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CHAPITRE VI

LES ORPHELINS ET LES ENFANTS ABANDONNÉS L’ORPHELINAT S. ET C. DE ROTHSCHILD

Le règlement de 1809 présentait une lacune étrange ; aucune mention n’y était faite des orphelins. Gomment expliquer cet oubli dans les conceptions si élevées et si justes du Consistoire sur l’exercice de la charité juive à Paris? On *en trouverait peut-être la raison dans ce fait que l’administration consistoriale, s’étant inspirée des statuts qui régissaient les Sociétés de secours mutuels pour former la Société de secours et d’encouragement, n’y avait trouvé à cet égard aucune disposition. Ge qui pourrait justifier cette manière de voir, c’est que déjà le projet de règlement, élaboré le septembre par les Hehroth subsistantes, n’y avait fait aucune allusion. Quoi qu’il en soit, ce que ne fit pas le Consistoire, les circonstances et l’initiative des administrateurs d’abord, et plus tard l’assistance que réclamait la population pauvre, engagèrent le Comité à l’entreprendre. Dès 1809, en effet, il adopta deux enfants.

Un rapport adressé en 1815 au Consistoire -sur la gestion de la Société de secours rend compte de ce fait en ces termes : « Enfants retirés de V Hospice. — Le premier objet qui mérite votre attention et qui frappera peut-être votre imagination, c’est qu’à peine vous vous étiez cotisés pour ériger ce monument de piété que le Ciel, comme signe d’approbation, vous a fourni l’occasion de faire une œuvre méritoire.

» Deux enfants clans l’âge le plus tendre, abandonnés depuis longtemps de leur père, se virent tout à coup privés de l’unique soutien, de la seule espérance ’ qui leur restassent. Leur mère affligée, sentant le venin de la mort se glisser clans son sein, se traîna clans riiospice et y rendit le dernier soupir en présence cio ses malheureux enfants qui ne voulaient pas quitter un objet aussi cher. Il ne restait donc plus d’autre alternative à ces infortunés que d’être amalgamés avec les Enfants Trouvés ou de périr de misère ; mais, par vos secours charitables, votre Comité a prévenu l’un et l’autre.

» Ne doutant pas de votre suffrage pour tout ce qui a rapport à l’humanité, et ne pouvant les retirer de cette maison sans les adopter, le Comité n’a pas hésité un instant à employer' ce moyen: leur entretien jusqu’à ce jour lui a occasionné une dépense de fr. 2105.90. »

Ce fut au mois de décembre 1809, quelques semaines après son installation, que la Société de secours recueillit ces deux enfants. Le garçon mourut bientôt, et le 31 janvier 1810, par un contrat passé devant M“ Champion « et son collègue », notaires impériaux à Paris, le Comité, représenté par M. Isaac Simon, son président, se chargea « volontairement, pendant sept

ans, de -la mineure Rose Joseph, âgée de cinq; ans ». Il s’obligeait « de la nourrir, blanchir, loger, coucher, » chauffer et éclairer, de l’entretenir de tous vête- » ments pendant ledit temps, de lui donner une édu- » cation convenable et de lui faire apprendre une » profession utile ^ ». Le Comité plaça cette enfant en pension chez une femme Samuel de Morhange qui se chargea d’elle et de son entretien moyennant 24 livres par mois. En ISll, quand elle eut atteint l’âge de prendre un état, elle fut mise en apprentissage chez une couturière qui, pour cent francs par an, s’engagea à la garder chez elle pendant trois ans et à lui apprendre le métier quelle exerçait.

Lorsque en 1809 le Consistoire fut informé de la décision prise au sujet de ces enfants, il rendit hommage aux sentiments qui animaient la Société de secours, mais il lui reprocha de sortir de ses attributions et il l’engagea à s’y renfermer strictement. La lacune, que nous signalions et -que -nous attribuions tout d’abord à un oubli, n’était-elle pas due plutôt à

une abstention volontaire ?

Le Comité- de bienfaisance se conforma aux instructions du Consistoire et jusqu’en 1822 il sabtint d assumer de nouvelles charges de ce genre. Mais les événements devaient être plus forts que le règlement

1 Le Comité fit suivre sur ses procès-verbaux l’inserlion de cet en-gagement d’une note collective par laquelle les membres de la Société de secours déclaraient que M. Isaac Simon n’avait fait que suivre leur volonté commune en signant cet acte et que tant qu ils seraient membres du Comité, ils demeureraient solidairement responsables de cette adoption, comme des frais et dépenses qu elle pourrait occasionner, I vu que les frais doivent être prélevés de la Caisse du Comité ». Toute responsabilité devait cesser pour l'administrateur qui, « soit par démission, soit par congé, pouvait quitter le Comité ».

et amener peu à peu la Société de secours à s’occuper régulièrement des orphelins. A cette époque, en etfet, une femme, tenant un hôtel, amena au Comité deux enfants dont le père avait logé chez elle et qui depuis un mois était à l’hospice.- La Société de secours, désireuse de les sauver de l’abandon, demanda aux Sociétés particulières de participer à cette œuvre pieuse, « vu, disait-elle, que la caisse de l’administration n’est pas assez alimentée pour supporter seule cette charge ». Les deux orphelins furent placés chez une femme Isaac Friedbourg, demeurant rue de la Verrerie, hôtel de Reims. Elle reçut une indemnité de 30 francs par mois, et son mari, qui y tenait une école, s’engagea en même temps à leur donner c< toutes les instructions religieuses dont ils seront susceptibles ». Mais le 23 avril 1823 « considérant sa situation peu florissante et le refus que les Sociétés particulières de bienfaisance ont fait de contribuer dorénavant. à l’entretien des enfants de Nephtali Lévy », le Comité décida de les renvoyer à Strasbourg, leur pays natal.

Tels sont les humbles commencements du service des orphelins. Il ne devait pas tarder à prendre un développement important. En 1824 en effet, une situation financière porte : « Pension pour quelques orphelins, 180 francs », puis la mention disparaît en 1825. Un orphelin, natif de la Rochelle, reçoit en 1828 un secours de trois francs par mois « pour concodrir à son éducation et nourriture ». Bientôt l’épidémie cholérique éclate et crée de grands devoirs à la Société de secours. Ce n’est qu’en 1834 cependant que la mention « Orphelins » figure de nouveau sur les registres, mais cette fois pour ne plus disparaître. En 1835 le Comité fait figurer pour une somme de 40 francs

la <( Pension payée aux orphelins ». En 1837, la « pension aux orphelins y compris ceux du choléra » s’élève à 1,600 francs environ. Treize orphelins sont à la charge du Comité en 1838, et le nombre va aller chaque année en augmentant h

Dès 1841-1842, ces enfants étaient les uns secourus chez leurs parents, et les autres placés dans des familles qui prenaient soin d’eux et auxquelles il était alloué une subvention de 10 à 20 francs par mois A cette époque déjà, le Comité exprimait le désir que ses ressources lui permissent de créer dans sa Maison de secours « un service spécialement » destiné à loger et à nourrir en réfectoire ces pau- » vres enfants sur lesquels nous exercerions d’ail- » leurs, disait-il, une surveillance plus facile et plus » efficace ». Mais bientôt ses vues se portèrent plus haut ; ce n’était plus dans la Maison de secours qu’il désirait placer les orphelins, mais dans un établissement spécial, et, constatant son impuissance, il s’écriait en 1848 : « C’est à peine si nous pouvons les disséminer dans des maisons éloignées où notre inspection est difficile et notre surveillance souvent stérile. »

Le vœu du Comité allait être bientôt exaucé. En effet, quatre ans plus tard il annonçait que les orphelins allaient être placés « sous la direction spéciale » d’un bon père de famille et sous la surveillance » incessante du Comité dans une maisqn appropriée à

^ Il y en eut seize en 1830; vingt-trois en 1841 ; trente-un en 1843; trente-deux en 1844; trente-quatre en 1845; trente-neut en 1846; quarante en 1847; trente-un en 1848; trente-huit en 1849; trentesix en 1850.

2 En 1844, il y avait cinq enfants placés chez des étrangers.

Compte moral et financier de 1851-1852 (Paris, 1853).

» leurs besoins », car le baron Salomon de Rothschild avait ajouté aux œuvres de sa famille en mettant à la disposition du Comité une somme de cent mille francs pour la fondation d’une retraite pour les orphelins C Cette somme, jugée insuffisante, fut augmentée de cent mille francs, et, en 1855, les héritiers du baron Salomon de Rothschild ajoutèrent, en mémoire de leur père, 4,000 francs de rente - à la fondation. La maison fut emménagée, 4 Ms, rue des Rosiers, pour recevoir 50 enfants ; elle fut ouverte au mois de juillet 1857, sous la direction de M. et M'"° J. Kahn L

L’orphelinat prit le nom à' Orphelinat Salomon de Rothschild. Placé sous le patronage des Dames de Rothschild, il fut confié à la direction supérieure du Consistoire. A la fin de l’année 1857, il y avait 22 en^ fants; 26 en 1858(19 garçons et 7 filles) ; 34 en 1859 (24 garçons et 10 filles) ; 46 en 1860-1861 (23 garçons et 23 filles).

Cependant d’autres enfants, dignes d’intérêt aussi, appartenant également à des familles malheureuse^.

^ Voir au sujet de l’Orphelinat notre Histoire des jÊcoles (Durlacher, 1884) et les Professions manuelles et les Institutions de Patronage (Durlacher, 188o).

^ Compte rendu moral et financier du Comité de Bienfaisance pour 18o2, 1853 et 1854 (Paris, 1855).

3 M. J. Kahn, secrétaire du Consistoire, et M™® Kahn, directrice de l’École communale de la rue des iiospitalières, furent nommés directeurs de l’Orphelinat, le 2fi mars 1856. Mais l’Orphelinat n’étant pas prêt, ils consentirent, sur d'instantes prières, à diriger l’Hôpital de Rothschild par intérim. Démissionnaires le 22 septembre 1859, ils furent remplacés à l’Orphelinat par M. le Rabbin Mayer et M"’® Mayer, le 1®'' novembre 1859. Démissionnaires, à leur tour, en 1874, M. M™® Mayer furent remplacés par M. et M™° Jourda. — M™® Jourda est décédée prématurément en 1883.

appelaient la sollicitude du Comité qui ne pouvait les. faire admettre à l’Orphelinat, soit qu’ils fussent placés dans une situation irrégulière, soit qu’ils ne répondissent pas aux conditions fixées par le règlement. Ils étaient rangés en deux catégories : les uns, connus sous le nom à'Enfants assistés, furent maintenus chez leurs parents auxquels le Comité accorda une subvention; les autres, Enfants abandonnés, furent placés, moyennant rétribution, dans des familles où il était pourvu complètement à leur entretien. Tous furent, à compter de 1875, placés sous la surveillance d’une Commission spéciale du Comité. En 1861, cinq enfants étaient ainsi placés au dehors. Vingt ans plus tard, 28 garçons et 13 filles, complètement abandonnés, étaient à la charge du Comité et lui occasionnaient une dépense annuelle de 14, -000 francs; et 27 enfants, dont l’entretien coûtait plus de 6,000 francs, étaient placés chez leurs parents. Aujourd’hui le Comité a à sa charge 58 enfants assistés et 30 enfants abandonnés.

On n’avait pas tardé à reconnaître l’insuffisance de la maison de la rue des Rosiers. Il n’y avait là qu’une seule et même cour pour les enfants des deux sexes en même temps que pour 400 externes des écoles consistoriales, installées dans le même établissement. Le réfectoire n’offrait qu’une trentaine de places pour cinquante orphelins ; il n’y avait enfin ni salle d’étude, ni parloir : la même salle servait à la fois de réfectoire, de salle d’étude, de parloir et de lingerie. Malgré ces inconvénients incontestés, les résultats sont dignes d’être cités. En l’espace de dix-sept ans (1857-1874), cent cinquante enfants environ furent admis dans l’établissement, et grâce aux goûts et aux principes

qui leur furent inculqués, tous se livrèrent au travail et devinrent — jeunes gens et jeunes filles — dans renseignement, dans l’industrie et dans le commerce, des gens honnêtes et laborieux ^

Dès 1869, la baronne James de Rothschild, émue à la pensée de l’abandon d’un grand nombre d’enfants qui ne pouvaient être admis à l’Orphelinat, prit la généreuse résolution de faire reconstruire la maison et de donner à ce nouvel établissement une étendue proportionnée aux besoins que l’expérience indiquait. Cet asile, situé 7, rue de Lamblardie (place Daumesnil) , fut organisé pour recevoir cent enfants : 50 garçons et 50 filles. L’inauguration eut lieu le 3 juin 1874. La nouvelle maison — appelée Orphelinat Salomon et Caroline de Rothschild — s’ouvrit avec 48 enfants. Il y en avait quatre-vingt-treize en 1884 2.

Rien ne serait plus aisé de dire avec quelle sollicitude tout y fut agencé pour faire oublier leurs souffrances passées aux malheureux enfants qui y sont admis et pour leur faire envisager l’avenir sous des couleurs riantes ; mais est-il besoin de faire valoir l’utilité et la beauté d’une œuvre semblable ? Un tel établissement vaut par ses résultats, et le nombre d’enfants sauvés du vice, de la honte ou du vagabondage, dirigés dans 14 voie de la probité et du tra-

^ Voir ce sujet et au sujet de l’Orphelinat Histoire des Écoles (Durlacher, 1884), et Professions manuelles^ etc. (188o).

^ Des lits ont été fondés à l’Orphelinat. On peut compter parmi les donateurs les barons Alphonse, Gustave, Edmond de Rothschild, baronne Nathaniel de Rothschild, Caheu d’Anvers, Landau ; et avant 1874, Beyfus, M. Kœnigswarter, Léon Alexandre, Albert Cohn, Joseph Halphen, Levi-Moutefiore, Singer, Léon aîné, M”* Isidore Lippmann, Léon Merton, Léon Schmoll.

vail, atteste que cet établissement est un de ceux qui rendent à la Communauté les plus signalés services ‘ . *

* Voici quels furent les membres du Conseil de l’Orphelinat depuis sa fondation : 12 octobre 1837 : MM. le grand rabbin Isidor, Albert Cohn, Jeramec, Beyfus, Joseph Cohen, J. Derenbourg, Emerique, Louis Leven, Mosbach, Paul Oppenheim, baron Saloir de Rothschild.

— 26 janvier 1870 : Zadoc Kahn, Maurice Meyer, Mayrargues.’ — 29 octobre 1873 ; Hauser, Bernard Cahen. — 18 mars 1874 : Isidor, Zadoc Kaün, baron Gustave, baron Edmond, baron James-Edouard de Rothschild, Albert Cohn, Mayrargues, Bernard Cahen, Erlanger, Derenbourg, Plauser. — 13 lévrier 1878: M. Coblence, Arthur Hesse,

— 7 février 1883 ; Isidore Braun.

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