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LA DELEGATION AMERICAINE

WiLSON. — Le chef de la Délégation américaine fut le Président Wilson qui désigna pour l'assister le secrétaire d'État aux Affaires Etrangères, Robert Lansing, Fambassadeur des Etats-Unis en France, Henry White, son « ami » le colonel Edward House et le général H. Bliss.

Nous savons, par le témoignage de Robert Lansing, dont Wilson se sépara avec quelque éclat en février 1920, les raisons qui déterminèrent le Président des États-Unis à se charger du rôle actif de premier plénipotentiaire et nous connaissons les étapes .par lesquelles il passa avant de fixer sa résolution. Jusqu'en i9i6 il avait caressé l'idée d'être le médiateur entre les deux groupes belligérants. Ce qu'avait fait la France entre l'Espagne et les Etats- Unis, ce qu'elle avait fait encore en rapprochant la Russie et l'Angleterre pendant la guerre russo-japonaise ^ Wilson aurait voulu le faire entre la coalition des Empires et la contre-coalition de l'Entente. Il aurait voulu être appelé à mettre fin par une sentence

1. Après l'affaire du Dogger-Bank où des chalutiers anglai^^ avaient été canonnés par l'escadre russe de l'amiral Rodjetswensk y, dans la mer du Nord.

arbitrale à ce sanglant procès, et il avait fait connaître les dispositions d'esprit qu'il apporterait à son tribunal, le jour où il avait parié d'une paix « sans vainqueur ni vaincu ». Poussé par l'Allemagne dans la guerre, ayant lait son devoir d'allié, avec une loyauté, une générosité et une ardeur dont les Français lui seront toujours reconnaissants, Wilson ne cessa pas néanmoins de se considérer comme « au-dessus de la Mêlée ». L'Amérique, qui dans la guerre ne recherchait, disait-il, aucun profit matériel — il s'agit, bien entendu, de l'Amérique politique — pouvait être, malgré l'état d'hostilité déclaré entre elle et l'Allemagne, malgré l'envoi de ses grandes armées sur les champs de bataille, une conciliatrice entre les deux adversaires. C'est ce que pensait son Président. Elle saurait modérer les exigences de ses alliés, et saurait amener l'Allemagne à se résigner aux sacrifices nécessaires. Wilson croyait que la paix modérée dans ses termes que, par sa force morale, il imposerait, serait la moins mauvaise paix, celle qui laisserait subsister en moins grand nombre, et moins vivaces, les ressentiments, les haines, germes de guerres futures.

Cette préoccupation de Wilson d'être arbitre malgré qu'il fût belligérant, n'échappait pas aux ennemis. C'est vers lui qu'allèrent successivement l'Autriche et l'Allemagne en septembre et octobre 1918 quand elles voulurent obtenir l'armistice. Elles recoururent à lui comme s'il avait encore été neutre, et Wilson leur répondit sans en référer tout d'abord à ses « associés. ». Il n'engagea pourtant jjas avec elles de négociations séparées. Sollicité publiquement d'intervenir, il fit connaître publiquement les conditions auxquelles il subordonnait son intervention ; et c'est seulement quand ces conditions eurent été admises qu'il accepta de transmettre aux Puissances asso- ^ciées la demande de l'ennemi. L'échange de notes entre Berlin et ~\V;ishinc:'ton en octobre et novem-

bre 1918 ', sans que Londres, Paris el Rome eussent clé consultés, ne fut pas sans causer quelque étonnement et même quelque mécontentement, car bien que Wilson ne manquât en rien à la loyauté, puisque son dialogue avec la chancellerie allemande avait le monde entier pour auditeur, le fait qu'il ne renvoyait pas immédiatement les solliciteurs au Conseil Suprême des Alliés, décelait chez lui la i^ensée qu'il avait dans l'Association « une situation à part », qu'il n'était pas un belligérant semblable aux autres.

Cette attitude de « témoin » du duel qui relève les épées quand il lui paraît qu'un coup mortel va être porté, Wilson aurait pu la conserver, s'il était demeuré dans l'éloignement. Enfermé dans sa Maison Blanche de Washington, comme dans une sorte de Vatican laïque, il aurait été le Pouvoir spirituel, le régulateur moral, dont, sur les questions qui diviseraient les alliés, on aurait attendu les arrêts.

Robert Lansing, secrétaire d'Etat des Affaires Étrangères paraît avoir compris que la haute stature que dans rimagination des peuples avait prise Wilson, diminuerait de plusieurs pouces si le Président venait de sa personne se jeter dans la mêlée diplomatique. Il lui conseilla de rester à Washington et, quand Wilson lui eut annoncé, le 18 novembre, sa décision de se rendre en Europe pour la Conférence, Lansing insista pour que, à Paris, le Président voulût bien n'être qu'un spectateur, qu'un surveillant. S'il s'était tenu à l'écart, on se serait tourné vers lui dans les moments critiques. En restant en dehors de la Conférence, il aurait pu juger avec plus de sérénité si les arrangements de la paix étaient bien conformes aux engagements qu'avaient pris les Alliés, quand ils avaient accepté les « i4 Points »; il serait devenu en quelque sorte le médiateur qu'il avait eu, dès 1916,

4. Voir le cinquième Fragmenls d^Histoire : les Négociations secrètes et les «quatre Armistices,

r ambition d'être. Mais Wilson ne se laissa pas convaincre que son rôle serait plus grand s'il demeurait contemplatif. Il assuma le rôle actif de premier membre de sa délégation.

Lansing et House. — De ses co-plénipotentiaires, le plus important en titre était Lansing, secrétaire d'Etat, juriste d'une grande réputation. Mais le plus important en fait, était le Colonel House, parce qu'il était plus avant que personne dans la confiance du Président. House n'exerçait aucune fonction officielle quand en 191 5 et 1916 il avait été envoyé en Allemagne puis en France. En annonçant sa mission on avait dit qu'il était a l'ami de Wilson ». Ce titre, on l'avait déjà vu dans la Rome impériale, où des délégations importantes étaient données à des « amis de César », un peu plus tard, le nom « d'amis » fut remplacé par « compagnons » (Cornes dont nous avons fait comte). House était donc un cornes de Wilson, ce que les Anglais appellent aussi plus familièrement un « fellow^ ». C'était un homme très distingué, d'une grande élévation morale, mais qui^ tout en ne contredisant pas aux idées du Président, ne s'illusionnait pas sur la grande difficulté que l'on rencontrerait à ajuster au relatif, aux réalités mouvantes de la politique, ce que Wilson mettait, dans ces idées, d'absolu et de rigide.

White et Bliss. — Le quatrième et le cinquième plénipotentiaires américains étaient H. White, ambassadeur à Paris, qu'entourait le respect et la sympathie des Français, et le général Bliss, représentant de l'Amérique au Conseil Supérieur de Guerre^ un soldat qui, dit-on, aurait voulu que la guerre durât quelques semaines de plus, assez longtemps pour qu'un grand désastre infligé aux Allemands en Lorraine leur donnât la sensation qu'ils étaient bien vaincus.

Les Pouvoirs de Wilson. — Wilson était-il qualifié,

lui chet d ÉlaL, pour se donner la charge de plénipotentiaire à la Conférence? Cette question a été controversée. Les hommes de parti, en France surtout, ont reproché aux Négociateurs français d'avoir ignoré la Constitution américaine et prêté au Président des États-Unis des pouvoirs qu'il ne possédait pas.

En son article 2 (section deuxième, deuxième paragraphe) la Constitution des États-Unis dit : « Le Président aura le pouvoir de faire des traités, de l'avis et du consentement du Sénat, pourvu que les deux tiers des sénateurs présents y donnent leur approbation. »

Ainsi le Président des États-Unis d'Amérique « fait les traités ». Comment « faire » un traité autrement qu'en le négociant? Donc le Président a le droit de négocier personnellement. On a dit que la Constitution donnait le môme droit de conclure les traités au Président de la République française et que pourtant il ne l'exerçait pas directement. C'est que notre Constitution ne permet au Président d'agir que par l'intermédiaire des ministres responsables devant le Parlement. En France, le Président est le chef de l'État, il n'est pas le chef du Pouvoir exécutif.

Il siège au Conseil des Ministres qui est l'Exécutif, mais il y siège seulement comme un conseiller respecté. S'il y avait des votes au Conseil des Ministres, le Président devrait s'abstenir d'y prendre part. En votant, il prendrait une responsabilité dont la loi l'a déchargé. Il a voix consultative, et ses avis sont toujours écoutés avec déférence au Conseil des Ministres, mais il n'a pas voix délibérative. La formule qui a investi le Président de la République française du droit de conclure des traités ne lui donne pas plus pouvoir de les négocier lui-même que la formule qui lui donne le commandement des armées de terre et de mer ne l'habilite à exercer personnellement ce commandement. La Constitution américaine est bien dilférente de la Constitution française. Les onze secrétaires d'État qui composent le Cabinet ne sont pas respon-

abies devant les deux Chambres qui composent le "îongrès^ mais sont seulement responsables devant le •résident. Le Président les choisit; les choix qu'il en a ^ faits doivent être, il est vrai, ratifiés par le Sénat, mais il peut les congédier à volonté, sans être accusé d'abus du pouvoir, comme le fut Mac-Mahon quand il renvoya en mai 1877 le ministère Jules Simon. Son droit de se séparer d'un secrétaire d'État, dont la nomination a X^ourtant été approuvée par le Sénat, est si incontestable, si conforme à la loi. que le 11 février 1920, le Président Wilson écrivait à Lansing : « Vous m'obliliez, Monsieur le Secrétaire d'Etat, si vous voulez en résigner vos fonctions et me mettre ainsi à même i vous donner un remplaçant dont les vues s'accorderaient mieux que les vôtres avec les miennes. » Lansing avait répondu à cette mise en demeure par l'envoi de sa démission, et ni l'acte d'autorité du Président, ni la soumission du Secrétaire d'État n'avaient causé de crise ni même d'émotion. En Amérique, le Président est donc le chef du gouvernement, le Président du Conseil des Ministres, qui sont ses conseillers, au lieu qu'en France c'est le Président qui est le conseiller — irresponsable — des ministres. La fonction du Président en Amérique est comparable à celle de Thiers de 187 1 à 1873. En même temps que chef du Pouvoir exécutif de la République, TJiiers était son premier ministre. Gomme le Président des États-Unis, par le Sénat, il pouvait se faire entendre par l'Assemblée Nationale, quand il le jugeait bon.

Chef de TÉtat et chef actif du Gouvernement fédéral, directeur de la politique étrangère dont il était responsable personnellement devant le Sénat, le président Wilson n'outrepassait donc pas son droit constitutionnel en prenant pour lui-môme la charge de premier I)lénipotentiaire de son État.

Dans quelles mesures ses pouvoirs étaient-ils limités par ceux du Sénat, dans le domaine diplomatique? Revoyons le paragraphe déjà cité de la Constitution t

« Le Président aura le pouvoir de faire des traités de Tavis et du consentement du Sénat pourvu que les deux tiers des sénateurs présents y donnent leur consentement. ))

Ce texte subordonne la validité des Traités faits par le Président à l'approbation des deux tiers du Sénat, mais il n'impose pas au Président l'obligation de prendre Pavis du Sénat, au cours des négociations, obligation qui substituerait la responsabilité d'une des Chambres du Congrès à celle du directeur constitutionnel de la politique étrangère des États-Unis. C'est seulement quand le traité « est fait » que le Président doit le soumettre à celle des deux Assemblées qui, dans la République américaine, représente non le peuple mais les États fédérés^

Ainsi le Président est dans la légalité américaine quand il se délègue lui-même au congrès ; il y est, quand il négocie sans prendre conseil du Sénat. Quand il aura achevé, signé son œuvre, alors seulement il la soumettra à la Haute Assemblée, qui est le Conseil Fédéral des États-Unis d'Amérique.

Les pouvoirs légaux du Président Wilson, quant à la négociation elle-même, étant certains, on pouvait pourtant se demander s'il se trouverait au Sénat la majorité nécessaire pour que le Traité fût ratifié.

Les élections aux deux Chambres du Congrès des États-Unis ont lieu au mois de novembre, tous les deux ans, le Sénat étant renouvelable par tiers, et la Chambre des Représentants dans sa totalité. Mais les nouveaux élus ne prennent possession de leur siège que le 4 mars suivant, au moment où cessent les pouvoirs de leurs prédécesseurs. v

1. Les sénateurs sont au nombre de doux par Etal, quel que soit le chitlVe de la population. 1/Étal de New-York avec neuf millions d'habitants (en 1920} n'a pas plus de représentants au Sénat que rÉtat de Nevada dont la population, la même année, n'atteignait pas le chiffre de 90.000 {Statesmaii's year Book for 19x^0).

En 191 1 (Wilson devait être élu président en décembre 1912 et entrer en fonctions en mars 1918), donc en mars 191 1 (élection de novembre i9io)le parti démocrate, celui de Wilson, voyait entrer au Sénat 49 des siens contre 43 républicains, sur 92 membres; en mars 1913 (élection de novembre 1912), le nombre des sénateurs ayant été porté à 96 par l'admission dans la Fédération de deux nouveaux États, les démocrates (Wilsoniens) sont 5i et les républicains 45; en mars 1915 (élection de novembre 1914) les sénateurs démocrates passent à 56 et les républicains descendent à 40; en mars 191 7 (élection de novembre 1916) les démocrates descendent à 55 et les républicains remontent à 41 ; enfin au moment où va s'ouvrir à Paris la Conférence de la Paix, avant le départ de Wilson pour l'Em^ope, les élections de novembre 1918 déplacent la majorité au Sénat qui se composera, en mars 1919, de 47 démocrates (Wilsoniens) contre 49 républicains. Dès lors il est certain que, dans la législature qui commencera le 4 mars 1919, dans la législature qui aura à voter sur le traité, Wilson sera au Sénat en minorité absolue de deux voix* . Faut-il conclure de ce changement dans la composition de la Chambre, qui a le dernier mot à dire sur les actes diplomatiques, que l'œuvre à laquelle Wilson va consacrer ses elïbrts en France est d'avance frappée de condamnation ?

Pour valider un traité il faut le vote de 64 sénateurs sur 96 (les deux tiers). Mais Wilson, même de 191 5 à 1917, où sa majorité a été la plus considérable, n'a pas eu plus de 56 voix assurées, les 56 voix du parti démo-

1. Pour les élections ù la Chambre des représentants, voici les chiifres :

1911. Démocrates : 289. — Républicains : 145. ^^^^' — 290.— — 127 (et 18 progressistes

amisdeKoosevelLj.

19^^. — 232. — - 199 (9 divers).

^917. - 213. ~. - 217 (4 divers).

1919. ~ lUo. __ 240 (4 divers),

crate. Comme lesdeux tiers de96sontG4,Wilson quand il débarqua en Europe à la fin de 1918, pour prendre sa place à la Conférence, se trouvait donc déjà eu « minorité diplomatique » si on peut ainsi dire, de 9 voix puisqu'il n'avait au Sénat que 55 partisans. Trois mois plus tard, ce n est plus par neuf suilrages, c'est par dix-sept que l'œuvre diplomatique de Wilson paraît pouvoir, devoir même, si on le veut, être mise en échec, puisque, à partir du 4 mars i9i9, les démocrates (Wilsoniens) ne seront plus que 47-

Les textes constitutionnels américains, nos juristes, nos ambassadeurs les connaissent. Parmi nos plénipotentiaires il en est qui ayant rempli de grandes missions en Amérique, Jules Cambon et André Tardieu ont conservé des rapports damitié avec des citoyens éminents des États-Unis. Leurs correspondants, dit-on, leur ont écrit pour les mettre en garde contre une excessive coniiance dans la puissance du Président, pour leur dire que la signature de Wilson ne lierait pas l'Amérique, que très probablement cette signature serait désavouée par le Sénat. Ces lettres ne leui apprennent rien et n'apprennent rien aux conseillers juridiques des Affaires Etrangères, ni à Clemenceau, n: àPiclion.

A ces informations particulières, les adversaires dt Wilson veulent ajouter un avertissement solennel. L( 3 mars 1919, à la veille de l'inauguration du Congrès renouvelé, 89 sénateurs assemblés à Washington voten la résolution que voici :

(( Attendu que, selon le Constitution, le Sénat américain ; pour fonctions d'approuver ou de désapprouver la conclusioi de tout traité américain, et qu'aucun traité ne peut deveni opérant sans le consentement du Sénat exprimé par le vot. affirmatif des deux tiers des sénateurs présents ;

« Attendu que le Sénat des Etats-Unis accomplissant ains son devoir constitutionnel, estime que, quel que soit soi désir de voir les nations du monde s^unir dans la paix, ( procéder à un désarmement général, le projet actuel d<

Ligue des nations aujourd'hui soumis à la Conférence de la Paix ne pourra pas être accepté par les Etats-Unis ;

« En conséquence, le Sénat de'cide que :

(c Les Négociations, en ce qui concerne les États-Unis devraient immédiatement tendre à négocier d'urgence une paix avec l'Allemagne qui soit satisfaisante à la fois pour les États-Unis et les nations avec lesquelles les États-Unis se sont associés dans la guerre contre le gouvernement allemaQ(ï. Alors seulement la proposition de former une Ligue des nations pour assurer la paix permanente du monde pourra être prise en considération attentive et sérieuse. »

Cette « résolution » est l'œuvre individuelle de 89 personnages considérables, mais elle n'a que la valeur d'une manifestation d'opinions particulières, elle est signée par des sénateurs, mais elle n'est pas votée par le Sénat.

Elle n'est donc pas un texte officiel. Toutes proportions gardées, elle peut être comparée à un vœu de Conseil général émis « hors session ». Telle qu'elle est, ses signataires la font porter à l'Ambassade de France, qui, en l'absence de Jusserand, ambassadeur, est alors gérée par un conseiller d'ambassade. Bien que les représentants diplomatiques soient accrédités auprès des gouvernements et non auprès des partis opposants, le chargé d'affaires de France, Ghambrun, accepte, à titre de renseignements, la communication que viennent lui faire des Sénateurs, qui, pour être les adversaires de Wilson, sont pourtant, la plupart, des amis de la France. La résolution, transmise à Paris en même temps qu'elle est publiée dans toute la presse américaine, est donnée, peut-être par le Ministère des Affaires Étrangères, à l'Agence Havas; en tout cas c'est avec l'approbation des bureaux du Quai d'Orsay , car la censure diplomatique existe encore, que l'Havas, le 6 mars, distribue à tous les journaux, ses abonnés, le texte qui annonce que le traité de Wilson sera rejeté, texte dont le rédacteur a été le président delà commission des Affaires Étrangères du

36 tE COMBAT DES TROIS

Sénat, le sénateur Lodge, aux sentiments francophiles connus. Ainsi nul n'ignore en France que Wilson trouvera contre lui, quand il demandera la ratification du futur traité, une opposition très déterminée. Nos plénipotentiaires, nos ministres, les parlementaires et tous les Français qui lisent les journaux ont été informés par l'Agence Havas que le Président des Etats-Unis aura à livrer bataille pour faire passer son traité.

Que pouvaient faire les hommes d'Etat qui négociaient avec Wilson? Pouvaient-ils cesser de le considérer comme le représentant autorisé de l'Amérique, quand il en était le représentant légal ? Pouvaient-ils commettre l'inconvenance de l'interroger sur la validité de ses pouvoirs? La résolution Lodge indiquait que 39 sénateurs voteraient contre le traité. Mais en régime de discussion, le vote est douteux, quels que soient les partis pris proclamés, jusqu'au moment où le scrutin est clos. Wilson ne pourrait-il pas gagner à sa cause les 17 voix qui lui manquaient depuis qu'il n'avait plus au Sénat que 47 partisans? En France, le traité de 191 1 sur le Maroc et le Congo n'avait-il pas été ratifié par une Chambre mécontente, et, au Sénat, sur la demande d'un Président de Conseil, Poincaré qui avant de venir aux Affaires avait laissé voir qu'il n'approuvait pas toutes les parties de ce traité?

En présence d'un acte diplomatique à l'élaboration duquel son représentant constitutionnel aurait eu une si grande part et qui consacrerait son élévation au premier rang des Puissances de la terre, l'Amérique ne contraindrait-elle pas ses hommes politiques à oublier leurs engagements de partisans? L'opinion publique américaine ne ferait-elle pas pression assez forte pour rallier à Wilson les 17 suffrages sans lesquels la grande œuvre accomplie dans la guerre par les Etats-Unis demeurerait sans conclusion ? Peut-être quelques amendements seraient-ils introduits par le Sénat dans le texte du traité, mais d'avance on était

prêt à Paris, à Londres, à Rome à les accepter, à condition qu'ils ne touchassent qu'à la Société des Nations et ne portassent pas atteinte aux droits que les peuples victimes de l'agression allemande avaient d'être dédommagés, 5^

Tout considéré, le parti pris de Lodge et de ses 38 collègues de détruire l'œuvre de Wilson, s'il pouvait causer quelque souci, ne pouvait pourtant pas faire revenir les négociateurs alliés sur l'adhésion qu'ils avaient donnée à la proposition du Président d'insérer le Pacte de la Société des Nations dans le Traité.

De Washington, 89 hommes, d'une grande autorité, il est vrai, leur faisaient dire que ce Pacte serait repoussé. Mais ne pouvait-on pas espérer que Wilson, représentant constitutionnel de l'Amérique, aurait une autorité plus grande encore ? Wilson voyait dans le Pacte le fondement de la paix universelle perpétuelle et, en le soutenant avec tant d'ardeur, il croyait bien qu'il aurait la force de le faire approuver. Si on avait, en mars 1919, éliminé du Traité la partie à laquelle le président attachait le plus d'importance, il se serait retiré de la Conférence. Etait-il possible de laisser se dissoudre ainsi « Tassociation » des participants européens de l'Entente avec le puissant ami dont le concours financier, économique, militaire avait été le facteur décisif de la victoire ? Et cette rupture aurait été consommée sur la menace d'un parti américain de ne pas souscrire au traité ! Mais ce parti si considérable qu'il fût, et quelque sympathie qu'il eût pour nous, n'était pas encore l'Amérique officielle et n'était-ce pas avec celle-là que nous devions d'abord compter? Cette Amérique officielle, c'était Wilson, chef légal de son pays, directeur légal de sa politique étrangère, Wilson dont le pouvoir de négocier était reconnu, même par ceux qui déclaraient d'avance qu'ils ne ratifieraient pas son œuvre.

Est-ce qu'en France même, il n'y avait pas contre le traité, avant même qu'on le connût, une opposition?

Est-ce que le Président de la Commission des Affaires Etrangères à la Chambre des Députés n'était pas à la tête de cette opposition? Cet homme politique n'avâit-il pas dit à lord Roberd Cecil, ministre anglais, que l'Angleterre devait ne pas accordera Clemenceau une confiance sans réserve, parce que la majorité à la Chambre serait, pour accepter une paix qui ne la satisfairait pas, moins docile qu'elle l'avait été pour faire la guerre? Sa qualité de Président de la Commission qui aurait à examin'er le Traité donnait du poids à la parole de cet homme politique ; n'exprimait-il pas lavis de la Commission dont il dirigeait les délibérations? Lord Robert Cecil avait répété à Lloyd George les propos de ce député — qui devait d'ailleurs ne pas être réélu en novembre 1919 — et le Premier britannique n'avait pas pris au sérieux la menace qu'ils comportaient. Clemenceau saurait bien, une fois la tâche achevée, la faire approuver par son Parlement.

Ce que, bien certainement, Clemenceau obtiendrait en France, malgré certaines bouderies, Wilson ne l'obtiendrait-il pas lui aussi en Amérique? Placé devant le fait d'un traité qui élevait si haut la République des États-Unis, le Sénat se laisserait convaincre. Cette confiance dans lïnfluence de Wilson n'aurait peut-être pas été déçue, si le Président, suivant le conseil que lui avait donné Lansing, était resté à Washington et si dans la négociation il ne s'était pas comporté comme un inspiré qui n'a de conseil à prendre de personne .

Demeuré à la Maison Blanche, ou y étant retourné après une visite en Europe, il aurait pu, gardant le contact avec ses amis et prenant aussi le contact avec ses adversaires, chercher une conciliation entre les points de vue opposés. Eu consultant ceux-ci et ceux-là, il aurait fait de tous ses collaborateurs, même de ceux aux objections desquelles il ne se serait pas rendu. Ses amis auraient été mieux préparés à défendre le traité, et ses adversaires auraient été moins libres pour l'atta-

quer. Les amours-propres, qu'il faut toujours ménager, n'auraient pas été blessés comme ils le furent par la prétention que semblait afficher le Président de faire à Paris une œuvre personnelle. En montrant plus de déférence au^énat, en consultant individuellement les membres de la Commission sénatoriale des Affaires Étrangères qui avait beaucoup plus de pouvoir sur lui que n'en avait la Commission de la Chambre des Députés sur Clemenceau, Wilson aurait pu peut-être détacher de l'opposition assez de suffrages pour assurer au Traité la majorité requise par la Constitution. Mais Wilson qui, en se mêlant aux délibérations de la Conférence et en s'y trouvant contraint de sacrifier quelquefois l'absolu de ses Principes à la relativité des intérêts, avait porté atteinte à l'espèce de prestige pontifical que lui avaient valu ses premières attitudes et ses promulgations de principes, Wilson porta aussi atteinte à son autorité dans son pays, en en demeurant trop longtemps éloigné. Son absence découragea ses partisans et encouragea ses adversaires, et fut sans doute, avec la maladie qui le condamna pendant de longs mois à l'isolement, une des causes de son écroulement.

Mais en 1919, malgré le changement que les élections de novembre 1918 avaient apporté dans le Sénat, pouvait-on prévoir cet écroulement? Le Président des Etats-Unis était l'homme qui avait fait débarquer en France plus de deux millions de soldats. Les Français se souviennent et se souviendront toujours avec gratitude qu'après la grande défaite anglaise du 21 mars 1918, Pershing, général en chef américain, était venu d'ordre de son gouvernement dire à Foch : « J'ai trois divisions prêtes. Prenez-les ^ »

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