DESTRUCTIONS ET DÉGRADATIONS
Le Comité a donc réclamé la conservation minutieuse de tous les édifices « aussi bien que de l'ameublement et de l'ornementation qui les décore. D a repris pour son compte, analysé et republié les circulaires émanées, en diverses circonstances, du Ministère de la justice et des cultes et qui posent des principes absolus de conservation et des lois détaillées de restauration. Ces circulaires insistent sur l'obligation imposée aux architectes de conserver fidèlement aux monuments qui leur sont confiés le caractère et le style qu'ils ont reçus du siècle qui les a érigés. Pour suppléer au défaut d*études et de connaissances qui n'est que trop conmiun, dans les petites localités, parmi les personnes chargées de ces travaux, MM. les Préfets sont invités à recourir aux lumières et au zèle des sociétés archéologiques qui s'oiganisent de toutes parts, et même à provoquer la formation de sociétés de ce genre. Il faut empêcher les dilapidations ou dégradations des boiseries, sculptures, vitraux peints et autres objets précieux, coDome reliquaires, ornements, ustensiles, missels, chartes. Le badigeonnage des églises est signalé comme destructeur très souvent, et comme ridicule toujours. Le grattage joint aux mêmes inconvénients ceux d'altérer pour jamais, et d'amaigrir les sculptures et les formes de l'architecture. Le nettoyage et la remise en plomb des vitraux peints prêtent souvent à d'étranges abus de la part de l'ignorance ou de la cupidité. La réparation du pavé fait disparaître les anciennes
pierres tamulaires où les annales locales et même Thistoire générale do pays peuvent puiser d^utiies lumières , sans parier de Tintérét religieux et moral toujours profondément blessé par la destruction de ces pieux souvenirs. Il est donc important que MM. les Préfets tiennent la main à ce qu^aucun changement ne se fasse dans une église, sur quelques fonds que ce puisse être, provenant de la fabrique ou de la commune , sans qu'ils en soient informés préalablement. A T^ard des cathédrales, en particulier, un motif impérieux exige le contrôle de la part de TÂdministration. La restauration de la principale église du diocèse est toujours un type offert aux communes de la circonscription, qui ont une église à réparer. Si cette restauration est faite avec intelligence, il en ressortira un bon exemple dont pro6teront les localités secondaires. Or, il est malheureusement démontré, par une multitude de faits, que le zèle des chapitres et des fabriques n'est pas une sâre garantie contre des mutilations infiniment regrettables. Dans quelques circonstances, des poursuites ont dû être exercées contre des administrations qui s'étaient permis de mutiler les édifices religieux confiés à leurs soins, sous des prétextes de restauration ou d'amélioration ; mais ces répressions tardives ne rétablissent pas un objet d'art qui a été détruit ou déshonoré. Il faut donc s'attacher principalement à prévenir* de tels abus. Pour s'éclairer sur la convenance et l'importance d'une restauration, sur le caractère des monuments à restaurer, M. le Ministre demande des plans, élévations, coupes et descriptions de ces monuments.
Le Comité a été poussé par le besoin de conservation et l'amour de I*histoire qui l'animent, à demander, sur la proposition de M. le marquis de la Grange, qu'on ne substituât pas des noms nouveaux aux noms anciens que portent les rues de Paris. Le Conseil municipal a décidé que les rues de la Mortellerie, de l'Orme-Saint-Gervais, du Tourniquet-Saint-Jean, de Seine-Saint-Victor seraient dépouillées de ces dénominations auxquelles s'attachent des traditions historiques, pour porter les noms de quelques hommes illustres de la France. Assurément, Cuvier, François Miron ou le maréchal Lobau méritent bien qu'on donne leur nom à une rue de Paris; mais il ne faut pas débaptiser les anciennes rues k leur profit. On perce beaucoup de rues nouvelles en ce moment; que ces rues nouvelles portent le nom de tout homme qui a illustré la France par sa vertu ou son génie, c'est une juste reconnaissance accordée par les enfants aux ancêtres célèbres. Mais il ne faut pas que l'histoire ait à souffrir de ces pieux hommages. Les rues d'une Capitale sont un livre où chaque siècle a écrit sa page; le XIX* siècle doit ajouter son feuillet comme les époques précédentes, mais sans raturer les feuillets antérieurs pour se faire de la place. Les époques religieuses, bourgeoises, révolutionnaires, guerrières, libérales, ont traduit leurs sympathies par des noms de saints, des noms vulgaires, des noms politiques et
militaires, des noms de grands hommes donnés à diverses rues de Paris. Notre siècle aussi doit graver son idée donunante au coin des rues modernes; mais il doit respecter les anciens noms, et ne rayer aucun nom du vocabulaire historique. Le nom du Tourniquet-SaintJean était le seul nom qui rappelât Saint- Jean-en-Grève, si célèbre autrefois; il n'aurait pas fallu le détruire. On a remplacé, par une dénomination nouvelle, celle de la rue de la Juiverie, confondue aujourd'hui dans la rue de la Cité. Dans ce cas, il y a eu avantage et économie d'un nom sur deux qui étaient donnés à la même voie; mais on a mdheureuse* ment supprimé le nom qui rappelait que cette rue faisait partie du quartier des Jui& et qu'ils avaient là une synagogue où, après leur expulsion violente, Philippe-Auguste fit bâtir une église de Sainte-Madeleine. Au coin de la rue Poissonnière et du boulevard, une boutique porte encore pour enseigne : Aux limites de Paris. Là, dans les murs de la maison, à la hauteur du premier étage, était encastrée une pierre monumentale. Cette pierre était gravée et des armes de France et d*un édit de Louis XV qui défendait de bâtir plus loin et d'étendre la ville au delà. La ville s'est gardée d'exécuter l'édit, et a bien fait; mais il n'aurait pas fallu enlever la pierre qui a été détruite tout récemment.
Ces réclamations si nombreuses du Comité, ces observations dont la presse quotidienne s'est emparée à diverses reprises pour y donner son appui, n'ont pas toujours été ou entendues ou écoutées; malgré des avertissements motivés, des monuments ont succombé. Mais même alors le Comité n'a pas perdu ses paroles, car ses avertissements ont porté fruit. Ainsi, la grille de la place Royale, un intéressant modèle de la serrurerie du xyu* siècle, a été enlevée et détruite sans que le Comité y ait rien pu. Mais au même moment on réparait la grille du Val-de-6râce, ou plutôt on substituait à la vieille grille une grille nouvelle. Or, celle^ a reproduit rigoureusement la forme, les dimensions et le nombre des barreaux, des pointes, des traverses, des pilastres, des contreforts de celle-là. L'architecte, qui mérite de grands éloges, a copié exactement la vieille serrurerie. En visant à la grille de la place Royale, on a donc touché la grille du Valde-6râce; les observations faites pour l'une ont été le salut de l'autre.
C'est ainsi que le Comité a toujours réclamé même quand il n'espérait pas réussir. C'est ainsi qu'il a signalé même des faits accomplis, parce qu'il savait que ces réclamations porteraient ailleurs si elles tombaient ici, et parce que la publicité donnée à un fait exécuté pouvait prévenir ou arrêter un fait projeté. Il a donc, à propos de la ville de Sens, fait connattre que cette vieille dté ne respectait pas ses antiquités. Sens est environnée d'une muraille romaine de dix à douze pieds d'épaisseur, sur un pourtour de plus d'une demi-lieue. Dans presque toute cette étendue, la partie haute est recouverte par un appareil du rv* siècle, en opus incertum. Quant à la partie basse, die se compose de blocs
unis sans mortier, appareillés à plats joints et qui proviennent évidemment d'un temple antique, ainsi que le prouvent des trous pratiqués pour le scellement des agrafes de cuivre ou de plomb qui ont laissé de fortes traces d'oxyde. Un très grand nombre de ces pierres contiennent des fragments d'inscriptions intaillées où f on déchiffine aisément le nom de Jovis. Cette ville de Sens est donc la Narbonne du Nord; mais à Narbonne, ce musée en plein air, ces murailles compo* sées de débris antiques sont assez religieusement respectées , tandis que la ville de Sens met ses antiquités à Tencan. Il y a cinq ans, ces murs étaient presque intacts; depuis, la municipalité de Sens les a vendus aux propriétaires riverains, et aujourd'hui il n'en reste plus que le tiers. Chacun a démoli la portion qu'H avait achetée pour se faire un petit jardin dans l'épaisseur du mur; car il y avait double profit : on gagnait à la fois un terrain d'une certaine étendue et plusieurs mètres cubes de très belle et très bonne pierre.
A mesure que le pic faisait une entaille et arrachait une pierre, on voyait apparaître des sculptures de la plus parfaite conservation , provenant évidemment de frontons et de frises d'un temple d'une belle époque et qui a dû être démoli après les édits de Théodose, afin que les matériaux servissent de clôture à l'ancienne ville de Sens. Dans les dernières démolitions surtout, on a retrouvé de magnifiques fragments de sculptures. Tout cela, inscriptions, sculptures, ornementation qui représentait des vases, des rinceaux, des griffons, a été broyé, mutilé, équarri en pierre neuve. Il est vrai que la ville s'est réservé le droit de reprendre aux propriétaires toutes les pierres sculptées, à la condition de rendre une égale quantité de pierres brutes et unies; mais elle ne l'a pas fait, parce qu'elle n'a pas d'argent pour racheter ces sculptures et pas de place pour les conserver. Le maire et le sous-préfet de Sens désireraient bien sauver ces débris antiques , et si le Gouvernement pouvait leur accorder une allocation pour les acquérir, peut-être alors que le Conseil municipal s'enquerrait d'un emplacement propre à les recueillir.
En i839, la ville de Sens a démoli une admirable porte du xiv* siècle, uniquement pour donner de l'occupation aux ouvriers sans ouvrage; triste expédient qui livra un chef-d'œuvre d'architecture à la destruction. On est aujourd'hui sur le point de démolir l'hAtel de ville, ancienne officialité de l'archevêché, attenante à la cathédrale, et dont le beau caractère d'architecture accuse nette* ment le xm* siècle. Les ornements de ce vieil édifice portent le cachet de sa destination ; car les dochetons et consoles sont sculptés de tours crénelées, de prisons, de châteaux forts. La cour de l'archevêché est encombrée de fragments de sculptures qui font de cette ville de Sens une vraie ruine habitée.
La ville de Bayonne traite avec aussi peu de respect que la ville de Sens les ononuments qu'elle possède. Ainsi la cathédrale a été badigeonnée en jaune, en
bleu et en violet foncé à Tintérieur; à Teitérieur, les pierres fauves et brunes sont recrépies tous les ans d'un ciment blanchâtre. li y a trois ans, on a scié en petits carreaux les grandes dalles tumulaires de la cathédrale pour faire un pavement à neuf; on vient de raccourcir et de retailler le maître autel qui se distinguait par des formes larges et amples. La sculpture du portail qui conduisait de r^;lise au cloitre, et qui date du xiv^ siècle, est empâtée d^un badigeon qu*il faudrait éponger. D^une église des Jacobins, construite aux frais du cardinal Godin, il reste cinq chapelles gothiques, plusieurs soubassements de piliers, la base de Tabside et deux fenêtres ogivales très élégantes. Un hôpital militaire qui se construit autour de ces ruines fait jeter à bas les fragments, et Ton balaye aux gravois des chapiteaux d^un travail délicat. On badigeonne et on cimente les murs de Bayonne, murs romains, à ce qu'on croit, épais de six ou sept pieds, appareillés en petites pierres carrées qui sont assises dans un bain de ciment très dur. Les administrateurs de Thospice civil blanchissent la façade de cet hospice et font raser des fenêtres du xvi* siècle qui donnaient au monument un aspect sévère.
M. Texier, curé d'Auriat, correspondant, a réclamé pour des stalles négligées dans Téglise d'Aubasine, près de Brives. Il a signalé la mutilation d'une statue de saint Etienne quon a sciée en deux, par le milieu du corps, pour faire un buste de cette statue en pied.
Le Comité a livré tous ces faits à la publicité qui en empêchera d'analogues et qui en fera justice.