‹ Le combat des trois, notes et documents sur la conférence de la paixChapitre 6 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA DÉLÉGATSOM BRITANNIQUE

Pour les cinq sièges qui lui rcTenaient, l'Angleterre avait désigné six plénipotentiaires, dont l'un ne devait participer aux travaux que par « roulement ». C'étaient D. Lloyd George, A. Balfour, A. Bonar Law, G. N. Barnes, le vicomte Milner et Winston Churchill.

Avant Lloyd George qui tenait dans la Délégation la même place que Clemenceau dans la Délégation française et Wilson dans l'américaine, il faut connaître ses collègues .

Balfour. — A. Balfour, neveu de lord Salisbury, avait été, de 1895 à i9o2, leader du parti ministériel à la Chambre des Communes où son oncle, membre de la Chambre des Pairs, n'avait pas accès^ En 1902, il était devenu premier ministre, il Tétait demeuré jusqu'en 1905 jusqu'à la violente bourrasque électorale, déchaînée surtout par Lloyd George et Winston

1. En Angleterre, les ministres ne peuvent entrer que dans celle des Chambres dont ils font partie, soit par droit héréditaire (Chambre des Pairs) soit par élection (Chambre des Communes). il faut donc que les grands déparlements ministériels, et d'abord la Présidence du Cabinet aient sinon deux titulaires, du moins deux porte-paroles, un dans chacune des Chambres du Parlement.

Cliurcliill, qui renversa le Parti Conservateur. Ce parti avait pris la dénomination de Parti Unioniste depuis que les radicaux adversaires du Home Rule Irlandais, conduits par J. Chamberlain, s'y étaient annexés, en 1894, et lui avaient apporté l'appui de leur clientèle populaire dans certains grands centres tels que Birmingham. Rentré dans Topposition, Balfour, député de la Cité de Londres, en avait exercé la direction pendant quelques années, puis, voulant goûter du repos, il avait résigné sa charge trop absorbante de Joader; et son parti lui avait donné pour successeur Bonar Law.

Balfour avait des titres exceptionnels à la sympathie et au respect des Français, car c'est sous son gouvernement, en 1904, qu'avait été signé par Paul Cambon et le marquis de Lansdowne, ministre des Affaires Étrangères l'acte de naissance de l'Entente Cordiale». A la lin de juillet 1914, quand s'était ouverte la crise européenne, Balfour, avec Bonar Law, Lansdowne et Austen Chamberlain, était allé déclarer, au nom de l'opposition, au chef du Cabinet radical, Asquith, que le Parti Unioniste appuierait le gouvernement si, pour tenir les engagements d'honneur pris envers la France, il entrait dans la guerre.

Appelé par Asquith dans le i^"^ Cabinet de Coa-

1. Les trois conventions d'avril 1004 <ji!i réglaient à la satisfaction commune rie la France et de l'Angleterre leurs vieilles contestations en Egypte, au Maroc, auSiani, à Terre-Neuve, etc.

Proposé dès 1899 par Delcassé et Paul Cambon, ce rapprochement anglo-français n'avait pas paru réalisable à lord Salisbury. Balfour et Lansdowne comprirent que l'Angleterre menacée sur les Mers par Tambilion germanique, et la France menacée, elle, sur sa frontière continentale devaient, si elles ne voulaient pas périr séparément, s'unir contre rennemi commun. Avec l'approbation d'Edouard Vit, avec ses encouragements mais non ù son instigation, comme on Ta cru, ils préparèrent Palliancc qui devait préserver l'Europe de la conquête allemande. En France Loubet, soutenant Delcnssé avec persévérance, joua dans la formation de l'Entente Cordiale un rôle analogue à celui du Roi en Angleterre.

lition*, Balfour, après qu'Asquith eut cédé la place à Lloyd George, avait remplacé Edward Grey aux Afi'aires Étrangères. Nos hommes d'Etat, ministres et ambassadeurs, pendant les critiques années de 1917 et 1918, avaient trouvé en lui l'allié le plus sûr, un Anglais chez qui on trouvait toutes les idées traditionnelles de la politique de son pays, mais aucune de ces arrièrepensées contre lesquelles il faut se mettre en garde. L'arrivée à Paris, comme premier collaborateur de Lloyd George à la Conférence, d'un homme dont la personne n'éveillait chez les Français que de bons souvenirs ne pouvait être saluée qu'avec une cordiale satisfaction.

BoNAR Law. — Successeur de Balfour au poste de leader du Parti Unioniste aux Communes, Bonar Law n'avait pas eu l'occassion de donner toute sa mesure. Il n'avait pas eu en elfet à porter la charge de premier ministre, pour laquelle son parti, l'opposition unioniste, l'avait désigné en le plaçant à sa tête,

C'était un légiste d'une grande autorité. La consid^;ration dont il jouissait dans son pays, il l'avait vite acquise auprès de tous les représentants de l'Entente avec lesquels ses fonctions de chancelier de l'Echiquier l'avaient fait entrer en relations. A tous il avait fait apprécier, avec les qualités d'un esprit réfléchi, modéré, juste, l'urbanité du « gentleman » accompli.

Le Vicomte MiLXi.K. — Mihicr était une des grandes personnalités du parti impérial anglais. Il avait occupé le poste de Haut-Commissaire en Egypte, puis était allé, avec le même titre, en Afrique du Sud où il se trouvait au moment de la guerre du Trans-

1. En Angleterre, on appelle « coalition » ce ((tren France nous avons appelé « Union sacrée ». C'est une concentration nationale. Depuis 1845, il y a eu trois « coalitions ». la première de 1Sj2 à 18'i5 son^^^ le comte d'Aberdeen ; la deuxième sous Asqiiith, d'? mai 1915 à 1916; la troisième, enfin, qui dure encore, sous F..loyd George, après la retraite d'Asquith, on décembre 1916.

vaal. En parcourant le monde, Milner avait pu, mieux qu'en étudiant les annuaires statistiques, apercevoir le danger que la croissance de VAUemagne faisait courir à l'Angleterre. Partout des colonies allemandes pleines d'activité et d'une audace dans l'entreprise sur laquelle ne pouvaient pas donner le change une apparente indifférence aux choses politiques, et même une aftectation d'humilité; partout les magasins anglais pleins de marchandises allemandes, en beaucoup d'endroits le magasin anglais disparaissant devant le magasin allemand . Dans l'Afrique du Sud plus qu'ailleurs cette concurrence où TAUemand l'emportait, était visible. Alors que beaucoup d'Anglais sentaient seulement, Milner lui, savait, par des observations personnelles, que la compétition entre l'Angleterre et l'Allemagne dans le domaine du commerce amènerait un jour les deux peuples à la rivalité politique. L'Angleterre était trop répandue dans le Monde, et l'Allemagne, à la faveur de la liberté commerciale, s'y répandait trop pour qu'un jour les gouvernements ayant à protéger, avec l'industrie et le commerce de leurs capitalistes, le gagne-pain de leurs ouvriers ne se heurtassent pas. Au jour de cet inévitable heurt, il ne fallait pas que l'Angleterre fût seule; elle devait par quelque virage politique s'assurer des alliances. Milner fut donc tout naturellement (( Ententiste » avec la France, autant par discipline de partisan, car il appartenait au parti Unioniste qui avait fait l'Entente^ que par la conviction qui s'était faite en lui que, tôt ou tard, la concurrence des magasins finirait par le conflit des Nations. Au commencement de 1918, il avait remplacé le comte de Derby ^ au ministère de la Guerre. Ainsi il avait été amené à collaborer étroitement avec Clemenceau, à qui l'unissait une ancienne amitié. Dans les rapports entre les gou-

1. Comte (le Derby, nommé ambassadeur à Paris après la retraite du vicomte Bertie ofThaçaes,

vernemcnts de France et d'Angleterre, aucun intermédiaire n'aurait apporté et n'aurait trouvé plus de confiance et de cordialité. C'est Milner qui, venu à DouUens, à la place de Lloyd George, avait, le 25 mars 1918, proposé Focli pour le commandement en chefi. Sa désignation, comme membre de la Délégation britannique, ne pouvait que nous être agréable. De lord Milner, les Français n'avaient rien à oublier.

G. N. Barnes. — G'était un des représentants du parti travailliste britannique, dans le Ministère de Coalition. La guerre l'avait trouvé patriote d'abord, avant que socialiste, comme d'ailleurs l'immense majorité des ouvriers et de leurs leaders. Sa compétence devait le faire choisir comme premier délégué britannique à la commission de Législation internationale du Travail.

Winston Guurchill. — Le sixième plénipotentiaire britannique, Winston Churchill, appartenait, comme Balfour, à une de ces grandes familles dont les membres semblent avoir une vocation héréditaire à la gestion des affaires de la Nation. Balfour était de ce qu'on aurait appelé dans l'ancienne Rome la « gens Cecilia » Winston Churchill appartenait à la « gens Churchilla ».

1. Depuis la publication de Fodi et les Armées d'Occident, on nous a dit que celte proposition, qui fut formulée par Douglas Haig, avait été concertée entre Milner et Clemenceau. Glemanceau aurait (lit : « Demandez-nous Foch! » il est possible que dans des conversalions, antérieures à la réunion de DouUens, le président français et le ministre anglais aient parlé du commandeuttent unique et aue — tout ualurellemenl — le nom de Foch ait été prononce [tar

!(îmcnceau.

Mais quand il vint à DouUens, le 25 mars 1918, Milner arrivait d'Angleterre; avant la conférence, il n'eut pas d'entretien particulier avec Clemenceau. 11 ne nous paraît donc pas établi que Milner, en faisant parler naig,ait agi après entente avec Clemenceau. Gela nous paraît d'aulant moins établi que Clemenceau, quand le nom de Foch eut été prononcé, interrogea : Est-ce bien au nom du Cabinet anglais que vous parlez? » A quoi Milner répondit : « Tout ce que nous déciderons ici, sera approuvé par le Cabinet. »

C'était un cadet de Malborough. Son père, second fils du duc de Malborough, avait fait dans la politique anglaise de 1886, une rayonnante apparition, sous le nom de lord Randolph Churchill. Selon la coutume le titre de Lord lui avait été conservé par courtoisie ^ Mais la coutume n'avait pas permis qu'il le transmît à son héritier qui, replacé, malgré sa noble ascendance, au rang des c( Commoners », des gens des Communes, c'est-à-dire des bourgeois, était entré dans la vie comme « Mr. Winston Churchill».

Il avait tout de suite attiré l'attention par des qualités brillantes et une mobilité un peu effarante, allant do droite à gauche, cherchant sa voie, et finissant, lui, Malborough, par faire, en 1906 puis surtout en 1910, avec Lloyd George, la campagne où, par affiches murales, écrits et discours, les lords, et en particulier les ducs, étaient voués au ridicule et leur privilège de législateurs par droit de naissance dénoncé comme une intolérable usurpation.

Ministre pour la première fois en 1908, quand Asquith avait succédé à Campbell Bannermann à la tête du cabinet radical, la guerre l'avait trouvé premier Lord de l'Amirauté. Il s'était montré favorable dès la première heure à l'entrée de l'Angleterre dans la guerre et quand Lloyd George, d'abord interventionniste, chercha ainsi qu'on le verra plus loin à la retenir dans la neutralité, W. Churchill ne le suivit pas dans sa volte-face. La guerre déclarée le premier Lord de l'Amirauté y mit toute sa fougue. C'est lui qui eut l'idée de forcer les Dardanelles par une attaque navale puis par une expédition sur terre ferme qui prendrait à revers les défenses des détroits. Il fit seul avec son

1. Les noms des « Lords ■ par courtoisie, de ceux qui n'ont pas de siège à la Chambre des Pairs, sont obligatoirement précédés de leurs prénoms. Dire « Lord Churchill » aurait été choquant comme une faute d'orthographe; il fallait dire : Lord Randolph Churchill ou simplement mtMue « Lord Randolph, »

Etal-Major naval et fit adopter par le Cabinet britannique, sans que la France eût été consultée, le plan de cette opération dans laquelle un rôle nous serait réservé, si nous voulions en assumer un. Le 27 janvier 1915, en effet, Winston Churchill avait adressé à Augagneur, ministre de la Marine, avec lequel il avait conféré à Londres pendant trois jours^, une lettre par laquelle il l'informait : « que l'Angleterre allait entrece prendre un effort contre les Dardanelles; qu'elle « n'exigeait aucun concours; que toutefois, si ce conte cours était accordé, il aurait les plus heureux résulte tats et serait salué cordialement; mais que le « commandement de cette opération appartiendrait « aux Anglais ».

En nous plaçant devant une décision prise, qui s'exécuterait même si nous n'y participions pas, W. Churchill se montrait un peu cavalier envers nous. Mais pouvions nous, en laissant l'Angleterre agir seule, dans une mer où était concentrée toute notre marine, donner à croire qu'il y avait désaccord entre nos alliés et nous? Si nous n'avions pas à nous féliciter d'être placés dans l'obligation de participer à une entreprise que nous n'avions ni étudiée, ni préparée, fatlribution que \V. Churchill faisait à un amiral anglais du commandement de cette expédition était désobligeante.

Les forces navales de T Entente dans la Méditerranée avaient été mises sous le commandement de l'amiral français. En nous signifiant qu'aux Dardanelles c'est un Anglais qui commanderait^ le premier Lord de l'Amirauté prenait une partie de ce qui nous appartenait. Comme les temps étaient trop critiques pour qu'on s'arrêtât devant des considérations d'amourpropre, et comme nous travaillions à faire accepter par les Britanniques un commandement unique, qui ne pouvait être que français, sui* le front continental,

i. Voir la Guerre navale, par Tamiral Bienaimé, rapporteur de la Commission delà Marine à la Chaiuljre des Députés.

le Cabinet Viviani avait admis la prétention du premier Lord de l'Amirauté.

Cet incident n'avait pas été sans éveiller en France un peu de défiance à l'endroit de W. Churchill. Il n'y avait pas chez lui la rectitude rassurante que Ton trouvait chez Balfoar et Bonar Law. Dans son désir de faire éclatant, ne nous causerait-il pas des surprises ? Appréhension que, du reste, rien ne vint justifier au cours des Négociations.

La Délégation britannique, comme la Délégation française, et à la différence de la Délégation américaine, fut en effet très unie, très disciplinée, pendant la Conférence. Ses six membres formaient un corps qui n'eut qu'une tête : Lloyd George.

Page 1