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CHAPITRE IV

Si l'on cessait d'avoir présents à l'esprit tous les maux qui s'abattirent sur la République vers le milieu de 1793, si Ton oubliait qu'à ce moment sa situation était considérée par beaucoup comme désespérée, on ne comprendrait pas les mesures terribles que prit le Comité desalut public, surtout pour l'administration intérieure, où son action fut presque exclusivement répressive. Ainsi que la remarque en a déjà été faite, on serait plongé dans une stupéfaction pareille à celle qu'éprouverait un spectateur qui, devant un tableau représentant la lutte d'un héros contre des monstres, ne verrait que le corps du héros : il serait profondément étonné de son attitude étrange, de ses gestes désordonnés, de la fureur et de la haine peintes sur son visage, et il ne pourrait que le prendre en pitié. Que la scène, au contraire, se présente à lui dans toute son intégrité, et il cessera d'être étonné.

Il faut donc se rappeler nos armées sans confiance dans leurs chefs, manquant de tout, indisciplinées, démoralisées par les revers ; les Anglais bloquant nos côtes > et bientôt maîtres de notre meilleur port de guerre;

les Espagnols débordant sur le sol français par les deux extrémités des Pyrénées; les Piéraontais essayant dereprendre le comté de Nice et la Savoie ; les Prussiens et les Autrichiens pénétrant en Alsace ; Gobourg et le duc d'York assiégeant Dunkerque et Maubeuge, dont la chute devait ouvrir la route de la capitale aux rois coalisés. — 11 faut se rappeler aussi que les efforts des ennemis de l'extérieur étaient secondés à l'intérieur. Derrière les Girondins qu'anime un sombre désespoir, s'abritent hypocritement tous ceux qui regrettent le passé, tous ceux dont les préjugés ou les intérêts font des adversaires implacables du régime nouveau. Entre la Révolution et eux, c'est un duel à mort. Ainsi la Vendée s'insurge; « pendant que la France est attaquée en face, elle la poignarde dans le dos; » Bordeaux essaie de soulever le Sud -Ouest, Marseille entraîne Avignon et tout le Midi, et menace de joindre ses forces à celles de Lyon rebelle; la Normandie se révolte, la Lozère devient le centre d'une nouvelle Vendée, Toulon va être livré aux Anglais; un complot est tramé à Strasbourg pour faire entrer les Autrichiens dans la ville; en Alsace, en Lorraine, en Flandre, partout où se montrent les troupes étrangères, les contre-révolutionnaires relèvent la tête. Les meneurs exploitent le mécontentement causé par la misère due au discrédit des assignats, à la cessation du travail, à la mauvaise récolte de 1793, à la suppression du commerce extérieur et maritime. Bref, la moitié de la France est révoltée contre la Convention.

Comme Tannée précédente, la France était envahie parrétranger,déchirée par les factions ; les conséquences furent les mêmes : une exaltation des angoisses patriotiques et de la fureur populaire, qui se traduisit par un superbe élan contre les coalisés, et à l'intérieur par un nouveau 2 septembre plus régulier, mais aussi plus long et plus sanglant que le premier.

Sur les divers points du territoire français, les révoltes furent réprimées et les coupables frappés par les soins des représentants en mission, agents du Comité de salut public. Les infractions aux lois concernant les prêtres réfractaires, l'inexécution de la loi du maximum, le refus d'obtempérer aux réquisitions furent punis avec la plus rigoureuse sévérité. Enfin, tous les délits contre-révolutionnaires ne rentrant dans aucune des catégories précédentes furent englobés dans la terrible loi des suspects, qui, par le vague de ses dispositions, devait jeter l'épouvante dans tous les cœurs; personne n'était à l'abri d'une dénonciation, bientôt suivie d'une arrestation ordonnée soit par les représentants du peuple, soit par les comités révolutionnaires. 200.000 personnes furent ainsi incarcérées. La chute de Robespierre en sauva le plus grand nombre; les autres furent traduites devant les commissions militaires, les commissions populaires, les tribunaux révolutionnaires des départements, et surtout le tribunal révolutionnaire do Paris. On estime à une soixantaine le nombre de ces tribunaux exceptionnels qui ont fonctionné, sans compter que la plupart des tribunaux criminels ont été re-

quis par les représentants de juger les délits contrerévolutionnaires.

L'insurrection la plus formidable fut celle de la Vendée, ou plus exactement de l'Ouest. Ignorants et fanatiques^ les paysans delà Bretagne, de l'Anjou, du Poitou et de la Vendée haïssaient la Révolution. Ils restèrent sous l'influence des prêtres réfractaires et des nobles, qui entretinrent leur mécontentement, et pendant trois années les excitèrent, jusqu'au moment où ils eurent réussi à amener un soulèvement général (mars 1793). Dans les trois premiers mois qui suivirent la révolte, trente ou quarante mille insurgés, pleins de confiance dans leurs chefs, courageux, excellents tireurs, connaissant bien le pays sur lequel ils se battaient, ses sentiers perdus, ses métairies isolées, ses fourrés impénétrables, remportèrent de grands avantages : ilsfurentvictorieux à Chantonnay (15 mars), Beaupréau, Ghàtillon, Bressuire, Thouars, et surtout à Fontenay (25 mai); enivrés par cedernier succès, ils se ruèrent au nombre de 40.000 sur Saumur, dont ils s'emparèrent (10 juin).

Toutes les forces de la République étaient alors aux frontières ; il n'y avait même pas de troupes à Saumur et à Angers ; on fut obligé, pour faire face aux premiers besoins, de lever à la hâte quelques bataillons de gardes nationaux. A la fin d'avril cependant, le Comité de salut public put envoyer quelques renforts ; puis la direction des opérations militaires fut confiée à Biron. Bon général, mais facile au découragement et suspect à ses troupes comme ex-noble, il entra en con-

Ait avec les représentants du peuple et avec ses subordonnés, lesgénéraux hébertistesRonsin et Rossignol. Les Vendéens continuèrent leurs succès, et s'ils échouèrent dans leur tentative pour prendre Nantes, ils battirent les troupes républicaines à Vihiers (18 juillet).

Le nouveau Comité de salut public proposa alors à la Convention, qui le vota, le terrible décret du 1 er août: « Il sera envoyé en Vendée, par leministredelaguerre, des matières combustibles de toute espèce, pour incendier les bois, les taillis, les genêts. Les forêts seront battues, les repaires des rebelles détruits, les récoltes coupées, les bestiaux saisis. Les femmes, les enfants et les vieillards seront conduits à l'intérieur, où il sera pourvu à leur sûreté et à leur subsistance avec tous les égards dus à l'humanité. » La garnison de Mayence sera transportée en poste dans la Vendée. L'armée sera renforcée par une levée générale, qui aura lieu au son du tocsin parmi lescitoyens de seize à soixante ans des départements voisins restés fidèles. Les biens des rebelles seront confisqués, et on en consacrera une partie à indemniser les patriotes de leurs pertes.

Il va sans direque laplupart deces menaces restèrent sans effet.

D'abord, pendant près de trois mois encore, on ne put vaincre les Vendéens. Le plan qui consistait à les isoler de l'Océan et à les prendre entre les trois armées républicaines de l'Ouest, — plan proposé par un conseil composé de onze généraux etde onze représentants réunis à Saumur, et approuvé par le Comité de salut public, — ne fut pas réalisé. La fauteenincombasurtout à Rossignol, général en chef de la principale de nos armées, où il avait remplacé Biron (24 juillet). Le Comité du salut public avait pensé que, dans cette

affreuse guerre, où l'on avait devant soi un ennemi fanatisé et insaisissable} il fallait renoncer à la vieille routine militaire ; il crut aussi que la Vendée ne pouvait être écrasée impitoyablement que par un révolutionnaire à Tàme ardente, enthousiaste plutôt que méthodique, par un patriote et non par un soldat. Mais Rossignol se montra vraiment au-dessous de sa tâche. Destitué une première fois par les représentants (26- 28 août), il fut rétabli par le Comité. Reubell écrivit alors une lettre confidentielle à Barère sur l'incapacité de Rossignol, et son collègue Philippeaux une lettre pleines d'aigres reproches. Le Comité accepta le fond, non la forme : « Si tel était le caractère de nos communications réciproques, bientôt le concours de nos efforts ne présenterait qu'une lutte fâcheuse, qui substituerait les résultats de la mésintelligence àccuxd'uneheureuse et nécessaire harmonie...» Philippeaux s'excusa en disant qu'il n'avait pu contenir son indignation à la vue des inepties de Rossignol.

Lorsqu'on se décidaà destituer Rossignol, ce fut pour le remplacer par Léchelle. Ce choix était déplorable, car Léchelle était un ancien maître d'armes ignorant et lâche. Arrivé au camp le 8 octobre, un conseil de guerre eut lieu en sa présence ; il n'y comprit rien ; il approuvait tout ce qu'on proposait, en disant : « Il faut sortir majestueusement et en masse. » Les représentants, voyant à quel homme ils avaient affaire, chargèrent secrètement Kléber de diriger les opérations, en se contentant d'en rendre compte à Léchelle... Celui-ci eut du moins le bon sens de se prêter à ce rôle.

En même temps, Barère, dans un nouveau rapport sur la Vendée, avait fait décréter que la guerre devait être terminée avant le 20 octobre. Le 17 octobre, nos

soldats, au nombre d'environ 22.000, sont réunis sous les murs de Cholet ; sept représentants du peuple viennent au milieu d'eux : Bourbotte, Ghoudieu, Fayau, Bellegarde, Turreau, Merlin de Thionville et Carrier. Une furieuse bataille s'engage. Les bleus ont devant eux une foule qu'on peut évaluera 10O.000individus.La garnison de Mayence fait des prodiges; les représentants Bourbotte et Merlin de Thionville, puis Marceau, Beaupuy et surtout Kléber se battent comme des héros (i). Les Vendéens plient. Aussitôt commence un carnage qui ne cesse qu'à six heures du soir, lorsquela nuit ne permet plus de distinguer les vainqueurs des vaincus. La bataille de Cholet était gagnée.

« La Vendée n'est plus ! » écrivent les représentants du peuple à la Convention et au Comité. En effet, dès le lendemain de la victoire, 60 à 80.000 malheureux, Tàme saisie d'épouvante, croyant sans cesse voir derrière eux les républicains, traversent la Loire sur quelques radeaux, et vont chercher un tombeau dans la Bretagne. On connaît les péripéties de leur lamentable odyssée. Arrivés après millefatigues à Granville, où ils espéraient recevoir des secours des Anglais, ils furent repoussés par la garnison et la garde nationale, et revinrent sur leurs pas, découragés. Ils passèrent à Dol (où mourut le jeune Bara), à Fougères, à Laval, se dirigeant sur Angers, avec le projet de traverser la Loire et de rentrer dans leur pays. Chassés d'Angers par Kléber, ils essayent de passer la Loire plus haut, à Saumur.

Marceau les en empêche, et les rejette sur le Mans,où ils sont écrasés par les troupes républicaines (13 décembre). Poursuivis par les hussards de Westermann,

(i) Carrier lui-même eut un cheval tué sous lui — Mémoires do M n,e de Bonchamp.

les vaincus s'enfuient du côté de la basse Loire ; arrivés à Àncenis,ils croient pouvoir repasser le fleuve : sur la rive opposée, un détachement républicain se montre. Affolés, harcelés, ils continuent leur fuite misérable jusqu'à Savenay. Marceau y arrive quelques heures après eux, les sépare d'un bois qui aurait pu leur servir de refuge, et les extermine (23 décembre). « Partout, écrivait Westermann, on n'apercevait que des monceaux de morts ! »

Le général Turreau, resté en Vendée, où les débris de la grande armée royale et catholique venaient ranimer l'insurrection, résolut d'appliquer, en le dépassant même, le décret qui ordonnait la dévastation totale du pays. Ses 15. 000 hommes furent divisés en douze colonnes mobiles, qui sillonnaient la Vendée de l'est à l'ouest, incendiant les bois et les métairies, et fusillant les habitants, sans même épargner les enfants et les vieillards ; l'une de ces colonnes mérita par la terreur qu'elle répandit dans ces malheureuses contrées le surnom d'ircfernale, qui fut aussi appliqué aux autres, c Extermine les brigands jusqu'au dernier, voilà ton devoir! » avait d'abord écrit le Comité à Turreau (1). Mais quelques jours plus tard, il lui rappelle « l'esprit et les termes des décrets, qui ordonnent de détruire les repaires des brigands et non pas les fermes et les demeures des bons citoyens (2) ».

Un nouveau système allait être appliqué. Carnot rappela Turreau,et le remplaça par le général Vimeux, qui appliqua les idées préconisées par le représentant Lequinio, consulté à ce sujet par le Comité de salut public : à savoir, éclairer les populations égarées, et user

(1) 6 février 1794.

(2) 12 février 4794.

d'indulgence et de modération. La pacification de la Vendée était en bonne voie, lorsque, après le 9 thermidor, Hoche remplaça Turreau; on sait avecquel succès il la continua.

Cent mille soldats républicains étaient morts pendant cette funeste guerre de Vendée. Beaucoup avaient péri dans d'épouvantables souffrances. Les Mayençais surtout partageaient avec les'prêtres constitutionnels le privilège des supplices les plus raffinés ; tout au plus, était-il quelquefois fait grâce provisoirement à ceux qui ne s'étaient pas confessés, de peur de les damner. Les populations restées fidèlesà la République n'avaientpas été mieux traitées. Pendant longtemps, sur la foi des historiens royalistes, on a considéré les Vendéens comme des héros soulevés par une grande idée, pour une sublime croisade, et les bleus comme des brigands souillés de tous les crimes. La véritéfinitcependant par se faire jour (i). Ce n'est pas la foi seule qui guidait les rebelles de l'Ouest ; ils n'étaient pas insensibles à l'appât du butin, et plusieurs de leurs chefs leur donnèrent l'exemple du pillage. Leur férocité, leurs nombreuses atrocités, que Ton peut relever dès le début de l'insurrection, expliquent les représailles dont ils eurent à souffrir. Le jour même où commençait la révolte, on put voir les paysans de Machecoul, conduits par un sonneur de cor qui sonnait la vue, Y hallali, la curée faire la chasse aux malheureux habitants ; pendant un mois et demi, un tribunal, autorisé par le Comité royaliste, jugea ceux qui avaient été épargnés. On fusilla, on assomma, on martyrisa de mille façons ces malheureux ; on alla jusqu'à les enterrer vifs dans les

(1) G. Port, la Vendée angevine.

champs voisins : « On voyait avec horreur sortir une main crispée qui, dans l'effroyable angoisse de l'étouffement, avait saisi et tordait des herbes flétries (1). » 542 personnes périrent. Des massacres analogues eurent lieu à Pontivy, à Saveiiay, à la Roche-Bernard; à Cholet, on attacha six jeunes républicains à l'arbre de la liberté pour le fusiller avec eux. Quand Charrette reprit Noirmoutiers, il fusilla les malades laissés à l'hôpital, ainsi que 180 volontaires d'un bataillon de la Manche.

On comprend quelles haines s'étaient amassées dans le cœur des Vendéens républicains et des patriotes de la France entière contre une insurrection aussi sanguinaire, éclatant au moment où la patrie courait les plus grands dangers. On s'étonne moins de voir la somme des haines et des colères ainsi amassées se résumer dans un homme dont le nom passera à la postérité la plus reculée, entouré d'une sinistre auréole !

Carrier (2) est si bien l'expression acquise d'une fureur colossale que jusque-là il s'était montré humain ; envoyé en mission à Renues, il avait reçu avec bonté les Vendéens qui se rendaient. Mais lorsque le Comité de salut public lui enjoignit de se rendre à Nantes, quelques jours après la victoire de Cholet; qu'il se trouva au milieu d'unepopulation atfamée et exaspérée, et qu'il entendit les cris de misère et de fureur des patriotes, il perdit tout équilibre et devint fou furieux. L'œil hagard, l'humeur farouche, toujours dans une demi-ivresse, il arriva bientôt à un état d'irritation extrême. Les nobles incarcérés dans les prisons de Nantes et les prêtres enfermés sur les pontons de la Loire ne

(1) Michelel, Histoire de la Révolution,

(2) Carrier, né en 1756 à Yolai (Auvergne), représentait le Cantal à la Convention.

cachaient ni îcurs espérances anti-patriotiques ni la joie que leur causaient nos revers ; soit en corrompant des geôliers, soit par d'autres moyens, ils correspondaient avec le dehors, malgré la surveillance du terrible inquisiteur. Le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour parce que la Compagnie Marat et celle des Hussards américains, composées d'exaltés qui obéissaient au fameux Comité révolutionnaire de Nantes, opéraient des visites domiciliaires et des arrestations dans la ville et dans la banlieue. Le Comité révolutionnaire criait vengeance.

Carrier allait donner libre cours à sa fureur, et attacher son nom à la plus épouvantable des répressions. En six mois, d'avril à octobre, le tribunal révolutionnaire de Nantes n'avait prononcé que 59 condamnations capitales contre 331 acquittements. Carrier, trouvant cette justice trop lente, réorganisa la commission militaire établie en vertu des décrets des 19 mars et 1 er août pour fusiller les rebelles, de façon à lui donner plus d'activité; puis il en créa une seconde. Environ 1.800 personnes furent fusillées, après un jugement très sommaire, dans les carrières de Gigandet et sur la prairie des Mauves ; d'autres furent envoyées sans jugement à la guillotine. Carrier ne s'en tint pas là : il imagina ce qu'il appelait les déportations verticales. Pendant la nuit, on enfermait les prisonniers dans des bateaux à soupape, qui, arrivés au milieu de la Loire, s'entr'ouvraient et les engloutissaient (1). C'est surtout lorsque

(1) «Carrier n'a pas le mérite de l'invention. Il appartient aux royalistes nantais qui avaient autrefois fait la traite des nègres ; ils avaient fait construire des bateaux qui leur permettaient, quand ils étaient poursuivis, de noyer leur marchandise et d'échapper ainsi à la justice. Or, le matériel qu'ils avaient fait construire était encore là, sur les quais de Nantes. Carrier

la défaite du Mans eut refoulé sur Nantes une cohue au milieu de laquelle la peste commençait à sévir, menaçant de s'étendre sur toute la ville, que Carrier eut recours à ces atroces noyades ; on en compte sept, dans lesquelles i.800 personnes périrent, sauf quelques-unes qui réussirent à regagner les bords à la nage. Ces sinistres exécutions ont-elles été aggravées par des mariages républicains ? Les noyades étaient pour Carrier un moyen rapide de se débarrasser secrètement, au milieu des ténèbres, de plusieurs centaines de suspects à la fois ; les mariages républicains n'auraient contribué en rien à ce résultat; aucun documentsérieux ne vient étayer cette assertion : M. Wallon lui-même n'y croit pas.

Quoi qu'il en soit, la terreur régnait dans la ville. On écrivit à Couthon, qui consulta Robespierre ; celuici envoya en secret le jeune Jullien, pour se rendre compte des faits. Il eut avec Carrier une entrevue orageuse; quelques jours après, le farouche représentant était rappelé, et revenait prendre sa place à la Convention. En moins de quatre mois (19 octobre- 14 février), il avait fait périr environ 4.000 individus (1).

Arrêté après le 9 thermidor, Carrier ne comprit jamais pourquoi on le poursuivait. Il s'imaginait avoir sauvé la patrie : ((J'ai terminé, disait-il, une guerre civile dont les pieds de géant menaçaient la France tout entière... La victoire m'a justifié; j'avais juré, les mains tendues sur l'autel delà patrie, de sauver mon

le trouva et appliqua aux royalistes le traitomeut qu'ils avaient eux-mêmes fait subir aux nègres. » A. Dubost, Danton et les massacres de septembre.

(1) Le tribunal révolutionnaire et une Commission militaire continuèrent do fonctionner après son départ, mais avec modération.

pays, j'ai tenu mon serment... J'envisage avec calme la ciguë de Socrate, la mort de Cicéron, Tépée de Caton!» Les victimes de Nantes ne furent pas les seules. La sinistre renommée de Carrier a éclipsé celle de plusieurs de ses collègues, agents comme lui delà justice révolutionnaire dans l'Ouest. Les plus connus sont Lequinio et Laignelot. Ils partagent l'état de frénésie de Carrier. Ainsi, à Fontenay-le-Peuple, Lequinio fait manger le bourreau à sa table, brûle de sa propre main la cervelle à un détenu, et, à la nouvelle de l'approche des Vendéens, donne l'ordre d'égorger tous les prisonniers dès qu'apparaîtrait l'ennemi. Le tribunal criminel n'avait condamné qu'une trentaine de personnes pendant toute l'année 1793, Lequinio active sa marche et crée une commission militaire qui en fait périr 198 jusqu'au 9 thermidor. Une douzaine d'autres commissions, établies à Noirmoutiers, aux Sables, à Guérande, Ancenis, Machecoul, Chateaubriand, la Rochelle, Niort, en font fusiller .environ 200 autres (i). Lequinio et Laignelot créent le tribunal révolutionnaire de Rochefort, qui en fait guillotiner 29; celui de Brest, institué par Laignelot , fait monter sur l'échafaud 26 administrateurs du département. A ces victimes, il faut ajouter celles de Granville, d'Alençon, de Laval, du Mans, d'Angers, etc.

Ce qui rendait la révolte de la Vendée plus redoutable, c'était le soulèvement des provinces voisines, —

(1) Cependant, certaines se montrent indulgentes : celle de Noirmoutiers ne prononce que 25 condamnations contre 600 acquittements.

LE COMITÉ Et LA POLICE INTÉRIEURE 183

Bretagne et Normandie, — et de Bordeaux, à l'instigation des Girondins. Après le 2 juin, en effet, les Giron dins essayèrent d'insurger les départements contre Paris et contre la Convention. Rabaut Saint-Etienne alla dans le Gard, Brissot dans l'Allier, Rebecqui et plus tard Barbaroux dans les Bouches-du-Rhône, Birotteau et Chasset à Lyon, Meillan et Duchàtel dans la Bretagne, enfin Buzot se rendit en Normandie, où il fut bientôt rejoint par Gorsas, Louvet, Barbaroux, Lesage, Pétion, Guadet.

Dès le 4 juin, le département du Calvados s'insurgea; le 10, il fit arrêter et incarcérer à Bayeux les représentants montagnards Romme et Prieur de la Côted'Or, que la Convention avait chargés d'organiser l'armée des côtes de Cherbourg; le département de l'Eure décida la formation d'une armée de 4.000 hommes qui rait à Paris rendre la liberté à la Convention opprimée par la populace; enfin, les délégués des départements de la Normandie devaient se réunir à Caen pour se fédérer et s'entendre avec les révoltés de la Bretagne, de Bordeaux, de Lyon et de Marseille .

Cette insurrection provoqua une vive discussion dans l'Assemblée. L'union du parti montagnard dans ce grave danger était indispensable. Danton, qui avait gardé un silence énigmatique depuis le 31 mai, et qui paraissait désapprouver cette journée, monta à la tribune pour la glorifier et pour flétrir ,1a conduite des Girondins. Pour donner un fanal à la conscience publique égarée par toutes ces divisions et ne sachant plus où est le gouvernement, Couthon et Robespierre font décréter que « dans les journées des 31 mai, 1, 2 et 3 juin, la Commune et le Peuple de Paris ont puissamment concouru à sauver la liberté, l'unité et l'indivisibilité de la République » (13 juin).

Ainsi unie, la Montagne prend des mesures vigoureuses : Buzotest décrété d'accusation, ainsi que les administrateurs du Calvados qui ont fait emprisonner Romme et Prieur; les arrêtés pris par le département de l'Eure sont cassés, et le chef-lieu transféré à fiernay. Puis le Comité de salut public ordonne aux fonctionnaires qui ont pris des arrêtés factieux, de les rétracter sous peine d'être déclarés traîtres à la patrie; aux citoyens qui se sont rassemblés en armes pour obéir à ces arrêtés, de se disperser sur-le-champ, faute de quoi ils seront aussi déclarés traîtres à la patrie, de même que ceux qui leur fourniront des armes, des munitions ou des fonds publics; les patriotes incarcérés sont placés sous la sauvegarde de la loi; des commissaires sont envoyés dans les départements rebelles pour éclairer les populations; enfin, dix millions étaient mis à la disposition du ministre de l'intérieur « pour être distribués à titre de secours aux départements, tant pour les subsistances que pour les frais nécessités par les machinations contre-révolutionnaires «.L'argent paraît avoir contribué à la soumission de la Normandie.

Le Calvados, l'Eure et l'Orne avaient envoyé leurs délégués à Caen, où, réunis à ceux de la Bretagne, ils constituèrent V Assemblée centrale de résistance à Voppression. Cette Assemblée lança un manifeste par lequel elle déclarait combattre en faveur de la République en la délivrant de l'oppression de la Commune et des Jacobins; elle fixait le contingent que devait fournir chaque département pour former l'armée insurrectionnelle, dont elle donnait d'avance le commandement en chef au général Wimpfen. C'était une grave faute, car Wimpfen était royaliste; dès que les Girondins virent que leur victoire serait le triomphe du royalisme, ils devinrent

hésitants, puis s'abstinrent. Quelques Bretons seulement arrivèrent à Evreux, où Wimpfen avait fait transporter des vivres, des munitions et de l'argent puisé dans les caisses publiques ; Caen fournit trente hommes, Vire vingt ; les forces des rebelles ne dépassaient pas 2.500 hommes, sans aucun entrain.

Si le Comité avait eu quelques bataillons de ligne, il en fût facilement venu à bout; mais tout avait été absorbé par les armées des frontières et par la Vendée, Il dut secrètement s'entendre avec la Commune de Paris pour une levée, qui se Ht avec beaucoup de lenteur, bien que Lindet, muni d'assignats, allât de section en section pour la hâter. Au bout d'un mois, il avait réuni deux bataillons de Paris, un bataillon de Seine-et-Oise, quelques soldais de ligne, et 300 gendarmes. Cette petite armée, commandée par le général Sépher, que secondait l'adjudant-général Brune, ami de Danton, se porta du côté de Vernon où se trouvaient les rebelles; quatre commissaires de la Commune et deux représentants du peuple, Lindet et Duroi, raccompagnaient. Le 13 juillet, les Parisiens étaient arrivés à Vernon. Aux premiers coups de feu, on prit la fuite des deux côtés; les représentants parvinrent à rallier leurs bataillons, qui restèrent maîtres de ce singulier champ de bataille, ce Ce fut, dit Louis Blanc, une défaite sans combat. » Les insurgés se dispersèrent et retournèrent chez eux.

Lindet et Duroi entrent en triomphateurs à Évreux, le 16 juillet, au milieu de la consternation générale. Les habitants sont convoqués pour le soir à la cathédrale. Ils arrivent en tremblant, car ils redoutent le courroux de la Convention; mais Lindet monte en chaire et les rassure. La réputation de sévérité faite à ce représentant par les Girondins, qui rappelaient

l'hyène révolutionnaire, lui permit d'être impunément humain pour ses compatriotes. 11 fit remettre solennellement en liberté Romme et Prieur, reçut la soumission et la rétractation des autorités rebelles, fit accepter la constitution de 1793, et reconnaître partout l'autorité de la Convention. Il pacifia ainsi son pays natal. Rappelé au mois de novembre, on lui demanda un rapport sur l'insurrection normande. Mais le souci des subsistances l'absorbait tout entier: son rapport traîna de mois en mois jusqu'au 9 thermidor ; alors il déclara qu'il n'y avait jamais eu de fédéralisme.

Il restait d'autres insurrections à réprimer. Celle de Bordeaux était inévitable. Le département de la Gironde ne se sentait-il pas spécialement atteint par une révolution dirigée contre un parti dont ses représentants étaient les chefs illustres ? Aussi, le 6 juin, le Conseil général de la commune de Bordeaux envoya à la Convention une protestation contre le 31 mai ; une Commission populaire de salut public fut créée pour organiser la résistance ; les représentants montagnards lchon et Dartigoeyte durent sortir de la ville, et le Comité de salut public ayant envoyé deux de ses membres les plus modérés, Mathieu et Treilhard, pour ramener l'obéissance, on leur enjoignit de quitter la Gironde dans le plus bref délai; enfin les Bordelais envoyèrent des émissaires à Limoges, Périgueux, Montauban, Toulouse, Marseille, Nîmes, Lyon.

Mais la levée des troupes allait très lentement; on réunit à grand'peine quelques bataillons; les cités voi-

sines, d'ailleurs contenues par les représentants, restent dans l'expectative ; la défaite des Normands à Vernon fait réfléchir les meneurs; le 2 août, la Commission populaire de Bordeaux prononce elle-même sa dissolution.

La Convention ignorait cette décision, lorsqueBarère lui donna lecture d'une lettre adressée une huitaine de jours auparavant par les rebelles de Bordeaux aux Toulonnais. Indignée, elle se montre implacable : les membres de la Commission populaire de Bordeaux, ainsi que ceux qui ont obéi à ses arrêtés, sont mis hors la loi et leurs biens seront confisqués (6 août). Le Comité charge Baudot et Lacoste, puis après eux Ysabeau et Tallien de soumettre Bordeaux ; les représentants vont s'installer à La Réole, où ils préparent une armée d'investissement. La formation en fut difficile. On réussit cependant à rassembler une petite armée de 4.000 hommes/ dont le commandement fut confié à Brune, et le siège commence. Au bout de quelques jours, la famine et les dissensions intestines ont raison de la résistance des Bordelais ; les sections désignent chacune deux commissaires qui forment une Municipalité provisoire pour traiter de la reddition de la ville (19 septembre).

# Tallien et Ysabeau, sur l'ordre du Comité de salut public, font leur entrée dans Bordeaux au milieu de l'armée de Brune. La population est désarmée, puis vient la punition des coupables. Une commission militaire de sept membres est formée à cet effet. Cette commission, qui n'a de militaire que le nom, et qui est présidée par un ancien instituteur toulousain, La combe, se met à l'œuvre. Parmi ses victimes, il faut citer La Vauguyon, ancien précepteur de Louis XVI,

Duranthon, ancien ministre de la justice; les Girondins Grangeneuve, Guadet, Salles, Barbaroux et Birotteau : « Si nous avions été vainqueurs, disait ce dernier à Tallien, nous vous aurions guillotinés !» — La Commission militaire infligeait aussi des amendes qui varièrent de 300 livres ài00.000etmômel.200.000)ivres, et dont le total s'éleva environ à sept millions. Certains acquittements paraissaient inexplicables; des accusations de vénalité furent lancées contre Tallien, dont l'intimité avec la belle M me de Fontenay était connue de toute la ville. Le Comité de salut public lui adressa des reproches, puis après une enquête faite par le jeune ami de Robespierre, Jullien, qui revenait do Nantes, il le rappela.

Du 23 octobre au 9 thermidor, la Commission militaire avait jugé 858 personnes ; 373 furent acquittées, 301 condamnées à mort, 55 à l'amende et 129 à d'autres peines. Après la chute de Robespierre, le président de la Commission, Lacombe, fut condamné à mort pour exaction, concussion, corruption des mœurs publiques, et pour être entré en composition avec certains accusés.

L'une des raisons du peu de gravité de l'insurrection bordelaise, c'est la fidélité de Toulouse à la Convention. Située sur la route de Bordeaux à Marseille et à Lyon, c'est d'elle que dépendait la non-jonction des rebelles de l'Ouestavec ceux du Midi. Le Comité de salut public veilla avec d'autant plus de soin sur Toulouse qu'il savait que les éléments contre-révolutionnaires y étaient nombreux. Après le 31 mai, les sections se déclarèrent

en permanence,et les autorités du Département et de la Commune protestèrent contre la chute des Girondins, puis envoyèrent des émissaires à Bordeaux et à Marseille. Mais les représentants Baudot et Chaudron-Rousseau, appuyés sur la Société populaire de Toulouse, montrèrent de la décision et de l'énergie; et l'arrestation des principaux meneurs, qui furent envoyés à Paris, fit que, dès les premiers jours de juillet, les Girondins de Toulouse étaient rentrés dans l'obéissance. Les représentants qui vinrent ensuite, l'ancien prêtre Paganel et Dartigoeyte, transformèrent le tribunal criminel de Toulouse en tribunal révolutionnaire; en trois mois (25 nivôse-2 floréal), 31 condamnations capitales furent prononcées ; la principale est celle du comteDubarrv, beau-frère de la favorite de Louis XV.

La soumission de Toulouse entraîna celle des villes voisines: Albi, où le tribunal révolutionnaire condamna à mort cinq prêtres réfractaires ; Cahors, où il y eut neuf exécutions; Agen,qui, à moitié chemin entre Toulouse et Bordeaux, avait envoyé des députés à chacune de ces villes après le 31 mai, mais qui ne bougea pas ; le tribunal criminel, érigé en tribunal révolutionnaire par Paganel, ne prononça que cinq condamnations à mort; «une femme déclarée émigrée et contre- révolutionnaire ne fut même condamnée qu'à la déportation (\). i

La répression de la révolte naissante de Toulouse donna le coup fatal à l'insurrection de la Lozère, où le tribunal criminel prononça 81 condamnations capitales; le chef delà rébellion, Charrier,fut jugé par le tribunal révolutionnaire de Rodez et condamné ainsi que quinze autres rebelles. Le Sud-Ouest était pacifié.

(1) Wallon, les Représentants en tnissloîi.

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