‹ Le combat des trois, notes et documents sur la conférence de la paixChapitre 38 sur 41 · janvier · texte numérisé non relu

janvier

3 Litvinoff avait débuté dans la carrière diplomatique en 1918

iipar une mission en Angleterre. Mais il avait une conception si

, originale des droits d'un ambassadeur, sa légation étant une offi-

[ cine de propagande révolutionnaire, que Lloyd George l'avait

expulsé.

sur ces concessions possibles, car Litvinoft' n'a pas pins idée des demandes qui seront présentées par les Alliés, qu'il ne connaît les ressources disponibles en Russie pour satisfaire à ces demandes. Les détails de toute;ces questions pourront être fixés par les experts, quand les points mentionnés plus haut auront été précisés. En tous les cas, l'attitude conciliante du Gouvernement des Soviets est hors de question. Litvinofl m'a montré un message sans fil, en clair, qu'il venait de recevoir de Tchitchérine, dans lequel ce dernier lui confirmait tout le désir de conciliation du Gouvernement des Soviets pour la question de la Dette étrangère. Litvinoffet ses associés se rendent parfaitement compte que la Russie aura besoin pendant très longtemps de l'aide et des conseils d'experts, surtout au point de vue financier et technique et qu'elle ne pourra pas continuer à vivi'e sans importer des j)roduits manufacturés, surtout des machines étrangères.

<( La propagande bolcheviste russe dans les pays étrangers cesserait aussitôt que la paix serait signée. Cette propagande révolutionnaire n'a été que la suite de la déclaration de guerre des Alliés à la Russie et considérée comme des représailles devant amener des actes de violence et de terreur. Tout cela cessera avec la guerre. On dira que cette propagande a été employée librement contre l'Allemagne, mais il faut reconnaître que, jusqu'à ces derniers temps, le militarisme allemand était le plus dangereux ennemi de la Russie, et que l'Allemagne malgré le traité fictif dé Brest-Litowsk était toujours en guerre contre le peuple russe. Pendant tout le temps que Litvinoff a représenté le gouvernement russe : c'est-à dire pendant huit mois, il a mené sa propagande politique en ne faisant que défendre son gouvernement contre les attaques. Tout ce qu'il a écrit a été publié en Angleterre et certainement le Ministère des Affaires Étrangères britanniques qui a saisi tous ses papiers pourra le confirmer.

« Les Russes savent parfaitement bien que certaines nations occidentales ne remplissent pas les conditions favorables à une révolution du type russe. Aucune propagande n'arrivera jamais à donner un tel résultat.

« S'il était possible à la Russie de faire la paix avec les Alliés, les résultats suivants apparaîtraient aussitôt :

<( 1° Uiie amnistie serait accordée à tous les Russes qui ont été hostiles au Gouvernement des Soviets et toute animosité contre les Soviets disparaîtrait. Comme, en réalité, le nombre de ces personnes est restreint, il leur serait permis de quitter la Russie si elles le désiraient ;

2° La faiblesse intrinsèque des forces militaires dans la Russie du Sud, en Sibérie et à Arckhangel serait immédiatement révélée. Ces forces représentent une minorité dans chaque région et leurs succès locaux n'ont été que le résultat de l'appui qui leur a été donné par les Alliés ;

c( 3" Les sentitnents d'hostilité qui existent actuellement contre la Russie de la part de la Finlande ou d'autres pays, qui ont besoin des produits russes, cesseraient immédiatement. Les Russes ne nourrissent aucun dessein impérialiste contre la Finlande, l'Ukraine ou la Pologne et ne désirent seulement que donner à ces populations le droit de disposer d'elles-mêmes. Toutefois Litvinoir ajoute qu'aussi longtemps que les Puissances Étrangères donneront dans ces pays leur appai aux classes capitalistes, la Russie se considérera en droit de donner son aide aux classes laborieuses.

« Litvinofl ne songe pas à nier les fautes énormes commises par beaucoup de Soviets, mais il ajoute qu'en réalité le système n'a pas fonctionné si mal, si l'on considère les énormes difficultés avec lesquelles ils se sont trouvés aux prises, tout le cours de l'année passée. Il assure qu'il y a de constants progrès dans son organisation effective. La distribution des denrées alimentaires fonctionne régulièrement par suite de

l'aide a^Dpcrtée par les coopératives paysannes qui agissent de concert avec les Soviets, L'anarchie et la famine prendraient encore une plus grande extension si le système établi ainsi venait à disparaître. Autant que la Ligue des Nations empêchera les guerres sans encourager la réaction, on peut compter sur l'appui entier du Gouvernement des Soviets. Ce qui vient d'être exposé est le résumé de l'interview que j'ai eue avec Litvinoff.

(( On sait qu'Arthur Ransome, correspondant du London Dailj^ News, qui a quitté Moscou en août dernier mais est resté constamment en rapport avec les bolcheviks à Stockholm et a une connaissance très approfondie de leurs vues, est d'avis qu'ils feraient des concessions sur la question de lOural et des autres frontières. J'ai interrogé LitvinotF sur ce point, mais je n'ai pu obtenir aucune réponse bien nette en dehors de la revendication que toute la Sibérie doit rester russe.

a Ransome croit également qu'une intervention continue de l'Entente finira par briser la puissance des Soviets. Toutefois une fois cette tâche accomplie, l'intervention devra continuer sur une échelle de plus en plus grande, pour une période indéfinie, afin de mater l'anarchie qui sera inévitable.

« Le Gouvernement des Soviets est le seul qui soit à même de tenir en main le peuple russe et, sans un appui militaire, aucun Gouvernement, qui lui succéderait, ne pourrait vivre. Un grand nombre de bolcheviks, qui sont opposés aux plans de conciliations de Tchitchérine et de Litvinoff" et qui souhaitent une intervention plus active des Alliés, se rendent parfaitement compte de la situation et escomptent le mécontentement certain qui résulterait dans les pays de l'Entente d'un effort militaire aussi prolongé. La continuation de l'intervention alliée ferait le jeu de ces extrémistes tandis qu'une politique d'accord avec le Gouvernement des Soviets contrebalancerait leur influence, renforce-

Clemenceau^ lloyd george, wilson 273

raitle rang des modérés et, faisant revivre le commerce et l'industrie, amènera une prospérité qui sera le meilleur des antidotes contre le bolchevisme.

« Si l'on désire que Ransome vienne à Paris, il pourra donner des renseignements aussi complets que Litvinoff au sujet de l'attitude du Gouvernement des Soviets sur toutes les questions.

« Litvinoff a été privé de courrier et de code sans fil pendant un mois; en conséquence il n'a pu entamer aucune négociation effective jusqu'à ce que, après accord entre les Alliés et la Suède et la Finlande, il eût été autorisé à communiquer confidentiellement avec son Gouvernement. Étant donné qu'il craint chaque jour d'être expulsé de Suède, il faudrait faire les arrangements nécessaires, sans délai, si l'on désire négocier. Gomme il n'y a pas d'autres moyens possibles de négocier que par Litvinoff, il peut vous sembler que la légation à Stockholm n'est pas l'intermédiaire indiqué, car le voyage de Copenhague à Paris demande seulement trois jours et demi et celui de Stockholm est plus long. J'attends vos instructions à Copenhague, dans le cas où vous désireriez que je retourne à Stockholm. Faites-moi savoir dès que possible si vous désirez que j'aille à Paris. »

Le même agent avait envoyé un second rapport :

« Une intervention militaire et une occupation de la Russie, même couronnée de succès, ne peut réussir que dans un avenir indéfini et incertain, et entre temps l'état de guerre subsistera, pourchassant le bolchevisme ici et là.

« Il est très possible d'arriver immédiatement à un accord avec la Russie; on évitera ainsi une campagne de conquête et de police, et on fera revivra les condi*

IS

tioiis normales qui seront la meilleure contre-partie au bolchevisme.

« Malgré le ton extrêmement réservé de Litvinoff, je suis convaincu que nous pourrons obtenir des conditions très favorables en ce qui concerne les intérêts étrangers et la Dette extérieure, à condition toutefois que nous ne réduisions pas trop les territoires russes. Si la Russie perd la Sibérie, ses mines de charbon et ses puits de pétrole, les conditions que nous obtiendrons, au sujet de la dette, seront proportionnellement moins bonnes.

« Si les Alliés disent franchement aux Russes : « Nous sommes maintenant convaincus que le Gouvernement des Soviets tient solidement en main le peuple russe et nous reconnaissons officiellement ce Gouvernement, mais nous ne voulons pas faire un traité de Brest-Litowsk, nous vous traiterons généreusement et comptons que vous ferez de même » ; si nous adoptons une telle attitude, ce sera au bénéfice des événements à venir et cela aura en plus le résultat immédiat de raffermir les modérés tels que Tchitchérine et Litvinoft"; cela forcera le Gouvernement des Soviets à s'appuyer sur la droite et laissera au pouvoir des hommes qui savent que les capitaux et l'industrie étrangers doivent être justement traités.

« Si Ton aigrit la Russie en renouvelant la rapacité territoriale allemande, les conditions que l'on obtiendra pour les intérêts alliés seront certainement moins avantageuses. »

Ces propositions étaient pleines d'échappatoires, car: i** Litviuoll subordonnait la cessation de la propagande subversive à la cessation de « l'appui que les Puissances étrangères donnaient aux capitalistes » et lès Bolcheviks auraient pu interpréter les actes les plus normaux d'un gouvernement comme accomplis en faveur de leurs adversaires de classe ; 2* Litvinofï n'engageait que très conditionneilement les Soviets à reconnaître les dettes de la. Russie; ôi^il était

plein de réticence sur les questions de frontières.

Si équivoques que fussent ces propositions de gens qui cherchaient seulement à consolider leur usurpation, en faisant lever la mise à l'index prononcée contre eux, ils avaient fait impression sur AVilson et surtout sur Lloyd George à qui la question russe causait de cuisants soucis. 11 gouvernait eu effet une nation que sa constitution sociale rend plus perméable que ne l'est, par exemple, la nation française à la propagande subversive.

La société française repose sur les solides assises cotiservatricesdesSôi^oootravailleursdelaterredontplus de6.ooo.ooosontplusoumoinspropriétaires.Lepaysan, l'homme de labour représente donc presque la moitié de la population masculine de la France (Sg.ooo.ooo d'habitants). L'Angleterre, proprement dite, avec la Principauté de Galles (Ecosse et Irlande non comprises) n'a au contraire surplus de36.ooo.ooo d'habitants, que 1. 165.000 paysans exploitants ou salariés \

Les ouvriers de l'Industrie sont à peu près ennombre égal dans les deux pays, mais les ouvriers anglais sont beaucoup plus serrés les uns contre les autres, dans leurs puissantes Trade-Unions que ne le sont les ouvriers français dans leurs syndicats. Le syndicalisme français est en perpétuelle fluctuation. Dans telles circonstances les syndicats présenteront des eiïectifs multitudinaires puis brusquement ils se videront. Au contraire les syndicats en Angleterre sont à niveau constant. Sans doute parce que T Anglo-Saxon a plus que le Celte l'esprit d'associati on, les corporations ouvrières ^'Angleterre englobent plus des trois quarts des ouvriers, celles de France pas même un dixième . Les minorités sont seules, en temps normal, animées d'esprit révolutionnaire ou accessibles à cet esprit, et dans les Trade-Unions britanniques si nombreuses dominait l'esprit corporatiste,respritcon-

) 1. En France 26 millions d'htctares de terre en culture. En Angleterre moiiis de cinq millions — 12 millions d'acris — l'acre étant é^al à 40 ares.

servateur en somme, avec des aspirations légitimes vers des améliorations.

Mais dans les groupements humains on peut toujours s'attendre que des nouveautés tenues longtemps en défaveur soient soudain mises à la mode sous l'influence de circonstances nouvelles. La guerre et la révolution russe avaient justement créé ces circonstances favorables à la diffusion des idées révolutionnaires dans les foules passives. Lloyd George en rapports constants avec les leaders des Trade-Unions, comme il Tétait avec les Magnats de la Cité, s'était entendu dire que les ouvriers anglais, sans toutefois approuver ni sans vouloir imiter les méthodes du Bolchevisroe^ voyaient avec sympathie cette fondation d'un nouvel État qui s'intitulait : Etat des Paysans et des Ouvriers; ils étaient donc en grande majorité hostiles à toute action contre -révolutionnaire en Russie. Le gouvernement britannique devait craindre que si les Bolcheviks pouvaient, avec quelque apparence de bonne foi, l'accuser d'hostilité, les ouvriers anglais en masse ne se rangeassent de leur côté pour faire obstacle à la réaction.

Pour détourner de lui et de son gouvernement cette accusation et l'agitation qui en serait résultée, Lloyd George avait, à la fin de novembre ou au commencement de décembre 1918, pendant sa campagne électorale, proposé aux Cabinets de l'Entente d'admettre à la Conférence de la Paix des délégués de tous les gouvernements irréguliers qui s'étaient constitués en Russie, celui des Soviets aussi bien que ceux de leurs adversaires.

Clemenceau, sous la signature dePichon, avait rejeté, non sans hauteur, cette suggestion : « le gouvernement françaisnepactise pasavecle crime», avait-il fait écrire'.

1. Texte de la réponse française à la proposition britannique.

P«/'î.s, le .î décembre 1918 à 13 heures SO.

L'ambassade d'Anglefen'e m*c( remis une proposition angl^aise (g u à été également adressées à Rome, Washington et Tokio) tendant

Ce refus de la France d'accorder un semblant de reconnaissance à un prétendu gouvernement qui ne s'était institué que par la violence, en dissolvant l'assemblée régulièrement élue des représentants du Peuple russe, et qui ne se maintenait que par la Terreur ne découragea pas Lloyd George. Il maintint sa proposition qui, dans les jours qui précédèrent l'ouverture de la Conférence, puis dans les journées qui suivirent, fut abondamment discutée.

envoyer un message au fjouvernemenl des Soviets à Moscou^ à cehii du général KoUchak à 0ms fc, au général Denikine à Ekaterinodar* à M. Tchafkovski à Arhkangel, ainsi qu'à tous les autres gouverneonents constitués par les différentes nationalités russes.

Ce message invite tous ces gouvernements et tous Jespartis russes à arrêter complètement les hostilités, violences et représailles et à établir la paix à la fois entre eux et avec les Etats voisins. Cette trêve est demandée pendant la durée des Conférences de la Paix^ dont l'un des buts est justement de rétablir la paix en Russie et dans les pays voisins et d'apporter les secours voulus aux souffrances des populations. Dans le cas où les di^érents gouvernements 7'usses, y compris celui des Soviets, déféreraient à cette invitation, ils pourraient envoyer des délégués aux Conférences de la Paix,

Tout en rendant hommage à l'esprit généreux de réconciliation universelle dont s'inspire la proposition du gouvernement britannique, le gouvernement français ne peut donner son approbation à une pareille suggestion, qui ne tient aucun compte des principes qui n'ont pas cessé de dominer sa politique et celle des puissances en Russie.

Le régime criminel des bolcheviks, qui ne représeiite à aucvji degré un gouvernement démocratique ou même une possibilité quelconque de gouvernement, puisqu'il s'appuie uniquement sur les plus basses passions, sur l'oppression anarchique, sur la négation de toxis les principes de droit public et privé, ne peut prétendre à être reconnu comme un gouvernement régulier.

Si les Alliés avaient la faiblesse ou l'imprudence d'agir ainsi, ils démentiraient en premier lieu les principes de justice et de droit, qui font leur force et leur honneur, et donneraient à la j)ropagande bolchevique dans le monde une puissance et une extension, dont ils risqueraient d'être les premières victimes; le gouvernement français, quant à lui, ne pactisera pas avec le crime»

En acceptant de reconnaître le gouvernement bolchevik, nous donnerions un démenti à la politique que les Alliés n'ont pas cessé de soutenir d'accord, en foiirnissayit sur tous les points abordables

D'après Lloyd Georoe, « le plan qui avait été mis en avant par le Gouvernement britannique n'avait pas été compris dans beaucoup de cercles politiques. Il n'avait jamais été question de reconnaître le Gouvernement bolcheviste au point de lui otïrir un siège à la Conférence de la Paix. L'Angleterre avait seulement proposé de suggérer à toutes les factions en lutte en Russie de consentir à^une trêve.

(( A ce moment, des représentants des différents Gouvernements auraient été invités à venir à Paris pour exposer leur situation et recevoir des Alliés, si cela avait été possible, des conseils pour le règlement de leurs dissensions. Le Gouvernement anglais était entièrement d'accord avec le Gouvernement français qu'on ne pouvait pas mettre les Russes sur le même pied que les Alliés et Pichon s'était trompé, s'il avait pensé que le Gouvernement britannique eût songé à offrir aux Russes de siéger à la Conférence.

« La proposition britannique avait été faite pour les raisons suivantes :

(( a) On ne savait pas ce qui se passait en Russie. Les rapports de tous les représentants des Alliés dans ce pays variaient constamment et, souvent même, des

de la Russie toute Vaide et le secours possibles aux éléments sains, honnêtes et fidèles de la Russie, pour les aider à échapper à la tyrannie sanglante et désordonnée des bolcheviks et à reconstituer par eux-mêmes un gouvernement régulier.

Il y a lieu d'ajouter que, en dehors des bolcheviks, les AlUés peuvent parfaitement admettre les différentes nationalités russes a présenter leurs revendications.

Quant aux dangers que leur fait courir la menace des armées rouges, nous ne devons pas cesser de fournir les armes, Vargent et même l'appui militaire compatible avec nos mogem. La méthode el la patience combinées avec l'impossibilité de durée d'un régime sans organisme régulier de ravitaillement, de transports, d'ordre, d( crédit,' etc., finiront par venir à bout de l'anarchie intérieure russe, qui peut se prolonger un certain temps mais n'est en aucun cg,s suscepHble de triompher définitivement et nous continuons â lui refuser résolument toute resonnaissance et à la traiter en ennemie.

Signe : S. P1C8ON.

rapports du même représentant variaient d'un jour à l'autre. Il était donc clair qu'avant d'avoir fait des choses un examen attentif et minutieux on ne pouvait pas les juger correctement.

« b) Les Gouvernements alliés seraient certainement tous d'accord sur un point, c'est que les conditions en Russie étaient extrêmement mauvaises. La Russie souffrait d'une mauvaise administration, de la famine et de tout ce qui en résulte. Il était impossible de savoir quel parti avait le dessus, mais les espérances de voir tomber le Gouvernement bolcheviste avaient certainement été déçues. Le bolchevisme semblait plus fort que jamais, caries paysans craignaient que si un autre parti arrivait au pouvoir il ne restaurât l'ancien régime et ne leur retirât la terre que la révolution avait mise en leur possession.

« c) En Ukraine, les Alliés avaient supposé qu'un Gouvernement solide était établi et on venait d apprendre qu'un aventurier, Petlioura, à la tête de quelques milliers d'hommes, avait renversé ce Gouvernement avec la plus grande facilité. Cette insurrection avait un caractère bolcheviste et son succès montrait clairement que l'Ukraine n'était pas, contre le bolchevisme, la forteresse que Ton s'était figurée. Ce que la Grande Russie avait fait, l'Ukraine commençait à le faire aussi. Le Gouvernement précédent de l'Ukraine était un Gouvernement de grands propriétaires qui n'avait pu se maintenir au pouvoir qu'avec l'aide allemande. Maintenant les Allemands s'étaient retirés et les paysans n'avaient pas laissé passer leur chance. Les Alliés allaient-ils dépenser toutes leurs ressources pour soutenir une minorité de grands propriétaii^es contre une immense majorité de paysans?

« Les Alliés pouvaient choisir entre trois politiques :

« i» On pouvait dire que le bolchevisme était un mouvement aussi dangereux pour la civilisation que le militarisme allemand l'avait été et que, en conséquence, il devait être détruit. Quelqu'un pouvait-il

sérieusement préconiser cette politique? Quelqu'un était-il prêt à l'exécuter? Lloyd George ne le pensait pas. Les Allemands, alors qu'ils avaient besoin de tout homme disponible pour renforcer leur attaque sur le front occidental, avaient été obligés de laisser i million d'hommes pour tenir garnison dans quelques provinces de Russie, et cela à un moment où le bolchevisme était faible et inorganisé. Aujourd'hui le bolchevisme était fort et possédait une armée formidable. Un des Alliés occidentaux était-il prêt à envoyer i million d hommes en Russie? Lloyd George doutait que l'on trouvât scellement i.ooo volontaires. Tous les rapports montraient clairement que les troupes alliées en Sibérie et dans la Russie du Nord n'étaient guère désireuses de continuer la campagne et désiraient au contraire rentrer dans leurs foyers. Personnellement, Lloyd George ne se chargerait pas, pour le compte de la Grande-Bretagne, de rétablir l'ordre en Russie par la force. Il demandait si quelque autre Puissance voulait le faire.

« 2° La seconde méthode était la politique d'encerclement, politique connue sous le nom de « cordon sanitaire » . Cette politique impliquait le siège de la Russie bolcheviste, c'est-à-dire de la Russie qui n'avait pas de blé, et qui mourait de faim. Des milliers d'hommes sinon des centaines de mille étaient en train de périr par la faim. D'une grande cité, Pétrograd avait été réduit aux proportions d'une ville moyenne . Bloquer la Russie ne tuerait pas la bande des malfaiteurs bolchevistes, mais tuerait la population ordinaire, celle que les Alliés désiraient avoir pour amie. C'était une politique que l'Angleterre ne pourrait pas soutenir, ne serait-ce que pour des raisons d'humanité. On pourrait suggérer que poursuivre cette politique en Russie amènerait la chute du bolchevisme, mais qui le ferait tomber? Les rapports disaient que les Tchéco- • Slovaques, sur lesquels on comptait, étaient, eux aussi, infectés de bolchevisme et qu'on ne pouvait pas avoir

plus de confiance en eux que dans les troupes du général Koltchak. Lloyd George avait justement eu sous les yeux une carte montrant la zone tenue par Denikine, y il occupait avec une force de peut-être 40.000 hommes ce qu'on pourrait appeler une petite courette près de la mer Noire. On avait dit que Denikine avait reconnu Koltchak, mais il lui était impossible d'être en liaison avec lui tant était large la zone bolcheviste qui les séparait. De plus, Koltchak semblait vouloir poursuivre la restauration de l'ancien régime en Russie et de là résultait la tiédeur des Tchéco-Slovaques pour sa cause. Ils ne désiraient pas se battre pour restaurer l'ancien régime du Tsar, pas plus d'ailleurs que les Britanniques.

« 3° Le seul et dernier moyen qui restait était celui que Lloyd George avait préconisé : Demander aux représentants des différents Gouvernements russes de venir à Paris, après avoir conclu une trêve entre eux. »

On avait mentionné le nom de Sazonoff comme représentant le Gouvernement d'Omsk. Sazonoff était resté longtemps en dehors de la Russie, et il était très douteux qu'il fût au courant des conditions actuelles à Omsk. Il était un homme de parti et Lloyd George ne pensait pas qu'il pût être mieux consulté sur l'état actuel de la Russie que le New-York Tribune sur les opinions de Wilson. Les plénipotentiaires alliés ne pourraient pas quitter Paris à la conclusion de la Conférence de la Paix, et se féliciter d'avoir contribué à créer un monde meilleur, si, à ce moment, la moitié de l'Europe et la moitié de l'Asie étaient en feu.

On avait allégué que si des émissaires bolchevistes venaient en France et en Angleterre, ils chercheraient à faire de la propagande parmi les populations de la France et de la Grande-Bretagne. Il était possible que le bolchevisme pût gagner un peu de terrain dans ces deux pays, mais ce ne serait certes pas à la suite de la visite de quelques émissaires russes. Personnellement Lloyd George ne redoutait pas ce danger; il le redou-

tait d'autant moins que des conditions pourraient être imposées aux délégués, spécifiant que, s'ils ne ^es observaient pas, ils seraient renvoyés en Russie. Il était très probable qu'ils ne feraient rien pour mériter que cette menace fût mise à exécutioTi, car ils seraient très désireux d'exposer leur cause.

Le Président Wilson, qui était en possession du rapport de Copenhague qu'on a lu plus haut, appuya la thèse de Lloyd George.

Il pensait « qu'il n'était pas possible de ne pas être d'accord avec les vues exposées par Lloyd George ». Celles-ci correspondaient exactement aux informations reçues de Russie par le Gouvernement des Etats-Unis. Il y avait certainement derrière le bolchevisme une force latente qui attirait autant de sympathie que son aspect général causait de dégoût. Il y avait à travers le monde entier un sentiment de révolte contre les grands intérêts et biens acquis qui influencent le monde tant au point de vue économique qu'au point de vue politique. Pour se guérir de cette domination, il n'y avait, à l'avis du Président, que le moyen d'une discussion constante, et d'une progression lente de réformes. Mais dans l'ensemble le monde n'avait plus la patience d'attendre; il y avait, aux Etats-Unis, des hommes, du caractère le plus élevé et du jugement le plus sûr, qui sympathisaient avec le bolchevisme parce qu'il leur semblait que ce régime offrait des chances pour le développement de l'individualisme qu'ils désiraient voir propager. De grands progrès avaient été faits en Amérique pour faire obstacle au contrôle dû capital sur les vies des hommes et sur le Gouvernement et pourtant, même en Amérique, le travail et le capital n'étaient pas amis. La grande majorité de ceux qui travaillent et qui produisent, était convaincue que ia minorité privilégiée ne leur céderait jamais rien de ses droits. A moins qu'on ne réussît à arriver à une espèce d'association entre ces intérêts, la société crou-

lerait. Les sources de vie du bolchevisme étaient donc dans ces justes revendications. Les graines du bolchevisme ne pouvaient du reste germer que sur un sol prêt à les recevoir. Si ce sol n'existait pas, on pouvait négliger le bolchevisme.

Les troupes britanriques et américaines ne désiraient pas combattre en Russie parce qu'elles craignaient que leurs elïorts n'amenassent la restauration de l'ancien ordre de choses, ce qui serait encore plus désastreux que la situation présente. Le Président se souvenait qu'un jour en Amérique, prononçant devant un auditoire de gens riches un discours qui traitait d'autres sujets, il vint à parler occasionnellement de la sympathie qu'il ressentait pour les malheureuses populations russes. Cette remarque produisit un grand enthousiasme qui surprit le Président, venant surtout d'un tel auditoire et il s'était toujours souvenu de cet incident comme d'un indice de sympathie du monde. Ces sympathies tout entières ne sont pas pour la restauration de l'ancien régime. Et ce serait vouloir lutter contre le courant de l'époque que de vouloir empêcher la Russie de se frayer sa propre voie vers la liberté. 11 était certain qu'une partie de la force des chefs bolchevistes venait de la crainte d'une intervention étrangère. En taisant valoir cette crainte, ils avaient réussi à rassembler les gens autour d'eux, et c'est ce que les représentants américains en Russie rapportaient.

Le Président pensait donc que la proposition britannique était la seule qui pût mener à quelque chose. Si les bolcheviks s'abstenaient d'envahir la Lithuanie, la Pologne, la Finlande, etc., Wilson pensait que l'on ferait bien de permettre à tous les groupes qui le désireraient d'envoyer des représentants à Paris. On s'efforcerait alors d'amener une réconciliation mutuelle et de les réconcilier tous avec le reste du monde.

Avant que les négociateurs Français entrassent dans la discussion, Clemenceau demanda que Noulens, le

dernier ambassadeur de France à Pétrograd, fût entendu.

NouLENS dit qu'il s'en tiendrait aux faits. Ce qu'il dirait serait certainement appuyé par tous les représentants des Puissances alliées qui s'étaient trouvés avec lui en Russie ou se trouvaient encore à Arkha'ngel.

« L'arrivée du bolchevisme avait été suivie de l'anarchie à la ville et à la campagne. Bien qu'il y eût des vivres en Russie la iamine en était résultée. Noulens ne voulait parler qu'en passant de la confiscation bien connue de tous, delà propriété privée, des dépôts en banque et de la répudiation des dettes d'Etat. Il désirait insister sur les persécutions qui avaient atteint les classes considérables du peuple russe. Ces classes pouvaient ne pas représenter la majorité des habitants, mais elles constituaient une minorité considérable comprenant des gens honnêtes et presque tous les intellectuels du pays.

« Noulens avait quitté Pétrograd le 28 février 1918. Depuis lors il était allé à Vologda jusqu'au 26 juillet et ensuite à Arkhangel. Ses collègues et lui avaient rencontré les témoins des faits qu'il allait relater : ces témoins venaient de toutes les parties de la Russie. Les classes aisées et intellectuelles avaient été odieusement maltraitées dans toute la Russie bolcheviste. Elles avaient été réduites aux occupations les plus serviles et les plus répugnantes. Leurs lieux d'habitation étaient réquisitionnés et mis à la disposition des bolcheviks, leurs vêtements mêmes leur avaient été enlevés. Ces choses s'étaient accomplies non à la suite d'un pillage de hasard, mais par ordre officiel. Même avant que Noulens quittât Pétrograd, c'est-à-dire avant la signature du Traité de Brest-Litowsk, alors que le Gouvernement des Soviets était officiellement en état de guerre avec l'Allemagne, même à ce moment-là des officiers de marine avaient été aban-

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donnés «t se trouvaient à la merci de leurs équipages . Ils étaient souvent liés aux mâts de leur navire et dans cette posture devaient diriger la navigation. Il leur était interdit de s'enfermer dans leurs cabines. Ils étaient placés au même rang que les classes inteilecuelles et mis hors la loi.

« Noulens présenta le texte de la constitution établie par le Soviet, publié dans VInçestia du 19 juillet 1917. La phrase constamment employée dans ce document était celle-ci : « Dictature du Prolétariat ». Il lut dans ce document un paragraphe enjoignant aux Soviets locaux de garantir le pouvoir absolu sur la population « aux travailleurs » et d'empêcher par tous les moyens la restauration de l'influence des classes exploitant les richesses du pays. Dans ce but les travailleurs devraient être armés, et toutes les autres classes désarmées. Une armée rouge d'ouvriers et de paysans devrait être formée pour soutenir ce régime. En conséquence tous les ouvriers des villes où les Ambassadeurs étaient passés avaient-ils des fusils et d'autres armes, tandis qu'un c< bourgeois » trouvé en possession d'un revolver était immédiatement fusillé.

« Aux élections de l'Assemblée constituante, les Bolcheviks avaient exercé la plus grande pression sur les électeurs. Néanmoins ils n'avaient pas eu une majorité à l'Assemblée. Ils avaient donc dissous l'Assemblée et établi à sa place un Gouvernement de Soviets. Le Parlement actuel de la Russie avait été constitué en juillet 1918, au moyen de délégations des Soviets locaux. D'après l'article 65 de la Constitution votée par cette Assemblée, les personnes suivantes étaient privées du droit de vote, mises hors la loi:

« a) Personnes profitant d'un labeur d'autrui.

« h) Personnes vivant de leurs revenus ou faisant du commerce dans leur intérêt personnel.

« c) Moines.

« d) Agents des cultes.

« e) Agents de l'ancienne police et de la gendarmerie.

u f) Membres de la famille régnante de Russie.

« Il suffisait d'appartenir à l'une de ces classes pour être hors la loi. L'électorat était exclusivement composé, en Russie, des paysans et des ouvriers. Mais les paysans qui employaient des ouvriers et des domestiques et ne faisaient pas tout le travail de leurs propres mains, étaient tenus pour « exploiteurs » et privés de leur droit de vote, même ceux qui ne se faisaient aider que par deux ou trois domestiques.

« Non seulement on avait recours à cette forme de persécution, mais tous les organes de la presse représentant des opinions modérées ou même socialistes autres que celles des bolcheviks avaient été impitoyablement supprimés. La Praçda, journal officiel des Soviels, pour des raisons de sécurité nationale, avait demandé la suppression complète de toutes les factions hostiles et s'était réjouie de la suppression de la presse non bolcheviste. On pouvait donc dire qiie le Gouvernement bolcheviste avait posé l'inégalité en principe. Ce principe ne saurait être accepté par les Gouvernements alliés qui avaient combattu pour la liberté et l'égalité. On pouvait se demander comment un tel régime pouvait subsister. La réponse était celle-ci : par la terreur. Sans la protection des mercenaires lettons et chinois et des Gardes rouges si bien payés, les Commissaires du Peuple disparaîtraient. Noulens cita quelques exemples de crimes que Ton pourrait qualifier, dit-il, de systématiques et d'officiels. En janvier dernier, Trotsky avait annoncé que, si le peuple n'acceptait pas le Gouvernement des Soviets, ce Gouvernement serait imposé par une terreur sans précédent dans l'histoire. Sur une simple dénonciation un membre de la bourgeoisie ou' un ancien officier était emprisonné. Des personnes appartenant à ces classes remplissent les prisons de Pétrograd, de Moscou et de Vologda. On les nourrissait d'un peu de pain et de quelques harengs. Beaucoup étaient morts de privations et leurs cadavres avaient souvent été aban-

donnés au milieu des survivants. Par caprice, les gardes fusillaient une douzaine de personnes pour faire de la place. Toute forme de jugement était considérée comme inutile. En outre, en quelques occasions, des massacres considérables avaient eu lieu. Noulens rappela le cas d'Oaritsky, Ministre de l'Intérieur et Président de la Commission pour la répression du mouvement anti-révolutionnaire. Il était remarquable par sa cruauté. Un étudiant qui l'avait assassiné fut arrêté et 5oo officiers furent en représailles saisis et envoyés à Gronstad, où ils furent soit noyés, soit fusillés, pour venger Oaristsky. L'assassin était toujours emprisonné et à la torture. On lui avait enlevé les ongles des mains et des pieds pour l'obliger à trahir ses camarades. Jusqu'ici il avait refusé de les dénoncer et on le conservait donc vivant pour lui infliger de nouvelles tortures. Ce n'était pas là un cas isolé. A la forteresse de Pierre et Paul se trouvait une compagnie de bourreaux de profession chargés d'infliger des tortures.

(( Noulens rappela à la Conférence que non seulement des Russes avaient été victimes de ces excès, mais aussi des citoyens des pays alliés . Il cita le cas de M. Darcy, Français, qui était mort en prison de froid et de faim, et celui du capitaine Cromie, sujet britannique. »

Après l'audition de Noulens, la discussion reprit :

« Le Président Wilson proposa d'apporter une légère modification à la proposition anglaise. Au lieu d'inviter les gouvernements qui se partageaient la Russie à venir à la Conférence, on engagerait seulement avec eux des conversations pour chercher les moyens de rétablir l'ordre en Russie. Ces conversations n'auraient pas lieu à Paris, qui est le siège de la Conférence de la Paix, ce qui pourrait donner lieu à des interprétations inexactes. On réunirait les délégués des gouvernements de fait existant en Russie en

quelque endroit où ils pourraient se rendre facilement, par exemple àSalonique.

« Le Baron Sonnino ayant fait remarquer que quelques-uns de ces représentants étaient déjà à Paris et ayant demandé pourquoi on ne les entendrait pas ici au lieu de leur infliger la fatigue d'un long et dispendieux voyage, le président Wilson répondit que si on entendait les Délégués russes séparément on ne sortirait jamais du cercle dans lequel on se trouvait enfermé. Le mieux serait, si c'était possible, de les entendre tous dans la même ville, voire dans la même pièce, afin d'avoir une vue d'ensemble et de se faire une idée exacte de la situation.

« Balfour approuva Wilson t Si l'on entendait par exemple Sazonofl ^ à Paris, il serait difficile de refuser aux autres délégués de les y entendre également. Gomment refuser aux uns ce que l'on aurait accordé aux autres? S'il y avait des objections à recevoir certains délégués à Paris, ces mêmes objections étaient aussi valables s'il s'agissait de Sazonoff.

« Le Baron Sonnino estimait qu'il y avait lieu d'établir une distinction entre les représentants des Soviets et ceux des autres Gouvernements. Les Alliés combattaient les bolcheviks et les considéraient comme des ennemis . Il n'en était pas de même en ce qui concernait les Finlandais, les Lettons et les autres groupements russes. La difTérence de traitement à l'égard des Beprésentants russes s'expliquait donc par la difTérence des rapports des Puissances alliées et associées avec les divers Gouvernements de la Russie.

« Lloyd George insista sur la nécessité d'entendre les représentants du Gouvernement, qui, à l'heurt

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