‹ Le comité de salut public de la convention nationaleChapitre 16 sur 31 · ÎOO LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC · texte numérisé non relu

ÎOO LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC

le 26 qu'il commença la destruction de la ville. II se fit placer dans son fauteuil de paralytiqueet transporter sur la place Bellecour, devant la maison par laquelle devait [commencer la démolition, et qu'il frappa d'un petit marteau d'argent en disant : La loi te frappe !

En ce qui concerne les vaincus, il était d'avis de ne se montrerimpitoyable quepour les chefs.A la fin d'octobre, il n'y avait encore eu que neuf exécutions. Sachant qu'on interprétait mal cette clémence, il demanda son rap~ pel (1).

Tout changea avec l'arrivée de Fouché, Maribon- Montaut et Collot-d'Herbois, escortés de dix-neuf membres des clubs parisiens, et, bientôt après, protégés par un détachement de 2.000 hommes de l'armée révolutionnaire sous les ordres de Ronsin. Us remplacèrent la Commission militaireet la Commission populaire créées parCouthon par une Commission révolutionnaire de cinq membres présidée par l'ex-comédien Dorfeuille, puis parun ami de Ronsin, Parrein. Un jour, comparut devant Dorfeuille un philanthrope lyonnais, Mathon de la Cour, qui avait consacré sa vie et sa fortune à des écrits et à des œuvres utiles ; Dorfeuille était embarrassé : « Tu étais noble, lui dit-il, tu n'as pas quitté Lyon pendant le siège ; lis le décret, et prononce toi-mêmesur ton sort.» Mathon lut l'article funeste et répondit : « Cette loi m'atteint ; je saurai mourir ! » Et, stoïquement, sans une plainte, il marcha à l'échafaud. — Le 14 frimaire, soixante condamnés furent conduits sur le bord de deux

(1) Louis Blanc s'efforce de démontrer que Robespierre était opposé aux mesures de sévérité à l'égard de Lyon. Or, le décret du 12 octobre était accompagné d'une lettre signée : Hérault et Robespierre, dont le brouillon existe, tout entier écrit de la main de Robespierre recommandant d'exécuter « avec une sévérité inexorable les décrets salutaires que nous vous envoyons ».

fossés parallèles creusés dans la plaine des Brotteaux,et qui devaient leur servir de sépulture ; en face deux étaient des canons chargés à boulets. On tira. Quelquesuns seulement furent atteints mortellement, les autres n'étaient que blessés ou même avaient été épargnés. Les soldats durent les achever ou les égorger. Cette scène féroce dura près de deux heures ! Le lendemain, on ne mitrailla pas les condamnés, on les fusilla: 206 en une fois ; deux autres fusillades eurent lieu le 18 et le 21 frimaire. Ces scènes horribles jetèrent la consternation dans le cœur des Lyonnais, qui se plaignirent à la Convention et au Comité. On ne fusilla plus, on guillotina; et le sang infectant la place, on creusa un fossé pour son écoulement. En février, Collot d'Herbois et Fouché furent rappelés; la Commission révolutionnaire cessa ses fonctions. 20.000 personnes avaient été compromises dans la révolte de Lyon ; 3.500 comparurent devant les tribunaux, 1.876 furent condamnées à mort. Les deux dernières exécutions furent celles du bourreau et de son aide f

Dans le Nord-Est la situation était grave. L'armée était désorganisée ; les réquisitions ne s'efiectuant plus, les soldats désertaient et pillaient les campagnes. Les lois de la Convention restaient lettre morte dans un pays où la langue allemande était presque exclusivement parlée ; les nobles, les prêtres et les agents des émigrés fomentaient des troubles ; il se tramait même, ainsi que le prouva une lettre saisie aux avant-postes ennemis, un complot pour livrer Strasbourg aux Autrichiens.

Saint- Just et Le Bas y furent envoyés avec des pouvoirs extraordinaires. Ils destituèrent la plupart des fonctionnaires, réorganisèrent la police, les hôpitaux, le service des subsistances, et ordonnèrent à la Municipalité de prendre chez les riches deux mille lits pour les soldats malades ou blessés. «Dix mille hommes, lui écrivaientils, sont nu-pieds dans l'armée. Il faut que vous déchaussiez tous les aristocrates de Strasbourg dans le jour, et que, demain, à dix heures du matin, ces dix mille paires de souliers soient en marche pour le quartier- général. » — Ils obtinrent 17.000 paires de souliers, 7.000 habits, vestes et pantalons, 20.000 chemises, 20 quintaux de charpie et un grand nombre d'autres objets utiles aux troupes. Un emprunt forcé de neuf millions sur les riches devait être employé en partie à acheter des munitions et des vivres, le reste pour l'établissement d'écoles gratuites de langue française dans le Bas-Rhin et pour venir en aide aux pauvres (i).

Leurs prédécesseurs avaient établi auprès de l'armée du Rhin deux' tribunaux révolutionnaires ambulants. Le plus redoutable était celui qui avait pour accusateur public Euloge Schneider, prêtre allemand, ex-professeur à l'Université de Bonn, ex-vicaire de l'évêque de Strasbourg. Accompagné d'une escorte de prêtres défroqués, d'intrigants et d'énergumènes, il traînait son tribunal et sa guillotine à travers l'Alsace, qu'il épouvantait, tant par ses fantaisies de pacha que par ses caprices de despote et ses exactions : Fouquier-Tinville lui-même « frémit » en apprenant sa conduite. A vrai dire, il n'a-

(1) Autre arrêté de Saint-Just et Le Bas : <* Les citoyens et ci* toyennes de Strasbourg sont invités à quitter les modes allemandes puisque leurs cœurs sont français. »

busait pas de la peine mort (i), il préférait requérir de fortes amendes, dont le registre n'était même pas tenu! Ilétait infligé, par exemple, 40.000 francs d'amende pour avoir vendu une chopinede vin un franc, 100.000 francs pour avoir vendu du sucre candi au-dessus de la taxe!

Dans sa dernière tournée, après avoir commis mille excentricités et abus de pouvoir, il se maria : il épousa presque de force la jeune fille qu'il avait choisie, et rentra à Strasbourg dans une voiture à six chevaux escortée par un détachement de hussards (24 frimaire).

Le même jour, Saint-Just et Le Bas, pour le punir de s'être présenté avec un faste insoient, arrêtent que « ledit Schneider sera exposé demain depuis dix heures du matin jusqu'à deux heures après midi sur l'échafaud de la guillotine, à la vue du peuple, pour expier l'insulte faite aux mœurs de la République naissante, et sera ensuite conduit de brigade en brigade au Comité de salut public ». — Trois mois après, le tyran de l'Alsace montait à l'échafaud. Son tribunal fut renouvelé.

Avec une énergie implacable, et sans que le moindre doute se fût élevé sur leur désintéressement, — de l'aveu même de leurs ennemis (2), — Saint-Just et Le Bas pacifièrent l'Alsace, et préparèrent sa délivrance en mettant l'armée en état de chasser les étrangers.

Malgré les victoires d'Hondschoote et de Wattignies, tout danger n'avait pas disparu dans le Nord. Les Au*

(i) En 19 séances il prononça 132 jugements, et il n'y eut que 20 condamnations capitales.

(2) Voyez Saint-Just et la Terreur, par E. Fleury.

trichiens et les Anglais entretenaient des relations avec les contre-révolutionnaires, lespatriotesétaient menacés, la cocarde tricolore foulée aux pieds : il fallait relever le courage des patriotes, effrayer les contre-révolutionnaires et dérouter les projets des ennemis.

Ce soin fut confié à Joseph Le Bon. Né à Arras en 1765, Joseph Le Bon entra dans les ordres, et, en 1789, il était professeur dans un collège d'Oratoriens àBeaune. C'était alors un jeune homme de figure agréable, très attaché à ses élèves, mais nerveux, impressionnable à l'excès (2), et d'un fanatisme tel qu'il aurait été capable, disait-il lui-même, de le pousser jusqu'à tuer son père et sa mère. 11 porta dans la Révolution, lorsqu'elle vint ébranler l'ancien monde, toute la violence de son âme désordonnée. Sorti de son couvent en mars 1790, il revient dans son pays natal et se fait nommer prêtre constitutionnel àNeuville, prèsd'Arras. Là, il lie connaissance avec une de ses cousines, l'aime follement et l'épouse. A ce moment, il a abandonné sa cure et il est venu s'établir à Arras, où il est bien vite connu, et dont il devient maire à 27 ans. Élu par ses compatriotes député suppléant à la Convention, il y entre en juillet 1793.

En août, il est chargé, avec André Dumont, d'une mission dans la Somme ; en septembre, il fait partie du Comité de sûreté générale ; en octobre, il est envoyé dans le Pas-de-Calais et les départements voisins ; mais il n'y reste pas longtemps, car, à la fin du même mois, nous le retrouvons à la Convention, faisant un discours sur la nécessité d'établir des écoles primaires. En dé-

fi) Ses parents étaient d'une intelligence faible, et lorsqu'il eut jeté le froc aux orties, la douleur qu'en éprouva sa mère fut si forte qu'elle devint folle.

cembre, lorsque le Comité voulut organiser le gouvernement révolutionnaire dans les départements, il envoya Le Bon dans le Nord et le Pas-de-Calais, en lui conseillant de se défier d'une humanité fausse et malentendue. Recommandation superflue! — 11 est revenu de Paris, écrivait Darthé, son secrétaire, « dans une sorte de fièvre » ! La présence de Saint-Just, les menées des conspirateurs, la conviction qu'il assurerait le salut de la frontière du Nord, tout contribua à le transformer complètement.

Il est saisi d'une activité dévorante. Les murs sont couverts de ses arrêtés; ses proclamations sont lues dans tous les carrefours; il prodigue les discours patriotiques et les harangues furibondes. Il est présent partout. Hier il était à Arras, aujourd'hui on le trouve à Saint-Pol, Saint-Omer ou Béthune, demain à Aire ou Cambrai, traînant avec lui ses juges et sa guillotine.

Les accusés une fois traduits devant son tribunal, — dont il a choisi les juges et les jurés, sur lesquels cinq ou six sont ses parents, — Le Bon ne se repose pas. Il dirige l'accusateur public, intervient dans la rédaction desactes d'accusation,morigène les magistrats, et appelle la sévérité des lois révolutionnaires sur certaines têtes. 11 a l'air d'un furieux et porte toujours un pistolet à sa ceinture. Il destitue, arrête et envoie devant le Comité de sûreté générale le président du tribunal criminel d'Arras, l'accusateur .'public et un membre du comité de surveillance, parce qu'ils demandaient la suppression du tribunal révolutionnaire et s'élevaient contre le rigorisme outré y implacable et le patriotisme soupçonneux de Le Bon. Un certain comte de Béthune, deux fois relâché par le tribunal criminel, est incarcéré une troisième fois par les ordres de Le Bon, traduit devant

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