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LA PRESSE

Le premier des quatorze « Points » du Président Wilson était ainsi conçu : « Des conventions de paix, connues de tous, préparées au grand jour, après lesquelles il n'y aura plus d'ententes particulières d'aucune sorte entre les Nations, mais seulement une diplomatie qui procédera toujours franchement et à la vue de tous . »

Les « Points » ayant été acceptés par l'unanimité des Alliés, certains journalistes, surtout en Amérique, en avaient interprété le premier comme une invitation à venir assister en auditeurs aux séances de la Conférence. Même si Wilson ne leur avait pas donné cette espérance, les représentants de ce Ministère de l'opinion publique, qu'est le journalisme, n'auraient sans doute pas été moins nombreux qu'ils ne le furent, car il n'était pas un journal de quelque importance qui n'eût voulu avoir à Paris son correspondant spécial. Mais sans le « premier point » ils auraient sans doute montré moins d'exigence et, n'ayant pas éprouvé de déception, moins de maussaderie. La Conférence ayant décidé le i4 ou le i5 janvier de consulter les intéressés avant de fixer la mesure de la publicité à donner à ges délibérations, les journalistes au nombre

de près de cent cinquante, en grande majorité américains et anglais, s'assemblèrent le iG janvier au cercle interallié. 11 y fut faît diverses propositions :

i<> Qu'un journaliste par nation fût autorisé à suivre toutes les délibérations (proposition britannique);

2° Que tous les journalistes accrédités pussent assister à toutes les délibérations (proposition américj^ine) ;

3« Qu'une commission fût nommée qui proposerait à la Conférence un régime où le droit du public d'être renseigné se concilierait avec l'intérêt que les Alliés avaient à ne pas laisser connaître aux ennemis, dans leurs détails, les discussions entre plénipotentiaires.

La première proposition aurait donné droit d'audience à vingt-sept journalistes, la seconde à cent cinquante et plus! Seule la troisième proposition était raisonnable. C'est celle qui fut adoptée *.

Avant cette réunion des correspondants de journaux, les Plénipotentiaires avaient discuté entre eux et ils avaient décidé que les Communications à la Presse seraient faites d'un commun accord, et que la presse d'un pays n'obtiendrait pas une information que celle d'un autre pays ne pourrait pas publier.

Malgré cette entente, les journaux français du i5 janvier avaient eu connaissance de la décision relative à l'or de la Reichsbank et au matériel servant à l'impression des billets, et d'une délibération non encore terminée sur la représentation des Etats secondaires et des Dominions britanniques. Il y avait donc eu indiscrétion, et bien explicable puisque les chefs de gouvernement et les ministres des Affaires Etrangères des cinq grandes Puissances délibéraient ensemble et

•1. Au commencement de cette réunion qui avait pour objet « do réglementer la publicité », il l'ut fait la proposition étrange de garder le secret absolu sur la discussion qui allait avoir lieu. L'auteur voulait donner à la conférence l'exemple de ce qu'elle ne devrait pas faire.

puisque chaque délégation était accompagnée de secrétaires ou d'interprètes ou de notateurs. A chaque réunion du (conseil des Dix prenaient part une vingtaine de personnes et souvent un plus grand nombre. Ce qui eût été étonnant c'est que le secret confié à tant de personnes lut gardé. Lloyd George ne fut peut-être pas étonné mais il fut mécontent de constater que les journaux avaient des oreilles ouvertes dans la salle de la Conférence. 11 se plaignit le i5 que l'information relative aux Dominions l'eût mis dans une position délicate vis-à-vis des représentants de ces Angleterres transmarines.

« PiCHON répondit que si ces informations avaient paru dans la presse française, c'est que les journalistes avaient su qu'elles avaient été télégraphiées à Londres et aux Etats-Unis, qu'il n'y avait pas eu de raison dès lors pour que la censure s'exerçât.

« Lloyd George expliqua que si ces nouvelles avaient pu être télégraphiées à Londres^ elles n'y avaient pas été communiquées à la presse anglaise.

<( Clemenceau était d'avis que la censure devrait s'exercer à Paris au point de départ des informations.

<( Le Président Wilson partagea cette manière de voir et il fut d'avis que la France devait arrêter les nouvelles télégraphiées aux États-Unis dont on ne voulait pas laisser faire la publication.

« Pighon proposa que le Secrétariat, constitué pour rédiger le communiqué à la presse et composé d'un représentant des Etats-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Italie, fût chargé de décider ce qui pourrait être communiqué à la presse et de faire arrêter toutes les autres informations par la censure.

Clemenceau, lloyd «eor«e, Wilson 183 (( Lloyd George approuva cette suggestion.

« Le baron Sonnino demanda si l'on ne pourrait décider d'ores et déjà que la manière de voir d'une Puissance sur une question ou sur une autre ne devrait jamais être publiée. Cette précaution permettrait d'assurer la liberté des débats.

« Clemenceau approuva cette proposition.

<( Lloyd George fut entièrement du même avis.

« Il insista sur l'importance qu'il y avait à ce que la presse ne publiât pas les vues des Puissances sur les dilTérentes questions, aux différents stades de leur évolution. Des désaccords pouvaient se produire^mais les représentants des Puissances arriA^eraient presque toujours à une entente. Si la presse intervenait au cours de la discussion, son action rendrait un arrangement plus difficile et cristalliserait les positions. La publication de la lettre du Ministre des Affaires Étrangères à l'ambassadeur de la Grande-Bretagne sur la question russe ^ avait été des plus regrettables. Elle donnait à penser au public, qui n'était pas au courant, qu'il existait un désaccord entre la France et la Grande-Bretagne. Les Alliés devaient prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter qu'une controverse s'engageât entre les Puissances par la voie de la presse. Lorsque les questions auraient été réglées, il suffirait alors de mettre le public au courant des décisions intervenues. Toute discussion dans la presse rendrait l'accord entre les Puissances plus difficile. »

Dans une autre séance, cette question de la Presse revint en discussion. Pichon avait proposé : i° que la (c publicité des travaux fût assurée par des communiqués officiels quotidiens, qui seraient préalablement mis, pour examen, à la disposition des membres de la

1, Voir chapitre XVHl, Les Bolcheviks,

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Conférence deux heures au moins avant d'être rendus publics ; 2« que tout membre des Conférences eût le droit de demander une modification au communiqué ; 3" qu'en cas de contestation il fût statué au début de la prochaine séance; 4° que les Puissances représentées et leurs Délégués s'interdissent formellement toute autre communication concernant les travaux des Conférences. »

Cette proposition donna lieu à un échange d'observations.

« Lloyd George l'approuva. Il ajouta qu'un représentant de la presse étant venu lui demander si les journalistes pourraient aller voir un membre de la Délégation et lui demander des renseignements, il avait répondu : a Certainement non », et il pensait que tel était l'avis des représentants des Puissances.

« Ce point de vue fut coniirmé par tous les délégués.

« Le Président Wilson demanda si Ton verrait des inconvénients à ce que des représentants de la presse fussent admis aux grandes séances. Il fit remarquer que pratiquement toutes les questions importantes seraient discutées et réglées dans des réunions de représentants des Grandes Puissances et qu'aucune question importante ne ferait 1 objet des débats des séances solennelles. Dans ces conditions, le Président Wilson estimait qu'il y aurait moins d'inconvénients à admettre la presse à ces séances qu'à l'en exclure.

'< Balfour fit remarquer qu'à première vue l'admission de la presse aux séances plénières soulevait de grandes difficultés. Ou bien ces séances seraient de pure forme, si l'on ne devait y discuter aucune question, ou bien elles donneraient lieu à de graves débats, si l'on admettait que les séances fussent publiques.

« Le Président Wilson fit remarquer qu'il serait

presque impossible de discuter des questions importantes dans les séances plénières. Au surplus, les Petites Puissances avaient déjà publié tout ce qu'elles pouvaient avoir à dire au sujet de le ur^ revendications. Qu'importait dans ces conditions que leurs délégués le répétassent publiquement?

« PiCHON estima que, si la presse était admise aux séances plénières, on provoquerait de la part de certaines délégations d'interminables discours. Quel était l'orateur qui renoncerait à la satisfaction d'exposer au monde le point de vue de ses concitoyens? Après un tel discours cet homme deviendrait le héros de son j)ays natal. Mais il faudrait bien admettre qu'un autre eût le droit de lui répondre. Était-on bien sûr que de pareils débats ne dégénéreraient pas en conflit?

« Un autre inconvénient et non des moindres, serait de faire connaître à l'ennemi les divergences de vues entre Alliés, et l'on pouvait être certain qu'il ne manquerait pas d'en profiter pour ne pas accepter, ou du moins pour discuter les préliminaires de paix.

« Clemenceau attira l'attention de l'Assemblée sur un autre côté de la question. Nous allions avoir des réunions des représentants des cinq Grandes Puissances. Il y irait avec la résolution d'arriver à des décisions unanimes; il était prêt à accepter i>our cela, dans l'intérêt général, des concessions qui seraient parfois désagréables. Ce sacrifice serait facile à faire pour le bien de l'Europe et dans l'intérêt de la paix du monde. Il était convaincu que tous à ia Conférence étaient animés du même esprit. Si, après une entente entre les Plénipotentiaires, il allaita la Conférence plénière, il se tairait sur les divergences qui auraient pu diviser les Alliés, mais si un autre pays mettait la même question en discussion^ il ne pourrait pas se taire, car il ne pourrait admettre qu'il fût dit en public que la France avait été obligée de céder. Il fallait éviter

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d'opposer une Puissance à une autre. 11 fallait aller à la Conférence comme unbloc.x^insi les Alliés seraient forts, non seulement pour le présent, mais encore pour l'avenir.

« Le baron Sox\nino fit remarquer que la publicité des débats des séances plénières rendrait toute transaction entre deux Puissances, Grandes ou Petites, plus difficile à réaliser. Si les journalistes étaient admis aux séances plénières, non seulement les représentants des Petites Puissances, mais aussi ceux des Grandes Puissances seraient obligés de faire d'interminables discours pour exposer leurs points de vue, afin d'éclairer complètement le public sur les différents éléments des questions. Tout compromis deviendrait dès lors plus difficile à réaliser.

« Le Président Wilson reconnut la valeur des objections qui venaient d'être exposées et il n'insista pas pour qu une décision fût prise. Il se proposait d'y réfléchir encore et suiçgérait d'en réserver la solution à une séance ultérieure. »

Cette séance eut lieu le 17 et Wilson n'ayant pas abandonné sa proposition d'admettre les journalistes aux séances plénières, on lui donna^ en quelque mesure, satisfaction par la décision qui, insérée dans le communiqué du 18 janvier 1919, constitua le statut de la Presse à la Conférence.

La publicité des débats

Les représentants des puissances alliées et associées ont examiné avec le plus grand soin la question de la publicité à donner aux travaux de la Conférence.

. Ils ont le vif désir que le public reçoive, par l'entremise de la presse, la plus ample information compatible avec la sauvegarde de l'intérêt suprême de tous, lequel consiste à obtenir un règlement juste et honorable dans le minimum de temps. Toutefois il est évident que la publicité' relative aux

conversations préliminaires actuellement en cours doit être soumise aux limitations ne'cessairement imposées par la nature délicate et difficile de leur objet.

Les conversations des Grandes Puissances ont beaucoup plus d'analogie avec les réunions d'un Conseil de Cabinet qu'avec celles d'une Assemblée législative. Personne n'a jamais proposé que les conseils du Cabinet dussent être tenus en public, et s'il en était ainsi la tâche gouvernementale deviendrait impossible.

Une des raisons, pour lesquelles les conseils de Cabinet ne sont pas publics, est qu'il y faut concilier les divergences ^t aboutir à un accord avant que la période de la publicité ne coipmence.

Le principe essentiel des méthodes démocratiques n'est pas que les délibérations d'un Gouvernement soient conduites en public, mais que les conclusions en soient soumises au contrôle d'une Chambre populaire et à la discussion libre et ouverte à la tribune et dans la presse.

Les représentants des Puissances associées tiennent en ce moment des conversations dans le but de résoudre des questions qui affectent les intérêts vitaux de beaucoup de nations et sur lesquelles ils peuvent présentement avoir des opinions différentes.

Ces délibérations ne peuvent avoir lieu selon la méthode du vote majoritaire. Aucune nation ne peut être engagée que par le vote libre de ses propres délégués. Les conclusions auxquelles on arrive dans ces entretiens ne peuvent, par suite, être prises qu'au moyen de la méthode difficile qui consiste à obtenir l'assentiment général.

Cette méthode essentielle ne pourrait qu'être entravée si la discussion de toutes les questions contestées devait s'ouvrir par une déclaration publique de chaque délégation exposant son point de vue national. Une telle déclaration serait, en bien des cas, suivie d'une controverse publique prématurée ce qui serait assez sérieux s'il ne s'agissait que d'une controverse entre partis dans l'intérieur d'un État. Le danger pourrait être très grand s'il en devait résulter, et ce serait souvent inévitable, une controverse entre les nations.

De plus, de telles déclarations publiques accroîtraient définitivement pour les délégués eux-mêmes, la difficulté de ces transactions qui sont essentielles au succès d'une négociation.

Règlement rapide et juste

Il est aussi extrêmement important que le règlement ne soit pas seulement juste mais rapide. Toute puissance belligérante a hâte d'arriver de bonne heure à la conclusion de h paix, de façon à pouvoir démobiliser ses armées et à revenii aux œuvres de la paix. Si une publicité prématurée étai donnée aux négociations, les travaux de la Conférence de h paix seraient interminablement prolongés et les délégué; seraient forcés non seulement de parler des affaires soumises à la Conférence, mais de s'occuper des controverses qui S( seraient élevées en raison de la publicité des débats.

Enfin il y aura souvent de très fortes raisons s'opposant i la publication des conclusions auxquelles les conversation; auront abouti. Les représentants d'une nation peuvent êtr( disposés à donner leur assentiment sur un autre point qu n'a pas encore été discuté. On ne sera à même d'appréciei la sagesse et la justice du règlement de paix que lorsqu'or pourra l'envisager dans son ensemble, et des publication; prématurées pourraient créer des malentendus et des préoccupations mal fondées quant aux derniers résultats.

L Admission éi^entiielle de la presse

En appelant l'attention sur les limitations nécessaires concernant la publicité, les représentants des puissances nt méconnaissent pas Fimportance qu'il y a à avoir Topinion publique avec eux dans la vaste tâche qui leur incombe. Ih reconnaissent que sans l'approbation de l'opinion publique, leurs travaux n'auront qu'un résultat négatif.

Ces arguments s'appliquent avec une force concluante au5 présentes conversations entre les représentants des Grandet Puissances. La règle suivante y a été adoptée :

Des représentants de la presse seront admis aux séances des Conférences plénières; mais, dans les occasions où ce sera jugé nécessaire, les délibérations de la Conférence pourront être tenues sans publicité.

Cette question de la Presse est peut-être la seule où runanimité se fit presque dès le premier moment entre tous les Plénipotentiaires. Ils n avaient certes pas de

préventions malveillantes contre le journalisme, mais en le rendant témoin et en le prenant pour Ccho de toutes ses délibérations, la Conférence se serait rendu la tâche impossible. Les discussions si longues, si vives qu eurent Clemenceau, AVilson et Lloyd George auraient-elles eu des auditeurs et des narrateurs, alors la coalition diplomatique que formaient encore les Alliés et qu'ils ne pouvaient pas dissoudre avant d'avoir fait le traité aurait été plus difficile à maintenir qu'il ne l'avait été, dans la coalition militaire, de faire accepter le commandement unique par les chefs des

Armées.

Les journaux mécontents, irrités même de se voir si parcimonieusement mesurés les moyens de renseigner leur public, ne se résignèrent pas à cette diète. Ils trouvèrent sans peine ce qu'on leur refusait, car les affaires, ayant continué à être traitées par les Dix, dont chacun avait sa suite, le grand nombre des détenteurs du secret en rendait la garde difficile. A. plusieurs reprises, les Plénipotentiaires avaient été agacés en constatant que, malgré les apparences, ils ne délibéraient pas à huis clos.

Le 24 ou le 25 mars, le Temps, ayant pu, dans son Bulletin, faire connaître que Lloyd George sétait opposé à l'attribution à la Pologne, d'un district qu'il disait être peuplé d'Allemands, le Premier anglais fit une sortie très vive. Il demanda qu'une enquête fut faite sur les « fuites » qui se produisaient à la Conférence. Comme il fallait s'y attendre, l'enquête ne fit pas découvrir l'auteur de l'indiscrétion dont le Temps avait été favorisé. Ne se trouvant plus alors en sécurité à Dix, avec autour d'eux un État-Major, les Chefs de gouvernement décidèrent de ne plus conférer qu'entre eux et de ne même plus faire de « coaimuniqué ». Le Conseil des Quatre, qui, par le départ d'Orlando, devait, le 25 avril, devenir le Conseil des Trois, commença à fonctionner le 26 mars. Comme Clemenceau parlait l'anglais c'est en langue anglaise

qu'avaient lieu les conTersations, les deux interprètes présents Mantoux et Sir Maurice Hankey, ayant à faire la traduction seulement pour Orlando, et s 'occupant surtout de prendre des notes. Leurs comptes rendus, qui n'ont pas la valeur de procès-verbaux, sont les seuls témoignages écrits sur la Conférence, dans sa dernière phase.

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