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André Tardieu : La Paix

dLEMENCEAU, LLOYO OBORGB, WILSON 26t

les populations civiles. Donc ces dettes contractées par la faute de l'Allemagne constituaient un dommage dont souffriraient ces populations, et ce dommage, comme tous les autres, l'Allemagne devait le réparer, toute idée d'indemnité vindicative étant d'ailleurs écartée.

Avec l'autorité qui appartenait au représentant de la France, au Président de la Commission et à l'auteur de la clause financière de l'Armistice, Klotz appuya les délégués alliés. Au contrat que l'Américain DuUes disait avoir été souscritparles Alliés quand ils avaient adhéré aux Points de Wilson, il opposa le contrat formel que les Alliés, leurs Associés d'Amérique et l'Allemagne avaient signé quand ils avaient, dans les conditions d'armistice, « réservé tous leurs droits à des revendications et réclamations » autres que la réparation des dommages résultant des faits de guerre et d'occupation. Ces « autres réclamations » ne pouvaient être que celles des dépenses que, du fait de l'Allemagne, les nations attaquées par elle avaient dû s'imposer.

Klotz invoquait le principe de l'obligation de réparer le tort fait à autrui, fondement de la justice et qui est formulé dans l'article i38a du Gode civil français*. Notre négociateur ainsi appuyé sur une loi d'équité naturelle et sur le Droit écrit ne pouvait pas être réfuté. Aussi le délégué américain se maintintil dans le domaine des possibilités, n'argumentant que par des chiflres. Frais de guerre de tous les belligérants et réparations, le total à exiger de l'Allemagne serait de mille milliards payables en cinquante ans. Ce capital énorme serait porté par le jeu des intérêts à 3.0OO milliards, chiffre déjà fabuleux. Mais si on admettait toutes les conséquences qui pourraient être

1. Article 1382 : a Tout tait quelconque de rhomm« qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. »

logiquement tirées de la clause financière de l'Armistice, de Ja clause de Klotz, il n'y avait pas de raison pour ne pas mettre aussi à la charge de l'Allemagne les dommages indirects causés à la population civile par arrêt du travail, manque à gagner. On arriverait ainsi à 7.000 milliards, peut-être à 10.000 milliards, donc à l'impossible. Trop demander n'équivaudraitil pas à ne rien demander? Une exigence raisonnable pourrait être satisfaite ; une exigence déraisonnable ne le serait pas. On ne pouvait pas attendre que l'on pût tirer de l'Allemagne une somme supérieure à vingt ou vingt-cinq fois le montant de sa fortune, telle que l'avait chiffrée en 1914 le directeur de la Deutsche Bank, Helfferich. L'imposition d'une indemnité irrécouvrable aurait la même conséquence qu'une déclaration de faillite. On distribuerait l'actif allemand au marc le franc entre tous les créanciers. Et alors les États qui avaient le plus soulïert, la Belgique et la France, seraient lésés. Cette conséquence n'avait pas échappé aux délégués belges et français. Klotz n'avait voulu que poser le principe de la responsabilité totale de l'Allemagne; et si, avec les Alliés, il avait demandé que l'Allemagne supportât toutes les conséquences de son agression, c'était pour qu'on ne lui contestât pas le possible dans les limites les plus larges. « Voilà ce que nous a coûté l'Allemagne, disait-il en substance. Qu'on l'oblige à nous indemniser dans la mesure et dans les délais où elle le pourra. ))Puis sans plus parler du remboursement des frais de guerre, il demanda que les pensions aux familles des morts et aux invalides de la guerre fussent supportées par l'agresseur. Energiquement soutenu par Lloyd George, Clemenceau obtint que Wilson reconnût le bien fondé de cette réclamation du plénipotentiaire financier français.

L'Allemagne était donc condamnée à réparer les dommages. Mais à quelle somme serait fixée sa. dette? L'Allemagne désirait la fixation d'un forfait. Il y avait

CLEMENCEAU, LLOYp GEQRGE, WiLSON 263

dans la délégatioii anglaise un économiste, M. Keynes, chez qui se découvrirent, à notre surprise et sans doute à celle de Lloyd George, des sentiments pro-germains. M. Keynes aurait voulu que les Alliés se contentassent de 5o milliards de marks en or et à cette proposition dérisoire il en ajoutait une autre, digne d'être prise en considération, l'annulation des dettes entre Alliés'. Les Alliés ne voulurent pas et ne pouvaient pas accepter, en 1919, l'idée du forfait, d'abord parce qu'ils ne connaissaient pas encore le montant des dommages dont ils auraient à exiger la réparation, ensuite parce qu'il était à prévoir que les possibilités de payement de l'Allemagne, certainement diminuées en 1919, croîtraient dans la paix. Quelle tempête de récriminations ne se serait-elle pas élevée contre les Négociateurs de la Paix s'ils avaient tout de suite fixé le chiffre de la dette allemande I Quelles accusations contre eux I

Ils décidèrent que la note à payer serait présentée au débiteur en mai 1921, après que l'évaluation des dommages à réparer aurait pu être faite, aussi coinplètement que possible.

Cette stipulation fut inscrite dans le Traité et, en 1921, le forfait qui avait été refusé fut accordé. L'Allemagne vit fixer sa dette à i32 milliards de marks or, dont 08 à revenir à la France. Réparation à coup sûr insuffisante, bien inférieure à celle qu'avaient voulu obtenir Clemenceau et Klotz, mais dont leurs successeurs durent se contenter ; car eux aussi ne furent pas seuls à négocier avec l'Allemagne, eux aussi eurent à compter avec nos Alliés, à faire au maintien jugé indispensable des Alliances des concessions onéreuses.

Il reste maintenant à examiner les deux questions de la solidarité financière et des dettes entre Alliés.

1. Brockdorff-Rantzau, plénipotentiaire allemand venu à VersailleB pour recevoir le traité devant otlrir 100 milliards de marks or payables en trente ans sans intéiêt.

A plusieurs reprises, après la signature du Traité: il a été dit qu'en juin 1916, une conférence économique réunie à Paris avait proclamé que les puissances alliées seraient solidairement responsables des dépenses de guerre, qu'en un mot elles feraient bourse commune. Il y a là une amplification arbitraire d'une simple déclaration de bonne volonté. A la conférence économique de 1916 il n'avait été pris aucun autre engagement que celui de rechercher les moyens de s'aider. Voici le texte adopte par la Conférence : n Proclamant leur solidarité pour la restauration des pays victimes de destructions, de spoliations et de réquisitions abusives, les Alliés décident de rechercher en commun les moyens de faire restituer à ces pays, à titre privilégié, ou de les aider à reconstituer leurs matières premières, leur outillage industriel, agricole, leur cheptel et leur flotte marchande. » Ainsi qu'on le voit, ce sont de bons sentiments que la Conférence exprime, elle ne prend d'autre obligation que « de rechercher les moyens », etc.

Quand la France parla de se faire accorder, après la Belgique, un droit de priorité sur les versements de l'Allemagne, elle se heurta à un refus absolu de Lloyd George, qui craignait de mécontenter son opinion publique, à laquelle il avait fait tant de promesses pendant la campagne électorale ; et Wilson ne soutint pas notre demande. L'Amérique d'ailleurs, dans la question d'argent, ne pouvait pas recommander aux autres la générosité, car si elle ne réclamait pour ellemême aucune part de l'indemnité allemande, si, pendant la guerre, elle avait largement ouvert son trésor à ses associés, elle s'était mise, les hostilités terminées, à tenir ses comptes avec rigueur.

A la fin de février, le délégué italien à la Commission financière avait proposé qu'on mît à l'ordre du jour la question des dettes que les Alliés, au cours de la guerre, avaient contractées les uns envers les autres. L'Américain, puis l'Anglais, représentant les deux

11] tats dont tous les autres étaient débiteurs % avaient l'ait à la proposition italienne des réserves équivalentes à ce que dans le langage des assemblées on nomme la « demande de la question préalable».

Devant cette opposition, Klotz, président de la Commission, n'avait pas pu ouvrir la discussion ; mais il avait transmis la question au Conseil Suprême. Pro-

[ cédure normale dont la Trésorerie américaine prit ombrage. Le 8 mars, en la qualité qu'il avait conservée de Haut commissaire en Amérique, bien qu'il fût plé-

r nipotentiaire à la Conférence, André Tardieu reçut la dépêche dont voici la traduction.

Treasury departineiit

Washington, 8 mars 191 9.

« J'apprends, qu'à une Conférence du Financial Drafting Gommittee, nommé par le Conseil Exécutif des Dix à la Conférence de la Paix, un des Gouvernements alliés a proposé comme une des questions financières affectant la paix, une nouvelle répartition et une consolidation des dettes de guerre. Cette proposition a été fortement appuyée par les représentants de votre Gouvernement, M. Klotz déclarant que cette question devrait être discutée durant le séjour à Paris des délégués de toutes les puissances.

c( Bien que le Drafting Gommittee n'ait pas signalé cette question comme devant être considérée dans le traité de paix, j'apprends que ce dit Gommittee a signalé au Conseil Exécutif une discussion relative à

1. La France avait fait aussi des avances à la Russie, à la Serbie, à la Grèce, au Monténégro, mais pour une somme bien intérieure au montant des dettea qu'elle avait contractées envers les Trésoreries de Washin;?toii et do Londres.

des accords entre les Alliés au sujet de la consolidation des dettes de guerre.

« Il n'est pas nécessaire que je vous exprime combien j'ai été surpris par l'attitude prise par M. Klotz au nom de votre Gouvernement, surtout après vos lettres du 27 décembre 1918 et du 5 février 1919, dont j'avais fait état quand je me suis présenté devant le comité des Voies et Moyens de la chambre des Représentants, au cours des récentes'discussions au sujet du vote du Victory Liberty Bond Bill.

«Je dois vous informer, toutefois, de la façon la plus nette que la Trésorerie américaine, qui, comme vous le savez, a une autorité absolue, conférée parle Congrès en matière de prêts consentis par elle à dés gouvernements étrangers, ne consentira à aucune discussion, à la Conférence de la Paix ou ailleurs, d'un projet ou d'un accord ayant pour objet la libération, la consolidation ou une nouvelle répartition des obligations de gouvernements étrangers détenues par les États-Unis.

(( Vous comprendrez aussi que la Trésorerie ne saurait songer h continuer des avances à aucun gouvernement allié favorable à un projet qui aurait pour résultat de rendre incertain le paiement à maturité des avances consenties par la Trésorerie américaine.

<( Je vous serais reconnaissant de communiquer l'opinion de la Trésorerie à votre Gouvernement. J'attendrai sa réponse avec impatience. »

Klotz répondit à Tardieu qu'il n'avait pas seulement usé de son droit, mais rempli aussi son devoir en transmettant aux chefs des gouvernements une proposition dont la Commission financière avait été régulièrement saisie. Pour la France, l'incident n'eut pas de suite; mais pour l'Italie il entraîna la suppression brusque des crédits qui lui avaient été ouverts en Amérique.

Après cette manifestation des sentiments américains, la question de ses créances étant, pour Washington, une question intérieure, que la Conférence

n'avait pas le droit d'évoquer, nos plénipotentiaires ne pouvaient pas insister sans compromettre la dignité nationale. On ne parla donc plus des dettes interalliées dont le poids, accru par la hausse des changes et par l'accumulation des intérêts, est si lourd pour la France K

1. Dans un prochain Fragment rV Histoire, Le Traite Ébréché, nous exposerons, avec toute l'ampleur qu elle mérite, la négociation pour les Réparations rà la Conférence de la Paix et les négociations subséquentes où, sur les droits de la France, les gouvernements, depuis 1920, ont dû se résigner à faire des abandons. Le présent chapitre n'est qu'une table des matières de la première partie du Traité Ébréché.

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