CHAPITRE V
Créé sous la pression des dangers extérieurs, le Comité de salut public devait avant tout se préoccuper de la défense nationale. C'était là sa principale raison d'être ; car, ainsi que Ta reconnu Mirabeau, la guerre est « la crise des sociétés où un gouvernement est le plus nécessaire». Aussi, on peut dire que tous ses efforts tendaient à jeter en face de l'ennemi ces armées audacieuses, ex^Jtées, furieuses, qui sauvèrent la France et laissèrent un sillon lumineux à travers l'histoire, en traçant la gigantesque épopée révolutionnaire et impériale.
La Révolution introduisit deux éléments nouveaux dans l'organisation militaire : le nombre et \ enthousiasme, — le nombre, puisqu'elle appelait tous les hommes à la vie civile et politique, les chargeait de se gouverner eux-mêmes, et, par conséquent, de défendre personnellement leurs droits et leur liberté. L'armée ne devait donc plus être un corps spécial, dont la fonction consistait à se battre pour le compte du roi et de la nation : ce rôle incombait désormais à la nation tout entière.
Ces masses, soulevées pour défendre leurs droits les plus précieux, étaient remplies d'une ardeur, d'un enthousiasme, qui n'avaient d'égal que leur inexpérience. — Faire servir cette inexpérience même, cette ignorance des vieilles règles à transformer l'ancienne tactique, à créer hardiment un art nouveau, tel fut le but que poursuivit le Comité de salut public; et cette tactique révolutionnaire qu'il adopta et généralisa nous assura la victoire aussi longtemps que nos adversaires ne songèrent pas à nous imiter.
Voyons d'abord comment il obtint et organisa matériellement le nombre. Dans les dernières années de l'ancien régime, les publicistes, — Turgot, Condorcet, Mirabeau, Servan, — demandaient déjà le service militaire obligatoire pour tous, l'exclusion des étrangers des troupes françaises, la formation de gardes nationales dans chaque paroisse, en un mot la nation armée. Aussi, c'est spontanément que, dès les mois de juillet et d'août 1789, s'organise à Paris et dans toute la France, dans des circonstances diverses et sous des noms différents, la garde nationale; mais partout elle conserve, « avec le désordre de sa formation primitive, l'harmonie morale de l'inspiration qui la créa (1) ». On eut le spectacle prodigieux, unique jusqu'alors, de six millions d'hommes se levant pour défendre leurs droits. La distinction, bientôt établie, entre les citoyens actifs et les citoyens passifs, réduisit ce chiffre de plus de moitié. Mais à la
(1) Ch.-L. Cliassin, V Année de la Révolution.
fin de 1790 la garde nationale comprenait encore près de trois millions d'hommes.
Lorsque, par suite de la suppression de la Maison du Roi et des régiments étrangers, ainsi que de la désertion des soldats et de Pémigration des officiers, l'armée royale fut réduite à une soixantaine de mille hommes, c'est dans la garde nationale, telle qu'elle s'était constituée à l'origine, qu'il fallut puiser comme dans un vaste réservoir, pour défendre la Révolution attaquée. On ne trouva pas du premier coup le procédé pratique pour utiliser ces forces disponibles. Tout d'abord, on se contenta de faire appel à la bonne volonté des citoyens; en quelques mois, 100.000 volontaires, sur 200.000 dont on aurait eu besoin, répondirent à cet appel. Ce sont eux qui, Tannée suivante, remportèrent la victoire de Valmy. Après les premiers revers de nos armes, en 1792, un second procédé fut employé. La patrie fut déclarée en danger, et les citoyens appelés à s'enrôler de plein gré; dans le cas où le nombre fixé n'était pas atteint/le cette manière, les gardes nationaux choisissaient entre eux pour compléter le chiffre déterminé par la loi. Les hommes levés par ce moyen ne sont donc pas des volontaires, au sens propre du mot; la plupart sont plutôt des réguisitionnaires , désignés par des camarades souvent peu bienveillants, et bien inférieurs aux volontaires de 1791.
On peut en dire autant des défenseurs de la patrie obtenus en vertu du décret de la Convention du 24 février 1793 ordonnant la levée de 300.000 hommes : à défaut de l'inscription volontaire, qui ne produisait plus guère, on devait recourir au tirage au sort ou à l'élection. Malgré l'envoi de 80 commissaires de la Convention, chargés d'accélérer la levée et de réprimer les
troubles qu'elle faisait naître on n'obtint que 140.000 hommes (1).
Si nous songeons que la plupart des volontaires de 1791, à qui l'Assemblée avait dit qu'ils n'étaient requis que pour une campagne, étaient rentrés à la fin de 1792; que beaucoupderéquisitionnairesavaient déserté, enfin que la levée de 1793 n'avait réussi qu'à moitié, nous comprendrons que le Comité de salut public, en face de la révolte de la Vendée et de la coalition de l'Europe, ait senti qu'un effort plus grand encore était nécessaire.
En 1791, dans les discussions militaires de l'Assemblée constituante, plusieurs députés avaient émis l'idée d'une levée en masse (2). Lors de l'invasion austroprussienne, les représentants Delmas, Bellegarde et Dubois-Dubais avaient tenté de réaliser cette idée dans les départements du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme. Ce n'est ni un engagement ni un enrôlement que nous demandons, disaient-ils, mais un «rassemblement extraordinaire, une réunion momentanée, subite, de toutes les forces pour chasser l'ennemi commun, l'expulser des frontières », après quoi « chaque citoyen sera libre de retourner dans ses foyers ». Cette tentative échoua. Le 1 er août 1793, les représentants Elie
(i) On avait tout d'abord mis en réquisition permanente tous les citoyens de 18 à 40 ans; mais ce principe établi, on n'avait pas su l'appliquer pour obtenir les 300.000 hommes nécessaires; de là l'échec de la levée.
(2) Cette idée fut reprise en 1792, à la Législative. Charrier affirma qu'on n'avait pas besoin d'armée régulière, car « le tocsin sonnant, tous les patriotes seront sous les armes ».
Lacoste et Pevssard la renouvelèrent sur la frontière du Nord : tous les citoyens devaient être réunis sous trois jours, dans leurs chefs-lieux décantons respectifs, armés de faulx, de piques, de lances, fusils, pistolets, « n'importe quelles armes ». Ils n'obtinrent qu'une cohue indisciplinée, effroi des pays qu'elle traversait. D'autres essais ne réussirent pas mieux.
Ainsi, les diverses levées de 1792 etdu 24 février 1793 étaient injustes lorsqu'on faisait choisir par leurs camarades les soldats qui devaient partir; d'autre part, la levée en masse était juste et populaire, mais impratU cable. Il fallait trouver une formule qui conciliât le principe même de la levée en masse, l'égalité de tous devant la loi, avec les exigences matérielles.
Le 12 août, Gossuin monte à la tribune : Mayence, Condé et Valenciennes sont prises, Cambrai est cernée, les ennemis marchent sur Péronne, nous manquons do bons généraux ; le ministre de la guerre pérore aux Jacobins; le Comité de salut public n'est pas au complet... Il demande que le Comité vienne s'expliquer séance tenante sur la situation. Barère répond : l'armée du Nord vient de recevoir 18.000 hommes de renforts ; sous peu elle en recevra 30.000 autres ; le Comité a tracé un plan de campagne que Houchard exécutera ; la victoire est certaine : les ennemis de l'intérieur et ceux de l'extérieur seront écrasés. L'assurance de Barère est telle qu'on l'applaudit. Cependant, les délégués des assemblées primaires, élus sous la pression des sociétés populaires, et qui assistent en nombre à la séance, ne sont qu'à moitié satisfaits. — Pour faire mordre la poussière aux tyrans, dit l'un d'eux, il faut que tous les suspects soient mis on arrestation, et que la masse terrible des sans-culottes se précipite aux frontières t