COMMANDEMENT EN CHEF DES ARMÉES ALLIÉES
Le Maréchal
le 31 marsi919.
Distribuée et lue le Si mars au Conseil des Quatre,
NOTE
Par la note du 10 janvier, on a montré la nécessité pour les Puissances Occidentales, d'avoir comme frontières militaires une barrière naturelle (et il n'y en a qu'une, le Rhin), pour arrêter l'invasion d'une niasse germanique de 70.000 000 de sujets environ, qui peut en outre être augmentée d'une masse slave d'un chiffre plus élevé.
Comme on le verra dans la présente note, toute autre combinaison semble insuffisante, soit par son efficacité, soit par le temps qu'elle demanderait à jouer.
Telle la simple neutralisation des Provinces Rhénanes, consolidée par une forte alliance.
Si Ton suppose en effet une zone neutre de 50 kilomètres de largeur sur la rive gauche et la rive droite du Rhin, libéré ainsi de toute garnison, il est certain cjue le jour où u^
commandement allemand est décidé à reprendre l'attaque, il peut sans manifestation évidente prendre des dispositions qui lui permettent, sans coup férir, de se saisir des passades du Rhin, d'une zone d'action suffisamment large sur la rive gauche pour en faire le point de départ d'une attaque rassemblée d'autre part, et nous mettre en un mot en présence d'un fait accompli dont la discussion tardive ne peut plus rien produire. Il est également évident que ce commandement a dès lors en main l'obstacle franchi, et par là, la possibilité non seulement de s'y défendre avec fruit, mais encore d'en faire déboucher avec avantage ses masses.
En partant de cette situation défavorable qui équivaut au lendemain d'une grande bataille perdue, que nous reste-t-il à faire? A concentrer au plus tôt les Armées alliées à la frontière de nos États. Malheureusement nous ne trouvons aucun obstacle naturel pour y couvrir une opération toujours longue et périlleuse pour les États les premiers engagés, France et Belgique, et à plus forte raison, pour y attendre les Armées de nos Alliés, Angleterre, Amérique, plus lentes à venir En admettant même que cette première opération réussisse, c'est un total inférieurque présenteront encore la France et la Belgique puisqu'il résultera d'une population de moins de 50.000.000 d'habitants, devant une supériorité de population allemande incontestable. C'est donc une bataille perdue si elle est engagée par ces seuls États. Pour éviter une pareille surprise, d'où découlent toutes ces conséquences, et qui ne réclame de l'adversaire aucune capacité extraordinaire, il n'y a qu'un moyen : c'est de rester nous-mêmes sur le Rhin.
Le secours d'une alliance ne peut compenser au moment voulu l'infériorité de la situation, car il est douteux que l'Angleterre puisse mettre, comme premier secours au service d'une guerre européenne, plus de forces qu'elle n'en avait en 1914, en raison de son obligation de tenir un vaste empire et en l'absence du service obligatoire. Mais en outre, ce secours insuffisant ne pourra qu'être tardif, par suite de la distance, de la traversée de la Manche, et parce que, dans l'hypothèse même d'un tunnel sous-marin, d'une destruction toujours possible d'ailleurs, le rendement d'une seule ligne même à deux voies ne permet pas de dépasser la rapidité de transport que nous avons connue en 1914,
Quant au secours américain, ce ne sont pas des semaines qu'il exigera, mais bien 4es mois.
CLEMENCEAtJ, LLOYD GEORGE, "WILSON 221
Et dans ces conditions, par suite, c'est une bataille à notable infériorité numérique, sans aucun obstacle naturel pour la rendre plus facile qu'il nous faudra supporter dans les plaines de Belgique. C'est de nouveau la Belgique et le Nord de la France transformés en champ de bataille, en champ de défaite, c'est bientôt l'ennemi atteignant les côtes d'Ostende et de Calais, les mêmes pays ravagés une fois de plus.
Si en 1914, nous avons pu durer le temps nécessaire à l'Angleterre pour faire ses grandes Armées, si nous avons pu tenir à la Marne, à Arras, et finalement à l'Yser, c'est que la Russie de son côté retenait une notable partie des forces allemandes, envahissait la Silésie et menaçait Berlin.,
Ce contre-poids n'existe plus, pour longtemps sans doute. Peut-être viendra-t-il s'ajouter à la masse ennemie pour la renforcer. Par là se montre, sur la frontière occideniale de l'Allemagne, le danger d'une situation plus grave pour nous qu'en 1914. Elle résulte des modifications politiques des États et des Alliances. Cette situation nouvelle ne peut être méconnue, il ne peut y être remédié qu'en utilisant pour la renforcer, là seule frontière que la nature ait créée dans le Nord-Ouest de l'Europe : la barrière du Rhin. En résumé, si nous ne tenons pas le Rhin d'une façon permanente, il n'y a pas de neutralité, de désarmement, de clause écrite d'une nature quelconque qui puissent empêcher l'Allemagne de se saisir du Rhin et d'en déboucher avec avantage. Il n'y a pas de secours suffisant, arrivant à temps d'Angleterre ou d'Amérique, pour éviter un désastre dans les plaines du Nord, pour éviter à la France une défaite complète, ou l'obligation, pour y soustraire ses armées, de les replier sans retard derrière la Somme, ou la Seine, ou la Loire, en vue d'y attendre le secours de ses Alliés.
Le Rhin reste donc aujourd'hui la barrière indispensable au salut des peuples de l'Europe Occidentale, et par là de la civilisation. Il n'y a pas d'autre part de principe supérieur qui oblige un peuple victorieux, quand il a reconquis dans une guerre défensive les moyens indispensables à son salut, aies restituer à son adversaire. Il n'y a pas de principe qui puisse obliger un peuple libre à vivre sous une menace continuelle et à ne compter que sur ses Alliés pour lui éviter le désastre, quand il vient de payer son indépendance, de plus de l.BOO.OOO cadavres et d'une dévastation sans exemple,
Il n'y a pas de principe qui puisse prévaloir contre le droit des peuples à l'existence, contre le droit absolu qu'ont la France et la Belgique d'assurer leur indépendance.
Dans ces conditions, il paraît difficile de refuser aux Nations des premiers rangs de la bataille, France et Belgique, la protection qu'elles jugent indispensable pour vivre et combattre jusqu'à l'arrivée de leurs Alliés, de leur enlever le bouclier qui leur permettra de se défendre, mais non d'attaquer : le Rhin.
Il nous faut faire une paix juste, mais une paix durable. Que les populations de la Rive gauche du Rhin restent, ou non, allemandes, la frontière politique des Nations de l'Ouest de l'Europe contre la Germanie est au Rhin.
Il appartiendra d'ailleurs à la Conférence de régler le sort politique des États de la Rive gauche du Rhin et de leur donner une constitution compatible avec le principe de la liberté des Peuples. Ils n'ont d'ailleurs jamais constitué que des États indépendants, ou des appoints pour les Puissances centrales de l'Allemagne.
Renoncer à la barrière du Rhiii, c'est admettre cette monstruosité inimaginable, que bien que battue, l'Allemagne couverte de feang et de crimes, l'Allemagne responsable de la mort de millions d'êtres humains, l'Allemagne qui voulait détruire notre pays et le laisser couvert de ruines, l'Allemagne qui entreprenait de dominer le monde par la force, serait encore maintenue par notre abandon volontaire du Rhin dans la possibilité de recommencer ses entreprises comme si elle avait été victorieuse.
Je demande instamment aux Gouvernements Alliés et Associés, qui aux heures les plus critiques ont remis entre mes mains la conduite de leurs Armées et l'avenir de la cause commune, de considérer que cet avenir n'est assuré d^une façon durable, demain comme aujourd'hui, que parla frontière militaire du Rhin et son occupation par les Alliés. Cette situation indispensable est donc à maintenir.