S06 LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC
le tribunal révolutionnaire, et, le soir même, exécuté à la lueur des flambeaux.
Il avait écrit sur sa porte : « Ceux qui entreront ici pour solliciter des mises en liberté-n'en sortiront que pour aller en prison.» — Un jour, un condamné arrive au pied de l'échafaud; à ce moment, Le Bon vient de recevoir la nouvelle d'une victoire de l'armée républicaine ; il accourt, fait arrêter un instant le condamné pour qu'il puisse entendre la lecture du billet, et s'écrie : (( Que les ennemis de la patrie emportent en mourant le désespoir de nos succès ! »
 Cambrai, en six semaines, le tribunal révolutionnaire juge 209 individus ; 150 sont condamnés à mort, 58 acquittés, et un est ajourné pour lui donner le temps de produire des témoins.
Tout le pays est dans la consternation. Aux faits réels qu'on peut lui reprocher, l'imagination populaire en ajoute d'autres, et une légende se forme autour du nom du farouche représentant : il vit dans de sanglantes orgies, égorge de ses propres mains les condamnés, dîne avec le bourreau, s'abaisse jusqu'à voler ses victimes, abusedesfemmesqui viennent solliciter saclémence etc. (1). Des pétitions sont adressées contrelui à la Convention ; son collègue Guffroy l'attaque dans une brochure, le Censeur, puis à la tribune (23 juin). Le Bon
(1) Lorsque la Convention jugea Le Bon, elle fat obligée d'écarter la plupart de ces accusations ; ainsi elle reconnut qu'aucune pièce de son volumineux dossier ne prouvait que Le Bon eût abusé d'une femme qui venait lui demander lagrâce de son mari. — On avait aussi prétendu qu'il s'était emparé d'un collier de diamants dans la succession d'une comtesse guillotinée : quand on leva les scellés, on retrouva le collier intact. — Quant à l'accusation d'avoir admis le bourreau à sa table, ce fait « n'arriva qu'une fois, par hasard », si l'on croit son fils, Emile Le Bon, juge au tribunal de Chalon-sur-Saône, sous le second Empire, et qui a écrit sa biographie»
arrive pour se défendre, mais le Comité le renvoie à Cambrai, et son compatriote Robespierre, qu'il aurait voulu voir avant de partir, lui ferma sa porte. La Convention renvoya l'affaire à l'examen du Comité de salut public.
C'était au Comité à prendre sa défense, car Le Bon aurait pu montrer les lettres qu'il en avait reçues : « Toutes les mesures révolutionnaires vous sont permises ou plutôt commandées par vos pouvoirs et par le salut de la patrie. — Salut et Fraternité : Carnot, Billaud » (i er frimaire). — « Le fanatisme s'agite, éclaire le peuple, assure-toi de ceux qui l'égarent; arrête et frappe. — Salut et Fraternité : Collot, Barère »(i er ventôse). — A quoi Le Bon répondait, il est vrai : <c Nous allons bien, nous irons encore mieux » (3 floréal).
Barère déclara que Le Bon avait rendu de grands services, contribué au gain de la victoire de Fleurus, et qu'on ne pouvait lui reprocher que« des formes acerbes, que le Comité a improuvées », et il fit passer à Tordre du jour (9 juillet). Le Comité avait couvert son agent, et il lui était difficile d'agir autrement; mais, le lendemain, il mettait fin à sa mission et lui prescrivait de venir lui rendre compte de ses actes.
Mais le9thermidor survint. LeBon futarrêté, et après quatorze mois de captivité, il monta sur l'échafaud. 11 n'avait que trente ans. 11 montra un courage stoïque devant la mort, car il était convaincu non seulement d'être innocent (1), mais de mourir pour la République, et cette pensée rassérénases derniers moments: «Ah ! ne dis pas que je vais mourir, écrivait-il à sa femme; je
(1) « On me fait un crime de ne pas avoir été froid quand vous étiez brûlants, » disait-il dans sa défense,
vais commencer une vie nouvelle dans tous les cœurs dévoués à la République ! »
La surveillance de Paris était d'autant plus facile que cette ville partageait les idées du Comité. Il n'y avait qu'à réprimer l'exagération, la turbulence et surtout les visées ambitieuses de la Commune et des Jacobins. Nous avons vu comment il y parvint. Quant au tribunal révolutionnaire de Paris, son rôle est si connu que nous nous contenterons d'en dire quelques mots.
Créé le 10 mars 1793, le tribunal criminel extraordinaire comprenait cinq juges (pouvant juger à trois) un jury de douze membres avec quatre suppléants, un accusateur public et deux substituts. Tous, juges, jurés, accusateur, étaient nommés par la Convention. L'accusateur public poursuit, arrête, traduit en jugement et soutient l'accusation. Les jurés opinent à haute voix. Les jugements sont sans appel.
Il fut d'abord peu actif. Mais après le triomphe définitif de la Montagne, le tribunal ayant plus de besogne fut partagé en deux sections (31 juillet), puis en quatre (5 septembre), il y eut alors seizejuges et soixante jurés ; deux sections s'occupaient de l'instruction du procès, les deux autres du jugement (14 septembre).
Le 29 octobre (8 brumaire) sur la demande de Billaud-Varenne, le tribunal criminel extraordinaire devint le tribunal révolutionnaire. C'est à partir de ce moment qu'il porte légalement cette dénomination. Le 16 avril 1794 (27 germinal an II), il fut décrété que les accusés de toute la République seraient jugés par lui.
Il subit une dernière aggravation par la loi du 22 prairial : on épura les juges et les jurés, on supprima les défenseurs, les témoins à décharge, l'interrogatoire avant les débats ; la preuve morale suffisait pour entraîner la condamnation; la seule peine infligée était la mort ; enfin les crimes qualifiés révolutionnaires devenaient d'un vague effrayant. On conçoit que, sous l'empire de cette loi, le tribunal révolutionnaire, — surtout avec un accusateur public tel que Fouquier-Tinville, — ait fait un nombre considérable de yictimes.
Le 23 thermidor, le tribunal fut réorganisé, le personnel renouvelé, on revint aux lois antérieures à celle du 22 prairial; la question intentionnelle fut rétablie; on restreignit le nombre des cas passibles du tribunal. Enfin, après le jugement de Fouquier-ïinville, il fut supprimé (31 mai 1795).
D'avril à novembre 1793, les condamnations capitales ne sont pas très nombreuses : une en moyenne tous les deux jours (treize par mois contre trente acquittements). Pendant les quatre mois qui suivent (novembre-mars), le chiffre des condamnations capitales s'élève à soixante-cinq par mois contre quatre-vingt-cinq acquittements. De 65, le chiffre des condamnations capitales monte brusquement à H6.en ventôse, 155 en germinal, 354 en floréal et 281 dans les vingt-deux premiers jours de prairial (neuf en moyenne par jour contre quatre acquittements). Mais ce n'est rien en comparaison de ce qui se passe sous l'empire de la loi du 22 prairial (1-366 condamnations capitales en 47 jours), où une trentaine de personnes montent journellement à l'échafaud, tandis que sept seulement sont acquittées. Les 166 condamnations capitales que l'on trouve à partir du 9 thermidor jusqu'à la fin du
tribunal révolutionnaire ne frappent guère que Robespierre, ses amis et les terroristes.
En résumé, depuis sa création jusqu'au 9 thermidor, le tribunal révolutionnaire a condamné à mort 2.625 personnes et en a acquitté 1.305.
Nous savons dans quelle étroite dépendance le Comité de salut public sut tenir la Commune de Paris, les assemblées de sections, les 48 comités révolutionnaires de la capitale, les clubs. La surveillance des prisons était une fonction municipale; mais à Paris, les prisons étaient placées sous la surveillance du Comité de sûreté générale, c'est-à-dire sous l'autorité du Comité de salut public; il avait aussi prise sur elles, par son bureau de police et parla Commission des administrations civiles. Ainsi, il ordonne d'assainir la Conciergerie (8 ventôse), et recommande aux administrateurs de police de veiller à ce qu'il ne soit pas commis d'exactions dans l'approvisionnement des prisonniers.
On comprend sans peine que les manifestations populaires aient été étroitement surveillées par le Comité de salut public, qui avait la responsabilité du maintien de l'ordre. C'est pour cette raison que, par l'organe de Barère, il s'élève contre les repas civiques célébrés en pleine place publique de Paris (28 messidor).
Les théâtres de la capitale furent aussi placés dans sa main. Il interdit la représentation de Paméla, pièce qui prétait aux allusions contre-révolutionnaires, et fit arrêter son auteur, Français de Neufchàteau. Accusant de tiédeur les artistes du Théàtro de la Nation, il les fit également incarcérer. Peut-être l'un de ses membres, Collot d'Herbois, chercha-t-il par là à satisfaire une vengeance personnelle; mais le Comité daus son ensemble fut guidé par des motifs moins mesquins.
Il voulait faire collaborer le théâtre à son œuvre, et s'en servir pour raviver la haine des tyrans et l'amour de la Révolution dans le cœur des Français. Le théâtre de la Nation, réorganisé, devint le théâtre de la République ; le Comité autorisait les pièces qui devaient y être jouées. 11 ordonna de chanter la Marseillaise et d'autres hymnes patriotiques dans les représentations théâtrales, et l'on sait qu'il arrivait à provoquer de la sorte, chez les spectateurs, un .enthousiasme qui tenait du délire (I).
C'est surtout une action de police que le Comité a exercée sur la France entière, Mais il ne faudrait pas croire que son rôle de gouvernement n'ait consisté que dans les mesures de répression ; il se faisait une plus haute idée des fonctions de l'État.
Le 1H septembre 1793, le Comité de salut public fait ordonner aux municipalités de s'occuper du soulagement des veuves, des femmes et des enfants des défenseurs de la patrie. Quelques mois plus tard, Couthon vient demander à laConvention de mettre500.000 francs à la disposition du ministre de l'intérieur pour cet objet. Cambon répond que ce n'est pas suffisant ; la République arrache des jeunes gens de dix-huit ans à leur famille ; elle doit montrer qu'elle sent la grandeur de ce sacrifice, et il fait voter dix millions (1 er pluviôse). Enfin, le 14 prairial, sur un rapport de Collot, une somme de cent millions est encore votée pour ce serti) Voir chap. V, page 247.
vice (1). Un décret règle la distribution des indemnités, pensions et secours accordés aux familles des défenseurs de la patrie : les parents, ia femme, les enfants, les frères orphelins auront un secours annuel de soixante à cent livres ; les veuves, une pension variant de trois cents à quinze cents livres.
En ce qui concerne les subsistances, le prix du pain estfixé; on ne doit en frabriquer que d'une seule qualité. Au commencement de l'hiver, le Comité prescrit de rentrer dans les granges les gerbes restées dans les champs, de même que les meules de fourrages. 11 s'occupe aussi du battage des grains et de l'ensemencement des champs ; pour que la moisson puisse s'effectuer, les ouvriers qui en seront chargés seront dispensés du service de la garde nationale (2). L'exportation des marchandises françaises était interdite, mais il fut décidé (7 octobre 1793) que tout navire neutre qui aurait apporté en France des denrées de première nécessité pourrait exporter un chargement de même valeur.
Des travaux de défrichement furent ordonnés. Vingtcinq millions furent volés pour l'entretien des routes et des ponts, en vue de faciliter les charrois de l'armée; l'agriculture devait naturellement en bénéficier. Une commission des Travaux publics fut instituée pour régulariser les travaux relatifs aux ponts, chaussées, canaux, ports, fortifications, édifices nationaux, etc.
Toute personne convaincue d'avoir occasionné, par
(4) Vingt millions devaient en outre indemniser les citoyens des pertes qu'ils auraient éprouvées du fait de la guerre étrangère à des révoltes de l'intérieur (44 ventôse).
(2) Le Comité entrait dans les plus petits détails ; il décida, pour l'amélioration de nos races de moutons, que le troupeau de race espagnole établi à Rambouillet continuerait à être entretenu aux trais et sous la direction du gouvernement, et qu'il en serait établi deux autres.
de fausses nouvelles, des troubles dans les campagnes, devait être déportée à la Guyane. Gollot d'Herbois voulait même que la peine encourue fût la mort, et qu'on appliquât le décret à tous ceux qui s'étaient rendus coupables de ce crime. Mais Barère s'y opposa en objectant qu'il suffisait, dans certains cas, d'éloigner les coupables et que, d'autre part, il s'opposerait toujours à ce que les lois eussent un effet rétroactif ; celle qu'il proposait était déjà bien sévère, mais elle est inscrite « dans le Gode révolutionnaire que vous brûle* rez le jour où la liberté triomphera de tous ses ennemis » !
Le Comité avait aussi le souci de la fortune publique : l'Agence des Domaines nationaux devait lui rendre compte chaquesemainedes mesures prises pourla recherche des biens des émigrés et des condamnés confisqués par les municipalités, commeausside la location de ces biens, de l'apposition des scellés, de l'emploi du produit des taxes, emprunts, saisies, dons, dépouilles des églises, etc.
Il ouvrit un concours pour l'assainissement et l'embellissement de Paris : conduite des eaux, fontaines, places, marchés, gymnases, bains publics, théâtres, larges rues avec trottoirs, « égouts, latrines, cimetières, et en général tout ce qui peut contribuer à la salubrité et à la commodité publiques » (10 messidor). D'autres concours furent institués : pour transformer l'Opéra en arènes couvertes destinées aux fêtes nationales, pour ériger une statue de bronze à J.-J. Rousseau ; pour élever des monuments destinés à rappeler les grandes époques de la Révolution, pour achever le Panthéon et pour y élever une colonne commémorative en l'honneur des citoyens morts pour la patrie (6 floréal).