LE COMITÉ DE BALUT PUBLIC
Le Palais-National et les jardins devaient être embellis par des arcs-de-triomphe et des statues ; d'autres statues devaient être érigées sur la place des Victoires et sur le Pont-Neuf (1). La statue de la Philosophie de Houdon devait être transportée dans la salle des séances de la Convention. — Les maisons et jardins de Bellevue, Saint-Cloud, Mousseaux, le Raincy, Versailles, Bagatelle, Sceaux, etc., ne seront pas vendus, mais « entretenus aux frais de la République pour servir aux jouissances du peuple et former des établissements utiles à l'agriculture et aux arts » ; par exemple, le Raincy et Mousseaux seront consacrés à l'agriculture, Saint-Cloud à la sculpture, Bellevue à la peinture, Versailles à l'éducation publique.
Le Comité aurait voulu qu'il y eût une architecture civile pour les monuments publics : lieux de réunion et de fêtes décadaires, maisons communes, justices de paix, maisons d'arrêt, prisons, théâtres, bains, fontaines, etc. Il appelait tous les artistes à concourir à (( l'amélioration du sort des habitants des campagnes en proposant des moyens simples et économiques de construire des habitations plus commodes et plus salubres » (25 floréal).
Les historiens, les peintres, les poètes, les auteurs dramatiques étaient invités à chanter, à raconter ou à figurer les principaux faits de la Révolution. — David devait présenter au Comité « ses vues sur les moyens d'améliorer le costume national, de l'approprier aux mœurs républicaines et au caractère de la Révolution ».
Bien qu'il y eût un Comité spécial pour l'instruction
(1) Les chevaux de Marly seront placés à l'entrée des Champs- Elysées, agrandis du jardin de la maison Beaujon (arrêté du Comité du 5 floréal).
LE COMITÉ ET LA POLICE INTÉRIEURE 2iS
publique, le Comité de salut public fut attiré par cette grande question. 11 s'occupa également de renseignement supérieur et de l'enseignement populaire; pour améliorer le Muséum, il ordonna de rechercher quels étaient les biens nationaux et les terrains environnants que Ton pourrait réunir à cet établissement, et par quels moyens on y engloberait la Bièvre.
Le 18 pluviôse, il avait arrêté que, dans les communes des départements de la Bretagne, du Nord, de l'Alsace, du comté de Nice, des Pyrénées-Orientales et des Basses-Pyrénées, où Ton parle encore les anciens idiomes (breton, flamand, tudesque, italien, catalan, basque), un instituteur sera nommé pour enseigner la langue française. Sous l'ancien régime, disait Barère, la partie polie de la population parlait seule le français, le peuple devait se contenter d'idiomes divers; mais sous le règne de l'égalité, la langue française, si belle, doit être la langue de tout le monde. La langue d'un pays républicain doit être uniforme afin que chacun puisse remplir ses devoirs de citoyen ; car le premier devoir du citoyen est d'obéir aux lois, et, pour leur obéir, il faut les connaître. Du reste, les divers idiomes encore en usage sur nos frontières ne sont que les instruments de la superstition et du despotisme.
Cet arrêté montre la passion du Comité pour l'unité nationale. D'autres le complètent très heureusement. Ainsi, il devait être rédigé un recueil clair et succinct de toutes les lois parues jusqu'alors : Cambacérès, Merlin de Douai et Couthon furent nommés à cet effet (3 floréal).
La noble préoccupation des questions sociales ne fut pas inconnue du Comité. Un arrêté du 15 pluviôse décidait que le Val-de-Gràce^ serait ouvert aux femmes en
couches et aux enfants trouvés. Le 19 floréal, Barère lut un remarquable rapport sur les moyens d'extirper la mendicité, et sur les secours à accorder aux indigents, aux orphelins, aux mères de famille pauvres, aux veuves avec enfants, aux incurables, aux fous. Il ne devait plus y avoir d'aumônes ni d'hôpitaux, mais des secours et des visites d'officiers de santé à domicile. Une pension de retraite de cent soixante livres devait être accordée aux cultivateurs indigents après soixante ans; les artisans incapables de travail auraient reçu cent vingt livres. Pour les secours, une mère indigente ayant trois enfants dont un à la mamelle devait recevoir soixante livres, et vingt livres en sus, si, à la fin de Tannée, elle présentait ses enfants vivants à l'agent national de sa commune.
Ce redoutable problème de l'extinction de la mendicité, de l'assistance des faibles et des déshérités, et du morceau de pain donné aux invalides du travail, a donc été courageusement abordé par des hommes aux prises avec les plus épouvantables difficultés et chargés de la plus lourde responsabilité.
Dans cet ordre d'idées, on pourrait citer encore de nombreuses mesures prises par leComité de salut public et par ses agents, les représentants du peuple en mission dans les départements. On verrait alors qu'à côté de quelques noms tristement célèbres il se rencontre une foule de citoyens obscurs dont l'activité peu bruyante n'en produisit pas moins d'heureux résultats. Car il ne faudrait pas que le souvenir des Carrier, des Le Bon, des Maignet et desFouché emplît l'esprit au point de faire croire que la France n'était qu'un immense
abattoir. Sauf quelques cas particuliers, partout où le danger n'exaspéra pas les passions, la vie humaine fut épargnée. Dans beaucoup de départements on n'établit pas de tribunal spécial pour punir les contre-révolutionnaires; on chargea de ce soin le tribunal criminel, en général peu féroce. C'est ce qui explique qu'il n'y ait pas eu une seule condamnation à mort dans les Hautes* Alpes, les Basses-Alpes, le Gers, la Haute-Saône et même la Nièvre, où furent cependant envoyés deux terribles sans-culottes, Fouché et Laplanche. Mais le bruit qu'ils firent trompe sur leurs actes; il en est de même d'André Dumont dans la Somme. Son langage est celuji d'un fou furieux : il raconte, par exemple, qu'il a fait arrêter 64 prêtres insermentés et qu'il a fait traverser la ville à ce « troupeau de bêtes noires » ; il demande ce qu'il doit faire de ces • cinq douzaines d'animaux » ! Il ne parle que ftencage* les aristocrates, et, annonçant l'arrestation d'une parente de Pitt, il s'exprime ainsi: Croirait-on que « cette mégère avait l'intention de déguerpir » lorsqu'il Ta fait arrêter? — Et combien de têtes a fait tomber cet homme si violent en paroles ? Deux. Il valait mieux, disait-il lui-même, employer « le ridicule que la guillotine».
Le plus grand nombre des tribunaux criminels ou même révolutionnaires firent, selon l'expression de M. Wallon, « plus de peur que de mal ». Dans l'Yonne le Jura, la Somme, la Drôme, il y eut deux condamnations à mort; trois dans Seine-et-Oise et l'Isère, quatre dans l'Aube, l'Ain, l'Allier; six dans le Cher et dans Saône-et-Loire, etc.
On peut admettre en principe que la justice révolutionnaire ne fut redoutable que sur les points où la République était le plus furieusement menacée ; partout
ailleurs, le nombre des victimes fut très minime, et il serait très instructif de comparer le chiffre des victimes delà Terreur rouge, sur lequel certains historiens s'étendent si complaisamment,à celuide la Terreur blanche.
Les tribunaux exceptionnels de Tan II ont arraché la vie à beaucoup d'innocents, mais il serait excessif de prétendre qu'ils n'ont pas frappé aussi un grand nombre de coupables; les formes judiciaires et les garanties des accusés, déjà très faibles, n'ont pas toujours été respectées ; mais les cas où l'on a observé les décrets, et où juges ou jurés ont apporté une humanité relative et de Ja conscience dans leurs redoutables fonctions sont aussi très nombreux; enfin, la mort était le châtiment de fautes qui en d'autres temps eussent élé punies peu sévèrement; mais les lois varient avec les situations et avec les circonstances : le soldat n'est pas traité comme le civil, et, en temps de guerre, la justice dont il est passible, lui aussi, est beaucoup plus rigoureuse et plus rapide qu'en temps de paix.
C'est cette justice révolutionnaire que le Comité de salut public avait le devoir de faire appliquer. Il le fît avec énergie et sans faiblir, tout en combattant les excès de zèle et les accès de fureur de ses subordonnés Nous avons vu comment il restitua à Marseille son nom, que lui avaient enlevé Barras et Fréron. Déjà, lorsque ces mêmes représentants lui avaient proposé de ravager la Provence, de laDurance à la mer, pour affamer les Anglais, oubliant que ceux-ci étaientmaîtres de la Méditerranée, le Comité s'était opposé à cette stupide cruauté. De même, lorsque les représentants Lejeune et Roux parlaient d'enlever les blés des départements frontières, au risque de faire mourir les habitants de faim, ils se heurtèrent au refus tressage du Comité de salut public.