CHAPITRE XVI LE PLÉBISCITE DE HAUTE-SILÉSIE
Après la remise du Traité au plénipotentiaire allemand Brockdorff-Rantzau, par Jules Cambon le 7 mai, Lloyd George lut dans une grande anxiété. Le Traité n'était-il pas trop rigoureux? Les Allemands ne refuseraient-ils pas de le signer? Ne convenait-il pas d'en adoucir certaines clauses ?
Le premier ministre britannique devait demander à Clemenceau de revenir sur l'occupation de la Rive gauche du Rhin et d'accepter la fixation du montant des dommages à un chiffre forfaitaire. Comme il ne pouvait guère espérer que le Plénipotentiaire de la France abandonnerait ce qu'il avait arraché avec tant de peine, Lloyd George éprouvait une nervosité dont, dans la première quinzaine de juin, la Pologne fut le patito .
Au cours de toute la négociation, les Français et les Américains avaient remarqué chez le Premier britannique un ton peu bienveillant chaque fois qu'était abordée une question touchant à la Pologne. Contre les Polonais, il avait visiblement des préventions ; il participait sans satisfaction, sans confiance, à la reconstitution d'un État qui avait péri parce que l'esprit politique lui avait manqué. Il se demandait si, entre
TAllf^magne, qui voudrait un jour se refaire, et la Russie, qui tôt ou tard sortirait de l'abjection où les Bolcheviks l'avaient mise, il n'était pas imprudent de replacer une nouvelle Pologne qui ressemblerait peutêtre à l'ancienne par son inconsistance.
Sans nul doute, l'imprudence serait moindre si on faisait de la Pologne un État très fort, que ses voisins eussent respecté. Mais, pour doter la nation rappelée à l'indépendance de tous les moyens de prospérer économiquement et de croître en puissance, il aurait fallu pratiquer des entailles dans les territoires allemand et russe. C'est à quoi les Anglais ne consentaient pas.
Dès le mois de novembre, pendant la discussion des conditions de l'armistice, Pichon *. ayant incidemment parlé de rétablir la Pologne dans ses frontières de 1772, Balfour avait dit que cette idée TefFrayait, car la réalisation en eût étendu le nouvel État de la mer Baltique, à la mer Noire.
Les Français, eux aussi, avaient trouvé quelque exagération dans la prétention polonaise que Pichon avait révélée. Aussi, quand la Conférence eut été ouverte, tombèrent-ils facilement d'accord avec les autres alliés pour dessiner une Pologne dont la population fût aussi homogène que possible Un désaccord s'était élevé seulement au sujet de Dantzig et de deux autres districts où les Allemands étaient en majorité. Pour ces districts on avait adopté la solution du plébiscite. Pour Dantzig, la Pologne, vivement soutenue par la France, la revendiquait, au nom du droit historique et en s'appuyant sur le treizième Point de Wilson dont un paragraphe disait : « On assurera à la Pologne un libre accès à la Mer. »
A cette revendication, Lloyd George avait objecté que Dantzig, autrefois ville polonaise, était devenue
4. Voir le cinquième Fragment d'Histoire, Les Négociations secrètes et les quatre Armistices,
ijijle allemande, que le Principe des nationalités ne ermettait donc pas qu elle fût ramenée de force en *ologne.
Bienqu'il fût devenu trèspolonopliile sous l'influence 'un conseiller technique de sa Délégation, Lord', Vil son s'était raiigé à l'avis du Négociateur britanique.
On avait alors donné à Dantzig ce statut qui lui con- 3re une indépendance limitée par les droits reconnus
la Pologne, mais qui n'enlève pas à son Administraion, si elle demeure animée d'esprit germanique, la ossibilité de gêner la Pologne dans l'exercice de ses roits.
S'il avait fait dpnner à la question de Dantzig une olution qui ne satisfaisait aucune des deux parties ontestantes, Lloyd George avait vu avec déplaisir ar une autre question ses idées non germanophiles ertes, mais si peu polonophiles, mises en échec par îs deux Plénipotentiaires d'Amérique et de France . .a Haute-Silésie tout entière avait été attribuée à la ologne par le Traité du 7 mai.
Le 2 juin, alors qu'on attendait la réponse allemande, loyd George rouvrit la discussion sur cette attribuon. Le débat qui s'engagea et occupa cinq longues éances fut un des plus ardents de la Conférence. On a lire le compte rendu analytique, où le négociateur ^ançais se montra si clairvoyant.
Lloyd George. — Tous mes collègues disent que la •ontière orientale de l'Allemagne est inadmissible, si le n'est pas changée ; et si l'Allemagne refuse de gner, ils estiment tous Qu'une opération de coercition 3ntre l'Allemagne ne paraîtra pas justifiée au pays. s sont d'ailleurs d'accord avec nos techniciens, ils enseiit que la Haute-Silésie n'ayant pas fait partie de
i. Lord, catholique américain, est Tauteur d'une Histoire de la ologne.
la Pologne depuis 6 ou 700 ans^un plébiscite estindis pensable. Si le plébiscite est favorable à la Pologne, i sera impossible ensuite aux Allemands de parler d revanche.
C'est ce qui serait arrivé si, en 1871, un plébiscit favorable à l'Allemagne avait eu lieu en Alsace-Lor raine. D'ailleurs, je suis convaincu que le plébiscit sera favorable à la Pologne.
Clemenceau . — En ce qui concerne la Pologne, il ^ a d'abord un crime historique à réparer, mais il y ; aussi à créer une barrière entre l'Allemagne et h Russie. Vous pouvez lire les interviews de M. Erzber ger, il demande que la Pologne soit aussi faible qu< possible, puisqu'elle sépare l'Allemagne de la Russie M. Erzber ger ajoute, qu'une fois en relation avec h Russie, l'Allemagne pourra attaquer la France, dan de bien meilleures conditions qu'en i9i4.
Est-ce cela que vous voulez? TAUemagne, maîtressi de la Russie, cela veut dire que nos morts seront mort pour rien. C'est, pour le moment, tout ce que je veu: dire à ce sujet.
3 Juin igzg, après-midi.
WiLsoN. — Le plébiscite en Haute-Silésie me parai difficile; il sera indispensable d'expulser d'abord le fonctionnaires allemands.
Lloyd George. — Parlez- vous des petits fonction naires?
WiLsoN. — Non ; je pense à ceux qui ont la charg de l'adm^inistration.
Clemenceau. — N'oubliez pas cependant qu'e Allemagne, c'est le pouvoir central qui nomme le maires.
Lloyd George. — Je suis d'accord que les princiales autorités allemandes devraient quitter le pays vant le vote.
WiLsoN. — Oui, mais il y a plus : i5 ou 20 gros capiilistes allemands sont maîtres de la Haute-Silésie.
Clemenceau. — C'est la vérité même. Henckel de 'onnermarsck notamment.
WiLsoN. — Le plébiscite libre, franc est, d'après mes Dnseillers techniques, impossible à attendre dans un ays dominé depuis si longtemps et qui aura toujours
crainte de représailles, si les Allemands ne dispalis sent pas.
Lloyd George. — Et pourtant, malgré cette crainte 1 1907, les Polonais ont été vainqueurs aux élections; les techniciens, à moi, prévoient un plébiscite favoible à la Pologne. Ils pensent qu'un tel plébiscite iterdira aux Allemands les revendications ultérieures.
WiLsoN. — Il n'y a pas en Allemagne de mouvement opinion en faveur de la Haute-Silésie, c'est une flaire de capitalisme.
Lloyd George. — Pourtant le Gouvernement llemand est socialiste en majorité, et c'est lui qui roteste.
WiLsoN. — Oui, mais pour le compte des capilastes .
Lloyd George. — Je ne suis pas de votre avis, c'est n sentiment national. La Haute-Silésie est détachée e la Pologne depuis 700 ans, je ne demande rien
excessif en demandant que les habitants puissent oter.
"WiLSON. — Mais, je le répète, un vote libre est imposa ible.
Lloyd George. — Eh bien, nous occuperons le territoire pendant le vote.
WiLsoN. — Alors, on dira que nous avons exercé une pression militaire.
Clemenceau. — Dune façon ou de l'autre, les Allemands protesteront toujours.
Lloyd George. — Le vote n'en aura pas moins eu lieu. D'ailleurs, comment les Allemands intimiderontils la population industrielle quia delà résistance? Nous avons connu cela au pays de Galles, et nous avons triomphé des gros propriétaires.
WiLsoN. — Vous comparez deux choses non comparables.
Lloyd George. — Mais je vous répète que les élections ont été favorables aux Polonais, dans toute la zone qui nous intéresse.
WiLsoN. — Il s'agissait d'élections intérieure», et non pas d'un plébiscite sur la nationalité.
Clemenceau. — Nous n'avons pas promis qu'il y aurait plébiscite dans cette région.
Lloyd George. — C'est M. Wilson qui a proclamé en toute occasion le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, nous faisons des plébiscites dans la Sarre, Fiume, à Klagenfurt, pourquoi nous y refuser en Silésie?
WiLsoN. — Je n'abandonne rien de mes principes, mais je ne veux pas que les Polonais votent sous la pression allemande.
Lloyd George. — Vous reprenez la thèse que vous avez contestée quand elle était, à propos delaDahnatie, dans la bouche de M. Orlando.
WiLsoN. — C'est là une pure absurdité; ce que je veux, c'est un vote vraiment libre. Or, déjà je suis informé que les Allemands préparent en Haute-Silésie une action militaire.
Lloyd George. — Raison de plus de faire le plébiscite .
WiLSON. — Mais enfin, que nous offrez-vous?
Lloyd George. — La même procédure que pour la Prusse Orientale.
WiLsoN. — Et si les Allemands refusent d'obéir à la décision de la Société des Nations?
Clemenceau. — Vous allez leur demander des promesses, ils promettront, ils ne tiendront pas. Est-ce cela que vous voulez?
Lloyd George . — Je n'exclus pas l'hypothèse dune occupation militaire de la zone plébiscitaire.
WiLsoN. — Je vous répète que TAUemagne dira que l'on exerce une pression.
Lloyd George. — Une division sera suffisante.
'WiLSON. — Cela suffira pour que Ion nous accuse de pression.
Lloyd George. — Je veux la paix. Je sais de bonne source que la question de la Silésie est la plus importante pour les Allemands. J'aime mieux envoyer une division en Silésie, que des armées sur Berlin.
Clemenceau. — Qui vous dit que vous aurez le choix ?
Lloyd George. — Je ne veux pas recommencer les folies de Napoléon en Russie et être à Berlin comme il a été à Moscou.
240 LE COMBAT t)ÈS TROIS
Clemenceau. — Il est un peu tard pour dire tout cela.
WiLsoN. — La question est de savoir si nous avons décidé selon la justice. Qu'on nous prouve une erreur ethnographique, je suis prêt à la rectifier, mais la menace que l'Allemagne refusera sa signature me laisse indifférent. Si les Allemands ont quelque chose à dire de fondé en ce qui touche la Haute-Silésie, je consens à examiner la question.
Lloyd George. — Il n'est pas du tout trop tard. Le traité remis aux Allemands le 7 mai n'est pas un ultimatum. Nous devons écouter les Allemands; mes collègues du Gouvernement sont de cet avis. Les Allemands ne demandent rien d'injuste en demandant la consultation des habitants. Quant à la liberté du vote, cela nous regarde. Si l'Allemagne s'oppose à l'application d'un plébiscite favorable à la Pologne, Tarmée britannique marchera avec enthousiasme sur Berlin, c'est cela que je veux : j'ai besoin d'avoir le peuple anglais avec moi, s'il y a de nouvelles difficultés .
WiLsoN. — Il me semble que nous sommes en moindre désaccord qu'au début de l'entretien. Ma thèse c'est qu'il ne suffit pas que lAllemagne dise non pour que nous changions nos décisions. Je suis prêt à les changer sur tous les points où il sera démontré que nous avons eu tort.
Lloyd George. — D'autres hypothèses sont à considérer. Pourquoi refuser des changements secondaires, s'ils facilitent la signature? Moi, j'ai la conviction que le plébiscite donnera la Haute-Silésie à la Pologne et facilitera en même temps la signature.
WiLsoN. — Vos intentions sont excellentes, mais si nous envoyons des troupes, on nous accusera de pression. J'aimerais mieux prendre d'autres garanties
pour assurer la liberté du vote, et ne pas envoyer des troupes.
Clemenceau. — Je vous ai écouté tous les deux avec attention. Mon objection à moi, la voici : Vous voulez éviter des difficultés, vous allez en créer de pires. Un plébiscite, c'est parfait. Mais pas en Allemagne où jamais la liberté n'a existé. Décider le plébiscite et partir sans se mêler de rien, ce serait fort bien; mais ce serait un crime contre les Polonais. Reste l'occupation par nous de la zone plébiscitaire : alors l'Allemagne dira qu'une pression a été exercée, et savezvous ce qui arrivera : dans six mois, dans un an, vous trouverez en pleine paix, tous les embarras de la guerre, et la situation à ce moment sera probablement plus difficile encore qu'elle n'est aujourd'hui.
Vous dites, Monsieur Lloyd George, que vous ne désirez pas aller à Berlin, moi non plus. Si nous avons fait tuer des millions de soldats, c'était pour sauver notre existence. Vous dites que vous voulez connaître les préférences de la Haute-Silésie, je vous réponds que sous l'administration allemande, la Haute-Silésie ne pourra pas s'exprimer librement, et que sous un régime d'occupation interalliée, les Allemands prétendront que le plébiscite a été faussé. Vous voulez apaiser les passions de races, vous allez les surexciter. Il y a des cas où le plus simple et le plus sage c'est de dire non tout simplement.- Nous avons la conviction d'avoir fait un traité juste, tenons-nous-y. Le plébiscite et l'occupation c'est pour demain des querelles, peutêtre des batailles ; en un mot, tout le contraire de ce que vous désirez.
Lloyd George. — Mais, si vous craignez une résistance allemande, elle se produira bien plus encore s'il n'y a pas de plébiscite, et il faut reconnaître qu'au point de vue du droit, l'Allemagne sera, vis-à-vis de nous, dans une situation meilleure.
WiLsoN. — Nous avons dit dans les bases de paix, qu'à la Pologne reviendraient toutes les provinces indiscutablement polonaises.
Lloyd George. — Mais justement les Allemands disent que ce n'est pas le cas de la Silésie.
GlemëxNgeau. — Gomment? Votis savez bien que les statistiques allemandes elles-mêmes montrent la Ilaute-Silésie polonaise en grande majorité.
Lloyd George. — Mais il n'y a pas que le droit, il y a le sentiment, je demande à le connaître.
AViLSON. -- La question ethnographique n'est pas douteuse. Pour le reste je veux bien que nous ajoutions quelque chose à ce que nous avons décidé ; mais nous n'y sommes pas obligés par les bases de la paix.
Lloyd George. —Avec les bases ethnographiques, il faudrait dire alors que l'Alsace est allemande.
Glemenceau. — La question d'Alsace-Lorraine ne pouvait, vous le savez bien, se comparer à aucune autre.
WiLSON. — Ge que je maintiens, c'est que notre décision relative à la Silésie n'est pas contraire aux quatorze Points.
Lloyd George. — Qui de nous avait pensé à la Haute-Silésie avant que le rapport de nos experts nous en ait saisis?
Glemenceau. — Voua faites une erreur absolue ; tous les Polonais, dès le début, ont revendiqué la Haute-Silésie.
WiLSON. — M. Glemenceau a raison; quand j'ai reçu à Washington Dmovski et Paderewski, je les ai longuement interrogés avec les cartes en main; leurs prétentions étaient excessives, mais nous sommes
CLEMENCEAU, LLOYD GEOnOE, WILSON 243
tombés d'accord sur la formule « donner à la Pologne tous pays habités par des Polonais ».
Lloyd George. — Je vous répète, que nous n'avons jamais pu penser donner à la Pologne une province qui depuis 900 ans n'était pas polonaise.
Clemenceau. — Je vous répète, moi, que la revendication sur la Haute-Silésie a toujours été formulée par la Pologne et reconnue j uste par nous .
WiLsox. — Il faut aboutir; on pourrait consentir à un plébiscite sous le contrôle d'Une comtnission interalliée; nous déclarerions que le plébiscite est nul si la commission nous rendait compte qu'une pression a été exercée.
Lloyd George. — Je pense que l'Allemagne accepterait une occupation américaine.
Clemenceau. — Eh bien, je vous promets que quels que soient les occupants, la protestation allemande sera toujours la même.
WiLSON, - L'Allemagne n'aime pas plus les États- Unis que les autres alliés. Qu'est-ce que vous décidez*? Voulez-vous un plébiscite, voulez-vous que les condi^ tions en soient définies par une commission interalliée ?
Lloyd George. — Il fautque les troupes allemandes évacuent la Haute-Silésie.
WiLsoN -Bien entendu, et que même la commission mteralhee puisse appeler des troupes alliées.
Clemenceau. — Mais quelles forces jugez- vous nécessaires ?
Lloyd George. — Une division.
Clemenceau. — Je ne suis pas convaincu
Lloyd George. — Si les Allemands refusent de signer, il faut que je puisse prouver au Cabinet et au Peuple que la rupture n'est pas de notre faute.
(Il est décidé que les experts prépareront un projet de texte.)
5 juin matin.
WiLsoN, s'adressant à M. Paderewski. — On nous dit que la question la plus grave pour TAllemagne est celle de Haute-Silésie. Nos experts ont préparé une note qui vous a été communiquée, mais avant toute décision nous désirons votre avis. La modification essentielle serait l'institution d'un plébiscite.
La population est polonaise en grande majorité, nous le savons, mais certains pensent qu'un plébiscite, après le retrait, bien entendu, des troupes allemandes, donnerait à nos décisions plus de forces.
Paderewski ^ — Le texte actuel du Traité était la justice même. Il y a, en Silésie, deux districts où la Pologne a une majorité nombreuse et un où la majorité est allemande. La partie ouest, qui est agricole, est sous l'influence du clergé catholique très dangereux, à notre point de vue, et qui influence l'opinion des paysans; à l'est la population est plus consciente et plus libre, mais si l'est seulement devient polonais, toute l'industrie sera en bordure de la frontière.
Lloyd George. — Quelle est la zone la plus peuplée?
Paderewski. — L'est. Dans la région minière, il y a 900.000 Polonais, 400 • 000 Allemands, dans la région agricole, il y a 600 000 habitants. Dans l'ensemble, c'est un pays indiscutablement polonais.
WiLSON. — Les Allemands eux-mêmes reconnaissent que la population est polonaise.
1. Président du Conseil des Ministres du gouvernement polonais.
Paderewski. — Et néanmoins, ils réclament la Haute- Silésie.
Lloyd George. — Si nous parlions de la Silésie tout entière et non pas seulement delà Haute-Silésie : dans l'ensemble elle est en majorité allemande...
Paderewski. — Oui, mais il y a beaucoup de gens à Breslau qui parlaient polonais quand j'y étais.
Clemenceau. — Mais, en ce qui concerne la Haute- Silésie, admettez- vous, après évacuation du territoire par les troupes allemandes, un plébiscite? C'est cela que nous voulons savoir de vous.
Paderewski. — Une telle modification du traité m'obligerait à démissionner, car le peuple à qui le texte du 7 mai a promis la Haute-Silésie perdrait confiance.
Lloyd George. — Nous n'avons rien promis du tout; nous avons écrit un projet de traité, nous ne lui avons pas donné la forme d'un ultimatum. Nous nous sommes réservé d'examiner la réponse des Allemands par conséquent nous avons le droit de faire des concessions si elles sont raisonnables. Comment? Hier encore la Pologne était partagée en trois morceaux, vos concitoyens se battaient les uns contre les autres et tous contre l'indépendance ,. de leur pays; aujourd'hui vous êtes sûrs d'une Pologne ressuscitée qui aura 20 millions d'habitants, vous demandez, en outre, des populations non polonaises, psLV exemple en Galicie. Vous nous démandez cela à nous, vous dont la liberté, a été gagnée par les i.Sooo.ooo morts de la France, les 800.000 morts de l'Angleterre et les 5oo.ooo morts de l'Italie. C'est notre sang qui a payé votre indépendance. Si vous vous révoltez contre ce que nous déciderons, c'est que nous nous serons alors trompés sur votre compte.
Paderewski. — Je me suis borné à dire que je ne pourrais pas garder le pouvoir.
Lloyd George. — Nous avons donné la liberté à la Pologne, à la Bohême, à la Yougo-Slavie et ce sont ces pays qui se révoltent contre le plébiscite.^ Ils sont impérialistes beaucoup plus que les grands pays euxmêmes.
Paderevs^ski. — Je ne peux pas admettre ce que vous dites, vous vous bornez à reproduire des impressions de presse.
Lloyd George. — Je dis que vous voulez anne^çer des populations malgré leur volonté.
Paderewski. — Pas le moins du monde, nous défpftdons nos compatriotes lorsqu'ils sont attaqués.
Clemenceau. — Je voudrais revenir à la question du plébiscite. S'il a lieu après un délai et que, jusque-là, des troupes américaines occupent le pays, pensez- voiis que le vote serait libre et favorable à la Pologne?
Paderewski — Oui, sans doute, pour la partie est, mais pour la partie ouest la triple influence des propriétaires, des fonctionnaires et du clergé rendrait les résultats douteux. Le but des Allemands est d'ailleurs de provoquer un mouvement pour avoir à le réprimer, ils ont 35o.ooo hommes sur le front polonais.
(.) juin matin.
Llcyd George. — Les experts qui se sont occupés du plébiscite ne sont pas d'accord, sur le délai entre la signature du traité et le plébiscite. Or, ce délai influera sur le régime à établir. Nous pouvons seuls trancher cette question. N'oubliez pas que trois des experts sont hostiles, en principe, au plébiscite.
WiLSON. — Il suffit de leur demander d'exposer les deux systèmes.
Lloyd George. — C'est cela. Il y a d'ailleurs des propositions inacceptables, par exemple celle d'expulser tout le clergé. Il faut que la commission, qui ira sur place, soit libre de ses décisions.
Clemenceau. — Je reconnais qu'il peut être difficile d'expulser tout le clergé, vous ne pouvez méconnaître pourtant que son influence sera considérable dans le sens pro-allemand.
Lloyd George. — Gomme en Irlande, et malgré cela nous n'expulsons pas le clergé irlandais. Le plébiscite enlèvera aux Allemands tout prétexte de se battre. Avec, en outre, des concessions sur les réparations, les Allemands signeront.
1 1 juin après-midi.
Clemenceau, — Voulez-vous entendre la Commission des Affaires de Pologne?
Lloyd George. — Cette commission a bien de la partialité à l'égard de la Pologne. Je ne veux pas discuter avec elle.
Clemenceau. — Nous ne discuterons qu'entre nous, mais il faut d'abord entendre la commission, la questionner et l'écouter. Je tiens à répéter une fois de plus, que je suis contre le plébiscite en Haute-Silésie ; puisque vous êtes tous d'accord sur le principe, je me rallie par esprit de conciliation ; mais je ne peux pas oublier que, partout où la population a élu des députés polonais, le plébiscite est inutile.
WiLSON. — On pourrait, en effet, examiner sa limitation. Je dois ajouter que mon collègue, M. White,
m'a également apporté des informations sur l'influencé pro-allemande du clerg^é polonais.
Lloyd George. — Je ga^e que cette information i vient de source polonaise. Voyez ce que les Polonais disent des Juifs, ils prétendent les traiter le mieux du monde, tout le monde sait que ce n'est pas vrai. Le plébiscite est une chose juste. Sans plébiscite nous n aurions pas la conscience en repos, s'il fallait envoyer des troupes britanniques se faire tuer pour la Hauteoilésie.
Un plébiscite reculé de quelques mois ou une occupation interalliée nous donnera des élections libres.
WiLsoN. — Vous êtes vous-même très partial Mon renseignement vient d'Américains qui ont été sur place. \ ous avez donc oublié ce dont les Allemands sont capables quand il s'agit de propagande et de pression. Je sais ce qu'ils ont fait en Amérique. Que ne leront-ils pas en Silésie où ils sont politiquement et économiquement souverains? Quand nous avons aflaire aux Allemands je suis contre eux pour la 1 ologne.
Clemenceau. — C'est la vérité.
Lloyd George.— Je vous répète que, s'il faut se battre, a propos de la frontière orientale de l'AUemao-ne nos troupes ne se battront pas pour cela, si l'Allemao-ne peut prouver que le plébiscite a été rejeté, malgré 1 avis de la Grande-Bretagne.
WiLsoN. -. Nous n'avons pas trouvé de sacrifices à faire sur les clauses qui nous concernent nous-mêmes, il ne faudrait pas tout de même en consentir aux dépens d'un petit pays ^
1. Wilson voulait dire par là que, après une vive discussion et sur opposition de Clemenceau, les clauses du traité, relatives à 1 occupation de la rive gauche du Rhin et aux réparations, avaient ele maintçnues sans changement. , c xi
Lloyd George. — Vous savez bien que mon seul but est de ne pas donner à la Pologne de territoires non polonais ; si nous faisions cela, nous ne pourrions pas nous battre pour lui assurer de tels territoires .
WiLsoN. — Je regrette l'émotion que j'ai provoquée chez vous; il est d'ailleurs indiscutable que vous n'avez jamais changé d'opinion à cet égard.
Lloyd George. — Je veux éviter un conflit. Les Allemands, en Haute-Silésie, tiennent la Pologne pour une population inférieure qu'ils méprisent. Mettre les Allemands sous la souveraineté polonaise c'est provoquer des troubles.
Clemenceau. — N'ayez aucun doute : vous aurez des troubles de toute façon, ou maintenant ou plus lard, avec ou sans plébiscite.
Lloyd George. — Je suis d'une opinion tout à fait opposée.
Clemenceau. — L'avenir nous fixera, mais je vous prie de ne pas oublier ce que je dis aujourd'hui.
WiLsoN. — Il faut tout d'abord, d'après les experts, faire partir les troupes allemandes; les soldats anglais se battront-ils pour faire respecter le plébiscite ?
Lloyd George. — Oui, parce que c'est un principe juste; et je demande moi, si l'armée française se battra pour que la Haute-Silésie devienne polonaise sans plébiscite.
Clemenceau. — Je réponds oui, car la question ne se pose pas comme vous la posez, la question est une et la voici : c'est de savoir si les Allemands signeront le Traité ou refuseront.
WiLsoN. — Contre les Allemands les soldats américains se battront toujours.
Lloyd George. — Je ne parle pas pour vos soldats je parle pour les miens; vous savez comment lordja Northcliff m'attaque dans ses journaux ; pourtant il esl pour le plébiscite en Haute-Silésie.
(On introduit les experts : Jules Cambon; général Le Rond; Norley et Lord).
WiLsoN. — Sur quels points les experts sont-ils d'accord, sur quels points sont-ils en désaccord?
Général Le Rond. — Il y a accord sur la question territoriale, la question du charbon et les clauses financières, et désaccord sur la question du plébiscite en Haute-Silésie. Le Président Wilson nous a, il y ^ deux jours, prescrit, au nom des Quatre, de présenter deux projets, l'un pour le plébiscite à court terme, l'autre pour un plébiscite ajourné. Les Polonais, en Haute-Silésie, ne sont pas libres ; les grands propriétaires sont maîtres du sol, ce sont de vrais féodaux plus puissants que ceux du xiii® siècle, car ils ont non seulement la terre, mais le sous-sol, les usines et le capital .
Clemenceau. — L'évêque de Breslau notamment est un de ces grands propriétaires.
Général Le Rond. — J'en parlerai tout à l'heure, les grands propriétaires tiennent le pays dans un filet, le clergé notamment. Lévêque de Breslau est particulièrement puissant. Depuis l'armistice, les prêtres polonais ont été envoyés ailleurs. Les Allemands empêchent les journaux polonais de paraître; on répète que, si la Silésie devient polonaise, l'argent des caisses d'épargne disparaîtra.
D'après l'accord général des experts, de sérieuses précautions sont à prendre. La majorité des experts estime que cela exige un assez long délai, entre un an et deux a^ns.
Lloyd George. — J'accepte.
Général Le Rond. — Sur huit circonscriptions électoiles en Haute-Silésie, cinq étaient représentées au Lcitchstag- par des Polonais.
Lloyd George. — Et ces Polonais revendiquaients lindépendance ?
Lord. — Ils ne le pouvaient pas sous le régime Uemand.
WiLsoN. — Il y avait un parti fortement polonais n Haute-Silésie...
Général Le Rond. — Oui.
Lloyd George. — Je crois qu'il est inutile de poser i question d'un plébiscite immédiat.
Général Le Rond. — Je vais parler de la préparaon du plébiscite. Si le plébiscite ne se fait qu'après Q assez long délai, il faudra donner des pouvoirs plus irges à la commission.
Lloyd George. — Pour moi, la question est réglée.
Général Le Rond. — Qui fixera la date du plébiscite, :s Puissances ou la Ligue des Nations?
Lloyd George. — J'accepte les deux solutions.
WiLSON. — Pouvez-vous nous renseigner sur le parti Dlonais en Haute-Silésie?
Lord. — Il y en a deux, un socialiste, un qui ne est pas, mais tous deux travaillaient pour l'unité olonaise.
Lloyd George. — Mais n'est-ce pas la même chose a'en Irlande ou dans le pays de Galles : attachement
la nationalité, mais jamais jusqu'à une époque îcente^même en Irlande, une pensée sérieuse de sépaition.
Lord. — La séparation n'était pas dans les pro-
grammes, probablement parce que l'on ne la croyai pas possible dans l'état de l'Europe.
Général Le Rond. — Depuis la guerre, le mouvement en faveur de la Pologne a été très actif dan toute la Haute-Silésie.
Lloyd George. — Je ne le conteste pas; ce que y ne sais pas, c'est quelle est la force du sentiment polo nais.
(Les experts se retirent.)
WiLsoN. — Je considère qu'il faut décider que nou nous rallions au plébiscite au moins après un an, ai plus après deux ans. M. Lord tient d'un Américaii qui est allé sur place que toutes les classes de la popu lation désirent le plébiscite. Or, M. Lord est lui même hostile au plébiscite.
Clemenceau. — Je n'ai rien à ajouter à ce que j'a dit; je persiste à penser que le plébiscite est um erreur. Puisque je suis seul de mon avis, je dois m'in cliner, je ne persiste pas moins à penser que nou! allons au-devant de graves difficultés en Haute-Silési< et qu'une solution prompte eût été meilleure.
WiLsoN — Voici le projet de règlement sur les pou voirs de la Commission pour le plébiscite. (Le proje" est adopté.)
Clemenceau. — L'occupation est-elle prévue?
WiLsoN. — Oui.
Clemenceau. — L'évacuation des troupes allemai!:. des est-elle stipulée? ||
Wilson. — Oui.
Clemenceau. — Quel délai fixons-nous pour le plé-' biscite?
Lloyd George. — La Commission fera une proposi-i tion à la fin de la première année.
Clemenceau. — Quelles seront les troupes d'occu- )ation ?
Lloyd George. — Je crois qu'il faut que nous y paricipions tous; j'ai ruerais mieux cependant, que ce fusent les Américains .
WiLSON. — Je consulterai mes autorités militaires.
Clemenceau. — Qui paiera les Irais deToccupation?
Orlando. — Le pays à qui reviendra la Haute-Siésie.
j/^ juin matin,
WiLsoN. —Nous avons décidé de recourir au plébisnte pour enlever dans l'avenir le moindre prétexte à me action irrédentiste de l'Allemagne. D'ailleurs les Ulemands reconnaissent que la population est en najorité polonaise, mais ils nient son désir d'être mie à la Pologne. M. Paderewski a distingué deux ?;ones : celle des mines à l'est où le résultat du plébisîite lui paraît non douteux, et la région agricole à 'ouest, dont le résultat est douteux. 11 faut tenir îompte de cette observation, nous avons donc décidé :
I** Que le plébiscite aurait lieu par commune.
a" Qu'il serait ajourné de plusieurs mois de façon à îe que la pression allemande puisse être éliminée.
3° Que les troupes allemandes évacueraient imméiiatement la Haute- Silésie.
Paderewski. — Je ne peux pas dissimuler que c'est à un coup cruel, car on nous avait promis la Haute- Silésie. Si le plébiscite ne nous était pas favorable, ce sont des paysans, des ouvriers qui en pâtiraient. Quant a la période d'attente que vous avez prévue, elle créera une tension inacceptable; il ne faudrait pas que le
plébiscite fût ajourné plus de six mois au maximum. Notre délégation accepte votre décision avec le respect qu'elle a pour vous mais non sans un profond regret.
WiLsoN. — Vos paroles m'avaient profondément ému; j'ai passé par bien des doutes et des scrupules de conscience.
Clemenceau. — Vous savez que mon opinion n a jamais varié.
Lloyd George. — J ai été moi-même fort émU des déclarations de Paderewski; nous avons longuement réfléchi, mais je suis certain que, pour la région minière, la Pologne n'a rien à craindre du plébiscite.
WiLSCN. — Un Américain qui est allé là-bas me dit que l'union avec la Pologne est désirée de tous et que le résultat sera favorable.
Dmovski*. — Je suis convaincu dans l'ensemble, que le plébiscite donnera de bons résultats. Je connais bien la thèse allemande. Les Allemands déclarent que la population ne désire pas être polonaise Je reconnais qu'il y a cinquante ans, elle n'était l3lus polonaise que par la langue ; mais, pendant le dernier demi-siècle, un grand réveil a eu lieu. Gela pourrait même créer des difficultés si des districts qui hésiteraient, en tQig, à voter pour la Pologne venaient à se soulever plus tard contre le régiaie allemand. Que feraient alors les Grandes Puissances?
WiLsoN. — C'est une des fonctions essentielles dfe la Ligue des Nations de traiter de pareilles questions.
Lloyd George. — Parfaitement; nous ne pouvons pas tout régler en une fois, mais il y aura un organe permanent d'ajustement.
d. Mifaistre des AfPai)*es Étrangères de Pologne.
Dmovski. — Qu'avez-vous décidé pour l'évacuation de la Haute-Silésie par les troupes allemandes?
WiLSON. — Elle aura lieu aussitôt après la signature.
Dmovski. — Qu'avez-vous décidé pour les fonction- ! naires allemands ?
WiLSON.— La Commission aura plein pouvoir pour les expulser.
Dmovski, — Il faudrait que la Commission, dans ses travaux, fût aidée également par l'élément allemand et ar l'élément polonais.
[" WiLSON. — La Commission aura des pouvoirs dis- Irétionnaires (Paderewski et Dmowski se retirent).
I Lloyd George. — Tous les partisans de la Pologne |ious ont demandé que le plébiscite fût reculé et voici que la délégation polonaise demande qu'il ait lieu aussitôt que possible.
WiLSON. — J'aurais cru qu'un délai de un ou deux ans était une garantie pour la Pologne.
W Clemenceau. —C'est possible; mais M. Paderewski vous dit que la période intermédiaire risque de rendre tout le monde fou.
WiLSON. — Il faut tenir compte de ce qu'il a dit et adopter une rédaction qui permette au besoin d'abréger le délai du plébiscite. Je propose de dire de six à dix-huit mois.
{Proposition adoptée).