait eu plus d'autorité?
D'instinct, on sentait qu'après la bataille gagnée sur l'ennemi, nous allions avoir à en livrer d'autres à nos amis.
Certes, le respect et la reconnaisssance des Français faisaient cortège à Wilson. Pourtant il n'était pas sans inspirer quelque défiance. Les adulations que lui prodiguaient les pacifistes et les socialistes rendaient soucieux. Si les sentiments du Président américain correspondaient à ceux de ces hommes — qui dans la guerre avaient apporté plus de résignation que de résolution, — s'il se laissait aller à voir en eux les interprètes de l'opinion française, ne travaillerait-il pas comme il y semblait disposé, à trop amincir les réparations auxquelles la France avait droit et à trop restreindre les garanties dont elle avait besoin? Comme on était moins sûr de l'appui de Wilson dans les négociations qu'on ne l'avait été de sa ferme fidélité pendant les batailles, il fallait lui opposer le meilleur des nôtres, et pour le simple homme de France, ouvrier, paysan, petit et moyen bourgeois, comme pour l'unanimité des femmes, celui qui était tenu pour le meilleur, c'était Clemenceau. Sa volonté qui n'avait plié sous aucune des dures épreuves de la guerre, de mars à juillet, résisterait à l'obstination de Wilson.
1. 21 mars, défaite de l'armée anglaise, Paris menacé. 28 mai, perte du Chemin-des-Dames, Paris encore menacé. 15 juillet, attaque sur Reims, prise de Château -Thierry et passage d« la Marne par les Allemands, Paris menacé pour la troisième fois.
Parce qu'il y avait une victoire diplomatique à gagner , l'opinion nationale imposait le gagneur civil de la victoire militaire. Si le premier plénipotentiaire de France avait dû être désigné par le plébiscite, nul doute que l'acclamation populaire, en novembre 1918, fût allée à Clemenceau, afin que pût être le mieux combattu non AVilson si respecté dans sa personne, mais le Wilsonisme dont on se faisait une idée si inquiétante.
Cette appréhension que nous avions de voir les idéalités du Président faire obstacle à quelques-unes de nos revendications, elle devait être en partie justifiée. En partie seulement, car Clemenceau ne trouva pas de résistance que chez Wilson; il en rencontra aussi du côté anglais, et celles-là étaient moins attendues. Dans quelques questions du plus grand intérêt, le négociateur français devait trouver un contradicteur tenace et parfois même acerbe, dans le négociateur britannique, Lloyd George. L'histoire intérieure de la Conférence, c'est l'histoire de la lutte de Clemenceau contre deux alliés certainement loyaux, mais qui ne pouvaient pas penser en français. C'est à ce Combat des Trois que Clemenceau devait faire allusion le jour où il dit à la Chambre : « La paix est plus terrible à faire que la guerre . »
Il n'est pas une des grandes clauses du Traité — sauf peut-être celles qui se rapportent à l'Alsace- Lorraine — sur laquelle l'unanimité se soit faite sans difficulté et, dans la plupart des cas, c'est contre nous qu'elle s'est faite.
L'opposition à nos demandes est menée tantôt par l'un tantôt par l'autre de nos alliés, quelquefois par les deux en même temps :
i<^ Sur l'emploi de la langue française comme unique langue officielle de la conférence — opposition de l'Amérique et de l'Angleterre ;
2® La question de l'unité allemande est posée lorsque les plénipotentiaires de Berlin se présentent seuls au
nom du Reich; nous voudrions que certains États Fédérés, au moins la Bavière, fussent appelés comme en 1871 à signer le traité. Opposition de l'Amérique à laquelle se joignent tous les autres grands alliés ;
3"" Sur les relations avec les Bolcheviks, la divergence de vues se manifeste par une proposition de Lloyd George à laquelle se rallie Wilson. On décide de réunir en Conférence « tous les gouvernements de fait » existant en Russie. Et c'est parce que ces gouvernements hormis celui des Bolcheviks se dérobent que nous échappons à la prise de contact avec des hommes au sujet desquels notre ministre des Affaires Étrangères, dans une note officielle, avait dit : ce La France ne veut pas pactiser avec le crime » ;
4'' Sur la formation de la Rhénanie en État indépendant, puis sur l'occupation. C'est l'opposition de Lloyd George que nous rencontrons.
S** Notre proposition de réunir la Silésie à la Pologne ayant été adoptée, Lloyd George retire son adhésion, entraîne Wilson et de l'ajournement de la solution devait résulter pour l'Allemagne un état de fièvre et, pour l'Europe, un malaise qui dure encore;
6** Sur la constitution de la Sarre en État indépendant, sous Tadministration de la Ligue des Nations, opposition de l'Amérique. Mais cette fois Lloyd George se range de notre côté et Wilson doit céder ; 7" Pour les réparations, l'Amérique propose une méthode (le Forfait) à laquelle s'opposent la France et l'Angleterre, puis à laquelle l'Angleterre se rallie, pour revenir encore à nous.