LE COMITÉ DE SALUT PUBUG
Comme les autres grandes villes, Marseille était hostile aux Montagnards. Elle n'attendit même pas le 31 mai pour se soulever. Elle créa un Comité central pour organiser la résistance, ainsi qu'un tribunal ré vol utionairepour poursuivre les agitateurs; arrêta les représentants Bo et Antiboul qui se rendaient en Corse (1), et leva une armée de 6.000 hommes bientôt portée à 15.000. Les rebelles marseillais se proposaient de marcher sur Avignon, puis, renforcés par une armée venue de Bordeaux et de Toulouse, et par les révoltés de l'Hérault, duGard etderArdèche, ils seraient arrivés à Lyon, alors en pleine révolte. Les Marseillais et les Lyonnais, auxquels se seraient joints tous les rebelles des départements voisins et du centre delaFrance, auraient formé une masse formidable, qui se serait précipitée sur Paris.
Le Comité de salut public empêcha l'exécution de ce plan, que lui avaient signalé les représentants du peuple Dubois-Crancé et Gauthier. Carteaux reçut l'ordre de descendre la vallée du Rhône pour empêcher la jonction annoncée des Marseillais et des Lyonnais. Son armée était faible, mais celle des Marseillais n'avait pas reçu tous les renforts qu'elle avait espérés, notamment ceux de Bordeaux, de Toulouse et de Montpellier, et après un petit échec à Orange, ceux du Gard la quittèrent. Obligée d'évacuer Avignon, elle battit en retraito sur Marseille; le 25 août, après un combat dans les gorges
(1) Ils ne furent délivrés que lorsque Carteaux reprit Marseille ; mais Antiboul, ayant paru favorable aux rebelles, fut traduit au tribunal révolutionnaire de Paris et exécuté le 31 octobre.
de Septùmes, l'armée de Garteaux arriva en vue de Marseille. Les divisions qui existaient entre les Girondins de la ville et les royalistes paralysèrent toute résistance, si bien que, le soir même, le général républicain y fit son entrée (25 août).
Les commissaires de la Convention chargent le tribunal criminel déjuger révolutionnairement les conspirateurs. A la fin de l'année, il n'avait encore prononcé que 160 condamnations capitales. Fréron et Barras, qui reviennent de Toulon, blâment cette modération. Ils instituent une commission militaire, qui, en dix audiences, envoie 120 personnes à la guillotine. Fréron est enchanté. « La commission militaire, écrit-il, va un train épouvantable contre les conspirateurs, les négociants et les fédéralistes. En huit jours, elle fera plus de besogne que n'en a fait le tribunal en quatre mois!» Maignet, leur successeur, établit un tribunal révolutionnaire, qui au 9 thermidor avait prononcé 124 condamnations capitales.
En outre, avant même de venir, Barras, Saliceti et Fréron avaient lancé de Port-la-Montagne (Toulon) un arrêté ainsi conçu :« ...Le nom de Marseille, que porte cette commune criminelle, sera changé. La Convention nationale sera invitée à lui en donner un autre. Provisoirement elle restera sans nom, et portera cetto dénomination... » Et, en effet, pendant un mois, Marseille s'appela Ville-sans-Nom.
Son nom lui fut restitué sur l'ordre du Comité de salut public. Jusqu'ici on ignorait que le Comité eût officiellement désapprouvé cette mesure. M. Aulard a découvert aux archives la lettre qu'il adressa aux représentants (4 pluviôse). Il les félicite de leur énergie dans le châtiment do Marseille; un grand exemple était
nécessaire. Toutefois il n'est pas satisfait qu'on ait débaptisé la ville; il rappelle la conduite des Marseillais au 10 août, les secours qu'ils ont fournis pour réduire « l'infâme Toulon »; il remonte jusqu'aux Phocéens. Pourquoi, du reste, Marseille serait-elle traitée plus sévèrement que Bordeaux? Qu'on plante sur une de ses places « un poteau qui rappelle le crime et le châtiment », mais qu'on lui laisse spn nom, quand ce ne serait que pour récompenser les bons citoyens qu'elle renferme. Cette lettre est signée : Collot d'Herbois et Billaud-Varenne.
Quelques jours plus tard, le Comité chargeait Maignet d'inviter ses collègues à se conformer à ces instructions ; s'ils ne sont plus à Marseille, c'est lui qui exécutera les ordres du Comité. La Convention confirma par un décret (24 pluviôse) l'arrêté qui restituait à Marseille son nom; c'est Maignet qui l'annonça aux habitants.
Toulon avait subi un sort analogue. Le 24 décembre, sur la proposition du Comité de salut public, la Convention avait voté le décret suivant : « Le nom infâme de Toulon est supprimé. Cette commune portera désormais le nom de Port-de-la-Montagne. Les maisons de l'intérieur seront rasées... (1) »
Si Ton en croit le duc de Bellune (2), les représentants entrèrent à Toulon « à la face illuminée d'une joie effroyable ». La population fut rassemblée au Champ de Mars et placée sur plusieurs rangs. Les représentants
(1) C'est sans doute cet arrêté qui avait déterminé Barras et Frérori à supprimer le nom de Marseille.
(ï) Mémoires»
arrivent, accompagnés d'une escorte de trois cents patriotes ; ceux-ci passent dans les lignes et désignent les traîtres qui ont pactisé avec les Anglais : six cents sont ainsi séparés de la foule. Pour plus de précaution, ils sont interrogés un à un par un jury de douze membres pris parmi les trois cents patriotes ; les innocents et les vieillards sont mis en liberté, les autres envoyés en prison pour être jugés; enfin cent cinquante environ, signalés comme ayant porté les armes contre la République, sont amenés devant une batterie de canons et mitraillés. Puis les représentants créent une commission révolutionnaire, qu'excite surtout Fréron. — « Cela va bien, écrivait-il le 6 nivôse, nous avons requis 12.000(?) maçons pour démolir et raser la ville. Tous les jours depuis notre entrée, nous faisons tomber 200 têtes! » Et dix jours plus tard : « Il y a déjà 800 Toulonnais fusillés. »
Dans sa haine sanguinaire, Fréron exagère. Le nombre des victimes est bien inférieur à ce qu'il voudrait faire croire. Si aux cent cinquante victimes du début on ajoute celles de la Commission révolutionnaire, puis celles du tribunal révolutionnaire qui la remplaça (soixante-huit d'après Berriat Saint-Prix), on arrive au chiffre de 350 environ (i).
Après la prise de Marseille et de Toulon, beaucoup de rebelles fugitifs avaient été arrêtés dans les départe-
(1) Plus tard, dans son journal, il prélendit qu'on n'avait démoli aucune maison ot que le nombre des victimes n'avait été que de 250.
ments voisins, surtout dans Vaucluse. Les prisons do ce département renfermaient, dit-on, plus de dix mille individus. Un mouvement pour les délivrer était à craindre; une grande effervescence régnait dans toute la région. A Bédouin, près de Carpentras, l'arbre de la liberté est abattu pendant la nuit et jeté au ruisseau, le bonnet de la liberté qui le surmontait souillé, et les décrets de la Convention arrachés de la porte de la maison commune et foulés aux pieds.
Le représentant Maignet, député du Puy-de-Dôme à la Convention, homme actif, austère, mais d'un caractère sombre et défiant, voit là le commencement d'un complot contre-révolutionnaire. Pour effrayer les conspirateurs, il ordonne à trois cents hommes du 4 e bataillon de l'Ardèche, commandé par Suchet, — le futur maréchal de l'Empire, — d'occuper Bédouin : cent trente habitants sont arrêtés, entassés dans l'église, puis amenés à Avignon, où ils comparaissent devant le tribunal criminel jugeant révolutionnairement : 63 sont condamnés à mort et guillotinés ou fusillés. Puis les habitants reçoivent l'ordre de sortir de leurs maisons, en emportant leurs hardes, leurs meubles, leurs provisions; le village est incendié par les soldats ; il s'appellera désormais Bédouin Vinfâme ou mieux Bédouin V anéanti (i) !
Maignet écrit ensuite à son compatriote Couthon pour obtenir du Comité de salut public la création d'un tribunal destiné à juger les fédéralistes du Midi; son ami Payan envoie des notes à Robespierre sur le même
(1) « Les toits et les planchers de ces maisons croulèrent en général sous l'action du feu, mais les murs restèrent debout.» (Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire.) — En décembre 17U4, la Convention accorda un secours de 300. 000 francs pour aider à reconstruire les 430 maisons incendiées.
sujet. Le Comité arrête qu'il sera établi à Orange une Commision populaire de cinq membres, « pour juger les ennemis de la Révolution qui seront trouvés dans les pays environnants et particulièrement dans les départements des Bouches-du-Rhône etdeVaucluse » . Les membres de cette Commission sont choisis par le Comité, et la présidence en est confiée à Fauvety, juré du tribunal révolutionnaire de Paris, dont la sévérité était fort appréciée par Fouquier-Tinville. Lorsque la Commission fut entrée en activité, Fauvety écrivait àPayan, de la Drôme, ami de Robespierre : «... Ragot, Fernex (deux juges) et moi sommes au pas. Roman-Fonrosa est un excellent sujet, mais formaliste enragé;... Melleret, mon quatrième collègue, ne vaut absolument rien ; il est quelquefois d'avis de sauver des prêtres contrerévolutionnaires; il lui faut des preuves comme aux tribunaux ordinaires ; il inculque cette manière de voir à Roman, il le tourmente, et, tous deux réunis nous tourmentent à leur tour ; nous avons quelquefois des scrnes très fortes... Dieu veuille que Ragot, Fernex et moi ne soyons jamais malades ! Si ce malheur arrivait, la Commission ne ferait plus que de l'eau claire ! »
Payan écrit alors amicalement à Roman-Fonrosa, pour lui montrer les différences qu'il y a entre la justice révolutionnaire et la justice ordinaire ; il lui recommande de se méfier de sa sensibilité ; « elle doit, dit-il , prendre un caractère plus auguste, elle doit s'étendre à la République... » Roman répond qu'il remplit ses fonctions selon sa conscience, cherchant à démêler les vrais coupables de ceux qui ont cédé à un entraînement passager, ou de ceux qui doivent leur incarcération à des animosités personnelles; pour mieux connaître la vérité, il travaille trois ou quatre heures par
jour de plus que ses collègues ; il est « harassé de travail à désespérer de le soutenir longtemps ».
Ainsi, même parmi ces juges des tribunaux révolutionnaires, il n'était pas rare de trouver des hommes considérant leurs redoutables fonctions comme un véritable sacerdoce; et il serait injuste de rester sur l'impression produite par cette phrase du greffier de la Commission populaire, si souvent reproduite par les historiens: « Tu connais la position d'Orange : la guillotine est placée devant la Montagne; on dirait que les têtes lui rendent, en tombant, l'hommage qu'elle mérite, i
La Commission siégeait dans un ancien temple protestant, élevé en 1560 sous Guillaume de Nassau, et devenu successivement l'église Saint-Louis et letemplo de la Raison. La sacristie servait de salle des délibérations ; le tribunal était à la place de l'autel, et l'accusateur public dans la chaire. En 42 séances (1 er messidor-17 thermidor) , 591 accusés avaient comparu devant elle , sur lesquels 332 furent condamnés à mort.
Moins d'un an après, les juges de la Commission militaire montaient eux-mêmes sur l'échafaud (mai 1795). Maignet, décrété d'accusation après un discours de Tallien, allait sans doute subir le même sort quo son compatriote Carrier ; mais il bénéficia de l'amnistie accordée par la Convention arrivée au terme de sa carrière, et il alla reprendre sa profession d'avocat à Ambert, sa ville natale; il mourut en 1834, à l'âge de 76 ans.
Parmi les grandes villes françaises, Lyon est une de celles dont la personnalité est le plus accentuée. L'antique capitale des Gaules a toujours montré une vive répugnance à recevoir le mot d'ordre de sa glorieuse cadette, la capitale de la France; aussi, en 1793, la majorité des Lyonnais étaient hostiles aux Montagnards. Ce n'était pas seulement par esprit d'indépendance que Lyon s'éloignait d'eux : ville aimable et vivant de ses industries de luxe, elle devait souhaiter le triomphe de la République telle que la concevaient les Girondins, d'où le plaisir, le luxe et les élégances ne fussent pas bannis. Derrière la bourgeoisie girondine/se cachaient les royalistes; ne se trouvant pas en sécurité dans les villages et les bourgs des environs, ils affluaient dans la grande ville, où ils pouvaient vivre inconnus et correspondre, les uns avec les émigrés de Coblentz, les autres avec les rebelles du Midi.
La population ouvrière, elle, allait aux opinions extrêmes. L'habitude du travail sédentaire favorisait en elle le penchant à la réflexion et à la rêverie, et même une tendance très prononcée au mysticisme, que nous n'avons encore rencontrée jusqu'ici ni à Bordeaux, ni à Toulouse, ni à Marseille, et à laquelle la Révolution vint donner un aliment. Elle faisait partie de différentes sociétés populairesde la ville, surtout du Club centrai; c'est là que ces pauvres gens venaient chaque soir applaudir aux déclamations de Chalier. C'était un admirateur enthousiaste de Marat, mais plus sympathique et plus exalté. Il était l'idole de cette population
qu'il fanatisait par son langage, où se retrouvait un peu la grandeur heurtée et bizarre des Prophètes, des accès de fureur, des anathèmes, des explosions d'une sensibilité maladive et attendrie. Un groupe ardent se forma autour de lui, presque une secte, qui, plus tard, lorsqu'il eut été grandi encore par une mort atroce, — on s'y prit à trois fois pour le guillotiner, — lui voua un véritable culte. Il eut des disciples qui le considéraient comme un dieu, et on invoqua le Sacré Cœur de Chalier comme le Sacré Cœur de Marat.
L'influence de Chalier avait été telle qu'une municipalité montagnarde avait été élue. Mais, le 29 mai, les Girondins parvinrent à la renverser. A la nouvelle delà chute de leur parti, ils se révoltent contre la Montagne. Pour diriger la résistance, ils créent une commission populaire et républicaine de salut public, que préside le girondin Birotteau, établissent un tribunal révolutionnaire dont la première victime fut Chalier, lèvent une armée de dix à douze mille hommes et mettent Lyon en état de défense ; les Girondins sévirent bientôt débordés par les royalistes, et le commandement de l'armée rebelle fut donné au marquis de Précy.
Le Comité dantoniste essaya de ramener Lyon par la douceur; mais son envoyé, Robert Lindet, fut très mal reçu. Le Comité montagnard fit déclarer Birotteau et ses complices traîtres à la patrie, et décida qu'on assiégerait la ville révoltée. Les représentants Gauthier et Dubois-Crancé, mis au courant des projets de jonction
des Marseillais avec les Lyonnais, envoyèrent Carteaux pour arrêter les premiers dans leur marche, éteignirent un commencement de révolte dans l'Isère, et s'occupèrent du siège de Lyon. Il fallut d'abord former une armée. Quelques bataillons de l'armée de Kellermann se rendirent à Bourg ; ils furent rejoints par dix mille hommes environ requis dans les départements voisins, et le 8 août, sur le refus des Lyonnais de se rendre, le siège commença. L'armée n'étant pas asse z forte, les représentants Javogue, Laporte, Reverchon' Chateauneuf, Maignet et CoiHhon soulevèrent les campagnes voisines : bientôt descendirent de Saône-et- Loire, de l'Ardèche, du Cantal et du Puy-de-Dôme trente ou trente-cinq mille paysans indisciplinés, mal armés, et qui ne servirent guèro qu'à investir plus complètement Lyon afin de la prendre par la famine. Pendant ce temps, on avait fait venir des munitions, et cent trente gros canons avec lesquels Kellermann bombarda la ville. Le 8 octobre, Gouthon donne l'ordro d'y entrer. Le lendemain, à neuf heures du matin, au moment où le marquis de Précy et deux mille fugitifs sortent en longeant la Saône, l'armée républicaine arrive au centre de Lyon, entourée d'une foule de Montagnards persécutés qui sont venus au devant de leurs libérateurs.
Le Comité de salut public fit alors rendre le décret du 12 octobre, ordonnant la punition des coupables, la démolition de la ville ou du moins des maisons des riches, et le remplacement du nom de Lyon par celui de Commune- A /franchie. Sur les débris decette ville criminelle il devait être élevé une colonne avec cette inscription : Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus!
Gouthon reçut ce décret le 15 octobre ; ce n'est que