CHAPITRE XIII LES BATAILLES DU RHIN ET DE LA SARRE
Au mois de septembre 1916, pendant la bataille de la Somme, Edward Grey, ministre des Aftaires Étrangères dans le Cabinet Asquith, parla aux Ambassadeurs de l'Entente accrédités à Londres, de l'intérêt que les Alliés auraient à se faire connaître les uns aux autres leurs buts définitifs de guerre. Les gouvernements de Pétrogi^ad et de Rome entretim^ent de la suggestion britannique les ambassadeurs Paléologue et Barrère qui firent rapport à Paris de ces conversations, et demandèrent des instructions. Il leur fut répondu, que jusqu'à nouvel ordre, ils devaient se tenir dans des généralités. Notre gouvernement et surtout Poincaré ne croyaient pas que la France dût laisser commencer l'échange de vues que nous proposait Edward Grey, avant que l'un d^ nos alliés au moins se fiit engagé à appuyer nos revendications de la rive gauche du Rhin. De cette préoccupation devait résulter trois mois plus tard la mission Doumergue- Gastelnau à Pétrogi^ad. A Paul Cambon il fut fait la même recommandation qu'à ses collègues d'avoir à éluder l'explication au fond, de gagner du temps.
Mais Edward Grey aj'ant, en novembre, réitéré sa suggestion, on estima qu il convenait, môme si nous ne
devions pas tout dire tout de suite, de donner au moins à notre Ambassadeur des indications qui lui permettraient d'alimenter la conversation quand le chef du Forei^n Office voudrait la reprendre. Le secrétariat général des Affaires Étrangères que dirigeait alors Jules Gambon fut invité à rédiger non des instructions à proprement parler, mais un aidemémoire où seraient notées nos revendications essentielles.
Le cas échéant, l'Ambassadeur à Londres s'en inspirerait, pour sonder les dispositions du nouveau Ministre britannique, Balfour, car avant que le travail eût été achevé au Secrétariat général, Edward Grey avait quitté le Foreign Office ^ .
Remis à Briand, qui était alors très occupé de la reconstitution de son Ministère % l'aide-mémoire passa dans le bureau du chef du Gabinet iqui en modifia la forme. Entre les deux projets, Briand n'avait pas encore fait son choix quand, avec Lyautey et Albert Thomas, il partit pour Rome, où devait se tenir une Conférence des premiers ministres alliés, en janvier 1917.
En l'absence du Ministre, les Affaires Étrangères furent gérées par Viviani, garde des sceaux. Ayant pris connaissance des deux projets, celui du Secrétariat général et celui du Gabinet, le Ministre intérimaire les porta à Poincaré, puis au Gonseil des Ministres où la première fut préférée.
Par cette note nous reconnaissions à la Belgique le
1, 6 décembre 1916. Remplacement du Cabinet Asquith-Grey par le Cabinet Lloyd George-Balfour-Bonar Law. Les trois principaux membres du deuxième « Gabinet de Coalition • avaient fait partie du premier avec Asqnith. En éliminant Asquith et Grey et en appelant les deux leaders conservateurs Balfour et Bouar-Law aux postes les plus importants (Affaires étrangères et Finances) Lloyd Georf,'e substituait un coloris conservateur à la teinte libérale qu'avait gardée sous Asquith le gouvernement de coalition.
2. Briand avait donné sa démission le 8 décembre 1916 et son nouveau ministère fut formé le 12.
droit de réannexer le grand Duché de Luxembourg — sous réserve du consentement de la population — , pour la France nous réclamions FAlsace-Lorraine de 1792, et le bassin de la Sarre, enfin nous demandions la constitution sur la rive gauche du Rhin d'un Etat allemand indépendant qui aurait fait tampon entre la France et la Prusse. Viviani avait pu saisir le Conseil des Ministres de la question posée par le Cabinet britannique, mais il crut que l'envoi des instructions à notre Ambassadeur, s'il devait avoir lieu, devait être fait par le titulaire du Ministère des Aflaire s Étrangères, par le Président du Conseil. Rien ne pressait d'ailleurs, car Balfour, chef du Foreign Office depuis le 6 décembre 1916, n'avait pas abordé la question qu'avait deux fois en septembre et novembre posée son prédécesseur. Nous n'avions donc pas à prendre les devants — et c'était notamment l'avis de Poincaré — pour révéler à l'Angleterre nos projets sur le Rhin. Au contraire, il y avait intérêt pour nous à nous entendre d'abord séparément avec l'Empereur de Russie — et c'est à faire cette entente qu'allait s'employer Doumergue.
On attendit donc le retour de Briand, qui n'envoya pas l'aide-mémoire adopté en son absence par le conseil des ministres, mais qui, le 12 janvier, dans une lettre particulière écrivit à Paul Cambon : « La France étant la plus intéressée dans le statut territorial de la Rhénanie, elle doit avoir voix prépondérante dans la solution de cette question. » Si Balfour reprenait la conversation commencée par Grey, notre Ambassadeur était donc autorisé à lui répondre.
Ainsi, dès la fin de 1916, la France a arrêté la politique qu'elle suivra à la Conférence de la Paix, touchant la Rhénanie. Ce n'est pas une politique d'anuexion, c'est une politique de protection. Nous ne voulons pas le Rhin français, mais nous voulons encore moins le Rhin prussien. Nous voulons le Rhin allemand tel qu'il a été si longtemps, le Rhin d'une Allemagne indépendante.
On lira au chapitre suivant les trois mptnoires dans lesqut^ls le maréchal Foch exposa en novembre 1918, en janvier et mars 1919 les impérieux motiis que nous avions de continuer à monter la garde au Rhin.
Clemenceau ne pensait pas autrement que le Maréchal, que Poincaré, que Briand, que Doumergue, que tout Français. Le programme qui pendant des siècles avait été celui de la France: récupération de ce qui nous avait été enlevé parle Pacte de Verdun, élimination de la force germanique de la Rive gauche du Rhin, fut donc le sien, et pour le faire adopter il engagea ces deux grandes batailles diplomatiques du Rhin et de la Sarre dont la durée et les péripéties, tout autant que celles des batailles d'armée, mirent à l'épreuve l'ingéniosité, l'endurance, les nerfs des hommes qui avaient à les diriger.
Tardieu, qui, pendant la conférence, tint auprès de Clemenceau un rôle semblable à celui d'un chef d Étatmajor auprès d'un commandant d'armée, eut à rédiger des mémoires, à discuter avec des experts anglais, américains, italiens, japonais, à soutenir devant les chefs des gouvernements les vues de la France. Et parallèlement à cette lutte que soutenait son collaborateur, Clemenceau s'efforçait, dans des conversations particulières, à dissiper chez nos Alliés les appréhensions que leuv inspirait encore l'extension d'influence que procurerait à la France la constitution à sa frontière d'États qu'elle aurait protégés contre la convoitise persistante de la Prusse.
Tout d'abordlesAméricainsn'avaient pas paru devoir s'opposer à la réalisation de notre plan de sécurité — car il ne s'agissait que de sécurité et non d'annexion.
House, le « fellow » de Wilson, dans des conversations avec Clemenceau et avec Tardieu* en décembre et Wilson lui- même dans ses entretiens avec Jusserand , ambassadeur à Washington, sur le bateau qui l'amenait
i. Voir la Paix, par André Tardieu. TJa vol Poyot, éditqur.
CLEMENCEAU, LLOYP GIORGE, WILSON 195
en France, n'avaient pas présenté d'objection contre la neutralisation de la province rhénane. Mais il en fiit autrement du côté anglais. « Pas de nouvelle Alsace-Lorraine », disait JAojd George. En vain on lui rappelait que la Rhénanie n'avait été livrée à la Prusse (jtt'en i8i5; que jusqu'alors elle avait été indépendante, que la France y avait eu une clientèle ; qu'elle l'avait même administrée ; que son souvenir y vivait encore dans les familles qui avaient donné des soldats à nos armées, sous l'ancienne monarchie et sous Napoléon ; que, catholique, elle était différente de la Prusse Luthérienne; qu'elle possédait donc en elle tous les éléments d'une personnalité allemande, sans doute, mais distincte de la personnalité prussienne; qu'en la rappelant à l'indépendance on ne ferait donc pas une œuvre artificielle; qu'après un certain temps, protégés contre les retours offensifs de la Prusse par les troupes que les Alliés entretiendraient sur la Rive droite pour la garde des têtes de pont du Rhin, l'État ou les États de la Rive gauche auraient retrouvé les habitudes de ce particularisme provincial auquel les Allemands étaient attachés. Clemenceau disait, Tardieu écrivait et répétait dans les discussions auxquelles donnaient lieu ses mémoires que sans la neutralisation du Rhin, neutralisation dont les Alliés devraient assurer la garde, le péril d'une invasion nouvelle demeurerait suspendu sur la France.
A tout les Anglais répondaient : « Nouvelle Alsace- Lor*raine » ; ils disaient que le principe de libre disposition des Peuples, pour lequel ils avaient fait la guerre, serait lésé si on séparait, sans les consulter, 7.000 000 d'Allemands de leur mère-patrie, et que, si on les consultait, ces Allemands répondraient certainement qu'il» voulaient rester en Allemagne. Impossibilité donc pour l'Angleterre de s'associer à une politique de démembrement; impossibilité même pour elle de participer à une occupation prolongée des territoires rhénans, car cette occupation tendrait k
provoquer le démembrement dont les populations intéressées ne voulaient pas; impossible enfin pour le gouvernement britannique de suivre le gouvernement français parce que l'opinion en Angleterre n'accepterait pas les sacrifices qu'imposerait l'occupation d'un pays en révolte morale contre les occupants. « Nouvelle Alsace-Lorraine. »
Pendant que Clemenceau avait avec Lloyd George ces conversations, préliminaires aux discussions dans le comité de la Conférence, Tardieu bataillait avec Philippe Kerr, secrétaire de Lloyd George, homme fort distingué, partisan de l'Entente, allié loyal mais tout aussi Anglais que Tardieu était Français et par conséquent obstiné à défendre la politique de son gouvernement. Le lo et le 12 mars, comme il fallait aboutir, Tardieu et Kerr, auxquels s'adjoignit le Docteur Mezes, directeur du Conseil des experts d'Amérique, se réunirent pour une délibération définitive. L'Américain assiste en témoin plus qu'il ne prend part à l'ardente discussion entre l'Anglais et le Français, car Wilson absent* depuis un mois n'a pas pu donner d'instructions à son expert. Philippe Kerr et Tardieu échangent à nouveau tous les arguments et toutes les objections qu'ils se sont déjà données. Aucun des deux ne cède rien à l'autre. Ils ne proposeront pas une formule commune. La question qu'ils n'ont pas pu résoudre sera renvoyée à l'arbitrage souverain des chefs de gouvernement. La formule française que soutiendra Clemenceau, Tardieu l'apporte le 12. En voici le texte :
Frontière Occidentale de V Allemagne.
I. — Dans l'intérêt général de la paix et pour assurer le jeu efficace des clauses constitutives de la Ligue des Nations, la frontière occidentale de l'Allemagne est fixée au Rhin. En
1. 11 était parti le 13 février pour Washington et ne devait ren^ trer à Paris que le 14 mar^.
conséquence, TAIlemagne renonce à toute souveraineté, sur, ainsi qu'à toute union douanière avec les territoires de l'ancien Empire allemand situés sur la Rive gauche du Rhin.
II. — La Ligne du Rhin sera occupée, en vertu d'un mandat de la Ligue des Nations, par une force militaire interalliée.
La limite et les conditions d'occupation en territoire allemand des têtes de pont de Kehl, Mannheim, Mayence, Coblence, Cologne et Dusseldorf, nécessaires à la sécurité des forces interalliées, seront arrêtées par le traité définitif de paix. Jusqu'à la signature dudit traité, les bases fixées à cet égard par l'armistice du 11 novembre 1918 demeureront en vigueur.
Dans une zone de 50 kilomètres à l'Est de sa frontière occidentale, l'Allemagne ne pourra maintenir ni établir une fortification.
III. — Les territoires de la Rive gauche du Rhin (Alsace- Lorraine exceptée) seront constitués en un ou plusieurs États indépendants, sous la protection de la Ligue des Nations. Leurs frontières occidentales et méridionales seront fixées parle traité de Paix. L'Allemagne s'engage à ne rien faire qui puisse entraver le ou lesdits États, dans l'accomplissement des devoirs et l'exercice des droits qui résultent pour eux des causes et conditions de leur création.
IV. — Dans un délai d'un mois, à dater de la signature des présents préliminaires de paix, les conditions générales d'évacuation des autorités administratives supérieures allemandes et prussiennes actuellement en fonction sur la rive gauche du Rhin seront fixées par un accord spécial entre les puissances signataires et le gouvernement allemand.
V. — Dans un délai de deux mois à dater de la signature des présents préliminaires de paix, un accord spécial entre les puissances signataires et le gouvernement allemand déterminera, sous la garantie de la Ligue des Nations, les conditions générales de liquidation des intérêts économiques allemands sur la Rive gauche du Rhin.
VI . — Le gouvernement allemand s'engage à assurer chaque année, à l'État ou au États indépendants qui seraient créés sur la Rive gauche da Rhin, la quantité de charbon nécessaire à leurs industries. Cette quantité sera portée au crédit de l'Allemagne, dans le compte général des Réparations.
I9â it 6OMBAT DES tROiè
Par ia remise de cette jjropositlbti ferme, là ëôhi^ înissioûdes experts était dessaisie. A.ucun d'eux n'ayant pu convaincre l'ailtre, ils n'ont plus rien à se dire. A Wilsoh, màinténaht, de choisir entre la thèse française et la thèse britannique. Il s'était montré, comme nous l'avons déjà dit, assez favorable à la première, au mois de décembre et de janvier. S'il est dans les mêmes dispositions à son retour d'Amérique, nous avons cause gag^née, car Lloyd George se trouvera seul contre deux, Orlando dans une question qui ne touche pas directement l'Italie devant rallier la majorité, surtout quand cette majorité comprend Wilsoti tju'il voudrait gagner, dans sa contestation avec l'État Serbo-Croate, à la cause italienne.
Mais Wilson a changé d'opinion. Dès son arrivée à Paris le 14 mars, il a eu Un entretien avec Lloyd George et quand, dans l'après-midi, Clemenceau arrive à l'hôtel Grillon, au lieu de trouver comme il s'y attendait un interlocuteur défavorable et un interlocuteur favorable à sa thèse, c'est en face de deux opposants qu'il se trouve. Ce qu'il a déjà dit si souvent il le répète : si la Prusse demeure en Rhénanie, la France reste sous une menace. Pour conjurer le péril que cette menace ferait courir à l'Earope, il faut que les peuples de la Rive gauche soient indépendants, et pour que leur indépendance, sauvegarde de notre sécurité et de la paix du monde, soit assurée il faut qiie la ligne du Rhin, sur les têtes de pont de la Rive droite, soit occupée par les Alliés.
Lloyd George et \ViIson d'accord déclarent, comme Kerr l'avait fait à Tardieu, que ni le démembrement de l'Allemagne, ni l'occupation ne peuvent être accordés par l'Angleterre et l'Amérique. Clemenceau ne s'incline pas devant ce refus de nous accorder l'indispensable. Il ne signera pas une paix qui ne donnera pas à la France les garanties auxquelles elle a droit. Quatre invasions en un siècle c'est assez.
Pour empêcher U cinquième, il faut que là Prusse
etEMENCEAt, tLOYD GEORGE, tViLSON 199
Soit éloignée de nos frontières et que contre elle k surveillance militaire le long du Rhin soit permanente. ,
Wilson comprend que le Français a dit son derhier mot. 11 fait alors cette proposition. « Il n'y àiira ni constitution d'État indépendant sur la Rive gauche du Rhin, ni occupation de la ligne du Rhin, mais l'Amérique et l'Angleterre signeront avec la France un traité par lequel elles s'engageront à la soutenir dé toutes leurs forces si lAllemagne se livre contre là France à une agression non provoquée. » Lloyd George acquiesce à cette proposition de Wilson. L'Angleterre signera un traité identique dont l'entrée en vigueur sera toutefois subordonnée à la ratification du Traité américain. Clemenceau demande à réfléchir, à consulter. Gitiq semaines vont s'écouler avant qu'on ne se soit mis d'accord, cinq semaines pendant lesquelles le négociateur français, acceptantles Alliances, se résigne à ne pas taire rendre à la Rhénanie son indépendance politique, mais insiste pour l'occupation de la ligne du Rhin et des tètes de Pont, et pour la neutralisation d'une large bande de territoire sur la rive gauche du fleuve Les conversations ne cessent pas, alimentées par des notes qui se répondent les unes aux autres et où, sous une forme toujours renouvelée, apparaissent toujours d'un côté les mêmes argUnlents, de l'autre les mêmes objections.
Wilson qui le i4 mars s'était laissé gagner par Lloyd George et qui avait eu le premier l'idée des Alliances est aussi le premier, après une résistance où il avait montré quelque nervosité \ à se rendre à nos raisons. Le 20 avril il déclare à Clemenceau qu'il concédera l'occupation pendant quinze ans, que cette occupation pourra être prolongée et que, même après l'évacuation, elle pourrait être renouvelée, si l'Alle-
1. Le 4 ou 5 avril il avait laisëé annoncer qu'il rappelait à Brest le George-Waahinglon et (^u'il allait quitter la Couféreure.
magne manquait à ses engagements. En outre la promesse d'Alliance est maintenue.
Deux jours après, c'est le tour de Lloyd George, de se trouver seul contre deux. Tout ce que Wilson a accepté, il l'accepte à son tour.
La bataille du Rhin n'était pas gagnée autant que nous l'aurions voulu puisque la Rive gauche restait juridiquement une province prussienne. Mais dans cette province nous tiendrions garnison^ avec droit d'y rentrer après en être sortis, sans que l'Allemagne pût en considérer la réoccupation comme une agression. Nous avions le gage en mains pendant quinze ans, à nôtre portée ensuite et, au surplus la promesse d'une double- alliance qui découragerait en Allemagne toute velléité de revanche. Cette promesse si solennellement faite, pour substituer une garantie à celle qu'on nous avait refusée, étions-nous en droit de craindre qu'elle ne fût pas tenue? Si elle ne l'était pas, comme nous l'avions acceptée en échange de la garantie que nous auraient assurée les Alliances, nos Alliés pourraientils nous contester le droit de prolonger l'occupation?
La bataille pour le Rhin n'était pas terminée quand s'engagea à la fin de mars une bataille pour la Sarre. Nous avions à la livrer dans de mauvaises conditions, car cette fois nous allions demander pour nous-mêmes quelque chose à quoi nous n'avions pas fait allusion dans nos communications diplomatiques et que les Chambres, dans les ordres du jour où elles avaient énuméré sommairement nos buts de guerre, avaient passé sous silence.
Cette revendication tenue en réserve, c'était celle de la frontière d'Alsace-Lorraine de 1792, frontière qui avait été respectée par le traité de Paris de mai i8î4 mais qui avait subi une amputation après Waterloo, en i8i5. Nous avions alors cédé au Palatinat Bavarois Landau et un important territoire sur la rive gauche de la Lauter. En outre, sur les deux rives de la Sarre entre Sarrebruck et la frontière du Luxem-
boarg, nous avions dû abandonner à la Prusse le territoire et la ville de Sarrelouis — Sarrelouis, fondée par Louis XIV, et patrie du maréchal Ney.
Nos plénipotentiaires, après avoir dans des conversations particulières sondé les dispositions des autres délégations, dispositions qu'ils avaient trouvées assez peu favorables, se décidèrent à formuler notre demande. Par un mémoire de Tardieu, ils revendiquèrent à titre de restitution la limite de 1792.
Mais l'Allemagne avait endommagé nos houillères du Nord, au point d'en diminuer d'au moins vingt millions de tonnes la production annuelle. Elle devait donc remplacer le charbon dont, à cause de ses destructions systématiques, nous serions privés pendant beaucoup d'années. Comme le sous-sol du pays de la Sarre contient un riche gisement houiller, dont l'extraction alimentait principalement l'Alsace et la Lorraine, le mémoire de Tardieu ajoutait à la demande de Landau et de Sarrelouis, au titre de restitution, la demande de cession de toutes les mines, au titre des réparations. Ces mines qui appartenaient au domaine de l'État prussien se trouvaient des deux côtés de la frontière telle que nous proposions qu'elle lût tracée? Pour celles qui seraient dans les territoires redevenus français, aucune difficulté; mais pour les autres, dans le territoire que nous n'annexerions pas, l'exploitation pourrait être gênée par les autorités politiques, si elles nous étaient hostiles. Il y avait donc des précautions à prendre contre la malveillance tracassière de l'administration allemande. En conséquence, les plénipotentiaires de France proposèrent qu'un statut politique spécial fût donné à la région minière de la Sarre au delà de notre nouvelle frontière, par exemple que cette région fût érigée en un Etat indépendant qui aurait contracté avec la France une union douanière.
Nos propositions furent, par nos alliés, différemment accueillies. Lloyd George les admit partiellement, Wilson les repoussa toutes. Lloyd George se
âOâ It CoMâAÎ DES tî(Ôïé
montra favorable à notre î'evendication de îa pfo^ priété des Mines et même à Tautonomie du bassin de la Sarre, mais il se prôFidnça contre le rétablissement de la frontière de 1792, contre la réannexion de Landau et de Sarrelouis. La raison qu'il donnait, les nôtres la connaissaient pour Tavoir entendue cent fois depuis l'ouverture de la Conférence : Pas d'Alsace- Lorraine allemande.
Wilson, que l'idée d'annexion scandalisait tandis qu'elle effrayait seulement Lloyd George, rappela que nous avions parlé toujours de TAlsace-Lorraine de 1871 et jamais de celle de 1792. Pour les niiiies, il voulait bien que l'usage nous en fût cédé pendant uii nombre d'années à déterminer, mais il serait abusif d'en transférer la propriété à la France. Quant à séparer la Sarre de l'Allemagne, il ne pouvait pas y consentir et à son tour il employa l'argument de Lloyd George : ne pas faire d'Alsace- iorraifaie nouvelle.
Après une réponse de Clemenceau on s'ajourne aU surlendemain (3i mars). Quand on se retrouve réunis Tardieu a fait un nouveau mémoire sur lequel la discussion s'engage. Nous n'insistons pas sur la frontière de 1792, mais nous ne pouvons céder ni sur la propriété des .mines ni sur le régime politique spécial sans lequel leur exploitation sera entravée Wilson ayant reçu s?itisfaction par notre renonciation à Landau et à Sarrelouis, cesse de trouver immoral le transfert de la propriété des mines. Mais d'État autonome il ne veut pas qu'il en soit créé, car ce serait le morcellement de PAilemagne. Sur ces bases, Clemenceau, lui, ne veut pas traiter. Nouvel ajournement et renvoi de la question à une commission de Trois membres, Tardieu pour la France, Ch.-H. Haskins pour l'Amérique, Headlam Morley pour l'Empire britannique. Notre représentant trouve dans ses deux collègues des auditeurs attentifs et bienveillants, et après quelques jours de discussion il obtient d'eux cette déclaration : « Les soussignés sont d'accord pour estimer que si les arti-
eles ci-dessuâ (visant la propriété et l'exploitation des mines) dont la substance apparaît nécessaire au point de vue économique et social, devaient être appliqués sans que fût établi un régime spécial administratif et politique, des difficultés surgiraient inévitablement. »
Wilson est donc combattu par son propre délégué dans la Commission. Va-t-il s'obstiner? Lloyd George alors a l'heureuse inspiration de proposer, pour la Sarre, l'indépendance sous l'autorité de la Société des Nations, cette fille tant aimée de Wilson. Pourtant le Président américain ne se rend pas encore. A sa première concessioii : propriété transférée à la France, il en ajoute toutefois une autre qui serait de bien peu de valeur : si des conflits éclatent entre la France, exploitante des mines, et l'Allemagne souveraine territoriale, une Commission arbitrale départagera les contestants . Nouveau refus de Clemenceau qui se remet à l'étude avec Tardieu et Loucheur. Sur la constitution d'un Etat autonome administré par la Ligue des Nations il demeure intransigeant, mais faisant un pas vers Wilson, il offrira le plébiscite. Dans quinze ans les popiilations de la Sarre directement consultées diront si elles veulent être autonomes ou allemandes ou françaises. Le lo avril, Wilson accepte cet arrangement qui ne froisse aucun de ses principes, qui ne peut pas porter le trouble dans sa conscience, car il est iine application du « droit de libre disposition des Peuples ».
Telle fut la bataille de la Sarre, plus complètement gagnée que la bataille du Rhin, et où, contre Wilson, Lloyd George fut cette fois l'allié de Clemenceau.