‹ Le combat des trois, notes et documents sur la conférence de la paixChapitre 7 sur 41 · LLOYD GEORGE · texte numérisé non relu

LLOYD GEORGE

Lepremier plénipotentiaire britannique, D. Lloyd George, était, avec Clemenceau, la personnalité la plus en relief de la Conférence. Le premier moment passé, les deux négociateurs de France et d'Angleterre devaient plus attirer la curiosité publique que Wilson qui jparaissait un peu timide, un peu gêné, « en bois », disait le populaire ; un « clergyman », disaient d'autres, un « avoué devenu clergyman », selon la définition d'un observateur spirituel.

La carrière de l'homme d'État britannique Lloyd George est semblable à celle de l'homme d'Etat français Briand : l'un et l'autre de modeste origine, l'un et l'autre, garçons pauvres, que leur intelligence avait dès leur enfance signalés à l'attention de leurs maîtres, et que la précocité de leurs talents aurait dû signaler aux chefs des grands partis dans leurs pays respectifs; mais l'un et l'autre, sans protecteur, sans « caution bourgeoise », animés d'une ambition qui à cause de leur pauvreté les faisait considérer comme des aventuriers; l'un et l'autre, n'ayant pas d'introducteurs dans la hiérarchie sociale et ne pouvant s'y élever que par escalade. Gomme Briand qui avait débuté à l'extréiuilo gauche du socia-

lis me', et qui, moins de quinze ans plus tard, était appelé à diriger la politique de la France, donc à faire œuvre de conservation, Lloyd George avait arboré à ses commencements un radicalisme d'une teinte si ardente qu'on l'avait pris pour un de ces révolutionnaires que leur intempérance condamne aux criailleries d'une stérile opposition de parti pris. Il était entré aux Communes en 1890, à l'âge de 27 ans et, malgré que les Partis Anglais aiment à se donner des chefs jeunes, il n'avait pas eu un avancement parlementaire aussi rapide que Briand. Elu pour la première fois en 1902, dans la Loire, avec l'étiquette de socialiste unifié, le Lloyd George français avait été appelé, en 1906, au ministère de l'Instruction Publique et trois ans plus tard à la Présidence du Conseil. Il avait donc brûlé les étapes. Le Briand anglais, au contraire avait attendu quinze ans sur son banc de député, avant de passer au banc du Gouvernement, à la droite du speaker des communes. Gladstone en 1892, Lord Rosebery en 1894, chargés de former les cabinets libéraux, n'avaient pas pensé à s'annexer la force, jugée par eux trop compromettante, parce que éruptive, que présentait le député des mineurs gallois du comté de Carnavon. C'est seulement en 1905, après que dix ans de gouvernement conservateur, d'abord sous le marquis de Salisbury (1895-1902), puis sous Arthur Ballbur (1902-1905), eurent porté au comble l'impatience et l'irritation des libéraux, les eurent transformés en radicaux, que la voie ministérielle s'était ouverte devant Lloyd George. Il avait été, avec Winston Churchill, l'agitateur le plus actif dans la campagne contre les Lords. Avec quelle passion,

1. Dès ces commencements, Briand avait fait montre d'originalité. Quand les socialistes étaient divisés en quatre factions : Guesdistes, Jaurésisles, Blanquistes, Allemanisles, il s'était placé en raar^e, constituant un cinquième groupe, celui des Fédérations indépendantes .

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lui qui devait plus tard faire tant de promotions dans la Pairie, il avait dénoncé à la colère de la Démocratie les privilèges de la Chambre des Législateurs héréditaires? L'opposition, dont il avait été le champion le plus fougueux, ayant, en 1906, presque annihilé le parti conservateur qui, sur 600 sièges en avait péniblement jonservé t5o, son chef nominal Campbell-Banner- (nann avait pris le gouvernement et Lloyd George était 3ntré au Board of ïrade, ministère du Commerce, où 1 n'y avait pas grande possibilité de faire du radicaisme. En 1908, Campbell-Bannermann mort ayant été remplacé par Asquith, chancelier de l'Échiquier, Lloyd George avait pris possession de cet a Echiquier », qui en bon français s'appelle « le Ministère les Finances ». Dans ce nouveau poste, il pouvait m fin faire des réalisations radicales. Il les fit dans le premier Budget qu'il déposa, et qui, moins par les nnovations du ministre que par le ton de ses commen- ;aires, causa scandale d'un côté et, de l'autre, fit de 5on auteur l'homme le plus populaire du Cabinet.

Des années s'écoulèrent sans apporter de changenent à la situation parlementaire de Lloyd George, nais pendant lesquelles sa popularité s'enracina, et )endant lesquelles aussi les responsabilités durent léterminer en lui un commencement d'évolution. Démo- :rate plus qu'aucun de ses collègues, il était partisan le la paix jusqu'au pacifisme, croyait-on, au pacifisme lont l'américain Bryan a donné la devise : « Je suis rop fier pour me battre. » C'est pourtant Lloyd George !ui, en juillet ou août 191 1, pendant la crise d'Agadir, ccepta, s'il ne demanda pas lui-même qu'on l'en chareùt, de prononcer le discours par lequel l'Angleterre, idèle au pacte d'Entente de 1904, signifia à l'Aileaagne que, si la France était attaquée, elle ne serait •as seule à se délèndie. Donné par Lloyd George, cet vertissement à TAlleinagne devait être piis plus en onsidération que s'il avait été donné par tout autre linistre, car, plus que tout autre, le chancelier delÉchi-

quier pouvait passer pour l'iaterprète du seutimen des masses démocratiques dans le Royaume-Uni. Un» politique, même une politique guerrière, préconisé' par Lloyd George ne pouvait pas être une politique impopulaire.

Vint août 1914, où la question se posa pour l'Angle terre de savoir si elle s'enfermerait dans une neutra lité qui aurait été pleine de périls au lendemain d'un victoire allemande, ou si elle tiendrait les engagements non consignés il est vrai en formes protocolaires, mai les engagements d'honneur, qu'elle avait pris envers L France.

Ses fonctions de Chancelier de l'Échiquier avaien mis Lloyd George en contact avec les directeurs de grandes affaires de Finances, d'Industrie, de Com merce, avec ce qu'on appelle en Angleterre, la Cité parce que c'est la « Cité de Londres » qui est le cheJ lieu de l'Empire du capital anglais* . Les grandes Fir mes, provinces de cet Empire, sont constituées ei Angleterre, en Corporations puissantes par leu richesse, leur ancienneté, et surtout par leur indépen dance. Sans qu'elles aient aucune estampille officielle ces Corporations sont tenues Outre-Manche comm qualifiées pour parler au nom des grands intérêts maté riels dont leurs membres sont les gérants. Il est admi que la somme de ces intérêts est si considérable qu'il cessent d'être des intérêts particuliers pour prendre l caractère d'intérêts généraux;, d'intérêts nationaux

1 . Celte métonymie « la Cité de Londres » pour désigner Ter semble des grandes affaires avait son équivalent à Paris, il y a un quarantaine d'années, dans « le Sentier ». On disait « le Sentier comme aujourd'hui on dit quelquefois « la rue de Lancry » (où s trouve Thôtel des Chambres syndicales patronales) pour désignel le haut Commerce, ou « la rue de Madrid » où est l'Union de Métallurgistes pour désigner la haute Industrie.

En novembre 1877, après les élections qui donnèrent définitive ment la majorité aux Républicains, on lit grand bruit d'ur démarche faite à TÉlysée auprès du maréchal de Mac-Mahon pc « le Sentier ». C'était une délégation de commerçants.

>uxqui en ont la charge remplissent donc en quelque ^iorte une de leurs fonctions quand ils approchent ;pontanément le gouvernement pour lui faire conlaître leurs vues, leurs appréhensions, leurs désirs.

En France, il y a bien un syndicat des Agents de Change, un syndicat de Banquiers (la Coulisse) et de ^andes associations patronales qui correspondent en ipparence aux Corporations de la « Cité ». Mais les igents de change doivent à leur Monopole d'être un >eu des fonctionnaires et de n'avoir donc qu'une indé- )endance limitée. Le Ministre les tient en lisière. Et à Qoins que leur syndic ne soit homme de grande autoité personnelle, tel fut Verneuil, il ne porterait pas 'olontiers lui-même au Ministre, les avis, les représenations de son syndicat. Subordonné, il doit attendre j l'être interrogé pour répondre.

Pour les banquiers groupés dans « la Coulisse » le

^ Ministre est bien près de les ignorer. Ce sont les frères

^ âtards des agents de change dont les opérations n'ont

té longtemps que tolérées. On peut avoir pour beau-

oup d'entre eux une considération que tous ne méri-

^3nt pas et qui, en tout cas, n'est pas accordée à leur

roupement. S'ils s'avisaient d'apporter sur les Affaires

énérales des consultations, au Ministre ou à son chet

e Police financière, le Directeur du Mouvement géné-

al des fonds, à qui est confiée la surveillance du

larché, leur démarche pourrait être taxée d'imperti-

ence.

Malgré la grande puissance que leur donne leur ualité de dépositaires, et de gérantes des épargnes rivées, les Sociétés de Crédit, même si elles forïaient bloc, ne pourraient pas se permettre ce que les Lgents de change s'interdisent, et ce que n'oserait se ermettre la Coulisse. Sans la bienveillance du , linistre, dont dépend l'inscription à la Cote du marhé officiel, le mieux achalandé, et dont l'autorisation st nécessaire pour toute émission de valeurs étranères, elles peuvent être entravées dans leurs opéra-

tions. Elles ont donc le légitime souci de ne rien faire qui déplaise à l'Autorité, dont, malgré leur apparente indépendance, elles relèvent en fait.

Quant aux grandes Associations patronales, toujours prêtes à répondre à un questionnaire, à faire connaître leurs désirs, en matière de législation douanière et fiscale, elles se gardent de toute démarche qui semblerait inspirée par la prétention d'influer sur les Affaires générales. Tel grand industriel ou grand commerçant donnera bien ses avis aux ministres, mais on n'entend jamais parler d'une action d'ensemble des grandes associations, auprès des Pouvoirs Publics.

Le rôle de délégué permanent des intérêts économiques auprès des gouvernements est tenu par le Comité républicain du Commerce, de l'Industrie et de l'Agriculture que préside Mascuraud. Mais, s'il est composé de gens du commerce et d'industrie que rapprochent naturellement leurs intérêts, ce Comité exige qu'il y ait entre ses membres — au moins les dirigeants — des affinités politiques. Surtout Comité électoral, il est comme un paravent derrière lequel se fait au moment des élections la collecte des subsides pour les bons candidats ; et, en échange des services qu'il rend, il en reçoit. Le Comité Mascuraud est certainement écouté, mais il doit cette considération et ces égards plus à l'excellence de ses opinions politiques qu'aux intérêts dont il peut légitimement se dire l'organe.

En Angleterre « la Cité » ne doit pas son influence à ses tendances politiques qui, lorsque les libérauxradicaux sont au pouvoir, ne la recommandent pas toujours à la bienveillance du Cabinet, car son élu est ordinairement un conservateur. Sa puissance reconnue par tous les gouvernements découle du fait qu'elle est la directrice de la fortune de TEmpire britannique. Ses immixtions dans les allaiies de TEtat, comme d'ailleurs celles des Trade -Unions (Syndicats ouvriers) sont des faits normaux. Entre la Cité, qui gère les j'unds intérêts matériels pai-ticuliers dont la somme

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fait l'intérêt jj^énéral, et le gouvernement, gardien et administrateur de cet intérêt général, les communications sont constantes, et nul n'y trouve à redire. Un ministre anglais peut causeï* avec des hommes d'affaires sans s'exposer, comme dans d'autres pays, à la médisance.

A la fin de juillet 1914, une intervention de la !< Cité » auprès du Chancelier de l'Échiquier, auprès lu Ministre qui était l'intermédiaire naturel entre Elle "ît le gouvernement, mit en question, tint pendant deux 3u trois jours en suspens la politique britannique.

Dqns le Cabinet que présidait Asquith, quatre ministres s'étaient, dès l'ouverture de la grande crise européenne, dans les derniers jours de juillet, résolument prononcés pour l'intervention à côté de la France, si elle était attaquée. C'était Asquith, Edward Gray, Winston Churchill et Lloyd George. Contre eux, recommandant la neutralité, ils trouvaient le vieux libéral gladstonien John Morley et le socialiste pacifiste John Burns.

Entre ces deux groupes, les autres ministres paraissaient hésitants, le plus grand nombre inclinant sans oser le dire vers les « neutralistes ». Soudain, le 3o juillet, Lloyd George changea de camp. Il avait reçu, dit-il à ses collègues, une délégation des « Banquiers de la Cité » qui lui avaient dit en substance : « Cette « guerre ne ressemblera à aucune autre. Tous ceux « qui y entreront, vainqueurs et vaincus, seront ruinés. K Dans l'intérêt de l'Angleterre, dans l'intérêt des X nations belligérantes elles-mêmes, dans l'intérêt de X toute l'Europe, enfin, l'Angleterre se devait de con- X server sa puissance et sa fortune intactes. Puissante, :< elle empêcherait de la part du vainqueur, l'abus de X la victoire; riche, elle pourrait aider les nations « éprouvées à recouvrer la santé économique. Qu'elle x entrât dans le conflit et elle serait ruinée comme les X autres. Alors toute possibilité de relèvement pour X l'Europe disparaîtrait. L'Angleterre était la réservç

<( qui devait être épargnée pour le bien général. » Ayant rapporté ce message de la « Cité », Lloyd George dit qu'il en était troublé et qu'avant qu'on ne prît une décision il convenait encore de s'informer et de réfléchir. Les neutralistes déclarés soutinrent avec ardeur et les neutralistes encore inavoués trouvèrent fort raisonnable la proposition d'ajournement du Chancelier de l'Echiquier. Il fut décidé d'abord qu'on laisserait se « développer les événements », puis que d'autres consultations seraient demandées aux représ nitants des grands intérêts matériels.

Le lendemain, 3i juillet, le Conseil étant réuni, Lloyd George déclara que les informations recueillies depuis vingt-quatre heures confirmaient celles dont il avait fait part à ses collègues, que son opinion n'avait donc pas varié, que, plus encore même que la veille, il conseillait sinon la déclaration immédiate de neutralité, au moins l'attente. Gomme Asquith ou Grey lui demandait des explications complémentaires, il oflrit de les faire donner par le plus grand personnage delà finance, lord Rothschild.

Aussitôt mandé, lord Rothschild vint à Downing Street (la rue où sont les ministères à Londres). Que dit-il? Les Ambassades elles-mêmes ne le surent pas, tant sont bien gardés en Angleterre les secrets du Cabinet. Plus tard, lord Rothschild a dit qu'il n'avait pas contesté que la guerre apporterait dans l'Économie du Monde cette perturbation dont la « Cité » avait montré le péril à Lloyd George, mais que, sans se permettre de donner des conseils, quand on ne lui demandait qu'un exposé de faits et de prévisions, il avait pourtant, présentant le pour et le contre, demandé si l'intervention de l'iVngleterre dans le conflit, en abrégeant la durée de la guerre, ne diminuerait pas la profondeur et l'étendue du désastre dont l'humanité était menacée. Tel fut certainement, puisque luimême l'a. ainsi rapporté, le langage du représentant de la a Cité »*quendoyd George avait appelé en consulta-

tioïi. Mais lord Rothschild en exposant les raisons que TAngletcrre pouvait avoir d'entrer dans la guerre ne porta pas la conviction dans l'esprit des Ministres. Il ne les fit pas sortir de leur perplexité, car on en demeura au parti d'attendre qui avait été pris la veille (3i juillet). Peut-être quelques jours de plus auraient-ils été perdus si, après une conversation avec Paul Cambon, le i*"^ août, le ministre des Aft'aires Étranger es, Edward Grey, n'avait pas fait prendre au Cabinet une décision qui, par un biais, conduisait l'Angleterre à la guerre contre l'Allemagne.

Edv^ard Grey, d'une conscience scrupuleuse, qui a inspiré le respect à tous les diplomates avec lesquels il a eu à traiter, était certainement aussi ami de la paix, autant l'ennemi de la guerre que le pacifiste professionnel John Burns. Mais, chez ce représentant de la vieille Gentry anglaise, Fhonneur parlait.

II ne voulait pas que l'Angleterre manquât à une parole donnée.

Paul Cambon lui avait dit : « Si vous n'intervenez « pas, la France sera la victime de sa confiance dans « la loyauté britannique. En eff'et, sur la demande de « votre État-Major naval, nous avons concentré dans « la Méditerranée toutes nos forces combattantes, « étant entendu que vous vous chargeriez de l'Atlan- « tique. Si la flotte allemande passe, nous ne serons « pas en état de nous défendre, parce que nous aurons « cru en vous. »

C'était montrer le devoir à Edward Grey. Il y alla. Le I" août il obtenait de ses collègues, sans, dit-on, — mais on n'a jamais de certitude sur ce qui se passe aux Conseils du Cabinet anglais — sans, dit-on, que Lloyd George eût fait objection à la proposition, que la flotte britannique interdirait aux escadres allemandes l'accès des mers qui baignent les côtes de la France. Qu'elles voulussent entrer soit dans la Manche, soit dans l'Atlantique en contournant l'Ecosse, la grande « Home J^leet » serait là pour leur barrer le passage. Aucun acte

n'était plus inamical pour rAlIemagnc que cette injonction d'avoir à se plier à la volonté d'une autre Puissance. Sans nul doute la réponse de Berlin eût été une déclaration de guerre, si Guillaume II, en violant la neutralité de la Belgique, n'avait pas fait à Londres l'obligation morale de prendre Tinitiative de la rupture.

Poussé dans la guerre, dont la « Cité » l'avait un moment détourné, Lloyd George s'y donna tout entier; et un flux toujours grossissant de popularité ne cessa pas de le porter toujours plus haut. On le vit passer de l'Échiquier au Ministère des Munitions, qui était l'estomac des armées, puis, après la mort de Kitchener, au Ministère de la guerre, enfin, en décembre 1916, au rang de premier ministre, quand fut formé le deuxième Cabinet de coalition ^ Lloyd George fut alors en titre ce qu'il était en réalité, par la force d'une popularité vraiment impériale, le chef de son Peuple en danger, comme Clemenceau devait être le chef du Nôtre pendant la grande année 19 18. Nos ministres, Briand, Ribot, Clemenceau, trouvèrent en lui l'allié le plus sûr, l'ami le plus conciliant, le camarade si on peut ainsi dire, le plus dévoué. L'ancien démagogue s'éleva à la hauteur des plus grands hommes d'Etat de l'Angleterre, sachant ménager les amours-propres, toujours si susceptibles dans les coalitions, et sachant même sacrifier au bien de la cause commune l'orgueil ombrageux de sa nation.

En mars 1917, il omprend que, pour la grande ofïensive que va entreprendre Nivelle, les armées britanniques doivent concourir à la réalisation du plan du chef français. Mais leur concours nécessaire ne donnera sa pleine efficacité que si le chef anglais accepte de devenir le subordonné de son inférieur en grade, car Haig est maréchal et Nivelle n'est que géné-

4. Un premier Cabinet de Coalition avait été formé en juin 1915 par Asquith. Les chefs de Topposiiion Bonar Law, Balfour, Cham- Jîerlain y étaient entrés.

rai de division. Lloyd George obtient que Douglas Haig se résigne temporairement à cette subordination. La même année, en octobre, c'est sur la proposition du premier ministre britannique ' qu'est formé le Comité de guerre interallié de Versailles, Comité consultatif dont Foch, désigné pour commander éventuellement les réserves générales, sera l'épée. Cette épée n'a pas à s'employer jusqu'en mars 1918, car, pour des raisons dont l'exposé ne serait pas ici à sa place, les réserves générales ne sont pas constituées. Mais Foch, dans la position ambiguë encore où il est placé, est déjà hors de pair, et quand, après le malheur de l'armée du général Gough, le commandement unique s'impose, c'est Lloyd George qui à Doulleiis,le25mars, en fait proposer l'institution par Milner, et c'est le maréchal anglais Douglas Haig, d'accord certainement avec le chef de son gouvernement, qui prononce le nom de Foch. « J'accepterai volontiers les directions du général Foch », dit ce grand soldat qui s'était jusqu'alors montré si jaloux de son indépendance. Plus encore que des Français qui toujours y pensèrent, le commandement unique fut donc l'œuvre de Lloyd George.

Tel fut dans la guerre, Lloyd George, bon Anglais, bon allié, bon ami. Ce témoignage doit lui être rendu. A la Conférence de la paix, le péril présent ayant disparu, les Français eurent la surprise de trouver chez le premier plénipotentiaire britannique un interlocuteur non i^as malveillant, mais quelquefois contrariant.

On a dit qu'avantla réunion de la Conférence, avant même l'arrivée de Wilson en Europe (décembre 1918) le Cabinet anglais, soit par l'organe de Ballour, ministre des Aftaires Étrangères, soit par l'organe de Lloyd George lui-même, nous avait proposé une entente à deux qui, si elle avait été conclue, aurait

1. Voir le Commandement unique : Foch et les Armées d'Occident,

permis à la France et à TAngleterre de faire la loi à leurs alliés et d'atténuer autant que possible les conséquences à attendre de l'exécution du programme de Wilson. Cette assertion est inexacte. Aucune proposition de ce genre ne fut présentée ni même suggérée.

Il y avait entre la France et l'Angleterre des accords signés antérieurement qui concernaient l'Asie Mineure et rAdriatique et où l'Italie était entrée en tiers. En 19 18, on ne doutait pas que ces accords ne dussent être revisés puisque la Grèce, s'étant rangée à nos côtés, il y aurait à lui faire sa part et puisque, surtout, il nous était venu d'Outre-Atlantique un grand associé nouveau, qui ne reconnaîtrait pas ce qui aurait été fait sans lui, et qui, d'ailleurs, ambitionnait de plier les vieilles lois de la politique à des principes qu'il croyait nouveaux.

Si la France et l'Angleterre, avant la Conférence, avaient formé une espèce de Ligue, elles auraient manqué de loyauté en n'y faisant pas entrer l'Italie, envers laquelle elles avaient des engagements. D'autre part n'aurait-il pas été également déloyal de faire un groupement des trois principaux belligérants européens, ce groupement ne pouvant avoir de raison d'être, qu'une résistance à opposer en commun au quatrième grand belligérant, l'associé américain? Nous avions accepté les i4 Points de Wilson. La bonne foi, l'honneur permettaient-ils que les alliés d'Europe s'entendissent secrètement entre eux pour en éluder l'exécution?

Touchant ses revendications particulières, la France avait l'eiigagement solennel de Wilson de « réparer le tort qui lui avait été fait en 1871 par le rapt de l'Alsace et de la Lorraine », et cette réparation nous avait été garantie par l'Angleterre. Le 6 janvier 1918, exposant son programme de paix, Lloyd George avait dit : « Nous voulons soutenir jusquà la mort la démocratie française, dans sa demande de revision de la g^rande Injustice commise en iB;;;!. »

Cette promesse, faite au moment où la fortune des armes était encore indécise, car, si l'Amérique arrivait sur nos champs de bataille, les armées allemandes, libérées par la défection des Bolcheviks, y arrivaient aussi, et l'équilibre des forces pouvait donc être maintenu; cette promesse donc était la seule que nous eussions reçue de l'Angleterre. Lloyd George comme Wilson n'avait parlé que de Tinjustice de i87i.Mais l'Alsace-Lorraine avait subi une première mutilation en i8i5. Nous pensions bien que « la réparation » qui nous était due ne serait pas complète si les territoires détachés de la France après Waterloo n'y étaient pas rattachés par le traité à venir. Oui, c'est l'Alsace-Lorraine de la vieille monarchie que nous songions à réannexer tout entière.

Mais nous ne l'avions pas dit officiellement à ceux de nos alliés avec lesquels nous devions nous trouver à la Conférence.

Le 4 juin ^9^7' 1^ Chambre des Députés avait voté cet ordre du jour* :

« La Chambre contresij^riant la protestation unanime qu'en « 1871 firent entendre à l'Assemblée Nationale les représen- « tants de l'Alsace et de la Lorraine, malgré elles arrachées <^ à la France, déclare attendre de la guerre qui a été imposée « à l'Europe parTa^^ression de l'Allemagne impérialiste, avec « la libération des territoires envahis, le retour de l'Alsace- « Lorraine à la Mère-Patrie et la juste réparation des domma- « ges. Eloignée de toute pensée de conquête et d'asservisse- M ment des populations étrangères, elle compte que l'effort u des armées de la République et des armées alliées permet- '< tra, le militarisme prussien abattu, d'obtenir des garanties « durables de paix et d'indépendance pour les peuples, « grands et petits, dans une organisation dès maintenant « préparée de la Société des Nations. »

1. Cet ordre du jour portait les signatures de 76 membres appartenant à tous les groupes. Les premières étaieût celles de Charles Duiuont et de Klolz,

Le 6 Juin, le Sénat i« affirmait la volonté de la Fiance, « ferme dans ses alliances, fidèle à son idéal d'indépendance « et de liberté pour tous les peuples, de poursuivre la guerre « Jusqu'à la restitution de l'Alsace et de la Lorraine, lasanc- « tion des crimes, la réparation des dommages, l'obtention a de garanties contre un retour offensif du militarisme a allemand. »

Ces revendications des deux Assemblées ne visaient explicitement que rAlsace-Lorraine de 1871. A la plus grande Alsace-Lorraine de 1792, il n'était pas fait allusion ni, à plus forte raison, aux territoires, prussiens depuis i8i5, de la rive gauche du Rhin. Ce que les deux Chambres n'avaient pas dit, notre diplomatie n'en avait pas parlé.

Il est Vrai qu en janvier 1917, Briand alors président du Conseil avait, dans une lettre, entretenu Paul Cambonde l'intérêt que présenterait un échange de vues entre les Alliés sur « l'organisation, la neutralité, l'occupation » de la Rhénanie ^. Le Président du Conseil

4. Ordre du jour proposé par Emile Combes, Régismanset, Boudenoot, amiral de la Jaille, Touroii, Henry Ghéron, Henry Béranger.

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